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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

Hier encore — Chapitre 1 · Retour d'amitié

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Jane Does
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Hier encore

Chapitre 1 · Retour d'amitié

« Hier encore, j'avais vingt ans, je caressais le temps
J'ai joué de la vie
Comme on joue de l'amour et je vivais la nuit
Sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps… »
Charles Aznavour (1964)
— xxXxx —
Le disque passe sur la platine et je me blottis dans les bras de mon homme. Où sont-ils mes vingt ans ? Le double au compteur et le sourire qui s'affiche sur les lèvres de Pierre sont là pour me rappeler que le temps, tels les grains dans le sablier file à grande vitesse. Pierre, mon Pierre ! Tempes grisonnantes, cinq ans de plus que moi qui me serre contre lui et nous dansons sur ce « hier encore » qui me fait toujours vibrer. Sa joue collée à la mienne, loin des autres couples qui sont sur le parquet, nous sommes seuls au monde.
Puis le DJ passe à autre chose. Il en faut pour tous les goûts, pour toutes les attentes. Le murmure de mon mari qui me glisse quelques mots dans le creux de l'oreille me fait frissonner.
— J'ai soif ma chérie… on va boire un verre ?
— Hein… oh, c'est déjà fini ? J'adore cette chanson. Celle de notre rencontre, tu te souviens ?
— Comment oublier le plus beau jour de ma vie ?
— Nous en avons fait du chemin, Pierre…
— Martine… je t'aime !
— Moi aussi Pierre. Tu es le meilleur mari du monde.
— Viens ! Nous allons revenir, promis !
Je suis certaine qu'il pense ce qu'il dit. Et nous nous frayons un chemin vers le bar qui étire son zinc au fond de la salle. Là, c'est un agglutinement de jeunes personnes des deux sexes. C'est bon enfant comme ambiance. Le visage de mon mari se penche vers la serveuse qui s'empresse de préparer nos cocktails préférés. Et un jeune loup, vingt-cinq ans maxi, louvoie vers l'abreuvoir. Il s'arrête à ma hauteur et il me parle. Dans le brouhaha je ne saisis pas de suite qu'il s'adresse vraiment à moi. Pierre rigole en voyant l'autre qui se démonte le cou pour approcher sa bouche de ma bouille.
— Tu n'as pas envie de danser ? Je suis fan des femmes mures…
— Non merci ! Mon mari me suffit largement.
— Ah ? T'es maquée ? Avec ce vieux-là ?
— N'oubliez pas jeune homme, les jeunes loups d'aujourd'hui sont les futurs vieux cons de demain, comme vous dites !
— Ouais… tu ne sais pas ce que tu perds.
— Peut-être ! Mais vous ne saurez jamais ce à côté de quoi vous, vous venez de passer… et votre jeune âge n'est pas toujours un atout…
— D'accord… bonne soirée ! Mais dommage, tu as l'air bonne.
Il file et je lis dans les yeux de Pierre quelques interrogations. Il me tend une vodka orange et nous trinquons. Sur la piste, les uns et les autres se déhanchent sur un Madison. Ce n'est pas mon truc. J'ai d'un coup presque froid, malgré la chaleur humaine engendrée par cette masse grouillante qui gesticule à moins de deux mètres de nous. Je fais signe à mon homme. Cette fois, s'il se penche vers moi, c'est pour m'écouter.
— On rentre ? Je suis vannée.
— Ah ! Déjà mon cœur ?
— Ben… oui… il y a décidément trop de monde et ça fait trop de boucan. Nous serons mieux chez nous, qu'en dis-tu ?
— C'est toi qui décides, Martine.
Nous achevons nos verres et il me prend par la main pour croiser la salle et atteindre la porte de sortie. La nuit est noire d'encre alors que nous abordons le parking où des dizaines de voitures sont bien rangées. Un clic et quelque part sur notre gauche les feux de notre véhicule qui s'allument nous signalent sa présence. Nous y allons dans l'air un peu frais de cette soirée pourtant printanière. Confortablement installée près de mon pilote, nous roulons tout en douceur vers la route nationale toute proche. Et mon mari me pose une question plutôt directe.
— C'est à cause de ce que t'a dit ce jeune, que tu as voulu quitter la boite ?
— Hein… oh ! Non, il voulait simplement danser et j'ai refusé. Mais il a été correct.
— Nous aurions pu encore danser un petit moment…
— Je suis tellement mieux avec toi dans le calme de notre « chez nous ». Dans tes bras aussi mon amour.
— Humm ! Joli programme alors. Je n'y perds pas au change donc.
— Ah ! Ah ! Je sais bien que tu n'attends que cela.
— Ouais… et je ne suis pas seulement sûr de pouvoir me retenir jusqu'à la maison.
— Hein ? Qu'est-ce que tu veux me faire comprendre là ? Que tu as encore assez de souplesse pour faire ça dans la voiture ? Et demain tu te plaindras d'un lumbago, hein !
— Tu ne serais pas en train de me dire que je suis un vieillard, là ? Dis donc, attends, je vais te faire voir moi !
— Où vas-tu ?
— Ne t'inquiète pas ! Je connais un petit coin tranquille. Tu vas voir le vieux, ce qu'il est encore capable de faire…
Je ris et lui aussi. Il vient de prendre un chemin de traverse. Une toute petite route bitumée tout de même, et nous avançons sous le couvert d'une forêt de hêtres et de chênes. Dans les phares, j'aperçois une sorte d'esplanade vide, et légèrement reculée, une table de pique-nique. Puis le silence nous entoure. Les bras de mon loulou viennent encercler mes épaules et je sais ce qu'il cherche. Le baiser qui nous unit est d'une indicible tendresse. Je ne refuse pas cette langue qui sait si bien flirter avec la mienne. Mon Dieu, un simple baiser et me voilà déjà chaude comme de la braise.
Les mains de cet homme avec qui je partage tant de choses dans l'existence, ses pattes se font velours pour ausculter ma nuque, retenant du même coup mon visage collé au sien. De baiser en baiser, de tripotage en tripotage, il finit par allumer un grand brasier. Je suis enflammée en totalité et ne cherche nullement à me dérober à cette cascade de caresses de plus en plus intimes. Dans un souffle, entre deux pelles savoureuses, j'entends ses quelques mots dits d'une voix enrouée.
— Viens… viens ma chérie !
— …
Je saisis soudain qu'il désire vraisemblablement que nous passions sur la banquette arrière plus confortable. Surtout plus spacieuse puisque l'avant est constitué de deux sièges séparés. Alors il quitte l'habitacle, contourne la voiture pour m'ouvrir la portière. Mais là, au lieu de me faire monter derrière, il m'enlace contre la carrosserie. Il retrousse à demi ma robe, qui j'en conviens ne demande qu'à l'être. Cette fois, il a un accès direct à cette culotte que déjà ses doigts malmènent avec dextérité.
Il ne peut donc ignorer l'état profond d'envie dans lequel je suis plongée depuis… ses premiers errements sur mon corps. Au-dessus de nos caboches, un vent léger, qui chasse finalement le gros nuage cachant dame lune. Un joli croissant d'or vient donc arroser d'une lueur blafarde la trouée où nous sommes stationnés. Puis Pierre a le souffle plus court, l'envie n'est pas à sens unique. Il m'attrape par le poignet en riant.
— Viens, mon amour ! Viens, allons régaler les écureuils, toutes les bêtes de la forêt de notre étreinte sauvage…
— … !
Il rit plus fort et son gloussement résonne dans le vide naturel qui nous entoure. Je ne suis plus légitimement suffisamment lucide pour dire non ! Et en quelques enjambées nous gagnons cette fameuse table entrevue dans le faisceau de nos phares. Bon ! Ce n'est pas la première fois que nous faisons l'amour de la sorte. Le lieu change, mais souvent la méthode reste identique. Je ne vois rien de répréhensible dans le fait de me donner dans un endroit désert à l'homme que j'aime. Nous atteignons donc l'ilot boisé où sûrement bien des couples ont dû déjeuner, diner aussi inévitablement.
Pierre me soulève comme une plume, comptant sans doute me déposer sur les planches de ce tablier forestier. Je me laisse faire, telle une pucelle à son premier rencart. Ma robe est ramenée sur mes hanches, sans aucune précaution pour la matière délicate dont elle est faite. Je regimbe un peu pour la forme…
— Oh ! Pierre… la table n'est sûrement pas très propre… nous n'avons pas une couverture dans la voiture ?
— On s'en fiche un peu, non ? J'ai envie, j'ai besoin de toi…
— Oui… mais bon ! Je n'ai pas envie de me planter une écharde ou d'attraper des boutons non plus…
— Bon… je vais voir si je trouve un truc dans la voiture… attends-moi là… Pff… les nanas tout de même, à quoi ça s'arrête !
Il file sous la lune et je devine le coffre qui s'ouvre par la lumière de celui-ci qui inonde la bouille de mon Pierre. Il n'est parti que le temps de faire l'aller et retour, c'est-à-dire pas plus d'une minute. Il revient avec un truc qui me parait blanc dans la main.
— Pas de plaid, j'ai seulement trouvé un vieux journal… ça fera l'affaire ?
— Oui… oui si tu veux ! Au moins, ça me rassure.
— Parfait alors ! Je l'étale sur la table.
Et il joint le geste à la parole. Il ouvre le canard et les larges feuilles jonchent donc ce qui devient un couvre-lit de fortune. Enfin, il reprend ses grandes manœuvres auxquelles j'adhère totalement. De plus la chaleur corporelle entre nous est vite à son paroxysme et bien entendu entre cunnilingus et fellation chacun de nous deux y trouve son compte. Notre accouplement champêtre se termine en apothéose. Si nous ne jouissons pas parfaitement synchro, c'est sans doute parce que ce qui déclenche mon orgasme, c'est le fait que lui éjacule. D'où évidemment un décalage minime. Mais c'est en totale symbiose que nos gémissements de plaisir fusent sous les grands arbres.
Un long moment pour reprendre nos esprits et le mien est traversé par une idée purement farfelue, ce qui entraine d'un coup dans le silence, un vrai fou rire. Impossible d'endiguer ces éclats de gorge que mon cher mari ne peut pas comprendre puisqu'il ne sait pas ce qui les déclenche. Alors au bout de quelques secondes, bien sûr, il veut savoir.
— Qu'est-ce qui t'arrive Martine ? On ne rit pas les uns sans les autres. Tu peux m'expliquer pourquoi tu te bidonnes de cette manière…
— … C'est que…
Et mon fou rire reprend de plus belle.
— Bon alors, ma chérie ? Je peux aussi me fendre la poire ? Qu'est-ce qui te met dans une pareille joie ?
Je souffle un peu, cherche à reprendre le fil de mes idées.
— Figure-toi Pierre, que c'est la première fois que mon cul lit le journal en fumant la pipe…
Et cette fois, nous sommes tous deux blottis l'un contre l'autre à rigoler comme des bossus. Petit à petit nous parvenons à maitriser cette hilarité soudaine et mal contenue. Un souvenir de plus, et sûrement pas pour ce pied que nous venons de prendre, mais plutôt par cette fin et ce bon mot qui vont rester gravés dans nos mémoires. Il m'embrasse de nouveau, ce qui clôt pour de bon le chapitre « rigolade intempestive ». Cet homme, c'est une bénédiction et je remercie le ciel chaque jour de l'avoir mis sur ma route.
Ma paume posée sur sa cuisse, je me laisse bercer par les ronrons du moteur alors que nous rentrons, directement cette fois. Lui est calme, comme toujours. Moi ? Heureuse, oui, c'est bien le mot, heureuse de cet intermède qui vient de nous unir. Je me perds dans des pensées noyées d'endorphines et je souris béatement à une fin de soirée de couple amoureux. La maison profile déjà ses murs blancs sous la lumière artificielle des yeux de la voiture. Le garage, la cuisine, la salle de bain, parcours fait à deux, dans le silence de notre demeure. La douche, c'est ensemble que nous la prenons. Il ne parle pas, me frotte le dos à l'aide d'une éponge.
Puis ses doigts dessinent sur ma peau des arabesques d'une douceur inouïe. Je me demande si… mais je garde les paupières closes sous le jet tiède. Je sais, je sens, ne cherche pas cependant à brusquer ce que je devine inéluctable. Je me hasarde pourtant à une question qui me vient à l'esprit.
— Tu as encore envie, Pierre ? Tu me chatouilles…
— Simple contrôle ma belle !
— Quoi ?
— Ben, la forêt est remplie de bestioles pas toujours sympathiques… alors je regarde partout…
— C'est ça ! Tu n'as donc pas trouvé d'autres excuses pour… me tripoter ?
— Allons ! Je suis sérieux. Tu n'as donc jamais entendu parler des tiques ?
— Des tiques ? Quelle horreur ! Et tu crois qu'il peut y en avoir là où nous étions… si j'en attrape une seule de ces saletés… plus jamais ailleurs que dans un lit, je te préviens !
— Mais non, ma chérie… c'est à mon tour de rire ! Je t'aime, Martine…
— Mmmm !
Le reste se dilue dans un baiser langoureux alors que sa main coupe l'arrivée d'eau. Et sans hâte, sans honte, nous reprenons une conversation intime qui se passe de phrases, qui nous entraine un long moment dans un corps à corps contagieux. Là, l'endroit n'est guère plus confortable que l'arrière d'une berline, et nous oblige même à demeurer debout. Comme c'est lui qui supporte tout le poids de l'action, notre petite affaire ne dure pas très longtemps. Courte, mais intense étreinte et qui montre à quel point nous sommes en osmose. Là, tout se termine comme ça a commencé, par un rinçage de toutes les secrétions animales que nous venons de produire. Les draps frais nous accueillent pour un sommeil mérité.
— oOo —
Un soleil radieux inonde la cuisine. Le café embaume la pièce ce samedi matin de mai. Pierre dévore plus qu'il ne mange les tartines de pain grillé, copieusement beurrées et enduites d'une confiture de brimbelles maison. Une barbe de deux jours assombrit ses joues et son menton.
— Tu as prévu quelque chose ce matin, Martine ?
— Non… enfin si, aller au marché comme tous les samedis. Tu m'accompagnes ?
— Pourquoi pas ? Ça me changera un peu… de voir des gens.
— D'accord ! Je file m'habiller… tu mets ton bol dans le lave-vaisselle quand tu as fini !
— Oui !
Il a une sorte de haussement d'épaules. Une douche rapide, un ravalement de façade succinct et je passe dans notre chambre pour me vêtir. Bon le temps est clair, et le mois du muguet semble chasser les jours de pluie précédents. Il fait agréablement bon et puis… « en mai fait ce qu'il te plait », alors une jupe légère, un caraco assorti qui permet de mettre une petite laine si d'aventure un coup de frais venait à me déranger et me voilà prête pour une sortie au village. Pierre de son côté chante sous la douche et me rejoint dans ce qu'il nomme « champ de tir ». Je ne résiste pas à l'envie de cajoler sa joue débarrassée des poils disgracieux.
Bien sûr, il perçoit de suite cela comme des avances, envoyant ses pattes en éclaireuses. Pas question de froisser mes habits, ni même de laisser faire ces mains baladeuses et je me replie dans la cuisine pour attendre que monsieur soit redevenu plus raisonnable. Sobrement vêtu, il arrive avec son sourire malicieux et nous gagnons au centre du bourg, la place de l'église où le marché hebdomadaire se déroule tous les samedis matin. Bien entendu, nous n'avons pas fait dix pas que nous sommes déjà salués par des personnes qui connaissent mon Pierre. Le tour habituel de ce haut lieu maraicher qui me prend une heure d'ordinaire se voit ponctuer d'arrêts incessants qui rallongent de plus du double ce temps imparti à mes achats de produits frais.
Reste l'étal du boucher où je m'approvisionne en viande pour la semaine. Et là, un type que dans un premier temps je juge bizarre nous accoste. Pierre se fige d'un coup, sans que j'en sache la raison. Je sens bien qu'un flottement se produit là, alors que le vendeur me découpe les steaks qui vont accompagner nos frites pour le déjeuner. L'autre ne se préoccupe pas de moi, connaissant visiblement mon mari.
— Salut Pierre… ben, dis donc, si je m'attendais à te revoir ici ce matin ?
— Marc… ça alors ! Un instant, j'ai cru que mes yeux me jouaient un tour. Bon sang ! Il y a un sacré bail que nous ne nous sommes plus revu !
— La vie… j'ai eu quelques revers, je l'avoue. Je suis heureux de te retrouver et en pleine forme, on dirait.
— Oui… je vais bien ! Tu es donc de nouveau dans la région ?
— Je viens de reprendre la maison de ma mère…
— Tu es seul ? Pas marié, je veux dire ? Des enfants peut-être ?
— Euh… non ! Je l'ai été marié, mais… bon c'est une longue histoire et pas très jolie à raconter… je suis divorcé et plus seul que jamais. Mais toi… une femme, des gosses ? Tu es devenu avocat, je crois ?
— Oui… et je te présente Martine, mon épouse. Nous sommes mariés depuis… bien des années.
— Ah ! Enchanté alors, Madame, de faire votre connaissance. Moi, je suis Marc. Pierre et moi sommes des amis depuis les bancs de l'école. Nous nous sommes perdus de vue… il y a bien des années. Mais je suis heureux de voir que pour lui tout va bien…
— Écoute Marc… tu as le temps de prendre un verre ? Martine fait son marché tous les samedis… moi, c'est un coup de pot que je l'accompagne ce matin. Tu veux bien que nous renouions des contacts ?
— Je… je ne suis pas sûr, que lorsque tu sauras le pourquoi de mon long silence, tu veuilles vraiment faire ami-ami avec moi !
— … ? Mais pour moi l'amitié c'est sacré… ami un jour, ami toujours… Allons boire un pot chez Maxime… tu t'en souviens de Maxime ? Le fils du mécanicien ! Il tient le bar du centre… il a fait du chemin aussi. Viens me raconter ton parcours, Marc…
Le type est là qui me déshabille du regard. Sensiblement de la même taille que Pierre, il est cependant plus décati. Un peu comme si le poids des ans avait laissé plus de traces chez lui. Bon ! Il n'est pas non plus sapé tel un milord et sûrement que cela affecte un peu sa façon de paraitre. Chemise élimée au cou, pantalon de velours côtelé hors d'âge, quant à ses chaussures, elles n'ont plus revu de cirage depuis bien longtemps ! Le gars discute avec Pierre et je suis les deux hommes qui se dirigent vers le bistrot d'un autre des amis des deux là sans doute.
Nous avons droit aux embrassades exaltées du tenancier du bar, trop content de voir sa « classe » débouler dans son rade. Je me sens évidemment un tantinet larguée par ces flash-back d'un temps où je n'existais pas encore pour mon loulou. Et je quitte peu à peu le fil de la discussion pour me réfugier dans d'autres souvenirs. Ceux du choix de cet homme qui demeure au-delà des années parcourues, le soleil de toute une existence. Et comparé à ses amis, je songe que j'ai tiré le bon numéro. Un mot pourtant dans ce que se narrent les trois compères marque mon cerveau, sans que j'en analyse la raison sur le coup.
Prison ! Oui est-ce que c'est Pierre qui parle de son métier ou l'un des deux autres lascars qui a prononcé ce vocable ? Peu importe, je me laisse de nouveau entrainer vers un flot de beaux jours, vers un hier tellement tendre. Les jeunes années passées aux côtés de ce garçon fraichement diplômé, puis notre ascension sociale grâce à la notoriété due à ce travail si particulier. Les soirs d'angoisse aussi vécus diversement par lui ou moi, en fonction d'éléments qui le troublaient plus qu'il ne voulait le dire. Les soirs de verdict de cour d'assises ou ceux plus sympas de signature d'un gros contrat.
Des tranches de vie qui refont surface là, alors que je sirote un lait fraise offert par le boss du troquet. De plus, je suis sortie de mon songe lointain par la main de Pierre qui se pose sur la mienne.
— Eh bien ? Tu dors, Martine ? Tu n'es donc plus avec nous ? Maxime t'a posé une question !
— Hein… oh, pardon, je rêvasse, c'est vrai ! Il faut dire aussi que vous parlez de choses qui me sont bien étrangères… je ne suis arrivée dans ta vie que bien plus tard, non ?
— Oui… est-ce que tu reprends un autre verre ?
— Non ! Ça suffit pour ce matin ! Mais ne vous gênez pas pour moi, je conduirai au retour alors tu peux encore trinquer avec tes potes.
— J'y compte bien et puis on pourrait aussi se faire un barbecue à la maison, un de ses quatre, qu'en dis-tu, ma chérie.
— … pourquoi pas ? Une manière comme une autre de garder le contact avec ta jeunesse… tu as raison, c'est une excellente idée.
La conversation reprend entre eux et j'ai le sentiment étrange que mon mari a accentué fortement le son sur le mot « chérie ». Il a sans doute fait passer un message à l'intention des deux messieurs avec qui il prend un second apéro ? Ça ne lui ressemble guère de se focaliser comme ça sur une possession qu'il ne revendique pas outre mesure habituellement. Bof ! Après tout, ce n'est pas mon problème ! Il aura voulu se montrer protecteur, mais comme je n'ai rien suivi de leur dialogue, je ne me sens pas concernée. Et après un troisième godet éclusé, les cloches de l'église sonnent treize heures. Il est temps de regagner nos pénates où le repas n'est absolument pas prêt.
Nous rentrons, lui sur le siège passager et moi au volant. L'alcool le rend égrillard ? Toujours est-il que sa patte gauche se fait baladeuse. Il me caresse le genou, avec la ferme intention de remonter une pente scabreuse et je le tance gentiment alors que je tente de garder la concentration nécessaire à la conduite de notre véhicule.
— Arrête Pierre ! Ce n'est pas le moment…
— Oh ! Mon cœur… j'ai envie de toi… Je t'aime.
— Ben dit donc ! Les apéros te font de l'effet, on dirait. À moins que ce ne soit le retour de ce copain perdu de vue…
— Ouais… tu as raison ! C'est sûrement un peu des deux choses mélangées.
— Ah bon !
— Ouais… et puis il y a sûrement aussi beaucoup plus que cela…
— Quoi ? Dis-moi…
— Ben, ne me dis pas que tu n'as pas remarqué que Marc n'a pas cessé de te bouffer des yeux. Il est tombé sous ton charme, ma belle.
— Hey là ! Je n'ai rien fait pour cela, ne va pas croire que… d'ailleurs, je ne l'ai pas seulement remarqué, je n'ai rien vu de ce que tu me racontes là !
— Pourtant… c'était flagrant.
— Je n'ai pas suivi non plus votre discussion, j'étais perdue dans mes pensées.
— Dans lesquelles ? J'y avais une petite place ?
— Petite ? Tu les occupais entièrement, oui ! J'ai revécu notre rencontre, nos premiers pas dans la vie. Cette demeure aussi, et tout ce qu'à deux nous avons bâti. Tu es moi, je suis toi… à nous deux nous ne formons qu'un… mais un vrai couple mon amour…
Il m'écoute les yeux ronds et humides. Sa main reste sagement sur l'articulation qu'elle réchauffe de sa paume brulante. Il ne cherche plus à me caresser plus haut. De toute façon, nous sommes arrivés aux abords de notre nid. Et je lis dans les mirettes bleues de mon homme, une infinie tendresse. Il pousse un soupir qui en dit long sur ce qu'il pense et juste avant de quitter son siège, alors qu'il entrouvre sa portière, il me murmure…
— Pour rien au monde, je ne donnerais ma place, ma chérie. Tu es celle dont j'ai toujours rêvé.
— C'est vrai Pierre ? Un jour… il faudra que nous en discutions de nos rêves secrets, de ce que nous aurions pu faire si nous ne nous étions pas rencontrés.
— Tu as des regrets ? Moi aucun et je t'aime sûrement plus fort aujourd'hui que ce soir là où je t'ai fait la cour.
— … Pierre… vient ! Allons, je dois préparer le déjeuner, il se fait tard… et d'accord pour que nous abordions le sujet de nos rêves, un de ces jours… mais là, j'ai faim, vraiment.
Il soupire et s'extrait de la voiture alors que je suis déjà dans la cuisine, mon panier de courses à la main. Les pommes de terre, les grillades à cuire, c'est à la hâte que je cuisine le menu prévu. Lui met la table et mon Dieu, notre tête-à-tête est un autre plaisir. Il est souriant, aimable, heureux, je veux le croire ! L'heure du dessert nous surprend et à ce moment-là, je n'ai plus aucune raison de ne pas laisser ses mains découvrir ce qu'il veut déguster… sucré salé, nous conjuguons bien le verbe aimer à tous les temps par des positions mille fois réitérées, jamais lassantes.
— oOo —
À suivre...
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Kristo
29 avril 2026 à 10:28
Très ancré dans le quotidien avec des ouvertures... j'attends la suite avec impatience.
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Exorium
28 avril 2026 à 17:02
Une histoire qui prend tout son temps pour s'installer. J'adore... La complicité et les sentiments que les deux époux éprouvent l'un pour l'autre sont extrêmement bien rendus.
Mais... une rencontre qui risque de changer bien des choses. Reste à savoir de quelle façon. Le couple peut voler en éclats ou une complicité prendre corps entre lui et les nouveaux venus.
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Jacques du Canada
28 avril 2026 à 16:36
Une belle description des activités quotidiennes et des sentiments communs d’un couple en amour. J’ai comme l’impression que quelques nuages se dessinent à l’horizon pour peut-être assombrir ou changer le futur de leurs quotidiens.
À suivre alors!
Soyez respectueux
Répondre

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