Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Inseme — Chapitre 1 · Isula
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Inseme
Chapitre 1 · Isula
INSEME
[Notes préliminaires :
— Cette histoire est une suite directe de ma précédente, « Coeur Fragmenté ». Il n'est pas totalement indispensable de l'avoir lue pour comprendre celle-ci, mais c'est quand même assez conseillé pour saisir certains éléments de contexte occasionnels.
— L'aspect érotique de ma précédente histoire était déjà très en retrait, je ne propose guère plus dans celle-ci. Il s'agit juste d'une suite, et ça n'aurait aucun sens de ne pas la publier «à côté » de sa première partie.
— A l'attention des moins éveillés intellectuellement (et qui ne liront de toute façon pas cette mise en garde) qui dorment contre le radiateur : Laure, qui est désormais passée au stade de narratrice de l'histoire, est un PERSONNAGE. ELLE N'EXISTE PAS ! JE ne suis pas ELLE, et ELLE n'est pas MOI. Merci de prendre ce détail en considération avant d'essayer de « la» contacter...]
« Piove n'anta u core
L'onda infanghera
Piente e rumore
Ma chi si po fa ?
Una manera di canta la storia
Una manera di fa ch'ogni loca
Per te companero
S'innalza una manu
Di fraternita »
(Canta U Populu Corsu : Companero)
PROLOGUE
— Putain... De bordel... De merde... !
Sur le trottoir, devant l'entrée de la brasserie d'où je viens de sortir en trombe, je mets un grand coup de pied dans une poubelle qui résonne dans toute la rue. Je contemple mon œuvre sans aucune fierté, mais sans non plus parvenir à me calmer, les yeux lançant des éclairs de fureur à la ronde.
Je me mets à faire les cent pas, inspirant à longues goulées afin de tenter de donner sans succès un semblant d'apaisement à mon rythme cardiaque, tout en frottant de ma main gauche ma main droite endolorie.
Un instant plus tard, la porte du petit restaurant s'ouvre et Emma Van Loew en sort, la mine basse et les yeux humides. Celle qui partage ma vie depuis maintenant plus d'un an s'arrête à quelques pas de moi, sans savoir quoi dire ni quoi faire.
Je soupire. Je tends mes bras en direction de l'amour de ma vie, et celle-ci vient immédiatement s'y blottir. Je les referme autour d'elle et la serre très fort, le nez enfoui dans ses boucles flamboyantes, humant leur fragrance délicate, tout en y déposant de petits baisers.
On reste l'une contre l'autre, sans rien dire. Il n'en faut pas plus pour que mon cœur retrouve un semblant de sérénité. Oui, elle a ce pouvoir sur moi.
— Ça va quand même ?
Je lui demande ça d'une petite voix inquiète.
Elle ne répond pas. Elle se contente de hausser les épaules. Puis elle s'extirpe doucement de mon étreinte, me prend la main droite avec les siennes et inspecte précautionneusement les phalanges rougies par le colossal coup de poing que j'avais donné sur la table, à l'intérieur de la brasserie, et qui avait fait trembler toute la salle, juste avant d'en sortir en tempêtant sous le regard médusé du personnel.
J'ai toujours eu un caractère explosif. Pourtant depuis qu'Emma et moi sommes en couple et surtout, que cette dernière m'a aidé à surmonter mes blessures d'enfance, je me suis beaucoup calmée... Du moins, jusqu'à aujourd'hui.
— Tu as mal, Laure ? Me demande-t-elle en embrassant un par un mes doigts engourdis par le choc.
— Au poing ? Non. Au cœur ? Oui, je réponds simplement.
Je ne remarque même pas qu'elle m'a appelé par mon prénom. Elle ne le fait jamais, d'habitude. Elle m'appelle «mon cœur » et j'aime ça. Mais on est toutes les deux un peu bouleversées par les événements.
A cet instant, une troisième personne sort du restaurant. Il s'agit de Richard Lamarne, mon père, dont l'expression est tout aussi déconfite que la nôtre. Il soupire de lassitude, puis les lèvres étirées en un semi-rictus pincé d'où ne perce nul amusement, il s'adresse à Emma :
— Emma, Je crois que je dois te présenter mes plus plates excuses.
— Pourquoi donc ? Demande-t-elle intriguée.
Il s'éclaircit la gorge, embarrassé et répond :
— Je crois... Hum... Je crois bien que je viens de... euh... de traiter tes parents de « sales cons »...
Je ne dis rien, mais au fond de moi, je trouve que papa a eu raison. J'étais à deux doigts de le faire moi-même. Je me suis abstenue parce que je voulais pas affecter ma puce encore plus.
Elle, elle a un petit gloussement sans joie et lance un regard méprisant vers la porte d'entrée de la brasserie. Elle répond :
— C'est pas à toi de t'excuser de l'avoir dit. C'est plutôt à eux de s'excuser de l'être !
Il y a un long temps de flottement pendant lequel nous nous regardons tous les trois, mal à l'aise, nous demandant ce qu'il convient de faire maintenant. C'est Emma qui rompt le silence :
— On peut partir d'ici avant qu'ils sortent ? Je les ai assez vus comme ça ! Et puisqu'ils sont si fiers de leur succès financier, laissons-les payer l'addition, ça devrait les combler de fierté !
— Allez, zou ! Fait papa, vaguement amusé par l'idée, sans oser l'avouer explicitement.
Il passe son bras gauche autour de mes épaules, son bras droit autour d'Emma, et on quitte les lieux sans un mot, ni regard en arrière.
Nous marchons un moment en silence, puis, traversant un parc public, décidons de nous poser sur un banc pour nous éclaircir les idées et tenter de faire un point sur la situation.
— On fait quoi, maintenant ? Demande papa.
Il est assis au milieu du banc, chacun de ses bras passé autour de l'une de nous, mais je m'arrache à son contact, me lève, contourne le banc et m'assied à côté de ma bien-aimée. Je passe mon bras autour de ses épaules, par-dessus celui de mon père et annonce :
— Tu sais que je t'aime au-delà de tout, ma puce, mais je suis quand même obligée de te le dire : si jamais je recroise tes parents, je leur colle une grosse quiche dans la gueule à chacun !
J'essaie de mettre un peu d'humour dans mon ton, pour laisser supposer que je plaisante un peu, mais c'est difficile, car en fait, il n'en est rien. Je suis monstrueusement sérieuse.
Emma incline la tête pour la poser sur mon épaule. Elle soupire.
— J'ai toujours détesté quand tu étais sur le point d'aller te battre avec qui que ce soit. J'avais toujours peur. Pas pour la personne d'en face, jamais. Mais pour toi. Pas tant que ça pour ton intégrité physique. Mais j'avais toujours peur qu'il y ait des conséquences pour toi, que ça finisse par te retomber dessus d'une manière ou d'une autre. Mais dans ce cas précis, je crois que je ferais rien pour t'en empêcher. Je les déteste !
Papa, qui était resté silencieux et pensif jusqu'à présent intervient soudain.
— Vas-y doucement, Emma ! On est tous déçus et blessés par ce qu'il vient de se passer, mais ça reste quand même tes parents.
— Et alors ? Juste parce qu'ils m'ont fait naître, ça leur donne tous les droits ? Bon sang, Richard ! En un an et quelques, tu as plus été un père pour moi que ces deux-là pendant les dix-huit années qui ont précédé ! Ça veut bien dire quelque chose, non ?
Il ne répond rien, se contentant d'un geste d'impuissance. Je crois qu'il est à la fois triste de voir une famille partir en lambeaux sous ses yeux, et ému par le témoignage d'affection que vient de lui adresser Emma.
Elle poursuit :
— Je suis pas complètement idiote. Je me doutais bien que les mettre face à l'état actuel de ma vie privée, ça allait pas aller tout seul, que ça débattrait, voire que ça gueulerait même un peu... Mais là, Il y a même pas eu de débat. Ils se sont contentés de chier sur ma vie. - Elle a dit « chier ». Elle ne recourt jamais à la vulgarité. Je comprends alors à quel point la situation l'affecte.- Et encore, ça, je peux faire avec. Mais chier sur Laure... C'est inacceptable. Laure, c'est... C'est sacré ! - les larmes lui montent aux yeux. - C'est sacré ! On n'en est pas passées par tout ce qu'on a vécu pour se laisser marcher dessus par deux abrutis qui ont jamais été là à aucun moment ! - Elle se serre contre moi, et moi contre elle- Toute personne qui est pas foutue d'avoir un minimum de considération pour celle que j'aime ou pour notre histoire est mon ennemi. Point barre. Lien du sang ou pas !
La force de ses mots me touche au plus profond de mon être.
Mais d'un autre côté, je suis un peu perdue. Pas à cause d'elle, mais à cause de ses parents. Mon père, m'a toujours soutenue, ne m'a jamais découragée. Il m'a toujours donné son avis avec sincérité, mais n'a jamais cherché à imposer sa volonté. Quand il a appris pour nous deux, il n'a même pas été surpris. Il a accueilli Emma à bras ouverts et ne l'a jamais traitée moins bien qu'il ne me traiterait moi. Alors me dire que que ses parents à elle qui, visiblement, n'ont jamais été très présents, n'ont pas autant d 'égards – et c'est un euphémisme -, ça me laisse complètement désemparée.
C'était la première fois qu'elle les revoyait depuis plus d'un an et demi. Elle a voulu profiter de l'occasion pour leur montrer où elle en était actuellement dans sa vie. Ça consistait entre autres choses à se retrouver dans une brasserie du centre-ville afin de me les présenter et me présenter à eux. On peut sans exagérer dire que ça ne s'est pas très bien passé.
Les choses qu'ils ont dites... Les choses qu'ils ont dites sur moi en apprenant notre relation... C'était déjà pas brillant, mais ce qu'ils ont dit sur elle !
Ils ont eu de la chance que j'aie eu assez de retenue pour faire en sorte que ce soit la table qui mange mon poing... Sinon, ça partait droit dans leur gueule !
Je leur aurai volontiers expliqué à ma manière ce que je pensais de leur opinion sur la vie de leur fille. Mais je pouvais pas. C'était ses parents, après tout. Quelle genre de compagne je serais, si je me mettais à insulter sa famille. J'espère quand même que je vaux mieux qu'eux. Pourtant, j'ai le sentiment de ne pas l'avoir assez défendue.
Un nouvel ange passe.
Papa prend alors la parole :
— M'autoriseriez-vous à tenter tant bien que mal de remettre un semblant de sourire dans cette pitoyable journée ?
J'essaie de répondre avec un air détendu :
— Personne t'en voudra pour ça, je crois.
— Bon. Je voulais attendre un peu pour vous parler de quelque chose, mais vu l'ambiance, autant que je tente ça maintenant, avec un peu de chance, ça égaiera l'assemblée. Figurez-vous que cet été, je vais avoir un long mois de vacances. J'avais l'intention de louer un appart' au soleil et au bord de la mer. Mais comme j'ai un peu peur de m'ennuyer tout seul, je me disais que si vous connaissiez deux jeunes et jolies jeunes filles qui auraient des vacances à cette même période et qui pourraient peut-être avoir envie de dépaysement, je pourrais les trimballer dans mes bagages... - Il fait semblant de réfléchir un instant- Après... On peut aussi retourner à la brasserie. Peut-être que les Van Loew ont un projet plus attrayant à proposer...
Pour la première fois depuis notre rencontre avec les parents Van Loew, des sourires se forment sur nos trois visages.
Emma redresse la tête, et l'incline dans la direction opposée pour la faire reposer cette fois contre l'épaule de papa. Elle répond simplement :
— Merci, « Presque-Papa » !
Plus pragmatique, je demande avec curiosité :
— Et on va où, alors, cet été ?
CHAPITRE 1 : Isula
Six mois plus tard.
Nous sommes arrivés ce matin à Punta Rossa (NDLA : localité fictive, inutile de chercher sur ton GPS), un petit village côtier du sud-ouest de la Corse. S'il faut bien admettre que nous avons été tous trois soufflés par la beauté du paysage et l'odeur tout à fait particulière du maquis qui embaume partout, y compris aux alentours de la partie de la résidence que nous occuperons, l'accueil, en revanche, nous a paru sur le coup un peu... déroutant.
En entrant dans la propriété, nous voyons que celle-ci est occupée par une vieille dame qui parait plongée dans des activités de jardinage. A notre arrivée, elle braque sur nous ses yeux noirs perçants, nous fixant de son visage sévère et dénué de toute expression.
— Mon dieu ! C'est qui, ce vieux corbac ? Je demande, un peu effrayée par l'air glacial de la vieille femme.
— Madame Antonelli, la propriétaire des lieux, je crois, me répond papa.
— Eh bin... ça promet, conclut Emma, pas plus rassurée que moi.
Pendant tout le temps qu'il nous faut pour nous garer, puis sortir de la voiture, elle ne bouge pas d'un poil. Nous nous approchons d'elle, à la fois curieux et craintifs, face à son visage de marbre et son regard de rapace.
Curieuses, mais quand même pas trop courageuses, nous laissons lâchement papa passer devant.
Il prend son air le plus enjoué :
Curieuses, mais quand même pas trop courageuses, nous laissons lâchement papa passer devant.
Il prend son air le plus enjoué :
— Bonjour, madame. Vous êtes madame Antonelli ?
Elle élude la question, et sans trahir la moindre expression humaine répond simplement avec un accent à découper à la tronçonneuse par une question posée sur un ton qui sonne plus comme une affirmation que comme une interrogation :
— Vous êtes les locataires ?
— Euh... Oui. Richard Lamarne, enchanté. Et voici ma fille Laure et son amie Emma.
Elle nous jette un bref coup d'œil, tout aussi inexpressif que le reste de sa personne et ajoute :
— Ah ! Bienvenue à vous, alors. Ca va ? Vous avez fait bon voyage ? La traversée s'est bien passée ?
Et à partir de là, la conversation prend une tournure très déconcertante : a aucun moment elle ne se départit de son expression de statue. Pas un sourire, pas une étincelle dans le regard, rien ! Et paradoxalement, son ton devient très affable, amicale, même. Elle nous fait visiter sa propriété, la partie que nous occuperons, son jardin etc... Le tout en nous racontant sa vie. Son mari, Jean-Do, mort il y a plus de vingt ans lors d'un accident de chasse – Plus tard, Emma me fera remarquer qu'elle avait dit ça avec un ton un peu mystérieux qui lui avait fait se demander si le défunt avait été le chasseur ou le chassé - ; sa fille Ghjulia, qui s'occupe un peu plus des affaires, maintenant qu'elle prend de l'âge et que nous devrions bientôt rencontrer ; ses deux petits-enfants Maria-Stella et Anthony, dont elle est si fière, et que nous devrions bientôt rencontrer également. Ils occupent l'autre bâtiment, un peu plus loin, mais comme la propriété est trop grande pour elle, elle en a mis une partie en location. Plus la conversation avance, plus on se rend compte que derrière la dégaine d'épouvantail se cache la grand-mère idéale. Elle n'a de cesse de nous complimenter. Nous sommes, parait-il, si charmantes. Je n'avais aucun doute à ce sujet... Du moins pour l'une d'entre nous, en tout cas...
Avant de finalement nous laisser nous installer tranquillement, elle tient absolument à ce que nous l'appelions par son prénom : Mathéa.
L'appartement est de taille modeste, mais bien conçu. De part et d'autre du couloir de l'entrée, il y a une porte, menant à une salle de bains à gauche et à la chambre à droite. Au bout, il y a le grand espace qui fait cuisine sur sa moitié gauche, et sur sa moitié droite, on a un petit salon, composé d'un grand canapé, quelques fauteuils et une table basse. Il n'y a en revanche pas de table à manger : celle-ci se trouve à l'extérieur, sur la terrasse qui donne sur la mer. La perspective de prendre ses repas à l'intérieur de l'appartement semble être une idée parfaitement inconcevable, ici.
Tout en virevoltant à droite à gauche afin de découvrir les moindres recoins de notre nouvel espace de vie pour les prochaines semaines, papa annonce :
— Bon ! Il n'y a qu'une chambre. Et vu que le lit est plutôt grand, ce sera pour vous. Je me contenterai de déplier le canapé du salon, moi.
— Euh, t'es sûr ? On veut pas te rendre le séjour inconfortable, non plus, lui fais-je remarquer, plus pour paraître polie que par conviction profonde. Prendre la chambre me convient parfaitement, à vrai dire.
— Mais non, c'est bon, t'en fais pas ! Par contre, à mon grand âge très avancé, j'ai besoin d'avoir des nuits de sommeil paisibles. J'apprécierais vivement ne pas être nuitamment dérangé par d'intempestifs grincements de plumard venus de l'autre côté du mur....
— Papa ! Ai-je presque crié, moins amusée qu'outrée.
Évidemment qu'on s'aime avec Emma. Et bien sûr que lorsqu'on est toutes les deux, on ne fait pas toujours que se réciter des poèmes. Je sais bien qu'il n'a pas de mauvaises intentions et que ce n'est rien de plus qu'une petite taquinerie comme on en a l'habitude. Mais la perspective que mon père puisse ne serait-ce que nous imaginer en train de nous livrer à nos petits moments d'intimité et pire, nous le faire remarquer, ça me fait monter d'un sérieux cran dans l'échelle du malaise.
D'ailleurs, en voyant le visage de ma Puce adorée qui vient de prendre une coloration pas si éloignée de celle de ses cheveux, je ne suis pas la seule à ressentir une gêne évidente.
Ce bref incident passé, on se met à fouiller dans un des placards du salon pour découvrir les trésors qui s'y cachent. On dirait que le contenu a été spécifiquement étudié pour plonger le locataire directement dans la culture locale : CD de groupes aux noms imprononçables pour les néophytes que nous sommes « Chjami Aghjalesi », « Canta U Populu Corsu », « L'Arcusgi », et même « I Mantini », ce dernier étant plus accessible, et bien moins sérieux que les précédents; un lot de DVD de spectacles de Tzek Et Pido, duo comique parfaitement inconnu de nous, ainsi qu'un tas de comédies ayant en commun deux choses : la Corse comme décor et un acteur du nom d'Eric Fraticelli (dont on réalisera plus tard qu'il ne fait qu'un avec l'humoriste Pido). Enfin, une pile assez conséquente de livres divers traitant aussi bien de l'Histoire que de la botanique ou du folklore est empilée dans un coin. On n'a pas l'intention de rester à l'appart' plus que nécessaire, mais on sait déjà que même si ça devait arriver, on aurait de quoi s'occuper.
Une fois nos explorations intérieures terminées, nous sortons sur la terrasse et restons un long moment silencieux, à contempler la côte rocheuse qui se découpe sur une mer d'huile. C'est un vrai paysage de carte postale.
Nous sommes soudain tirés de nos rêveries par quelques coups frappés à la porte.
— Oui ? S'exclame papa, en se dirigeant vers la porte d'entrée.
Lorsqu'il ouvre, il tombe sur deux silhouettes féminines qui lui font face. Pas besoin d'être extraordinairement physionomiste pour se rendre compte que les deux sont génétiquement liées à Mathéa Antonelli, tant la ressemblance ést flagrante.
— Bonjour. Je vous dérange ? demande la plus âgée des deux femmes, sur ce ton caractéristique qui sonne comme une affirmation.
— Euh... Non... Pas du tout... Madame... ?
— Ghjulia Ucciani. Je suis la fille de Mathéa Antonelli.
Il y a un petit temps de flottement pendant lequel papa ne réagit pas. La dénommée Ghjulia est le portrait tout craché de sa mère, mais en plus jeune. Elle doit avoir une cinquantaine d'années qu'elle porte avec élégance. Grande et svelte, ses longs cheveux lisses d'un noir de jais aussi sombre que celui de son regard perçant. Un petit grain de beauté sous sa lèvre, à droite, attire immanquablement l'œil vers ses lèvres pulpeuses, plus promptes au sourire que celles de Mathéa. Car elle demeure en effet beaucoup plus expressive et souriante que sa mère.
— Et voici ma fille, Maria-Stella, ajoute-t-elle en indiquant la jeune fille qui l'accompagne.
Maria-Stella nous salue poliment. Elle doit avoir à peu près notre âge. La méditerranéenne dans toute sa splendeur. Les trois générations de femmes Antonelli/Ucciani semblent presque être la même personne à trois âges différents, mais rassemblées dans une même temporalité.
Papa reste un instant immobile, puis balbutie quelque chose. Il a l'air tout perdu d'un coup, mais se reprend vite.
— Euh... Oui... Bonjour. Richard Lamarne. Entrez, entrez, je vous en prie.
Puis semblant soudain se rappeler de notre présence :
— Oh, euh... Et voici ma fille Laure. Et son amie, Emma.
Nous nous dirigeons tous les cinq vers la terrasse. Papa s'excuse de n'avoir pas même un café à leur offrir, mais comme nous venons d'arriver, nous n'avons pas encore eu le temps de faire les courses.
Ghjulia et Maria-Stella ne s'en formalisent pas, mais nous présentent un grand sac contenant des tomates, un melon, divers fruits et légumes du jardin situé plus haut dans la propriété et un paquet de biscuits secs qui ont l'air de ressembler à des biscuits pour chien (on nous apprendra que ça s'appelle des canistrelli et que ça peut se consommer dans absolument toutes les circonstances). Un gage de bienvenue, et puis « ça fera déjà ça de moins à acheter » explique Ghjulia en souriant.
Spontanément, les contacts se font, la conversation va bon train. Toutes deux redoublent d'indications et de conseils utiles. Elles nous expliquent où faire nos courses, où sont les accès à la plage, quels sites visiter dans les environs. Nous ne sommes pas là depuis une heure que nous sommes déjà noyés sous un flot d'informations et de projets à naître.
Au fur et à mesure, la conversation se fractionne en deux camps : papa et Ghjulia d'un côté qui débattent de sujets plus terre à terre, comme les supérettes les moins chères pour aller faire ses achats ou l'augmentation du coût de la vie, et de l'autre, Maria-Stella, qui insiste pour qu'on l'appelle par son surnom « Sté' », et nous, qui devisons de nos études, de notre vie sur le continent (On se garde pour le moment de préciser les liens qui nous unissent), et des plaisirs que peuvent apporter de longues journées à paresser sur une plage.
Alors que nous faisons part de notre impatience d'aller barboter dans l'onde cristalline, Sté' nous fait remarquer qu'il ne faut pas que nous oubliions de prendre nos précautions : crème solaire et parasol indispensables. Elle dit cela sans méchanceté ni moquerie, mais sa remarque est très clairement adressée à la peau claire d'Emma.
Ma puce chérie ne peut s'empêcher d'émettre un petit rire gêné :
— Ça, c'est sûr, confirme-t-elle. Deux minutes en plein cagnard avec la peau que je me paie, c'est un coup à finir plus grillée qu'une côtelette sur un barbecue. Dis, au fait, Sté', tu sais où on peut acheter un parasol ? On n'en a pas, nous.
Celle qui est bien partie pour devenir notre nouvelle amie interrompt la conversation de nos parents.
— O, ma ! Tu sais où il est mon vieux parasol rouge ?
— Dans le garage de mina, je crois, répond Ghjulia.
— C'est qui, Mina ? Demande Emma perplexe.
— Ma grand-mère, explique Sté'.
Je devance la question que s'apprête à poser ma Puce, car je me la pose également en cet instant :
— Mais... Je croyais qu'elle s'appelait Mathéa...
Sté' éclate d'un rire franc, puis nous explique :
- «Mina », c'est pas un prénom. Ca veut dire « grand-mère, ici. »
Nous n'avons guère le temps de nous sentir confuses par notre inculture totale que notre nouvelle amie se lève et disparaît en un éclair, pendant que sa mère, qui semble avoir terminé sa conversation avec mon père, se lève également et prend congé à son tour.
Nous nous retrouvons tous trois, à débriefer les derniers événements et assimiler toutes les nouvelles informations sur ce monde si semblable et pourtant si différent, parfois.
Notre répit est de courte durée. Quelques minutes à peine ont le temps de s'écouler que quelqu'un frappe de nouveau à la porte.
Sté' reparaît, brandissant un grand parasol rouge.
— Tenez ! Je vous le prête. Il est pas de première fraîcheur, mais ça vous évitera d'en acheter un.
— Mais... Et toi ? Demande Emma.
— Bah... J'en ai un autre, t'en fais pas.
Nous acceptons l'offre à grands renforts de remerciements, tout en prenant bien soin de lui rappeler que si elle le souhaite, elle peut venir en profiter : en se serrant un peu, il y aura bien un peu de place pour elle.
Une fois repartie, nous reprenons le cours de nos vies. Assis autour de la table de la terrasse, mon regard ne peut s'empêcher de scruter attentivement les deux personnes les plus chères à ma vie. J'ai la sensation que quelque chose a changé : papa a le regard un peu perdu. Il paraît plus pensif qu'à l'accoutumé et une ébauche de sourire semble figé sur ses lèvres. Étrange. Je ne l'ai jamais vraiment vu avec cet air un peu dans la lune, auparavant. Est-ce que c'est le dépaysement et les vacances qui lui font cet effet, ou y a-t-il une autre raison ?
Quoiqu'il en soit, ma chérie aussi, a quelque chose de différent, et je ne suis pas certaine que ça me rassure, en revanche. Cela fait déjà quelques temps que j'ai remarqué que son expression changeait subtilement parfois. Cette lueur pétillante de vie dans ses grands yeux clairs semble se ternir. Et son sourire qui fait brûler mon cœur, il semble moins intense, comme s'il avait perdu de sa... « magie ». J'observe sans rien dire. Est-ce réel, ou juste moi qui ai cette impression ? Au bout d'un an et demi de vie commune, est-ce que je commence à m'habituer à elle, et à ne plus être autant émue par sa beauté ? Non. Je ne crois pas que ce soit ça. Je l'aime comme au premier jour. Peut-être même plus encore. J'ai vraiment la sensation déplaisante que quelque chose en elle change légèrement, de temps à autres. J'espère que c'est pas elle qui m'aime moins qu'avant.
Bah... je suis peut-être juste un peu parano. Après tout, les choses ne se sont jamais aussi bien passées entre nous. Quelle raison aurai-je de m'inquiéter ?
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Commentaires ()
Bonne lecture... Et bon voyage ;)
J'étais pas certain de récidiver avec leurs aventures, mais elles en ont décidé autrement. Advienne que pourra...
Je ne m'attendais pas à une suite, mais c'est une excellente idée !
En tout cas, je m'aperçois que le timing est parfait : rien ne vaut le 24 décembre pour attaquer une histoire estivale de plage et de méditerrannée..... :D :D :D
Tu ne vas pas nous fracasser la cheminée du papa nowel avec un drame ?
Moi (et je suis la chose la plus importante aux yeux de l'intérieur du dedans de moi-même) je veux que :
- Papa tombe en amour avec Ghjulia et ça se passe pas si mal (ah le soleil, la grande bleue...) ❤️
- "Sté’" allume des étoiles dans les yeux des deux (et j'ai bien dit "les deux" cocottes en sucre) non mais ! 🥰
Quand aux parents invisibles de la gamine, ils peuvent bien aller s'empaler sur un piquet rouillé, oh eh ! 😤