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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le prix de la victoire — Chapitre 12

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Le prix de la victoire

Chapitre 12

Chapitre 12
Le temps se suspend. Devant moi, la porte ne révèle pas un inconnu, mais une silhouette que je reconnais instantanément, bien que je ne l'aie pas vue depuis des mois. C'est Emma. Elle se tient là, dans l'embrasure, le visage blafard. Au moment où elle croise mon regard, ses pupilles se dilatent de terreur. Elle tente désespérément de refermer la porte, mais face à ma détermination, elle n'est qu'un fétu de paille. Je pousse, mon corps contre le bois, et elle recule, trébuchant en arrière dans le couloir sombre.
— Putain, je le savais, je lâche dans un souffle rauque, la rage montant en moi comme une marée noire.
Emma pousse un cri aigu, strident, qui déchire le silence de la maison. Presque aussitôt, des pas lourds résonnent sur le plancher. Un homme surgit du fond du couloir, le visage déformé par une agressivité primaire. C'est Boris Brouant. Sans une seconde d'hésitation, il se jette sur moi, le poing en avant. Le choc me projette contre le mur de l'entrée. Je sens le goût du fer dans ma bouche, une douleur fulgurante à la tempe, mais avant qu'il ne puisse porter un second coup, Jordan intervient.
Jordan plaque Boris contre le mur avec une force décuplée par la colère.
— Arrête ça tout de suite, espèce d'abruti ! crie Jordan.
Je me relève difficilement, essuyant le sang qui coule sur ma joue. Je pose une main sur l'épaule de Jordan pour le calmer, même si chaque fibre de mon être appelle à la violence.
— Laisse-le. On ne va pas se mettre dans la merde pour eux.
Nous sommes là, dans ce couloir étroit, quatre êtres humains liés par un mensonge toxique. Emma, adossée à une commode, commence à m'abreuver d'insultes, sa voix brisée par l'hystérie.
— Tu es une merde, Octavien ! Tu as tout gâché ! Tu n'es qu'un manipulateur, un type égocentrique qui ne pense qu'à lui !
— Fermes-la ! je hurle, mon autorité de capitaine reprenant le dessus. Je veux des réponses, Emma. Maintenant. Pourquoi ?
Elle s'arrête de crier, sa poitrine se soulevant violemment. Ses yeux brillent de larmes de haine.
— Pourquoi ? Parce que j'étais dégoûtée ! Je ne supportais pas d'avoir été jetée comme une moins-que-rien par Kylian pour un mec comme toi, un type qui ne vaut même pas la moitié de ce qu'il est. J'ai demandé à mon frère, Boris, de m'aider à ouvrir les yeux de tout le monde sur ce que tu es vraiment.
Je la regarde, sidéré par une telle mesquinerie.
— Et pour ça, vous avez détruit sa vie ?
Emma ricane, un son sec et dénué de vie.
— Je suis heureuse que ce soit terminé entre vous. C'est tout ce qui compte.
Je sors mon téléphone, le cœur battant à tout rompre. Je lui montre l'écran.
— Tout est enregistré, Emma. Chaque mot que tu viens de prononcer. Si tu ne me dis pas exactement comment vous avez fait, je contacte les gendarmes sur-le-champ pour harcèlement, vol et usurpation d'identité. Tu n'as pas le choix.
Elle déglutit, son assurance s'effondrant. Boris, bloqué par Jordan, ne dit plus un mot. Emma commence alors à parler, d'une voix monotone, presque vide. Elle raconte comment, le jour où la clé des vestiaires avait « disparu », elle l'avait subtilisée dans le bureau du coach alors qu'elle y déposait des dossiers. Elle raconte comment, avec Boris, ils entraient dans les vestiaires quand le club était désert, ouvraient mon casier, copiaient les fichiers audios de mon téléphone, et comment ils utilisaient un logiciel de modification vocale pour créer ces messages orduriers envoyés directement sur le téléphone de Kylian.
Chaque détail qu'elle donne est une épine supplémentaire dans mon cœur. Ils ont orchestré sa chute avec une patience chirurgicale, savourant sa douleur.
Une fois qu'elle a terminé, un silence pesant retombe sur la pièce. Je range mon téléphone dans ma poche, mon regard fixé sur elle, froid comme de la glace.
— Tu as cru que tu avais gagné, Emma ? Je ne suis pas là pour te pardonner. J'ai tout enregistré, comme je te l'ai dit. Mais je t'ai menti sur un point : je ne t'attendrai pas pour aller voir les autorités. Je vais voir les gendarmes tout de suite. Vous allez payer pour chaque seconde de souffrance que vous avez infligée à Kylian et pour tout le mal que vous avez fait à mon club.
En quittant la maison avec Jordan, je sens que le poids sur mes épaules commence enfin à se déplacer. La vérité est là, entre mes mains, sous forme de fichiers numériques. Je sais enfin qui est le monstre, et ce n'est pas moi.
L'air matinal est tranchant, chargé d'une humidité qui me transperce les os, mais pour la première fois depuis six mois, il ne me semble plus irrespirable. La voiture de Jordan fend le brouillard alors que nous prenons la direction de la gendarmerie. Le dossier que je serre contre ma poitrine est lourd, non seulement de feuilles de papier, mais de tout le poids d'un enfer que nous sommes enfin en train de clore. À côté de moi, Jordan reste silencieux, ses mains crispées sur le volant. Il ne m'a pas encore pardonné tout ce que j'ai pu représenter pour Kylian, cette part d'ombre dans notre relation et le silence que j'ai gardé trop longtemps, mais aujourd'hui, nous combattons le même ennemi.
Arrivés devant le poste de gendarmerie, nous entrons d'un pas décidé. L'officier de garde nous dévisage, troublé par mon visage marqué et l'expression farouche de Jordan. Je dépose le dossier sur le comptoir avec une solennité qui me surprend moi-même. Tout y est : les enregistrements de la confession d'Emma, les preuves techniques de Mathis sur l'usurpation d'identité, les preuves du vol de la clé des vestiaires et du piratage de mon téléphone.
Pendant trois heures, nous répondons aux questions, expliquons la mécanique froide de la destruction orchestrée par les Brouant. Chaque détail que je livre est une épreuve, une manière de revivre ma propre chute, mais le soulagement commence à poindre. Lorsque nous sortons, j'ai l'impression d'avoir laissé une part de mon âme derrière ces murs de béton, mais le dossier est déposé. La justice suit son cours, mais c'est une satisfaction dérisoire face à l'immensité du vide que Kylian laisse derrière lui.
Alors que nous marchons vers la voiture, mon téléphone vibre contre ma cuisse, un bourdonnement sec qui me fait sursauter. C'est Mathis. Son nom s'affiche en gros sur l'écran. Je décroche dans un souffle, la main tremblante.
— Mathis ? Qu'est-ce que tu as ?
La voix de Mathis est étrange, teintée d'une excitation qu'il peine à dissimuler, une nervosité qui me glace le sang autant qu'elle m'électrise.
— Octavien, ne bouge pas. J'ai travaillé toute la nuit sur les logs de connexion. J'ai réussi à accéder à un compte de stockage Cloud que Boris Brouant utilisait pour synchroniser ses données. J'ai trouvé des fichiers de géolocalisation. Ce n'est pas une adresse précise au mètre près, mais c'est une zone géographique très restreinte.
Je m'arrête net sur le trottoir, manquant de bousculer un passant qui grommelle une insulte dans mon dos. Jordan se tourne vers moi, alerté par mon changement d'attitude radical.
— Dis-moi tout, Mathis. Où est-ce qu'il a été ?
— Écoute bien, continue Mathis, sa voix devenant plus grave et plus intense. Il y a une trace de connexion active sur un réseau Wi-Fi public dans une petite commune côtière, à trois heures de route d'ici : Port-la-Forêt. C'est le seul endroit où Boris a envoyé des requêtes vers le téléphone de Kylian ces trois derniers jours. C'est une piste, Octavien. Ce n'est pas une certitude absolue, c'est une balise numérique, mais c'est la première fois qu'on a un point d'ancrage réel.
Je raccroche sans même prendre le temps de remercier, mes yeux fixés dans le vide. Jordan s'approche, son regard scrutateur cherchant des réponses sur mon visage, comme s'il pouvait y lire la route.
— C'était Mathis ? Il a quelque chose ?
— Il pense savoir où Kylian se trouve, je réponds, ma voix étranglée par une émotion soudaine qui me serre la gorge. Port-la-Forêt. Sur la côte. Boris le traquait, Jordan. Il a laissé des traces numériques là-bas.
Jordan ne demande pas son reste. Il fait demi-tour vers la voiture, ses pas résonnant avec une urgence nouvelle, presque sauvage.
— Alors on y va, lance-t-il, les clés déjà en main.
Le trajet qui suit est un calvaire d'anticipation, une parenthèse temporelle où je ne respire qu'à travers l'image mentale de Kylian. Nous quittons la grisaille de la ville pour les paysages plus ouverts de la côte, la route qui se déploie devant nous devenant le seul horizon acceptable. Chaque kilomètre parcouru est une lutte intérieure contre la peur de l'échec. Et si c'était une fausse piste ? Et si Kylian, en apprenant que je suis sur ses traces, fuyait à nouveau par peur ou par rejet ? Je regarde mes mains posées sur mes genoux, mon regard glissant inévitablement vers le bracelet O et K qui brille à mon poignet. Il me semble plus lourd aujourd'hui, chargé de cette attente insupportable et du silence que j'ai trop longtemps laissé s'installer.
— Jordan, je commence, sans quitter la route des yeux alors que le paysage change. Si on le trouve... si jamais il ne veut pas me parler, je te laisserai faire. Tu es son meilleur ami. Je ne veux pas l'effrayer, je ne veux pas que ma simple présence devienne un nouveau traumatisme.
Jordan se tait un long moment, ses mains serrées sur le volant, les articulations blanchies par la tension.
— On avisera sur le moment, Octavien. Tout ce que je sais, c'est que Kylian a besoin de la vérité. Et il a besoin de savoir que tu ne l'as jamais trahi. Pour le reste... c'est son choix, et je le respecterai, quoi qu'il dise.
Nous roulons pendant des heures, le paysage défilant comme un film dont je ne maîtrise pas le montage, les champs laissant place à des reliefs plus escarpés. Plus nous approchons de la côte, plus l'air marin devient perceptible, mélangé à l'odeur du sel et des algues, une bouffée d'oxygène qui, au lieu de m'apaiser, m'angoisse davantage. Port-la-Forêt est une petite ville calme, loin de la frénésie parisienne, un lieu où l'on vient pour se perdre ou pour se cacher, ce qui rend la perspective de le trouver à la fois plus probable et plus terrifiante.
Je scrute chaque rue, chaque façade, chaque silhouette qui passe sur les trottoirs alors que nous entrons dans la localité. Mon cœur cogne contre mes côtes comme un oiseau en cage, cherchant désespérément une issue. Nous passons devant les petits commerces, le port de plaisance, les quelques hôtels de bord de mer qui semblent endormis hors saison.
Soudain, je le vois.
Non, ce n'est pas lui. Une simple ressemblance, une silhouette un peu trop mince, une démarche un peu trop hésitante. Mon cœur retombe, un échec cuisant dans ma gorge, une pointe de douleur vive. Mais l'espoir ne faiblit pas. Je regarde Jordan, qui lui aussi scrute les environs, le visage fermé et concentré, ses yeux scannant chaque recoin.
— Il est ici, Jordan, je murmure pour moi-même, comme pour me convaincre que tout ceci est réel. Je le sens. Il est ici, quelque part dans ce dédale de ruelles.
Nous nous garons près du port, là où l'activité est la plus dense, et nous commençons à marcher, observant chaque passant, chaque visage qui se détourne. La traque ne fait que commencer, mais pour la première fois en six mois, je ne cours plus dans le noir. Je poursuis une lumière. Et je ne m'arrêterai pas avant de l'avoir rejointe, même si je dois arpenter chaque mètre carré de cette côte jusqu'à mon dernier souffle.
Le sel de l'océan pique mes yeux, mais ce n'est rien comparé à la brûlure de l'espoir qui me dévore de l'intérieur. À l'entrée de Port-la-Forêt, le silence de Jordan est aussi pesant que le mien. Nous nous garons sur le port de plaisance, là où les mâts des voiliers se balancent dans un grincement métallique lancinant. Nous avons besoin de couvrir plus de terrain, de ratisser cette ville comme si chaque pierre pouvait dissimuler une part de ma propre vie.
— On se sépare, lâche Jordan, les traits tirés par une détermination sombre. Tu fais le centre-ville et les commerces de la rue principale. Je m'occupe des quais, des chantiers navals et des zones de stockage. Si tu as le moindre doute, le moindre signe... appelle-moi.
Je hoche la tête, incapable de parler. Je regarde Jordan s'éloigner, sa silhouette se fondant parmi les pêcheurs et les touristes hors saison. Je me retrouve seul face à l'immensité de la tâche. Mon téléphone devient mon seul bouclier ; j'ai préparé une photo de Kylian, une image prise l'été dernier, où son sourire illumine tout le cadre.
Je commence mon périple. Entrer dans les petits commerces est une épreuve de vulnérabilité. Chaque fois que je pousse une porte, je dois justifier ma détresse à des inconnus. Dans une boulangerie, je montre la photo à une femme âgée qui secoue tristement la tête. Dans une pharmacie, le pharmacien me regarde avec une méfiance polie. Je m'excuse, je bégaye, je sens la sueur froide perler sur mes tempes. Je suis un homme en morceaux qui cherche son propre reflet dans les yeux des autres. Chaque "non" est une gifle, un rappel que Kylian s'est volatilisé dans la nature.
Je marche sans m'arrêter. Mes jambes sont lourdes, mais je ne peux pas m'asseoir. Le temps, cette fois, ne s'écoule pas : il se déchire. Je multiplie les questions, je montre la photo jusqu'à ce que mes doigts en tremblent. Les passants commencent à me reconnaître, à m'éviter. Je m'en moque. Je ne cherche pas la sympathie, je cherche un fantôme.
Au bout de deux heures de cette errance névrotique, je pousse la porte d'un petit café aux tons délavés, niché juste derrière une criée. L'odeur du café fort et du tabac froid me prend à la gorge. Le gérant, un homme trapu aux mains calleuses, essuie le comptoir avec une lenteur exaspérante.
— Bonjour, je balbutie, posant le téléphone sur le bois verni. Vous avez vu ce garçon ?
Il baisse les yeux sur l'écran. Il plisse les paupières, hésite, puis un éclair passe dans ses prunelles.
— Ce gamin... oui. Il est passé ce matin, vers huit heures. Il a pris un café en terrasse. Il avait l'air... je ne sais pas, absent. Il regardait les bateaux partir, mais il ne voyait rien, le pauvre. Il est parti en direction du port, en longeant les quais.
Mon cœur manque un battement, puis s'emballe avec une force sauvage. Il était ici. À quelques dizaines de mètres, il y a seulement deux heures.
— Merci, je murmure, le cœur vibrant d'une gratitude immense. Merci infiniment.
Je ne marche plus, je cours. Mes chaussures martèlent le sol, mon souffle devient court, saccadé. Je dévale les escaliers qui mènent au port. Le vent du large me frappe de plein fouet, mais je ne le sens même pas. Je sculpte chaque centimètre du quai du regard. Je crie son nom. "Kylian ! Kylian !". Ma voix est dévorée par le fracas des vagues contre les rochers et le cri des mouettes.
Je suis possédé par une urgence animale. Je demande aux dockers, aux marins qui réparent des filets, je cours d'une jetée à l'autre. Je suis dans un état second, une transe de désespoir.
Alors, au loin, sur la jetée la plus éloignée, je vois une silhouette. Il est là, de dos, une veste sombre, la même posture, les épaules un peu voûtées par le poids de son chagrin. C'est lui. Je le sais.
— KYLIAN ! je hurle, ma voix se brisant dans un sanglot. KYLIAN, C'EST MOI !
Je me précipite, je ne sens plus mes jambes, je ne sens plus le sol sous mes pieds. Je suis à dix mètres, cinq mètres... Je l'attrape par l'épaule et je le fais pivoter brutalement vers moi.
— Kylian, je t'en supplie, regarde-moi, je...
Les mots meurent dans ma gorge. Ce ne sont pas les yeux verts de Kylian qui me fixent, mais un regard de glace, un regard d'inconnu, chargé de colère et de mépris. C'est un homme d'une quarantaine d'années, une cicatrice sur la joue, qui me repousse avec violence.
— Tu es complètement taré, toi ! dégage ! va te faire soigner, espèce de fou !
Il me bouscule, manquant de me faire tomber du quai, et s'éloigne en vociférant. Je reste là, prostré, le souffle coupé, les larmes coulant enfin librement sur mon visage. Le bruit du port semble s'éteindre autour de moi, laissant place à un bourdonnement sourd dans mes oreilles. Je suis seul. Totalement seul sur ce quai froid. Je m'assieds sur le béton humide, je prends ma tête entre mes mains et je laisse la défaite m'envahir. Ce n'était pas lui. Encore une fois, je me suis perdu dans l'illusion.
Je regarde mon bracelet. Je me demande si cette union n'est pas devenue une malédiction, une obsession qui me conduit tout droit à la folie.
Le silence du port après le départ de l'inconnu est plus violent qu'une insulte. Je reste là, les poumons brûlants, le cœur battant une chamade désordonnée contre mes côtes. Quand Jordan me retrouve enfin, il n'a pas besoin de poser de questions. Il voit mes épaules affaissées, mon regard perdu sur l'horizon vide et la trace de sang sur ma tempe où Boris m'a frappé plus tôt.
— Octavien, ça suffit pour aujourd'hui, dit-il d'une voix sourde, presque douce. Tu es à bout. On ne trouvera rien de plus dans cet état.
Je veux protester, je veux lui dire que chaque minute de sommeil est une trahison envers Kylian, mais mes jambes tremblent si fort que je manque de m'effondrer. Je finis par hocher la tête, incapable de produire le moindre son. Nous marchons en silence jusqu'à un petit hôtel qui surplombe les quais, une bâtisse aux murs décrépis par le sel. Je prends deux petites chambres individuelles. Je n'ai pas la force de partager l'espace avec Jordan ; j'ai besoin de ma douleur pour moi seul.
Le dîner dans la salle commune est un supplice. Je fixe mon assiette sans voir la nourriture. Le bruit des couverts des autres clients résonne comme des détonations dans mon crâne. Jordan me surveille du coin de l'œil, mais il respecte mon mutisme. Une fois le repas terminé, il se lève.
— Essaye de dormir, Octavien. On reprend à l'aube. Je te le promets, on ne partira pas d'ici sans lui.
Il monte dans sa chambre. Je l'écoute s'éloigner, le plancher grinçant sous ses pas. Je rentre dans ma chambre, je m'assois sur le lit trop mou, et je fixe le mur. Mais le silence est mon pire ennemi. Il laisse toute la place aux souvenirs : les vestiaires, l'odeur de Kylian, la douceur de sa peau contre la mienne, et cette maudite lettre de rupture qui tourne en boucle dans ma tête comme un disque rayé.
Je ne peux pas rester là. L'air de la chambre est trop rare, trop chaud.
Je sors à nouveau. Je descends l'escalier à la dérobée et je me retrouve dans la nuit de Port-la-Forêt. La ville a changé de visage. Les lumières des réverbères projettent des ombres allongées, inquiétantes, sur les pavés humides. Je recommence à marcher, comme un automate dont les circuits sont grillés. Je m'enfonce dans les rues sombres, là où les commerces sont fermés, là où la vie semble s'être retirée.
Je sors mon téléphone. La luminosité de l'écran m'éblouit un instant. Je regarde sa photo. Encore. Toujours. Ses yeux verts me fixent, son sourire semble se moquer de ma déchéance. Je caresse l'écran du pouce, comme si je pouvais atteindre la chaleur de sa joue.
— Où es-tu, Kylian ? je murmure dans le vent froid.
Je croise quelques silhouettes éparses : un marin qui rentre chez lui, un groupe de jeunes qui traîne près d'un mur, un couple qui se dépêche de rentrer au chaud. À chaque fois, je m'approche. À chaque fois, je tends mon téléphone, ma main tremblante révélant mon épuisement.
— S'il vous plaît... ce garçon... vous l'avez vu ?
Les réactions sont toujours les mêmes : de l'indifférence, de la gêne, ou cette pitié insupportable que l'on réserve aux fous ou aux ivrognes. On me répond par des hochements de tête négatifs, parfois sans même regarder l'image. Je me sens disparaître. Je ne suis plus Octavien, le capitaine, le leader, l'homme fort. Je suis une ombre qui traque une autre ombre.
Je m'enfonce dans une ruelle particulièrement étroite, là où l'odeur du goudron et des filets de pêche est la plus forte. Les murs semblent se refermer sur moi. Je commence à vaciller. La fatigue physique me rattrape enfin, brutale, impitoyable. Ma vision se trouble, les lumières de la ville dansent devant mes yeux.
Le désarroi m'envahit totalement. C'est une vague immense qui me submerge, plus haute que toutes celles de l'Atlantique. L'idée que je pourrais être à dix mètres de lui sans le savoir, ou qu'il pourrait être déjà parti, me déchire les entrailles. Chaque ruelle vide me crie mon échec. Chaque porte close me rejette.
Après plus d'une heure de cette errance pathétique, mes jambes cèdent. Je trouve un vieux banc en bois, face à une petite place déserte, à l'écart du port. Je m'y assois lourdement. Mon téléphone glisse de mes doigts et tombe sur mes genoux. Je regarde une dernière fois son visage sur l'écran avant que la mise en veille ne plonge le monde dans l'obscurité.
C'est là que je craque.
Je cache ma tête entre mes mains, mes doigts s'agrippant à mes cheveux. Les sanglots m'arrachent la gorge. Ce ne sont pas de simples pleurs, c'est un hurlement silencieux, une agonie qui sort de ma poitrine. Je pleure sur ces six mois de vide, sur ma stupidité, sur la cruauté d'Emma, sur ce gâchis immense. Je pleure parce que je l'aime et que le monde a décidé de nous briser.
Vingt minutes passent. Vingt minutes où je ne suis plus qu'un tas de douleur sur un banc, perdu dans une ville qui ne me connaît pas. Le froid me gagne, mais je ne bouge pas. Je n'ai plus la force de me lever, plus la force d'espérer.
Puis, à travers le brouillard de mes larmes et le bourdonnement de mon désespoir, une voix s'élève. Une voix douce, hésitante, chargée d'une incrédulité qui me fait l'effet d'une décharge électrique.
— Qu'est-ce que tu fais là ?
Le temps s'arrête. Mon cœur cesse de battre pendant une fraction de seconde qui semble durer une éternité. Je connais cette voix. Je l'entendrais au milieu d'un ouragan. Je l'entendrais au-delà de la mort.
Lentement, avec une terreur indicible — la peur que ce soit une nouvelle hallucination de mon esprit malade — je lève la tête.
Fin du chapitre 12.
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