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Réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Entre les lignes — Chapitre 15

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Entre les lignes

Chapitre 15

Chapitre 15
Le soleil de janvier finit par percer les rideaux de velours de l'hôtel parisien, dessinant de longues traînées de poussière dorée sur le désordre de nos corps encore entrelacés. Le réveil est d'une douceur infinie, loin de la brutalité des réveils à cinq heures du matin dans la grisaille de notre région. Ici, dans le silence feutré de cette chambre qui sent encore l'amour et l'oubli, nous avons l'illusion sacrée que le temps nous appartient enfin, qu'il a cessé sa course folle pour nous laisser respirer.
Nans dort encore à moitié, son bras puissant barrant ma poitrine, sa respiration régulière et chaude venant chatouiller ma nuque. Je reste immobile, savourant chaque seconde de cette proximité interdite. Je contemple le plafond moulé, les reflets de la ville qui s'éveille au loin, et je sens une paix profonde m'envahir, une paix que même la pensée du retour ne parvient pas encore à briser. Mais le devoir m'appelle ; mon éditeur m'attend à neuf heures pour cette journée de travail cruciale sur le manuscrit.
Je m'extrais lentement des draps froissés, avec une précaution de voleur, pour ne pas le brusquer. Je me prépare, je m'habille, chaque geste étant une étape vers ma vie publique. Quand je reviens vers le lit, déjà paré de mon costume d'écrivain, je vois que Nans a ouvert ses yeux sombres. Il s'étire, les muscles de son torse se dessinant sous la lumière matinale, et me regarde avec une tendresse qui me serre le cœur.
Je m'assois sur le bord du matelas et je prends sa main, la portant à mes lèvres.
— Je dois y aller, Nans. Les rendez-vous commencent... Mais je te promets, je te jure que je reviens te rejoindre ici à midi pile pour que l'on déjeune ensemble. On ne perdra pas une minute de notre temps ici.
Nans se redresse contre les oreillers, un sourire calme et protecteur aux lèvres. Il semble si à sa place dans ce décor, si ancré dans sa vérité.
— Ne t'en fais pas pour moi, Dorian, répond-il d'une voix rauque, encore chargée des ébats de la nuit. Je vais en attendant finir mon travail pour le journal depuis la chambre. J'ai mon ordinateur, je vais m'installer là, devant la fenêtre, et je t'attendrai en écrivant mes articles. Va faire ce que tu as à faire, va faire briller ton talent.
Je me penche vers lui, incapable de partir sans une dernière dose de lui. Il m'attire par la nuque et m'embrasse, un baiser lent, assuré, qui goûte le café imaginaire et la certitude d'un futur que nous construisons pas à pas. Il se détache un instant pour me regarder droit dans les yeux, son pouce caressant ma mâchoire.
— Tu es beau, Dorian, murmure-t-il avec une sincérité qui me désarme. Tu es beau parce que tu es enfin toi-même ici. Je t'aime. Va, maintenant.
— Je t'aime aussi, Nans. À midi.
Je quitte la chambre le cœur léger, porté par ses mots. Le trajet vers la maison d'édition se fait dans un état de grâce. Les rues de Paris, l'agitation des gens qui se pressent vers le métro, tout me semble plus léger, plus coloré. Je me sens investi d'une force nouvelle, comme si l'amour de Nans m'avait rendu invulnérable aux jugements du monde.
La matinée chez l'éditeur est intense. Nous passons en revue la mise en page, discutons de la police de caractères, analysons les différentes propositions pour la couverture. Je suis efficace, mes réponses sont précises, mon esprit est vif. Pourtant, une partie de moi est restée dans cette chambre d'hôtel du quartier latin. Je regarde ma montre toutes les demi-heures, comptant les minutes qui me séparent de midi. Mon éditeur remarque mon enthousiasme, le mettant sur le compte de l'aboutissement de mon œuvre, sans se douter que ma véritable œuvre, ma véritable vie, m'attend dans un lit défait à quelques rues de là.
Quand midi sonne enfin, je boucle mes dossiers avec une hâte que j'essaie de dissimuler. Je quitte les bureaux sous les encouragements de l'équipe, et je manque de courir sur le trottoir pour regagner l'hôtel. Chaque pas me rapproche de lui.
En ouvrant la porte de la chambre, je le trouve comme il l'avait promis : installé au petit bureau devant la fenêtre, baigné de lumière, tapant avec concentration sur son clavier. En m'entendant entrer, il se retourne, son visage s'illuminant instantanément.
Le déjeuner se déroule dans un petit bistro niché au fond d'une ruelle pavée, à l'écart du tumulte assourdissant des grands boulevards parisiens. C'est un endroit au charme désuet, avec ses banquettes en velours rouge un peu élimé par le temps et cette odeur réconfortante de vin chaud, de beurre noisette et de cuisine ménagère qui flotte dans l'air tiède de la salle. Nous sommes assis l'un en face de l'autre, nos genoux se frôlant avec une insistance électrique sous la petite table carrée nappée de vichy rouge et blanc. Le temps nous est compté, et cette pression temporelle rend chaque seconde plus précieuse, presque douloureuse ; je dois être impérativement de retour à la maison d'édition pour quatorze heures afin de valider les ultimes détails de la production, et la fin de la journée est prévue vers dix-huit heures pour nous permettre d'attraper notre train de dix-neuf heures trente. Chaque minute passée ici est un trésor que nous grappillons fébrilement sur le cadran de nos vies.
L'atmosphère est devenue plus grave, plus dense que celle de la veille. La nuit passionnée et les ébats charnels ont laissé place à la lucidité froide du jour. Je regarde Nans, et je ne peux plus éluder la question qui me ronge le sang et l'esprit depuis deux mois maintenant.
— Nans... parlons de l'avenir. De l'enfant. Noélie en est à son quatrième mois, elle entre dans son cinquième bientôt. Tout va s'accélérer physiquement et socialement. Comment est-ce que tu vois les choses, toi ? Quelle place est-ce que tu acceptes vraiment d'occuper dans ce chaos qui s'annonce ?
Nans pose doucement sa fourchette et croise ses doigts sur la table. Son regard est d'une stabilité désarmante, une ancre solide jetée dans ma tempête permanente. Il prend le temps de réfléchir, ses yeux ne quittant jamais les miens.
— Dorian, j'ai beaucoup réfléchi ce matin en travaillant sur mes articles pour le journal depuis la chambre d'hôtel. Ma place, elle est auprès de toi. Peu importe le décor. On ne s'est pas retrouvés après douze ans de silence, douze ans de vide total, pour se laisser abattre par une circonstance, aussi grande soit-elle. Je serai l'homme qui soutient ce père dans l'ombre. Je ne te demanderai jamais de choisir entre lui et moi, car ce choix te briserait. Je serai là pour les week-ends volés, pour les moments où tu auras besoin de respirer. Je serai ton port d'attache secret, celui qui ne juge pas, celui qui t'aime sans condition.
Ses mots me bouleversent par leur abnégation. Je réalise la chance inouïe que j'ai d'être aimé par un homme capable de sacrifier sa lumière pour rester dans mon ombre.
— Tu es sûr que tu pourras supporter ça ? De ne jamais tenir la main de l'enfant dans la rue ? De rester le secret que l'on cache ? Après douze ans de séparation, je ne veux pas t'imposer une autre solitude.
— Le secret est parfois plus pur que ce qui s'expose au grand jour, répond-il avec un sourire mélancolique. On a survécu à douze ans d'absence, on survivra à une naissance.
Le déjeuner s'achève sur ce pacte de patience. Je quitte Nans à contrecœur et, à quatorze heures précises, je franchis de nouveau le seuil de la maison d'édition. Mon éditeur m'accueille avec un grand sourire satisfait et pose sur la table de réunion la première ébauche imprimée de la couverture. En la voyant, mon sang ne fait qu'un tour. Une colère sourde, viscérale, monte en moi devant ces visages anonymes qui ne ressemblent à rien.
— Non ! m'emporté-je brusquement, la voix claquant dans la pièce feutrée, en repoussant violemment la maquette. C'est impossible ! Ça ne va pas du tout, c'est une insulte à la réalité de ce récit !
L'éditeur sursaute, les graphistes échangent des regards déstabilisés par la virulence de ma réaction. Je sors mon téléphone d'une main tremblante et je cherche une photo de Nans, une photo prise lors de notre week-end, où il apparaît dans toute sa vérité. Je pose l'écran sur la table, au milieu des croquis.
— Regardez-le ! Voilà qui est le premier personnage. Ce n'est pas un colosse massif qui travaille la terre, c'est un homme athlétique, quelqu'un qui prend soin de lui, avec une carrure sculptée, élégante et nerveuse. Regardez cette ligne de mâchoire, cette barbe de trois jours impeccables, et surtout, surtout... ces yeux vert émeraude. C'est cette intensité que je veux. Je veux que vous reproduisiez exactement cette image, ce charisme, cette distinction naturelle.
Je prends une grande inspiration, désignant ensuite du doigt la deuxième silhouette sur la maquette avec une exigence fiévreuse.
— Et pour l'autre personnage, celui qui fait face à ce choc... Il doit être plus svelte, avec ses cheveux roux indisciplinés qui accrochent la lumière, son teint pâle et ses taches de rousseur qui parsèment ses joues. La première page de couverture doit être exactement comme le jour de leur rencontre fortuite dans la librairie. Je veux que l'on voie cet homme pétrifié entre deux rayons de livres anciens, le visage totalement décomposé par la surprise et l'émotion de revoir l'autre debout devant lui après douze ans de silence absolu. Je veux que l'on ressente ce choc électrique, cette stupeur qui fige le sang. L'incrédulité, le cœur qui s'arrête, le monde qui bascule. C'est l'instant où tout renaît !
L'éditeur ne répond pas immédiatement. Il déplace lentement son regard de la photo lumineuse de Nans sur mon téléphone à mon propre visage, mes cheveux roux, mes taches de rousseur et l'éclat désespéré dans mes yeux. Il observe ma main qui tremble légèrement sur la table. Un silence pesant s'installe dans la salle de réunion. Je ne dis pas que c'est moi sur la couverture, je n'ai pas besoin de le dire explicitement. La ressemblance est trop frappante, l'émotion est trop réelle pour être feinte. Je vois la compréhension se dessiner lentement sur les traits de mon éditeur, une lueur de réalisation presque intime. Il comprend enfin que ce n'est pas seulement un roman de fiction que j'ai écrit, mais ma propre vérité, mon propre cri de cœur après douze ans d'errance. Il comprend sans que j'aie à prononcer le moindre aveu qui est l'homme athlétique sur la photo et pourquoi je tiens tant à cette fidélité visuelle.
— Je vois... murmure-t-il enfin, d'une voix feutrée, avec une nuance de respect mêlée d'une profonde pudeur. C'est une vision très précise, Dorian. Très... personnelle. Très bien. On va changer tout cela immédiatement. On va reproduire cette image, ce moment exact. On va coller à cette vérité.
Nous passons les quatre heures suivantes à tout reprendre, pixel par pixel, pour que les illustrations soient les doubles parfaits de nos êtres de chair. À dix-huit heures pile, la séance se termine. Je suis vidé, mais j'ai le sentiment d'avoir sauvé notre histoire de l'oubli. Je retrouve Nans au coin de la rue. Sa silhouette athlétique sous le réverbère m'apaise instantanément. Nous prenons un taxi pour la gare de Lyon.
L'agitation de la gare nous entoure une dernière fois. Nous montons dans le train de dix-neuf heures trente. Tandis que le convoi s'éloigne des lumières de Paris, je sens le poids de la réalité officielle retomber sur mes épaules. Dans deux heures, je serai de nouveau le futur père à la maison, aux côtés de Noélie. Mais en regardant Nans assis à mes côtés, sa main cherchant la mienne dans l'ombre du wagon, je sais que cette couverture sera notre manifeste secret, le témoignage éternel de nos douze ans d'attente enfin gravé dans le papier.
Le train de dix-neuf heures trente s'élance enfin, quittant la majestueuse structure de la gare de Lyon pour s'enfoncer dans l'obscurité grandissante de la campagne. À l'intérieur du wagon, l'atmosphère est tamisée, presque suspendue hors du temps, comme si le monde extérieur n'avait plus aucune prise sur nous. Nous sommes assis côte à côte, épaule contre épaule, enveloppés par le ronronnement régulier et hypnotique des rails qui nous ramènent inexorablement vers notre quotidien de province. Dès que les dernières lumières de la banlieue parisienne s'estompent derrière la vitre, ma main cherche instinctivement celle de Nans dans la pénombre. Nos doigts se croisent, se serrent, se verrouillent l'un à l'autre avec une force désespérée. C'est une étreinte silencieuse, un lien physique vital qui semble être le seul rempart efficace contre l'angoisse du retour à la réalité.
Je me laisse glisser doucement contre lui, abandonnant le poids de ma fatigue et de mes doutes. Je pose ma tête contre son épaule solide, sentant la texture rassurante de son manteau contre ma tempe. Je ferme les yeux, cherchant à m'imprégner une dernière fois de sa chaleur, de son rythme, avant que l'air ne soit de nouveau pollué par les faux-semblants. Nans incline la tête vers moi et dépose un baiser d'une tendresse infinie sur le sommet de mon crâne, puis un autre sur mon front. C'est un geste d'une protection absolue, un baiser qui scelle tout ce que les mots ont échoué à dire après ces deux jours de liberté volée. Durant l'intégralité du trajet, nous ne prononçons quasiment aucune parole. Nous n'en avons pas besoin. Le silence entre nous est dense, chargé de tout ce que nous avons partagé dans cette chambre d'hôtel, de la sueur de nos ébats et de la promesse solennelle faite devant l'éditeur.
Nous restons ainsi, fusionnés l'un à l'autre, les mains liées, formant un bloc unique et indivisible contre le reste du monde qui défile à une vitesse vertigineuse derrière la vitre sombre.
Le train finit par ralentir, les freins grinçant sur le métal froid. Les lumières blafardes et familières de notre gare de province apparaissent, cruelles et sans appel. C'est le terminus. Le quai est désert, balayé par un vent d'hiver glacial qui nous transperce dès que nous posons le pied hors du wagon. Nous marchons rapidement vers le parking, nos pas synchronisés résonnant sur le goudron gelé. Arrivés devant sa voiture, alors que l'instant redouté de la séparation est là, Nans m'attrape doucement par le bras, son regard brûlant d'une intensité rare.
— Monte un instant avec moi, Dorian... murmure-t-il, sa voix vibrant d'une émotion qu'il ne cherche plus à contenir. Juste quelques minutes. Je ne peux pas te laisser repartir comme ça, pas sur ce parking froid.
Je m'installe sur le siège passager, le cœur tambourinant violemment contre mes côtes. L'habitacle de sa voiture devient notre ultime refuge, un dernier sanctuaire avant que la porte de ma vie officielle ne se referme sur moi. Nans coupe le contact et les lumières, nous plongeant dans une obscurité protectrice seulement troublée par l'éclat lointain des réverbères. Il se tourne vers moi, prend mon visage entre ses mains larges et plonge ses yeux dans les miens.
— Écoute-moi bien, Dorian. Je sais ce qui t'attend quand tu vas franchir le seuil de ta porte. Je sais que Noélie t'attend, avec cet enfant qui grandit. Mais je veux que tu gardes gravé en toi chaque seconde, chaque sensation de notre séjour à Paris. Je serai là pour toi, quoi qu'il arrive, quelles que soient les épreuves ou les décisions difficiles que tu devras prendre. Je ne m'en irai plus jamais. Je t'aime plus que tout ce qui existe.
Ses paroles sont comme une promesse de survie. Je me jette dans ses bras, l'entourant de toute la force de mon désespoir et de mon amour, mon visage enfoui dans le creux de son cou. Je l'embrasse avec une ferveur sauvage, cherchant à m'imprimer son goût, son souffle, pour tenir durant les jours de solitude à venir.
— Je suis tellement heureux avec toi, Nans... arrivé-je à articuler entre deux baisers fiévreux. Ces deux jours ont été ma seule vérité depuis douze ans. Je t'aime aussi, de tout mon être. Je te le jure, je vais trouver une solution. Je ne sais pas encore comment, ni quel chemin nous devrons prendre, mais je trouverai le moyen pour que l'on soit enfin ensemble, pour de bon, sans avoir à se cacher dans des wagons ou des hôtels. Je ne peux plus continuer à vivre cette double vie.
Nous restons de longues minutes ainsi, enlacés dans le silence de la voiture, nos respirations se confondant. Chaque seconde supplémentaire est un défi lancé au destin. Mais l'heure tourne inexorablement. Je dois partir. Je pose ma main sur la poignée, mais le manque m'assaille déjà. Je me ravise et me jette une dernière fois sur ses lèvres. C'est un baiser à pleine bouche, profond, dévastateur, un baiser de ceux qui ne veulent plus s'arrêter, refusant physiquement la séparation. Je sens ses mains se crisper sur mon dos, me retenant avec une force égale à la mienne, avant que je ne m'arrache enfin à son étreinte.
Je sors de la voiture, l'air glacial me cinglant le visage comme une insulte. Je reste sur le bas-côté, le corps tremblant, tandis que Nans démarre. Je le regarde s'éloigner lentement, ses feux arrière rouges finissant par s'éteindre au bout de l'allée, emportant avec lui tout mon oxygène. Une fois qu'il a totalement disparu, le barrage cède. Les larmes jaillissent, silencieuses et brûlantes sur mes joues transies de froid. Je pleure de douleur, je pleure de joie d'être aimé ainsi, je pleure face à l'impossibilité de ma situation.
Je reste là, seul au milieu du parking vide, à pleurer ce départ avant de rejoindre ma propre voiture pour parcourir les derniers kilomètres vers ma maison, vers Noélie, et vers le masque de plomb que je vais devoir replacer sur mes traits avant de tourner la clé dans la serrure de notre foyer.
Le gravier crisse sous les pneus de ma voiture avec un bruit sinistre, une plainte minérale qui semble protester contre mon retour dans ce monde de faux-semblants. J'éteins le moteur et je reste assis là, prostré dans l'obscurité de l'habitacle, à fixer la façade de notre maison. Les fenêtres sont éclairées, projetant des carrés de lumière jaune sur la pelouse givrée, mais une étrange lourdeur, une atmosphère de plomb, semble peser sur les murs. Je prends une immense inspiration, tentant de stabiliser mon cœur qui cogne violemment contre mes côtes, et je frotte mon visage avec force pour tenter d'effacer les traces de mes larmes versées sur le parking de la gare. Je dois redevenir Dorian, l'écrivain sérieux, le mari attentif, le futur père responsable. Je dois recoller les morceaux de mon masque.
Je tourne la clé dans la serrure avec une main qui tremble malgré moi. Le silence qui m'accueille à l'intérieur est anormal, pesant, presque organique. D'ordinaire, Noélie m'interpelle dès qu'elle entend le cliquetis de la porte, impatiente de savoir comment s'est passée ma journée parisienne. Mais ce soir, rien. Pas un bruit, pas une musique, pas même le ronronnement du réfrigérateur.
— Noélie ? j'appelle, la voix légèrement enrouée par l'émotion et le froid. Je suis rentré !
Pas de réponse. Un frisson d'appréhension glacée me parcourt l'échine, hérissant les poils de mes bras. Je pose ma sacoche dans l'entrée, mes gestes sont lents, engourdis. Je commence à parcourir les pièces une à une, le souffle court. La cuisine est d'une propreté clinique, le dîner n'est pas commencé, aucune assiette n'est sortie. Le salon est plongé dans la pénombre, la télévision reste éteinte, son écran noir reflétant mon image fantomatique. Je monte à l'étage, les marches grinçant sous mon poids comme des reproches. Je vérifie notre chambre, elle est vide, le lit est fait avec une régularité dérangeante. La future chambre du bébé est sombre, les meubles encore non montés ressemblant à des squelettes de bois. Toujours rien.
C'est alors que je remarque une lueur vacillante filtrant sous la porte de mon bureau, tout au bout du couloir. C'est mon sanctuaire, l'endroit où je m'enferme pour travailler, où je cache mes notes, mes ratures, et où j'ai versé toute ma vérité sur le papier pendant ces deux derniers mois. J'avance avec une lenteur de condamné à mort, chaque pas me coûtant un effort surhumain, et je pousse doucement la porte qui gémit sur ses gonds.
Le spectacle qui s'offre à moi me fige instantanément sur place, le sang se glaçant dans mes veines. Noélie est assise sur ma chaise de bureau, prostrée, le corps secoué de sanglots silencieux, profonds, qui semblent lui arracher les poumons à chaque inspiration. Sur le bureau, devant elle, les centaines de pages de mon manuscrit sont éparpillées dans un désordre indescriptible. Certaines sont froissées, d'autres sont littéralement tachées, gondolées par ses larmes qui ont coulé sur l'encre. Elle tient entre ses mains les chapitres que j'ai écrits avec mes tripes, ceux qui racontent avec une précision chirurgicale les retrouvailles, la rencontre à la librairie après douze ans de vide, et cet amour interdit qui me consume depuis toujours.
— Noélie ? balbutié-je, la voix étranglée par une terreur pure, une panique qui me serre les viscères. Qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu es dans cet état ?
Le silence qui suit ma question est lourd de tout ce qui vient de s'effondrer, de tout ce qui ne sera plus jamais comme avant. Lentement, avec une raideur d'automate, elle se retourne vers moi. Son visage est méconnaissable, une vision d'horreur. Ses yeux sont gonflés, injectés de sang, encadrés de cernes sombres, et ses traits sont tordus par une souffrance si radicale qu'elle semble l'avoir vieillie de dix ans en quelques heures de lecture. Elle se lève péniblement, les feuilles de mon roman glissant de ses genoux pour s'éparpiller au sol comme des feuilles mortes en automne.
Elle s'approche de moi, pas après pas. Je ne peux pas bouger, je suis cloué au plancher par le poids de ma propre culpabilité, par la réalisation de l'irréparable. Sans un cri, sans un mot d'avertissement, elle lève la main et me décoche une gifle d'une violence inouïe. Le bruit sec de l'impact résonne dans la petite pièce confinée comme un coup de feu.
Je porte immédiatement la main à ma joue brûlante, le visage basculé sur le côté, les yeux écarquillés par le choc physique et moral.
— Pourquoi... ? tenté-je de demander dans un souffle, le filet de voix tremblant de peur.
— Pourquoi ? répète-t-elle dans un râle qui se transforme soudain en un cri déchirant, un hurlement de bête blessée. Pourquoi !?
Elle s'effondre à nouveau contre le rebord du bureau, s'agrippant au bois pour ne pas s'écrouler totalement. Entre deux sanglots convulsifs qui l'empêchent de reprendre son souffle, elle commence à déverser son fiel, les mots sortant avec une difficulté atroce, hachés par la douleur.
— J'ai voulu être curieuse, Dorian... je voulais simplement lire ton travail, m'intéresser à ce qui te prend tant de temps, je voulais être fière de toi, de mon mari l'écrivain. J'ai commencé ce matin, juste après ton départ, et je n'ai pas pu m'arrêter. J'ai lu... j'ai tout lu. Toute la journée. Chaque mot, chaque phrase, chaque détail de ce que tu décris. Les douze ans d'absence, la rencontre dans la librairie, la clairière où vous vous cachez... j'ai tout lu, Dorian !
Elle lève ses yeux noyés de larmes vers moi, et ce que j'y vois est pire que de la haine : c'est une dévastation totale, un gouffre de tristesse absolue.
— J'ai tout compris, Dorian. Tout. Ce n'est pas un roman, ce n'est pas de la fiction. C'est ta vie. C'est vous. Tout ce qui est écrit est vrai, n'est-ce pas ? Chaque mot sur cet homme, sur ce que tu ressens pour lui, sur le fait que tu ne m'as jamais aimée avec cette intensité-là... que je n'ai été qu'un second choix, un refuge ? Dis-le-moi en face ! Est-ce que c'est vrai ?
Je reste muet, la bouche sèche. Ma gorge est prise dans un étau invisible. Aucun son ne peut sortir. Comment oser nier l'évidence alors que mon propre livre me dénonce avec une honnêteté que je n'ai pas eue de vive voix ? Mon silence est le plus terrible, le plus définitif des aveux.
— J'attendais que tu sois honnête avec moi, reprend-elle, sa voix se chargeant d'une amertume qui me glace le sang. J'espérais un signe, une explication qui me dirait que j'avais tort. Mais je ne te crois plus. Je ne crois plus un seul de tes regards, plus une seule de tes caresses. Tout ce que nous avons construit ici... ce bébé que je porte... tout n'était qu'un décor pour ton mensonge ?
Soudain, sa douleur vire à une rage noire, une fureur de femme bafouée. Elle se redresse de toute sa hauteur, posant une main protectrice sur son ventre arrondi, et fixe sur moi un regard de prédatrice acculée.
— Écoute-moi bien, Dorian. Il n'y aura pas de discussion. Il n'y aura pas de "solution". Je te donne un seul choix, et un seul. Soit tu quittes cet homme à l'instant même, tu ne le revois plus jamais, tu brûles ces pages infectes et tu disparais totalement de sa vie pour te consacrer à la nôtre... soit c'est moi qui te quitte ce soir. Et si je pars, je te le jure sur la tête de ce qui grandit en moi, tu ne connaîtras jamais ton enfant. Jamais. Je disparaîtrai, je changerai de ville, de nom s'il le faut, mais il n'aura jamais un père qui a bâti son existence sur une telle trahison. Tu ne le verras pas naître, tu ne le verras pas grandir. Tu seras un étranger pour lui.
— Tu ne peux pas faire ça... m'écrié-je, les larmes, jaillissant enfin, brûlantes. C'est mon enfant aussi, Noélie ! Tu n'as pas le droit de m'enlever ça !
— Regarde-moi ! hurle-t-elle en s'approchant si près que je sens son souffle saccadé contre mon visage. Regarde-moi bien et ose me dire que j'en suis incapable après ce que tu m'as fait subir ! Tu as choisi un autre homme dans ton cœur alors que je porte ta chair ! Choisis maintenant, Dorian. Lui, ou ton enfant. C'est ma dernière parole.
Elle se détourne brutalement, ses cheveux fouettant l'air, et sort du bureau en me bousculant violemment l'épaule. J'entends ses pas lourds et rapides dans le couloir, puis le bruit sourd de la porte de notre chambre qui claque violemment, suivi du clic définitif du verrou qui tourne dans la serrure.
Je reste seul, pétrifié au milieu de mon bureau dévasté. Mes jambes se dérobent enfin et je m'écroule lourdement sur le sol, les genoux percutant la moquette. Je suis entouré par les pages éparpillées de mon manuscrit, les pages de ma vie. Je ramasse une feuille au hasard et je la serre contre mon visage en poussant un gémissement de bête à l'agonie. Le dilemme est là, monstrueux, inhumain, broyant tout sur son passage. Perdre Nans, l'homme qui est mon seul oxygène, ma seule vérité depuis douze ans, ou perdre l'enfant qui est mon sang, mon avenir. Je reste prostré sur le sol, la tête entre les mains, pleurant toutes les larmes de mon corps dans le silence de cette maison devenue un tombeau, brisé par la vérité que j'ai libérée et qui vient de m'exécuter.
Fin du chapitre 15.
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