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✦ unzeste85 Si jolie XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

Si jolie — Chapitre 4

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unzeste85
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Si jolie

Chapitre 4

Le lendemain matin, Margaux se réveilla en pleine forme après avoir dormi comme un loir. Il était déjà huit heures du matin et le temps paraissait superbe. Elle avait un peu honte du cinéma qu'elle s'était fait la veille mais, ce qui occupait ses pensées c'était la journée qu'elle allait passer avec sa tante Alice. Elle s'imaginait déjà assise en face de la vieille dame endimanchée, bavardant à voix basse dans l'ambiance feutrée d'une auberge rustique aux poutres apparentes. Cette idée ne la dérangeait pas du tout, bien au contraire. Elle s'entendait bien avec les vieilles personnes et ce qualificatif de vieux n'avait jamais eu chez elle la moindre connotation péjorative. Elle se disait souvent que si elle choisissait une spécialité pour ses études de médecine, ce serait peut-être bien la gériatrie.
Elle fit sa toilette en chantonnant et en prenant tout son temps. Elle n'était pas pressée. Elle se fit un café au lait avec quelques biscottes. Elle resta en petite tenue au lieu de s'habiller tout de suite. Elle voulait être impeccable lorsque Tante Alice viendrait la chercher. Elle prit sa tablette dans l'idée de travailler un peu mais, elle n'en avait pas très envie. Elle préféra jouer à des jeux qu'elle avait chargés dessus. C'était surtout des jeux de réflexion, réussites, jeux de mots, puzzles etc… Cela lui permit de passer le temps jusqu'à onze heures trente. Pour être dans la note, elle choisit une jupe grise avec un chemisier blanc, un blouson marron et des chaussures à talon. Elle se regarda dans la glace avec satisfaction : un peu sévère mais de bon ton ! Elle ne ferait pas honte à Tante Alice. Elle se coiffa soigneusement puis s'assit de nouveau avec sa tablette sur les genoux.
A midi pile, elle entendit frapper à sa porte. Elle se leva pour aller ouvrir et contempla stupéfaite sa tante. Elle s'attendait à tout sauf à la tenue de cette dernière. Celle-ci ci portait un jean près du corps et des bottines de cuir. En lieu et place du chemisier auquel s'attendait Margaux, elle était affublée d'un poncho jaune ocre décoré de motifs indiens ( Ceux qui font ‘'Youyou !'' avec des plumes sur le crâne) . En guise de coiffure, elle s'était contentée d'une queue de cheval tenue par une broche en or incrustée d'ambre qui constituait d'ailleurs son unique bijou. Son pantalon ne laissait deviner aucune trace de cellulite et sa silhouette était celle d'une femme beaucoup plus jeune et, à coup sûr sportive, très loin en tout cas de la vieille femme échevelée et grognon qui n'appréciait pas qu'on la réveille trop tôt. Elle regarda Margaux d'un œil critique.
— Tu n'as tout de même pas l'intention d'aller à l'église avant le déjeuner ? Je n'ai rien contre les hosties et le vin de messe mais je préfère les biscuits salés et le Porto.
Margaux resta interdite quelques instants puis, ne pouvant se retenir, explosa de rire. Elle était littéralement pliée en deux. Elle en avait les larmes aux yeux. Sa tante l'observait en souriant d'un air incertain.
— Aurais-je dit une bêtise ?
— Oh ! Non, Tante Alice. C'est moi. Si tu savais comme je me sens bête.
— Tu as parfaitement le droit de te sentir bête si ça te fait plaisir mais j'aimerais tout de même savoir pourquoi.
— C'est à cause de ta tenue.
— Elle ne te plaît pas ?
— Oh si ! Elle te va très bien et elle me plaît beaucoup mais je m'attendais à autre chose.
Sa tante fronça tout d'abord les sourcils puis son visage s'éclaira.
— Ah oui ! Tu veux dire toute en noir avec une petite voilette !
— C'est un peu ça. Enfin peut-être pas la voilette tout de même.
— Il faudrait que tu te tiennes plus au courant de l'évolution de la société, ma chérie. Bon ! En attendant je te conseille de te changer en vitesse si tu ne veux pas qu'on ait l'impression que tu es la plus vieille des deux.
— Qu'est-ce que tu me conseille ?
— Tu as bien un jean propre ? Avec un pull fin et ton blouson, ça ira très bien. Et mets des chaussures un peu plus adaptées à la marche.
— D'accord. Je n'en ai pas pour longtemps.
— Prends ton temps.
— Dix minutes plus tard, Margaux était de nouveau prête après s'être donné un nouveau petit coup de peigne et rangé son ancienne tenue.
— Ça va comme ça ?
— C'est parfait. De toute façon, tu es tellement jolie que je ne vois pas ce qui pourrait t'enlaidir.
Elles sortirent de la villa et s'installèrent dans le confortable véhicule d'Alice. Celle-ci actionna la télécommande du portail et la Mercedes s'engagea dans la rue, se mêlant rapidement à la circulation. Le bruit du moteur était quasiment inaudible et la parfaite isolation acoustique filtrait parfaitement le crissement des pneumatiques sur l'asphalte et le bruit des véhicules qu'elles croisaient.
— Alors, tante Alice, où m'emmènes tu ?
— Comme cet automne est assez doux, nous allons en profiter pour aller déjeuner sur les bords du lac Chambon.
— C'est loin ?
— Par la route, il y a une quarantaine de kilomètres mais, comme ce sont des petites routes il faut compter trois quarts d'heure. Si on ajoute la traversée de Clermont, disons une bonne heure. Ça te dérange ?
— Oh non, pas du tout. J'en profiterai pour regarder le paysage.
— En général, les gens l'apprécient. On est dans le parc naturel des volcans d'Auvergne. Moi, je ne m'en lasse pas.
— Tu connais bien la région ?
— Tu plaisantes ? Je suis née à Clermont-Ferrand et j'y ai toujours vécu. Je connais la moindre petite route et le moindre village à cent kilomètres à la ronde. Tu ne savais pas que la famille est originaire d'ici ? Ton père n'en parle jamais ?
— Je réalise que non. Maman m'a souvent parlé de sa famille mais, pas papa.
— Remarque, c'est un peu compréhensible. Je suis son plus proche parent et nous n'avons pas vraiment d'atomes crochus.
— Vous avez eu des problèmes ensemble ?
— Non, pas vraiment. Mais nous avons une conception différente de la vie. Comme nous sommes des gens civilisés, nous avons toujours évité les sujets qui fâchent mais du coup, on n'avait pas grand-chose à échanger. Alors, on n'a pas tenté de se voir, même quand vous n'habitiez pas trop loin. Nous nous sommes limités aux cartes de vœux.
Margaux resta songeuse quelques instants.
— Je peux te poser une question ?
— Bien sûr, ma chérie.
— Pourquoi tu as accepté de me loger et es-tu si gentille avec moi ?
— Des petites choses au départ. Le ton de ta lettre, ta manière simple et directe d'exposer ton problème, ta jolie écriture et le fait que tu aies pris la peine d'envoyer une lettre manuscrite, tout ça m'a donné envie de te connaître. C'est pour ça que je t'ai téléphoné. Et dès que tu as commencé à parler, j'ai su que j'allais dire oui.
— Je t'aime très fort, Tante Alice.
Quand la voiture s'arrêta près du petit lac, Margaux fut étonnée de s'apercevoir qu'il était déjà presque treize heures tellement le temps lui avait paru passer rapidement. Elle n'avait pas eu le loisir de s'ennuyer en admirant les différents paysages traversés et en écoutant les commentaires d'une guide intarissable qui multipliait les anecdotes et relatait avec verve de vieilles croyances locales.
La deuxième chose qui l'étonna fut l'auberge où elles allaient déjeuner. Elle n'avait rien de rustique. C'était un bâtiment moderne et banal dont la principale qualité était d'être au bord de l'eau. Le mobilier était tout aussi simple et l'ensemble faisait plus guinguette qu'auberge. Une terrasse et une grande salle étaient occupées par une quarantaine de tables et quatre fois plus de chaises. C'était à n'en pas douter un restaurant de plage destiné avant tout à nourrir des touristes venus passer la journée au bord du lac. Cependant, dans un coin de la salle se dressaient cinq ou six paravents délimitant un espace réservé vers lequel Alice se dirigea d'un pas ferme. Comme elles approchaient du comptoir, une femme d'une soixantaine d'années les intercepta avec un grand sourire.
— Bonjour, Alice ! Pile à l'heure, comme d'habitude ! J'ai fait comme vous l'aviez commandé. Vos amies sont déjà là, mais vous avez une table séparée pour deux personnes.
Elle regarda Margaux avec une curiosité bienveillante.
— Et qui est cette charmante jeune personne qui vous accompagne ?
— C'est ma petite nièce qui est à Clermont-Ferrand dans l'intention de devenir un jour médecin.
— Eh bien, mademoiselle, je vous souhaite d'exercer un jour ce beau métier. Chère Alice, je vous prépare un whisky comme d'habitude ?
— Comme d'habitude.
— Et vous, mademoiselle ?
— Elle s'appelle Margaux.
— Et vous, mademoiselle Margaux ? Un whisky vous aussi ?
— Oh ! Je vous remercie, mais je préférerais quelque chose de moins fort.
— Un petit Porto peut-être ?
— Oui, je vous remercie.
En se dirigeant vers l'espace délimité par les paravents, Alice confia à Margaux.
— Hors saison, Marcelline réserve un espace plus ou moins grand pour sa clientèle d'habitués auxquels son époux qui est aux cuisines propose un menu de qualité.
La petite salle délimitée par les paravents ne contenait que six tables plus ou moins isolées les unes des autres par de grands bacs à fleurs dans lesquels poussaient de petits arbustes. Les tables et les sièges étaient d'un style résolument moderne nettement plus luxueux que ceux de la grande salle. Les sièges en particulier étaient munis d'accoudoirs et d'un rembourrage façon cuir.
Seules deux tables étaient occupées : l'une par un homme et une femme d'âge moyen qui chuchotaient en se tenant par la main tout en grignotant des amuses gueules et en sirotant leur martini ; l'autre par trois femmes dont deux se chamaillaient gaiement sous le regard amusé d'une troisième. Cette dernière, d'un âge apparemment proche de celui d'Alice était encore très belle. Grande et mince, elle portait une jupe et un ensemble assorti beige qui provenait visiblement d'une boutique de luxe. Elle portait autour du cou un collier de perles qui constituait son seul bijou. Elle écoutait ses deux voisines sans parler tout en faisant tourner son verre de Porto entre deux doigts. Les deux autres semblaient un peu plus jeunes. Elles avaient en commun un air jovial sur un visage plutôt empâté, une robe s'arrêtant à mi- mollets, dissimulant avec peine quelques dizaines de kilos superflus et laissant entrevoir le début d'une imposante poitrine.
Elles étaient décorées d'une non moins imposante collection de colliers et de bagues. Assez curieusement elles n'en avaient pas pour autant l'air vulgaire.
Lorsqu'elles aperçurent Alice, elles interrompirent leurs chamailleries et poussèrent de grandes exclamations enthousiastes en agitant les bras en signe de bienvenue. La troisième se contenta d'un petit signe de la main et d'un sourire chaleureux. Alice se dirigea vers elle et les deux femmes s'embrassèrent affectueusement. Elle fit ensuite les présentations.
— Je te présente Margaux ma petite nièce dont je t'ai déjà parlé. Margaux, ma chérie, je te présente Muriel. Elle a exercé pendant une quarantaine d'années le métier de psychiatre. C'est mon amie d'enfance.
— Bonjour madame.
— Tu peux m'appeler Muriel.
— Bonjour, Muriel. Je peux vous faire la bise ?
— Bien sûr ma chérie !
Margaux sentit d'instinct que le courant passait entre elles. Alice aussi, sans doute, car elle affichait un air ravi. Les effusions furent interrompues par une des deux chamailleuses.
— Méfie-toi, Margaux, elle est sûrement déjà en train de t'analyser. Moi, quand je m'exprime devant elle, j'ai l'impression de passer une radiographie.
Alice la toisa d'œil faussement sévère.
— Apparemment, ça ne te rend pas muette. Celle-là, c'est Fanny, une de nos deux veuves joyeuses. L'autre, c'est Babette.
Margaux fit la bise aux deux femmes puis Fanny reprit la parole.
— Les mauvaises langues disent que le mari de Babette n'est pas mort mais qu'il coule des jours heureux sur une île du pacifique avec sa secrétaire.
— Ah oui ? Et il y avait quoi dans le cercueil ?
— Rien. Tu aurais payé le croque mort pour qu'il procède à un enterrement bidon.
— Eh bien, toi, tu sais ce que te disent les mauvaises langues ?
— Non.
— Elles disent que tu as assassiné ton mari rien qu'en t'asseyant sur ses genoux.
Après cette répartie, Babette afficha un air satisfait puis fronça les sourcils.
— De quoi on parlait déjà ?
— Je ne pourrais pas vous dire, répondit Muriel.
— Des municipales, intervint Fanny. Et leurs chamailleries reprirent sous le regard aimablement indifférent de Muriel tandis qu'Alice et Margaux allaient s'asseoir à la table qui leur était réservée.
Elles étaient à peine installées que Muriel se leva et, quittant ses deux amies qui continuaient leur passionnante discussion politique, se dirigea vers leur table. Elle s'adressa à Alice.
— Je ne te dérange pas ?
— Tu sais bien que non. Répondit Alice avec douceur. Tu ne me déranges jamais.
Manifestement déjà certaine de la réponse, Muriel, qui s'était emparée d'un fauteuil, s'assit entre Alice et Margaux.
— Je vais un peu rester avec vous en attendant que Marcelline apporte les hors d'œuvres. Quand elles mangent, elles parlent beaucoup moins. Le contenu de leur assiette leur paraît nettement plus intéressant que l'actualité politique.
— Mais, pourquoi elles se chamaillent ?
— Alice et moi serions bien en peine de l'expliquer. Fanny se dit du centre droit alors que Babette se définit comme étant du centre gauche. Comme elles sont toutes les deux convaincues qu'elles ont des positions diamétralement opposées mais qu'elles sont incapables d'expliquer pourquoi, elles se chipotent sur des petits détails, ce qui donne à leurs disputes un caractère parfois surréaliste.
— Elles arrivent tout de même à se supporter ?
— Elles s'adorent ! Elles ont toujours quelque chose à se raconter. Et puis, elles ont toutes les deux mal supporté le décès de leurs conjoints, ce qui les rapproche beaucoup l'une de l'autre. Mais , parlons un peu de toi. Alice m'a expliqué ce que tu faisais. Comment s'est passée cette première semaine de cours ?
— Oh ! Super bien ! Je suis ravie. Je trouve les cours passionnants. Et puis dès le premier jour je me suis fait une am … enfin une … L'image de Claire avait envahi son esprit et elle ne pensait plus qu'à une chose : Claire, tu me manques. Si tu savais comme tu me manques ! Elle ne put que bafouiller piteusement : j'ai un binôme.
Alice la regarda d'un air étonné mais Muriel enchaîna immédiatement avec gaieté :
— Mais, on n'est pas là pour parler uniquement de choses sérieuses. Alors, dis-moi ? Qu'est-ce que tu penses de ta grand-tante ?
Alice grogna.
— Tu ne peux pas supprimer le ”grand" devant tante ? Ça me vieillit.
— Mais, tu es vieille, ma chérie !
— Oui mais, tu n'es pas obligée de le faire remarquer.
— Bon, d'accord ! Ma chère Margaux, que penses-tu de notre très chère et très susceptible Alice ?
Muriel avait dit cela d'un ton tellement cérémonieux que Margaux et Alice éclatèrent toutes les deux de rire. Margaux la regarda avec reconnaissance. Elle avait réussi à changer de sujet avec maestria.
— Eh bien, elle aime bien les tenues exotiques qui d'ailleurs lui vont très bien.
— Pour l'instant, tu ne te foules pas beaucoup !
— Elle est très gentille.
— C'est déjà mieux.
— Je l'aime beaucoup.
— Une qualité maintenant !
— J'ai déjà dit qu'elle était gentille.
— Une autre !
— Je ne sais pas, moi ! Ah si ! Elle n'est pas radine !
— En général on dit plutôt généreuse. Un défaut, maintenant !
— Voyons. Ah oui ! Elle peut être très grognon quand on la réveille le matin en passant l'aspirateur.
Muriel éclata de rire tandis qu'Alice prenait un air faussement offusqué.
— Dis donc, toi ! Espèce d'insolente ! Est-ce que tu réalises que tu es en train de saborder tes chances d'être un jour mon héritière ?
— En tout cas, c'est bien vu de la part de Margaux. Avoue que tu n'es pas du matin. Ah ! Ça y est, voilà l'entrée. Il faut que je vous quitte. Je passe te voir demain vers quinze heures, ma chérie. Bonne continuation petite Margaux.
Muriel fit un baiser affectueux à Margaux puis lui glissa un bristol dans la main tout en chuchotant.
— En cas de besoin.
Margaux regarda le bristol avec curiosité. C'était tout simplement une carte de visite sur laquelle figuraient l'adresse de Muriel et un numéro de téléphone portable.
— Je me demande pourquoi elle m'a donné cette carte. Elle exerce encore ?
— Non. Elle a fermé son cabinet il y a une dizaine d'années. Elle fait encore une conférence de temps en temps mais c'est tout. D'ailleurs, tu remarqueras qu'il y a son nom mais pas sa spécialité ni ses titres. Ce n'est pas une carte professionnelle.
— Elle en distribue comme ça à tout le monde ?
— Non. A ma connaissance elle ne le fait pas souvent.
— Pourquoi moi, à ton avis ?
— Je pense que c'est une invite. Ça veut dire qu'elle t'aime bien et que si tu as un problème ou besoin d'un conseil, tu n'hésites surtout pas à la contacter directement.
— Qu'est-ce qui lui fait penser que je peux avoir besoin de ses services ?
— Je n'en sais rien. Mais moi, je ne suis pas elle. Elle est capable de détecter chez quelqu'un une faille à côté de laquelle je passe complètement. Je pense que c'est son ancien métier qui veut ça.
Margaux savait trop bien quelle faille Muriel avait détectée chez elle. Elle préféra changer de sujet.
— Elle est célibataire comme toi ?
— Oui, elle est célibataire, mais non, pas comme moi. Moi, je suis divorcée.
— C'est un peu la même chose, non ?
— Oh ! je peux te dire que dans mon cas, ça n'a pas du tout été la même chose.
— Ça s'est mal passé ?
— On peut dire ça.
— Je ne veux surtout pas être indiscrète.
— Oh, tu sais, c'est loin tout ça. Je peux maintenant en parler car les temps ont beaucoup changé depuis. Mais je ne donne pas de noms car les protagonistes vivent encore. Cette histoire s'est passée au milieu des années soixante-dix. J'étais mariée depuis sept ans et j'étais heureuse. Nous n'avions pas d'enfant car nous voulions d'abord profiter de la vie. Mon époux était commercial et moi, j'étais femme au foyer. Il était assez souvent en déplacement professionnel et il lui arrivait de rester plusieurs jours à Paris. Lors d'un de ses déplacements, pour une raison dont je ne me souviens plus, il est rentré le soir précédent le jour où je l'attendais. Comme il voulait me faire la surprise il ne m'a pas prévenue. Il est entré sans faire de bruit et m'a trouvée au lit. Problème, je n'étais pas seule.
— Tu t'ennuyais parce qu'il te laissait trop souvent seule ?
— Non ! J'étais amoureuse, tout simplement. Follement amoureuse mais pas de lui. Plus de lui. Naturellement, il a très mal pris la chose et a réagi brutalement. Il est allé prendre son appareil photo et nous a pris en photo dans le lit, moi et mon nouvel amour endormis et enlacés. L'éclat du flash nous a réveillés et il a pris une dernière photo alors que nous nous redressions affolés. Il m'a tout de suite fait part de son intention de demander le divorce et m'a donné le choix : Soit j'acceptais le divorce à mes torts, sans pension alimentaire et je m'empressais de débarrasser les lieux en emportant juste mes sous-vêtements et les vêtements que j'étais capable de porter sur moi ; soit il versait les photos au dossier et s'arrangeait pour les diffuser, ce qui aurait causé un énorme scandale compte tenu de l'identité de la personne qui était en cause.
— Et tu t'es sacrifiée ?
— Je n'avais pas le choix. En tout cas c'est ainsi que je voyais les choses et je les vois toujours comme ça.
— Mais, comment as-tu fait pour survivre ? Tu ne t'es pas retrouvée clocharde quand-même ?
— Non, mais c'est grâce à Muriel. Tant que je n'ai pas été capable de subvenir toute seule à mes besoins, elle m'a hébergée nourrie et vêtue. Grâce à elle, j'ai pu me retourner et les événements se sont ensuite enchaînés de façon positive pour m'amener où j'en suis maintenant : libre et dans une certaine aisance. Mais je te le raconterai tout à l'heure pendant que nous nous promènerons le long du lac.
— Et la personne sur la photo ?
— Ça c'est une autre histoire que je te raconterai peut-être un jour ou peut-être jamais. Mais voilà les entrées.
Le menu unique se composait d'un carpaccio de saumon à l'aneth suivi d'un suprême de pintade aux écrevisses. Le dessert était à choisir dans la carte habituelle. Le saumon était une entrée classique. C'était surtout sa présentation qui était soignée. La pintade aux écrevisses, par contre, était digne d'un grand chef.
— A mon avis, il ne doit pas gagner beaucoup d'argent sur ces menus. Tu ne crois pas ?
— Oh ! Ne t'en fais pas pour lui. Déjà, il se rattrape sur les alcools. Et puis, Marcelline nous a expliqué un jour que c'était une excellente publicité pour eux. En plus, il faut considérer le coût marginal de l'opération c'est-à-dire l'argent qu'ils ne dépenseraient pas s'ils ne la faisaient pas. Il y a peu de pertes puisque le menu est unique et qu'il faut réserver à l'avance. Hier, ils savaient déjà combien de repas ils allaient servir. D'autre part, les plats sortent de la même cuisine que ceux de la carte. Il n'y a aucun investissement supplémentaire. Pour tout ce qui est épices de base, c'est la même chose. La vaisselle est la même en dehors des verres à vin. Le seul investissement important, c'est la décoration c'est-à-dire les paravents, les plantes et le mobilier. Note que pour le mobilier, ce n'est pas son coût total qui est à considérer mais le surcoût par rapport au mobilier de la grande salle. Comme ils sont certainement passés par le même fournisseur, ils ont sûrement dû négocier le prix.
— Dis donc, Tante Alice, tu as l'air de rudement bien t'y connaître !
— C'est normal quand on a travaillé quarante ans dans le commerce.
— Ah ! Il va falloir que tu me racontes tout ça ! Tu me l'as promis tout à l'heure.
— Oui, mais je vais d'abord payer Marcelline et puis on va aller marcher le long du lac.
Avant de partir pour leur promenade, elles allèrent prendre congé des amies d'Alice.
— Nous, on va marcher le long du lac. Et vous ?
— Nous, on préfère se faire un petit poker.
— Muriel va encore vous plumer. Vous feriez mieux de jouer à la bataille.
— Méchante !
— Non ! Je dis ça pour votre bien. Allez, salut les joyeuses commères du Mont-Dore.
— Dont tu fais partie, n'oublie pas.
— C'est vrai. Salut !
Elles sortirent de l'auberge et s'engagèrent sur le chemin bordant le lac.
— Ce petit chemin fait le tour du lac. Il permet aux touristes d'accéder aux plages. Il sert aussi de promenade.
— Dis-moi, c'est quoi les joyeuses commères du Mont-Dore ? Une association ?
— Non ! C'est juste un surnom que nous a trouvé le mari de Marcelline. Il avait vu à la télévision la pièce de Shakespeare ”les joyeuses commères de Windsor ” et il a inventé ce jeu de mots. Quand il nous a vues le lendemain, il nous a interpellées devant tout le monde en s'exclamant : ” je vous salue, joyeuses commères du Mont-Dore !”. Marcelline était aux cent coups mais nous, ça nous a beaucoup amusées. En plus, il a dit ça d'un ton enthousiaste et d'une voix tonitruante. Nous étions pliées en deux de rire. Du coup, nous avons adopté ce surnom. Il n'y a que Marcelline qui n'a pas apprécié la plaisanterie. Et je peux te dire que quand Marcelline est en colère contre son mari, elle a beau le lui exprimer dans la cuisine, tout le monde l'entend. Lui, par contre, on ne l'entend pas dans ces cas-là.
— Si je comprends bien, c'est elle la patronne et elle est très soucieuse de la réputation de son établissement.
— Pour Marcelline, le monde comporte quatre catégories d'individus. La première est constituée par le personnel et inclut son époux. La deuxième regroupe les fournisseurs, la troisième les clients et la quatrième le reste du monde. Cette dernière catégorie ne l'intéresse que dans la mesure où elle peut y puiser de quoi alimenter la troisième. Inutile de lui parler des esquimaux ou des indiens d'Amazonie puisqu'ils ne viendront jamais manger chez elle. Par contre, elle s'intéresse beaucoup au pouvoir d'achat des chinois.
Elle continua son énumération.
— Naturellement, son souci principal, c'est la catégorie numéro trois, celle des clients. Le but est qu'ils reviennent le plus souvent possible et consomment un maximum à chaque fois. Pour cela, deux moyens principaux : une amabilité frisant l'obséquiosité et un bon rapport qualité prix. C'est là qu'intervient la catégorie numéro deux, celle des fournisseurs. Elle compte sur eux pour lui permettre d'afficher ce fameux rapport qualité prix. Pour cela, elle les charme et les terrifie à la fois, ce qui lui permet d'obtenir les meilleures propositions de prix sans risquer de se voir fournir des denrées de seconde qualité. C'est pour ça qu'elle privilégie les petits fournisseurs locaux.
— Reste la catégorie numéro un.
— Pour cette catégorie, je me contenterai de dire qu'il y a un turn-over qui doit classer son établissement dans les toutes premières places de la région ; ou les dernières si on se place sur le plan social.
— Quelle horreur ! Pourquoi vous continuez à venir chez elle ?
— Parce que, ma chérie, nous ne faisons pas partie de la première catégorie mais de la troisième.
— C'est un peu cynique il me semble.
— Peut-être mais moi, j'ai toujours travaillé sans me plaindre et, au lieu pleurnicher et de fuir quand les temps étaient durs, j'ai progressé pour m'en sortir.
— Voilà une excellente transition. Parle-moi de toi maintenant. Je suis morte de curiosité.
— Comme tu le sais, notre famille est originaire de Clermont-Ferrand, plus précisément d'Orcines qui est juste à côté. Famille bourgeoise, éducation bourgeoise, mariage conventionnel avec un garçon dont la qualité principale était d'être du même milieu que moi. Rien ne m'avait préparée à assumer la situation dans laquelle je m'étais mise. J'avais juste mon deuxième bac et je n'avais jamais travaillé. Mariée à vingt ans, mon avenir de mère de famille au foyer était tout tracé. Bien entendu, je ne m'attendais pas à tomber amoureuse mais, lorsque c'est arrivé, je n'ai pas eu le courage, ni même l'envie de résister. Le cataclysme qui s'en est suivi m'a complètement démolie et plongée dans une profonde dépression. Heureusement pour moi, il y avait Muriel. Non seulement elle m'a hébergée, nourrie et même habillée mais elle m'a prise en charge psychologiquement et permis de remonter la pente.
— Elle m'a convaincue que ma vie n'était pas fichue et que si j'arrivais à me prendre moi-même en main je pouvais me construire un avenir bien meilleur que ce que j'avais perdu. Il m'a fallu une bonne année pour remonter la pente mais au bout d'une année, j'étais capable d'affronter la vie. Muriel m'a payé des fringues neuves une séance chez le coiffeur, une autre dans un institut de beauté et je me suis mise à la recherche d'un boulot. Comme je n'avais ni diplôme, ni expérience professionnelle, je n'ai pas perdu mon temps à chercher un emploi administratif dans une entreprise. J'ai décidé de commencer par chercher un emploi de vendeuse dans une boutique de luxe en profitant de la bonne présentation que je devais aux bons soins de Muriel et du vernis que m'avait au moins apporté mon éducation bourgeoise. Et ça a marché.
— J'ai été embauchée comme vendeuse dans une parfumerie du centre de Clermont qui vendait des parfums, des eaux de toilettes et des produits de beauté de marque. Il y avait aussi un rayon homme vendant des eaux de toilette et des produits de rasage, là encore de marque. La clientèle visée était évidemment une clientèle aisée essentiellement féminine y compris au rayon homme, les achats étant alors destinés au mari ou à l'amant. Le salaire était modeste et la patronne était impitoyable avec celles qui ne respectaient pas strictement une étiquette faite de dignité souriante et de respect ou qui n'avaient pas une présentation impeccable. Il n'y avait pas de droit à l'erreur. A la moindre incartade, c'était la porte. C'était très stressant mais je dois reconnaître que nous avions été prévenues à l'embauche. Naturellement, entre les licenciements et les démissions, il y avait un turn-over très important. Moi, je n'en ai pas fait partie.
— Dans un premier temps, je me suis accrochée pour des raisons avant tout alimentaires et parce que je voulais réussir. Par la suite, j'ai constaté que sa méthode de gestion était efficace et que la boutique ne désemplissait pas, assurant à sa patronne des revenus confortables. J'ai donc décidé d'être un jour du côté de ceux qui dirigent. De ceux qui sont prêts à consacrer leur temps à leur entreprise et qui en récoltent les fruits. Beaucoup travailler pour beaucoup gagner. J'ai pris mon temps bien sûr. Ça n'allait pas me tomber tout cuit dans la gueule. Mais j'étais jeune. J'avais le temps.
— Pendant plus de cinq ans, j'ai travaillé comme une forcenée sans rien demander, prête à tout pour me faire apprécier. Et puis j'ai observé comment ma patronne gérait son affaire. Au bout de dix ans, je me suis inscrite à des cours du soir de gestion des entreprises. Ensuite j'ai montré ouvertement mon intérêt pour la gestion du magasin. Comme c'était une attitude inhabituelle de la part d'une simple vendeuse, ma patronne m'a demandé quelles étaient les raisons de mon intérêt. Je lui ai carrément dit que j'avais l'intention de prendre sa suite quand elle s'arrêterait. Elle m'a ri au nez. Alors, je lui ai expliqué que si je me mettais à l'aider dans sa gestion, non seulement ça la soulagerait mais ça pourrait lui garantir que son entreprise resterait performante jusqu'à son départ, ce qui lui permettrait de la revendre avec un profit assuré.
— Elle m'a demandé alors ce que j'espérais gagner en échange. Je lui ai répondu que j'acceptais de conserver le même salaire, à moins qu'elle ne décide elle-même de traduire financièrement sa satisfaction et que tout ce que je demandais, c'était de me permettre de participer au capital : Elle versait mensuellement une somme qui n'allait pas sur mon compte mais servait à augmenter le capital de l'entreprise au moyen d'actions nominatives à mon nom. Au moment de prendre sa retraite, elle aurait le choix entre vendre sa participation à un tiers intéressé par une entreprise florissante, tiers qui pourrait être moi-même si une banque faisait assez confiance à mes talents pour m'octroyer le prêt nécessaire, soit me faire confiance elle-même en me permettant de lui racheter ses actions petit à petit avec un bonus à chaque fois représentant l'équivalent des intérêts d'un emprunt. Elle a pris un air sceptique mais elle a cessé de rire. Elle m'a demandé de reprendre mon travail et, pendant six mois, elle n'a fait aucune allusion à notre conversation.
— Alors que je commençais à me résigner, elle m'a de nouveau convoquée. Elle m'a expliqué que puisque j'étais intéressée par la gestion, elle acceptait qu'à titre de formation, je me charge de quelques taches mineures mais pouvant néanmoins se révéler utiles pour l'entreprise et formatrices pour moi. Elle ajouta que compte tenu du fait qu'il s'agissait avant tout que je me forme, toute rémunération sous forme de salaire ou d'actions était hors de propos. Je lui ai immédiatement donné mon accord enthousiaste, la remerciant avec effusion de sa générosité.
— Je voyais bien qu'elle m'arnaquait mais je savais qu'une fois dans la place, elle ne parviendrait pas à m'en déloger. Il m'a fallu deux bonnes années pour me rendre indispensable. J'ai mis mon nez partout, grignotant à chaque fois une part de responsabilité. J'ai accepté les tâches les plus ingrates en m'assurant à chaque fois que j'en tirais un avantage en termes de maîtrise des rouages de l'entreprise.
— Au bout de deux années, j'en savais plus qu'elle dans certains domaines de la gestion et presqu'autant dans les autres. Je lui ai alors demandé un entretien. Je lui ai exprimé combien j'étais déçue de ne pas avoir été à la hauteur des tâches qu'elle m'avait si généreusement confiées. J'ai ajouté que je voyais bien qu'elle aussi était profondément déçue. Bien que ce soit un déchirement pour moi, il me semblait honnête de la soulager du poids mort que je représentais manifestement. Je souhaitais bien sûr la consulter au préalable, mais je pensais qu'une démission serait un soulagement pour elle.
— Sa réponse m'a surprise, bien que correspondant à ce que j'espérais. Elle a éclaté de rire. Elle m'a dit que mon petit numéro était très amusant mais que je la prenais manifestement pour une imbécile. Elle et moi savions parfaitement que non seulement je n'avais pas échoué mais que j'avais bien mieux réussi qu'elle ne s'y attendait. Ça faisait déjà un an qu'elle savait qu'il allait falloir qu'elle m'octroie les avantages que j'avais évoqués. Quand je lui ai demandé pourquoi elle ne m'en avait pas parlé plus tôt, elle a ricané et m'a répondu qu'elle attendait que je vienne réclamer et que c'était toujours ça de gagné. J'ai rigolé moi aussi et nous sommes devenues les meilleures amies du monde.
— Notre collaboration a remarquablement fonctionné et nous avons même ouvert un deuxième magasin dans le centre commercial. Comme l'environnement et la clientèle d'un centre commercial sont très différents de ceux d'un quartier du centre-ville, nous avons donné un nom différent aux deux boutiques. Nous avons aussi créé deux sociétés indépendantes et créé un G.I.E. pour optimiser leur gestion. J'ai été chargée de m'occuper principalement de la nouvelle boutique tout en restant salariée de la première. J'ai obtenu que les actions qui m'étaient octroyées servent à augmenter le capital de la nouvelle boutique. Le résultat a été que, lorsque ma patronne ,Julie a décidé de prendre sa retraite, je possédais quarante-cinq pour cent des actions de la boutique dont je m'occupais. J'ai fait un emprunt et j'ai acquis les cinquante-cinq pour cent de Julie. J'avais réalisé mon objectif : Être ma propre patronne. L'argent que je gagnais ne provenait plus d'un salaire mais des bénéfices que j'allais devoir tirer de l'activité de ma propre boîte. C'était beaucoup plus dangereux mais aussi beaucoup plus motivant.
— Julie a vendu sa boutique du centre-ville très facilement. Elle a placé sa fortune et elle est partie couler des jours heureux à la Martinique. Moi, je me suis occupée de ma boutique jusqu'à l'âge de soixante-dix ans puis je l'ai vendue, à mon tour et me voilà. J'ai placé mon argent dans l'immobilier et une grosse assurance vie et je vis de mes rentes ainsi que d'une retraite correcte provenant de mon activité salariée ainsi que des cotisations versées en tant que patronne.
— Tu n'as pas eu envie, toi aussi, de partir vivre au soleil des Antilles ?
— Non. Ici je me sens chez moi. J'aime ma ville et sa région et c'est ici que vivent les gens que j'aime.
— Y compris ton grand amour.
— Y compris mon grand amour.
— Dont tu me parleras peut-être un jour.
— Ou peut-être pas.
Vers dix-sept heures Margaux retrouva sa petite chambre, elle était à la fois enchantée de la journée qu'elle avait passée avec Tante Alice et un peu déprimée en même temps. La solitude ne lui réussissait pas. Il allait falloir qu'elle mette de côté de quoi s'acheter un petit poste de radio et souscrire un abonnement à la bibliothèque municipale. Peut-être qu'ils faisaient une réduction aux étudiants. Elle s'empara de sa tablette. Il ne lui restait plus qu'à jouer à un ou deux jeux et puis, elle se coucherait tôt. Elle penserait à l'histoire que sa grand-tante lui avait contée, à Muriel qu'elle eut aimé mieux connaître et à l'invitation implicite que celle-ci lui avait faite ”au cas où ” et surtout à Claire, sa Claire qui lui manquait déjà tellement.
*****
Claire regardait le jardin depuis la fenêtre de sa chambre sans le voir vraiment. Pourtant, elle l'adorait ce jardin qui lui rappelait tant de souvenirs ; souvenirs de jeux quand elle était enfant puis plus tard de baisers arrachés par un garçon empressé qu'elle faisait semblant de vouloir repousser. Mais aujourd'hui la jeune fille déprimait.
Il faisait un temps splendide. Pas un nuage dans le ciel. Des moineaux piaillaient dans les arbres ou se disputaient sur le sol comme s'ils voulaient profiter des derniers beaux jours. Il y avait aussi quelques tourterelles, une minuscule mésange bleue et deux ou trois pinsons. Tout ce petit monde venait profiter des graines dispensées par la famille Lefront et, d'habitude, elle prenait plaisir à les observer cachée derrière la vitre de la fenêtre, sans bouger, pour éviter de les effaroucher.
Mais pas ce jour-là.
Elle était allée courir le long du Cher comme à son habitude mais courir lui avait soudain paru sans intérêt alors qu'habituellement c'était son grand plaisir du dimanche matin. Elle connaissait la plupart des joggeurs du dimanche. Les ‘'allées de la déportation'' étaient un peu leur domaine réservé et la vue sur le Cher était superbe. Ils s'interpelaient au passage et s'arrêtaient même parfois pour se parler quelque minutes ou bien se mettaient à courir de concert. Mais ce matin elle s'était sentie étrangère à tout cela. La seule personne avec laquelle elle aurait souhaité courir se trouvait à une centaine de kilomètres et allait bientôt se rendre dans une auberge pour y déjeuner avec une vieille dame.
Elle était retournée à la maison prétextant une fatigue imaginaire devant ses parents étonnés de la voir rentrer si tôt. A midi, elle avait été contente de bavarder avec eux et de leur raconter sa semaine, son travail et aussi de leur parler du binôme qu'elle s'était trouvé mais après le café elle était montée dans sa chambre et avait passé tout l'après-midi à ne rien faire. Elle n'avait le goût à rien. Pour tout dire, elle s'ennuyait.
Elle s'ennuyait de Margaux. Chaque fois qu'elle essayait de se trouver une occupation, elle se mettait à penser qu'avec cette dernière ce serait beaucoup plus agréable, plus intéressant et cela lui gâchait tout le plaisir.
En plus, elle était jalouse ; jalouse de la vieille dame avec laquelle Margaux était si contente de passer ce dimanche. Finalement, les moments agréables, c'était avec sa grand-tante tandis que, quand elles étaient ensemble, elles devaient se contenter de travailler toute la soirée avant d'aller se coucher chacune de son côté abruties de fatigue.
Et puis, ce n'était certainement pas sain pour Margaux de passer presque tout le week-end seule dans sa petite chambre de bonne. Ce n'était pas la peine de se gargariser avec des expressions telles que ‘'binôme renforcé'' si à la première occasion elle allait se faire dorloter à Montluçon en abandonnant Margaux avec sa solitude pour seule compagnie. Le jour où elles avaient fait connaissance, elle avait prétendu qu'elle était responsable de sa cousine ‘Gwendoline'. Le prénom et le lien familial étaient peut-être faux mais la responsabilité était réelle. Elle avait décidé de faire de Margaux une amie intime, alors il lui fallait assumer ses choix. Margaux était certainement quelqu'un de très courageux mais c'était aussi quelqu'un de fragile.
Il lui fallait trouver une bonne raison pour passer au moins la fin du Week-End avec elle, pas pour travailler, mais pour être tout simplement ensemble. Il n'y avait pas trente-six solutions et ça se passait à Clermont-Ferrand, pas à Montluçon.
Lorsque le téléphone de Margaux sonna et qu'elle vit s'afficher sur l'écran la photo de Claire qu'elle avait téléchargé la veille, elle oublia tout. Elle oublia sa journée, sa tante Alice, Muriel, tout le reste. Claire était là, au bout du fil. Tout allait bien.
Ce n'était pas dans la nature de Claire de remettre à plus tard une décision qui avait été prise (par elle). A peine sa décision prise, elle avait entrepris de charger sur le siège arrière de la petite FIAT le matériel qu'elle comptait amener avec elle et une demi-heure plus tard la voiture roulait sur l'autoroute à la vitesse maximum autorisée pendant que sa conductrice chantonnait ‘'Gwendoline, c'est ma copine…''et ne déprimait plus du tout.
— C'est toi, Claire ?
— Je suis sur l'autoroute. Je passe te chercher. On va passer la soirée ensemble. Je suis là dans un petit quart d'heure. Je ne te garde pas au téléphone ; il y a des CRS partout et je n'ai pas envie de prendre un PV. A tout de suite !
Quand la FIAT s'arrêta devant le portail de la villa, Margaux était déjà plantée sur le bord du trottoir à attendre. Dès que Claire descendit, elle lui sauta littéralement dans les bras. Claire, ravie, la fit virevolter dans les airs en riant, manquant de peu de lui expédier le pied contre le rétroviseur de la voiture puis lui fit un énorme baiser sur la joue.
— Tu sais que tu m'as manqué ?
Elles s'engouffrèrent, hilares, dans la petite voiture blanche qui démarra.
— Alors, ma puce, tu as passé une bonne journée avec ta tante Alice ?
— Super ! Je te raconterai. Et toi ?
— Reposante comme d'habitude. Je suis toujours contente quand je vois mes parents. Tu as vu le carton derrière ?
— Non, je n'avais pas fait attention. Qu'est-ce que c'est ?
— C'est ma télé. Je la ramène ici. On sera bien contentes le dimanche de passer la soirée devant un bon film ou une série, ou autre chose bien sûr si tu préfères, en grignotant des noisettes ou du pop-corn. Tu n'es pas d'accord ?
— Bien sûr que si, je suis d'accord ! mais, et tes parents ?
— Quoi, mes parents ?
— Ils aimeraient peut-être que tu restes plus longtemps avec eux le dimanche.
— Ecoute, j'adore mes parents mais pas au point de passer deux soirées de suite avec eux. Je préfère cent fois passer la soirée avec toi. Au moins on sait quoi se dire quand on est toutes les deux.
Margaux était sur un petit nuage. Non seulement le retour inattendu de Claire augurait d'une soirée qui promettait d'être d'une douce intimité mais c'était, semble-t-il, dans les intentions de Claire d'en faire une habitude. Les cinq ou six heures passées avec Claire le dimanche soir allaient en faire le jour le plus agréable de la semaine au lieu d'être la plupart du temps un jour de solitude et d'ennui sauf les rares fois où elle pourrait passer quelque temps avec Tante Alice. Mais malgré toute sa gentillesse et son humour, celle-ci ne pourrait jamais remplacer Claire dans son cœur. Elle se laissa bercer par le mouvement de la voiture en écoutant son amie lui parler avec animation de la soirée qu'elles allaient passer ensemble.
En plus de sa télévision, Claire avait amené son lecteur de Dvd et un lot de film et de séries qu'elles pourraient regarder les dimanches où aucune chaîne ne proposerait un programme susceptible de leur plaire, ni en direct ni en replay. Elle brancha la télévision sur le décodeur déjà présent et installa le lecteur de Dvd.
Pendant ce temps-là, Margaux vérifia à l'aide de son smartphone si elle avait enfin reçu une réponse de ses parents au mail qu'elle avait envoyé. Elle eut le plaisir de constater que la réponse tant espérée était bien arrivée, plaisir néanmoins gâché par le contenu de ladite réponse. Observant sa grimace et son air morose, Claire lui demanda :
— De mauvaises nouvelles ?
Sans répondre, elle lui tendit son smartphone. Claire le prit en hésitant. Elle craignait manifestement d'être indiscrète. Puis elle commença à lire. Au fur et à mesure qu'elle avançait dans sa lecture, son visage se mit à refléter tout d'abord un étonnement amusé virant peu à peu à une franche stupéfaction. Arrivée à la fin, elle reprit au début puis après avoir lu quelques lignes, reprit de nouveau plusieurs fois depuis le début. Ses joues commencèrent à rosir puis se colorèrent peu à peu en rouge et enfin tournèrent à l'écarlate tandis qu'elle se tournait furieuse vers son amie.
— C'est ça ce qu'ils appellent un mail à leur fille, tes parents ? Elle en bégayait d'indignation.
— Mes parents ont des conceptions un peu vieillottes, reconnut Margaux un peu surprise de la réaction violente de Claire.
— Je ne te parle pas du contenu. Il est, naturellement, plutôt ridicule mais c'est surtout rigolo. Je parle du ton que ton père emploie pour s'adresser à toi. Un croque-mort serait plus chaleureux. Rien que le début, tiens, ”ma chère fille” ! Pourquoi pas ”ma chère mademoiselle” ? C'est comme ça qu'on appelle sa fille ? Ton père, puisque c'est apparemment lui qui t'écrit, a la chance d'avoir une fille adorable, mignonne, gentille, intelligente et travailleuse et … enfin … de t'avoir toi, alors il devrait … enfin … si j'étais à sa place je ne t'appellerais pas ”ma chère fille” ; je dirais ”ma chérie ” ou encore ”ma Margaux chérie ” ou ”ma petite puce chérie ” ou …
Elle égrena une série de mots et d'expressions tendres d'un ton de plus en plus doux puis, riant un peu confuse, conclut maladroitement :
— Enfin, c'est ce que je voudrais … que j'aurais sûrement envie de te dire … de t'écrire si j'étais ton père.
Margaux n'avait pas manqué de remarquer les nombreux lapsus qui émaillaient le discours que Claire lui avait tenu. Elle avait envie de croire que c'était plus que de simples commentaires.
Claire reprit calmement.
— Qu'est-ce que tu vas leur répondre ?
— Comme d'habitude : rien.
Margaux reprit son smartphone et effaça le mail en concluant froidement.
— Sans intérêt.
Ce soir-là, elles choisirent de regarder une série anglaise en replay sur ARTE. Claire posa deux coussins par terre pour s'asseoir et deux oreillers pour s'appuyer contre le mur en face de la télévision. Elle alla chercher un grand plaid et un énorme paquet de pop-corn puis elles s'installèrent enfouies sous le plaid, le paquet de pop-corn posé entre elles. Margaux se serra contre sa voisine qui lui passa un bras autour des épaules et elle posa béatement la tête contre la confortable poitrine de cette dernière.
Elle décida qu'elle était en train de passer la meilleure soirée qu'elle ait jamais connue. Elle décida aussi que dorénavant, quand elle dirait ‘'Claire'', elle penserait ‘'ma chérie'' et que si un jour elle osait lui dire ‘'ma chérie'', elle penserait ‘'mon amour''. Elle avait bien le droit d'être romantique, après tout !
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Penny13
17 juillet 2026 à 00:38
J’adore cette belle histoire j’ai hâte qu’elles s’embrassent et plus mmmmm
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Gubbe
16 janvier 2025 à 21:26
Je savour cette merveilleuse histoire d’amour
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Armen75
24 décembre 2024 à 16:05
C’est delicieux
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Moutcho
24 décembre 2024 à 12:55
Excellent j'adore vraiment ce récit j'ai vraiment hâte de lire la suite
Et de voir comment les choses vont tourner et il est temps pour eux de se déclarer leurs amours
Merci
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Photo de profil de Monplaisir71
Monplaisir71
24 décembre 2024 à 09:43
C'est un réel plaisir que de lire les épisodes de cette histoire qui, si elle est classée fantasme, donne une vrai impression de vécu tant les détails sont réalistes. Il est facile de de se dire que l'on pouvait croiser les personnages. Ça me donne envie de retourner me balader autour du lac Chambon en espérant y croiser Margaux et Claire.
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Photo de profil de Léon69
Léon69
23 décembre 2024 à 15:27
Ces histoires de Margaux et Claire sont vraiment savoureuses Merci
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