Mona, ce qu’il reste du silence
Chapitre 2
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

Mona, ce qu’il reste du silence — Chapitre 2

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Mona, ce qu’il reste du silence

Chapitre 2

Mona, ce qu’il reste du silence
Du 7 décembre 2023 (Vancouver et Toronto)
⸻
Citation :
« Il vaut mieux avoir aimé et perdu que de n’avoir jamais aimé du tout. »
Alfred Tennyson, poète britannique.
Nathan quitta Kerrisdale peu avant dix-huit heures.
La circulation s’était densifiée sur Granville Street, puis sur Southwest Marine Drive, avant qu’il ne rejoigne Marine Way en direction de Burnaby. Le ciel s’assombrissait déjà, et une pluie fine avait remplacé la neige de l’après-midi. Les phares se reflétaient sur l’asphalte détrempé, dessinant de longues traînées blanches et rouges.
À côté de lui, Avery vérifiait une troisième fois qu’elle n’avait rien oublié.
— Papa ?
— Hum ?
— Tu es sûr que j’ai pris mon chargeur ?
Nathan jeta un rapide coup d’œil au sac posé à ses pieds. pieds.
— Non.
Elle ouvrit de grands yeux.
— Ah…
Il sourit.
— Parce que je l’ai mis dedans pendant que tu cherchais tes chaussettes.
Avery croisa les bras avec une moue théâtrale.
— Tu pourrais me laisser paniquer cinq minutes de temps en temps.
— J’y penserai.
— Tu mens très mal.
— C’est vrai.
Un silence. Confortable. Celui qui n’avait pas besoin d’être rempli.
Ils traversèrent le Fraser River. Au loin, les lumières de Burnaby commençaient à se refléter sur les chaussées humides. Avery regardait les gouttes glisser sur la vitre.
— Tu vas retrouver la journaliste ?
Nathan hocha doucement la tête.
— Oui.
— Celle qui pose plein de questions ?
— C’est généralement le principe de leur métier.
Elle sourit.
— Tu l’aimes bien.
Nathan réfléchit quelques secondes.
— Je crois surtout qu’elle écoute vraiment les réponses.
Avery tourna la tête vers lui.
— Ça change ?
Il sourit.
— Beaucoup plus que tu ne l’imagines.
Quelques minutes plus tard, ils s’arrêtèrent devant une maison illuminée où plusieurs manteaux d’enfants étaient déjà suspendus dans l’entrée. Nathan coupa le moteur. Avery attrapa son sac, puis s’immobilisa avant d’ouvrir la portière.
— Papa ?
— Oui ?
— Essaie quand même de passer une bonne soirée.
Nathan la regarda, amusé.
— Je vais juste boire un verre.
Elle eut ce sourire que seuls les enfants savent avoir lorsqu’ils pensent avoir compris quelque chose avant les adultes.
— C’est exactement ce que diraient les gens dans les films.
Nathan éclata de rire.
— Heureusement qu’on n’est pas dans un film.
Elle descendit. Fit trois pas. Puis revint en courant. Elle se pencha à la fenêtre ouverte.
— Et ne sois pas en retard pour venir me chercher demain.
— Promis.
— Les vraies promesses.
— Les vraies.
Elle lui déposa un rapide baiser sur la joue avant de courir rejoindre ses amies. Nathan attendit qu’elle disparaisse à l’intérieur. La porte se referma. Il resta quelques secondes immobile.
Puis remit le moteur en marche.
Direction Vancouver.
Le quartier financier avait changé de visage depuis la tombée de la nuit. Les employés avaient déserté les tours de verre, remplacés par une population bien différente. Les restaurants se remplissaient lentement, les terrasses chauffées continuaient d’accueillir les plus courageux malgré l’humidité hivernale, tandis que les enseignes des bars diffusaient une lumière chaleureuse sur les trottoirs détrempés.
À quelques pas du Fairmont, les grandes baies vitrées du bar laissaient deviner une ambiance feutrée. Le bois sombre, les fauteuils en cuir patiné et les luminaires suspendus donnaient à l’endroit une élégance discrète qui convenait parfaitement aux conversations plus qu’aux soirées bruyantes.
Mona consulta sa montre.
Dix-huit heures cinquante-sept.
Elle avait trois minutes d’avance.
Comme toujours.
Le serveur s’approcha.
— Bonsoir Madame. Vous attendez quelqu’un ?
— Oui.
Il lui désigna une table légèrement en retrait, près d’une baie vitrée donnant sur les lumières de West Georgia Street.
— Souhaitez-vous déjà prendre quelque chose ?
— Une eau pétillante suffira pour le moment.
Le serveur acquiesça. Mona posa son téléphone sur la table.
Dix-neuf heures.
Puis dix-neuf heures cinq.
Elle esquissa un sourire.
— Bien…
Elle connaissait déjà la suite.
Je suis désolé, j’ai été retenu… Les embouteillages… Impossible de trouver une place… Les excuses étaient presque toujours les mêmes.
La porte du bar s’ouvrit.
Nathan entra en secouant quelques gouttes de pluie de son manteau. Son regard balaya rapidement la salle avant de croiser celui de Mona. Il s’approcha aussitôt.
— Désolé.
Elle leva un doigt.
— Laisse-moi deviner.
Il s’immobilisa, amusé.
— Vas-y.
— Tu vas m’expliquer qu’il y avait un accident, des travaux ou une circulation infernale.
Nathan sourit.
— Non.
Il retira tranquillement son manteau avant de le confier au vestiaire.
— Avery avait une soirée pyjama chez une copine à Burnaby. Je ne pouvais pas être en retard.
Mona resta quelques secondes silencieuse.
Puis elle hocha doucement la tête.
— Je retire tout ce que je viens de penser.
Nathan s’assit.
— C’était très grave ?
— Tu étais devenu un homme comme les autres.
— Heureusement que ma fille veille sur ma réputation.
Le serveur revint presque aussitôt.
— Bonsoir Monsieur. Puis-je vous proposer quelque chose ?
Nathan parcourut rapidement la carte.
— Une IPA locale, s’il vous plaît.
Le serveur nota la commande avant de disparaître.
Mona l’observait toujours.
Nathan finit par sourire.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu mens.
Elle éclata de rire.
— Ça y est.
— Quoi donc ?
— Tu me tutoies.
Nathan cligna des yeux.
Une seconde.
Puis il éclata franchement de rire.
— Mince… Je crois que oui.
— Je peux encore partir si ça te gêne.
— Non. Au contraire. Je crois que « Madame Gauthier » commençait à devenir un peu envahissante.
Le serveur déposa leurs boissons.
Le tintement des verres ponctua le silence.
Nathan leva légèrement sa bière.
— À quoi trinque-t-on ?
Mona réfléchit.
— Aux journalistes qui se trompent.
Il haussa un sourcil.
— Tu te trompes souvent ?
— Très rarement.
— Et cette fois ?
Elle prit une gorgée d’eau.
— Cette fois… Je pensais rencontrer un homme qui avait préparé chacune de ses réponses.
Nathan ne répondit pas.
Elle poursuivit.
— Finalement… Tu improvises beaucoup plus que je ne le pensais.
— Je ne sais pas si c’est un compliment.
— Moi non plus.
Ils échangèrent un sourire.
Le premier vraiment naturel.
Nathan posa ses avant-bras sur la table.
— À mon tour.
Mona arqua un sourcil.
— Je t’écoute.
— Je pensais rencontrer une journaliste incapable de décrocher de son travail.
— Et ?
— Je découvre quelqu’un qui fait beaucoup d’humour.
— Tu es déçu ?
— Non. Je suis surpris.
— C’est pire ?
— Beaucoup plus agréable.
Mona secoua la tête en riant.
— Tu sais… Tu n’es vraiment pas doué pour séduire.
Nathan éclata de rire.
— Tant mieux. Parce que ce n’était pas du tout mon intention.
— Je sais. Et c’est précisément ce qui est déstabilisant.
Le silence revint quelques instants.
À travers les vitres, la pluie continuait de tomber sur Vancouver. Le serveur passa entre les tables en apportant deux plats fumants à un couple installé quelques mètres plus loin.
Nathan observa la mousse qui retombait lentement dans son verre.
Puis demanda, presque distraitement :
— Pourquoi journaliste ?
Mona ne s’attendait pas à la question.
— C’est à moi que tu poses des questions maintenant ?
— Je profite de l’absence de dictaphone.
Elle sourit.
— Touché.
Elle fit tourner son verre entre ses doigts.
— Parce que j’ai toujours trouvé les autres plus intéressants que moi.
Nathan ne répondit pas.
Il attendit.
Mona reprit.
— Et parce que raconter leur histoire est souvent plus simple que raconter la sienne.
Nathan ne répondit pas. Il attendit.
Mona reprit.
— Et parce que raconter leur histoire est souvent plus simple que raconter la sienne.
Cette fois, Nathan leva doucement les yeux vers elle. Il aurait pu répondre. Dire qu’il ne croyait pas une seconde à cette explication. Il n’en fit rien. Il se contenta d’acquiescer.
— Je comprends.
Mona le regarda quelques secondes.
— Non. Tu comprends autre chose.
Nathan esquissa un sourire presque imperceptible.
— Peut-être.
— Tu ne me le diras pas ?
— Pas ce soir.
Elle sourit à son tour.
— Tu progresses.
— Dans quel domaine ?
— Tu apprends enfin à garder quelques réponses pour toi.
Nathan leva son verre.
— C’est de bonne guerre.
Ils trinquèrent doucement. Et, pour la première fois depuis leur rencontre, aucun des deux n’eut l’impression de participer à un entretien. Ils étaient simplement deux inconnus qui découvraient qu’ils avaient envie de prolonger la conversation.
Nathan reposa lentement son verre. Un groupe de collègues quitta le bar dans un éclat de rire avant de disparaître sous leurs parapluies. Le brouhaha diminua aussitôt, laissant davantage de place à la musique discrète qui s’échappait des enceintes.
Le serveur passa entre les tables.
— Tout se passe bien ?
Nathan regarda Mona.
— Tu reprends quelque chose ?
Elle consulta rapidement sa montre.
— Si je dis non, on va finir par rentrer à une heure raisonnable.
— C’est un argument contre ?
Elle sourit.
— Finalement… un verre de vin rouge.
Le serveur nota la commande.
Nathan leva légèrement son index.
— La même chose pour moi.
Le serveur acquiesça avant de s’éloigner.
Mona secoua doucement la tête.
— Tu viens quand même de commander du vin alors que tu buvais une bière.
— Je m’adapte.
— À quoi ?
— À la personne avec qui je passe la soirée.
Elle leva un sourcil.
— C’est une technique de séduction ?
Nathan éclata de rire.
— Non. Je n’aime simplement pas mélanger les conversations avec les boissons.
— Voilà une phrase que je n’avais encore jamais entendue.
— Moi non plus.
Ils rirent ensemble.
Le serveur revint quelques instants plus tard avec deux verres de pinot noir de la vallée de l’Okanagan. Il les déposa délicatement devant eux.
— Excellente dégustation.
Nathan attendit qu’il se soit éloigné.
— Tu sais… Je suis presque déçu.
— Pourquoi ?
— Je pensais que tu me poserais beaucoup plus de questions sur Claire.
Mona fit doucement tourner son verre.
— J’en ai encore. Beaucoup.
— Alors pourquoi attendre ?
Elle leva les yeux vers lui.
— Parce que je crois que, si je continue à poser uniquement des questions sur Claire, je finirai par passer à côté de Nathan.
Le silence dura quelques secondes.
Nathan acquiesça très lentement.
— C’est probablement la plus belle chose qu’une journaliste m’ait dite.
Mona esquissa un sourire.
— Ne t’emballe pas. Je suis surtout en train d’essayer de comprendre pourquoi je n’arrive pas à t’énerver.
— Tu y arrives très bien.
Elle fronça les sourcils.
— Ah bon ?
— Seulement… Je ne vois pas l’intérêt de te le montrer.
Cette réponse la fit éclater de rire.
— Donc tu t’énerves vraiment ?
— Comme tout le monde.
— J’ai du mal à l’imaginer.
Nathan regarda quelques secondes son verre. Puis répondit avec beaucoup de simplicité.
— Claire y arrivait très bien.
Cette fois, Mona ne plaisanta pas. Elle sentit immédiatement que la conversation venait de changer de direction.
— Comment ?
Nathan prit le temps de réfléchir.
— Elle disait souvent que j’étais incapable de choisir.
— Dans quel sens ?
Il sourit doucement.
— Tous. Le restaurant. Les vacances. La couleur d’un canapé. Le prénom d’un chien.
Il haussa légèrement les épaules.
— J’avais toujours besoin d’un peu plus de temps.
Mona l’observait attentivement.
Nathan poursuivit.
— Au début, ça l’amusait. Puis… ça l’a fatiguée.
Il ne cherchait pas à se justifier. Il racontait. Simplement.
— Tu étais vraiment si indécis ?
Nathan secoua la tête.
— Pas exactement.
Il prit une gorgée de vin.
— J’avais surtout peur de choisir à la place des autres.
Mona resta silencieuse.
Cette phrase… Elle lui ressemblait parfaitement.
Nathan poursuivit.
— Si je décidais du restaurant et qu’elle passait une mauvaise soirée, j’avais l’impression d’en être responsable. Si je choisissais les vacances et qu’il pleuvait toute la semaine, j’avais encore cette impression.
Il sourit avec une légère ironie.
— C’est un métier très fatigant d’essayer d’être responsable du bonheur des autres.
Mona ne quittait plus son regard.
— Claire était tout l’inverse.
Elle décidait. Vite. Très vite. Parfois trop vite. Elle aimait que les choses avancent. Que les décisions soient prises. Que la maison tourne.
Il esquissa un sourire presque attendri.
— Pendant longtemps… On s’est parfaitement complétés.
Puis…
Il s’interrompit.
Le serveur passa derrière eux. Deux clients demandaient l’addition. La pluie redoubla contre les vitres.
Nathan reprit très doucement.
— Puis, un jour… Nos qualités sont devenues nos défauts.
Le silence retomba. Mona ne prit même pas son carnet. Elle savait qu’elle se souviendrait de cette phrase. Parce qu’elle ne parlait plus seulement de Nathan et Claire. Elle parlait de tous les couples.
Nathan remarqua son silence.
— Quoi ?
Elle secoua lentement la tête.
— Rien. Je crois simplement que tu viens de résumer quinze ans de vie commune en une seule phrase.
Nathan eut un sourire modeste.
— Quinze ans permettent parfois de gagner un peu de temps sur les explications.
Ils levèrent presque en même temps leurs verres. Sans même y penser. Et, sans qu’aucun des deux ne s’en aperçoive encore, ils venaient de franchir un nouveau seuil.
Le sujet de leur conversation n’était plus Claire. Ni l’interview. Ni même le deuil. Ils étaient en train de parler de la vie. Pas de politique. Pas d’actualité. Pas même de Claire. Simplement de cette succession de petits choix qui, mis bout à bout, finissent par dessiner une existence.
Le deuxième verre avait remplacé le premier sans qu’aucun des deux ne s’en aperçoive. Le bar continuait de se vider progressivement. Un couple quitta les lieux en remontant le col de son manteau. Deux hommes en costume réglèrent leur addition avant de disparaître à leur tour sous la pluie. À présent, seuls quelques clients occupaient encore les fauteuils dispersés autour du comptoir.
Le serveur passa discrètement entre les tables.
— Tout va bien ?
Nathan leva légèrement son verre.
— Parfaitement.
Le serveur acquiesça avec un sourire avant de poursuivre son chemin.
Mona suivit distraitement son passage.
— Tu sais ce qui est étonnant ?
Nathan leva les yeux.
— Depuis tout à l’heure… Tu ne m’as posé qu’une seule question.
— C’est faux.
— Ah bon ?
— Je t’en ai posé plusieurs.
— Une seule qui parlait vraiment de moi.
Nathan réfléchit.
— C’est possible.
— Pourquoi ?
Il haussa doucement les épaules.
— Parce que tu réponds mieux quand tu n’as pas l’impression qu’on t’interroge.
Elle éclata de rire.
— C’est agaçant.
— Quoi donc ?
— Tu fais mon métier.
Nathan secoua aussitôt la tête.
— Non.
Je fais exactement l’inverse.
— C’est-à-dire ?
— Toi, tu poses des questions pour comprendre les gens. Moi…
Il prit quelques secondes.
— J’écoute surtout celles qu’ils se posent déjà eux-mêmes.
Cette fois, Mona resta silencieuse. Elle venait d’entendre une phrase qu’elle aurait aimé avoir écrite elle-même.
Nathan remarqua son regard.
— Quoi ?
— Tu dis souvent ce genre de choses ?
— Lesquelles ?
— Les phrases qui obligent les autres à réfléchir pendant trente secondes avant de répondre.
Nathan sourit.
— C’est un défaut professionnel.
— Courtier en assurances ?
— Oui.
Elle hocha lentement la tête.
— Maintenant je comprends.
Nathan parut surpris.
— Ah bon ?
— Tu passes tes journées à écouter des gens t’expliquer ce qu’ils veulent protéger.
— Exactement.
— Une maison. Une voiture. Une entreprise. Une famille.
Nathan acquiesça.
— Et parfois… ils découvrent en parlant que ce n’est pas ce qu’ils étaient venus assurer qui les inquiète vraiment.
Mona sourit.
— Tu fais aussi psychologue.
— Non. Je les laisse simplement parler. Très souvent… ils trouvent eux-mêmes la réponse.
Elle le regarda quelques secondes.
— Tu fais ça avec tout le monde ?
Nathan réfléchit.
— Je crois.
— Ça ne doit pas toujours être simple.
Il sourit avec une légère ironie.
— Tu serais surprise du nombre de personnes qui ont surtout besoin qu’on les écoute cinq minutes sans les interrompre.
Un silence.
Puis Mona souffla.
— Je crois que c’est ce qui manque le plus aujourd’hui.
Nathan ne répondit pas.
Elle reprit.
— Tout le monde attend son tour pour parler. Plus personne n’écoute vraiment.
Nathan leva doucement son verre.
— Tu vois… C’est peut-être pour ça que j’ai accepté de te revoir.
Mona haussa un sourcil.
— Ah bon ?
— Au téléphone, tu m’avais dit que tu voulais comprendre mon histoire. Au premier rendez-vous… tu voulais surtout vérifier si je mentais.
Elle eut un sourire coupable.
— C’est vrai.
— Ce soir… tu n’essaies plus de me coincer. Tu essaies de me comprendre.
Leurs regards se croisèrent. Cette fois, Mona ne détourna pas les yeux.
— Tu sais pourquoi ?
Nathan secoua la tête.
Elle répondit avec une franchise qui la surprit elle-même.
— Parce que je n’ai toujours pas compris.
Nathan éclata doucement de rire.
— Voilà qui me rassure.
— Pourquoi ?
— J’avais peur d’être devenu prévisible.
Ils rirent ensemble.
Puis le silence revint.
Plus dense.
Plus calme.
La pluie continuait de glisser le long des vitres du bar. Au loin, les feux d’un taxi se reflétaient sur West Georgia Street avant de disparaître derrière un rideau d’eau. Nathan observait distraitement ces lumières.
Puis il parla sans quitter la rue des yeux.
— Tu sais… Il y a une chose que beaucoup de gens se trompent en imaginant.
Mona attendit.
— Ils pensent qu’un couple se termine le jour où l’un des deux s’en va.
Il secoua doucement la tête.
— Ce n’est presque jamais vrai.
Elle sentit immédiatement que quelque chose venait de changer.
Nathan poursuivit.
— Les histoires d’amour ne meurent pas d’un seul coup. Elles deviennent silencieuses. D’abord quelques minutes. Puis quelques heures. Puis quelques journées entières. On continue de vivre ensemble. On continue de dîner ensemble. On continue de partir en vacances. Tout semble identique.
Et pourtant…
Il chercha ses mots.
— On cesse lentement d’habiter le même endroit. Pas la même maison. Le même monde.
Mona ne bougeait plus. Nathan ne parlait plus de Claire. Il parlait de ce qu’ils étaient devenus.
Il poursuivit presque dans un souffle.
— Le plus étrange… c’est qu’on ne s’en aperçoit pas le jour où ça commence. On ne s’en aperçoit qu’une fois que c’est terminé. Et, quand on regarde derrière soi… on est incapable de dire à quel moment précis on s’est perdus.
Nathan ne chercha pas à compléter sa pensée.
Il n’en avait pas besoin.
Mona continuait d’observer son verre sans vraiment le voir. Pour la première fois depuis le début de la soirée… elle n’analysait plus. Elle écoutait. Vraiment.
Quelques instants s’écoulèrent.
Puis elle souffla presque malgré elle.
— Tu sais ce qui est terrible ?
Nathan leva les yeux.
— Non.
— Si tu m’avais raconté ça pendant le premier entretien… je ne t’aurais pas cru.
— Je sais.
La réponse avait été immédiate.
Elle releva la tête.
— Tu le savais ?
Nathan acquiesça.
— Tu étais venue rencontrer un veuf. Pas un homme. Tu cherchais des incohérences. Des contradictions. Des mensonges.
— C’était mon travail.
— Je sais.
Il sourit.
— Et tu le fais très bien.
Elle laissa échapper un petit rire.
— C’est la première fois qu’on me dit ça sans que ce soit un compliment.
Nathan éclata doucement de rire.
— Ce n’en était pas un.
Ils rirent ensemble. Puis le silence revint. Beaucoup plus léger cette fois. Comme si chacun venait d’accepter le regard de l’autre.
Le serveur reparut. Il jeta un regard discret aux quelques tables encore occupées.
— Puis-je vous proposer quelque chose à grignoter avant la fermeture des cuisines ?
Mona consulta Nathan du regard.
Il haussa les épaules.
— Si je continue à te faire parler, tu risques de m’en vouloir de t’avoir laissé mourir de faim.
Elle sourit.
— Dans ce cas… surprends-moi.
Le serveur acquiesça.
— Je m’en occupe.
Quelques minutes plus tard, il revint avec une grande planche de dégustation. Quelques charcuteries artisanales de Colombie-Britannique. Deux fromages affinés. Des noix grillées. Quelques tranches de pain encore tièdes. Et une petite compotée d’oignons caramélisés.
— Je me suis permis quelque chose de simple.
Nathan leva les yeux.
— Vous avez bien fait.
Le serveur repartit.
Mona attrapa un morceau de pain.
— Tu viens souvent ici ?
Nathan secoua la tête.
— Très rarement.
— Pourtant tu connais le serveur.
— Je connais surtout son prénom.
Elle sourit.
— C’est déjà beaucoup.
Nathan haussa les épaules.
— J’essaie de retenir les prénoms. Les gens aiment qu’on les appelle par leur prénom.
Elle le regarda quelques secondes.
— Tu fais ça naturellement ?
— J’essaie.
— Pourquoi ?
Nathan réfléchit.
— Parce que personne n’aime être un visage parmi d’autres.
Elle resta silencieuse. Encore une fois… il venait de dire quelque chose d’extrêmement simple. Et pourtant… elle savait qu’elle s’en souviendrait.
Ils continuèrent à picorer distraitement. La conversation dériva. Les livres. Le hockey. Les hivers canadiens. Les meilleurs restaurants de Toronto et de Vancouver. Nathan se révéla étonnamment drôle lorsqu’il racontait certaines anecdotes de clients convaincus que leur barbecue méritait une assurance spécifique contre les attaques d’ours.
Mona riait beaucoup plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle le remarqua elle-même. Et cela la déstabilisa presque autant que le reste.
Le temps semblait avoir cessé d’exister. À plusieurs reprises, l’un d’eux commençait une phrase pendant que l’autre terminait la sienne. Ils s’interrompaient. Repartaient dans une autre direction. Revenaient au sujet précédent vingt minutes plus tard. Comme si cette conversation existait depuis des années.
Le serveur passa une dernière fois. Cette fois, il tenait l’addition. Il la déposa délicatement sur un coin de la table.
— Je suis sincèrement désolé de vous interrompre…
Sa voix était presque gênée.
— Nous allons malheureusement fermer.
Nathan consulta sa montre.
Ses yeux s’arrondirent.
— Minuit moins vingt…
Mona attrapa son téléphone.
— C’est impossible…
Elle éclata de rire.
— On est arrivés il y a cinq heures ?
Nathan secoua lentement la tête.
— Apparemment.
Le serveur sourit.
— C’est généralement bon signe.
Nathan tendit sa carte bancaire.
Mona protesta aussitôt.
— Hors de question.
— Tu m’inviteras la prochaine fois.
Elle le regarda.
Une demi-seconde.
Puis répondit sans réfléchir.
— D’accord.
Le silence tomba. Ils venaient seulement de réaliser ce qu’elle venait de dire.
Nathan sourit.
Très doucement.
— J’espère bien.
Le serveur revint avec le terminal. Nathan régla l’addition. Ils récupérèrent leurs manteaux.
Le serveur les accompagna jusqu’à la porte.
— Passez une excellente fin de soirée.
— Merci.
La pluie avait cessé. L’air restait humide. Le froid, lui, s’était installé. Les rues du centre-ville étaient presque désertes. Quelques taxis attendaient encore devant les grands hôtels. Les vitrines éteintes reflétaient les lampadaires dans les flaques laissées par l’averse.
Nathan enfonça instinctivement les mains dans les poches de son manteau. Mona remonta légèrement son écharpe autour de son cou. Ils commencèrent à marcher. Sans se demander dans quelle direction.
Le Fairmont n’était qu’à quelques centaines de mètres. Au-dessus d’eux, les tours de verre disparaissaient dans une légère brume. Les sommets des immeubles semblaient se dissoudre dans le ciel noir, tandis qu’au loin, derrière les nuages, on devinait la présence des montagnes de la rive nord sans pouvoir réellement les distinguer.
West Georgia Street n’avait plus rien de l’agitation du début de soirée. La ville semblait enfin respirer.
Et, pour la première fois depuis longtemps, ni Nathan ni Mona ne ressentaient le besoin de meubler le silence. Ils marchaient simplement. Côte à côte. Comme si Vancouver avait décidé de poursuivre la conversation à leur place.
Le Fairmont Hotel Vancouver se dressait bientôt devant eux. Avec sa silhouette de château écossais, ses toitures de cuivre assombries par la pluie et ses pierres claires éclairées par les projecteurs, l’hôtel semblait appartenir à une autre époque. Les quelques taxis alignés sous la marquise attendaient leurs derniers clients tandis qu’un portier, impeccablement vêtu, saluait les arrivées d’un signe de tête discret.
Les portes vitrées s’ouvrirent presque sans bruit. Une agréable chaleur les enveloppa immédiatement. L’agitation de la rue disparut.
Le vaste hall baignait dans une lumière dorée. Les lustres diffusaient une clarté douce qui se reflétait sur le marbre clair du sol. Quelques fauteuils profonds entouraient une cheminée où crépitait un feu discret, tandis que des bouquets de fleurs fraîches apportaient une touche de couleur à cet ensemble très britannique.
Un pianiste achevait un morceau de jazz dans un coin du lobby. Les dernières notes flottèrent quelques instants avant de se dissoudre dans le silence.
Mona ralentit instinctivement.
— J’aime cet endroit.
Nathan observa les lieux.
— Tu y descends souvent ?
— Chaque fois que je travaille à Vancouver.
Elle sourit.
— Les journalistes ont parfois des privilèges inattendus.
Ils traversèrent le hall sans se presser. À cette heure avancée de la nuit, seuls quelques voyageurs terminaient leur enregistrement pendant qu’un couple âgé dégustait encore un dernier thé près de la cheminée. Les ascenseurs se trouvaient au fond du lobby. Leurs portes en laiton poli reflétaient les lumières du hall.
Mona appuya sur le bouton.
Un léger tintement.
Les portes s’ouvrirent presque aussitôt.
Ils entrèrent. La cabine était tapissée de bois sombre et de miroirs anciens qui agrandissaient l’espace. Une musique discrète accompagnait l’ascension, presque couverte par le léger ronronnement du mécanisme.
Nathan consulta distraitement les boutons lumineux.
— Dixième étage ?
— Oui.
Un bref silence.
Puis Mona eut un sourire.
— Tu sais… Je viens seulement de réaliser quelque chose.
Nathan tourna la tête vers elle.
— Quoi donc ?
— C’est la première fois depuis des années que je passe plus de cinq heures avec un homme… sans avoir regardé une seule fois l’heure.
Nathan éclata doucement de rire.
— Pourtant tu l’as regardée plusieurs fois.
Elle secoua la tête.
— Par réflexe. Pas parce que j’avais envie de partir.
Les portes s’ouvrirent.
Le couloir contrastait avec le hall. Moquette épaisse. Boiseries claires. Appliques murales diffusant une lumière tamisée. Tout semblait absorber le moindre bruit de pas. Ils avancèrent lentement. Seuls. La moquette étouffait leurs mouvements. Au loin, une femme de chambre poussait silencieusement un chariot de linge avant de disparaître derrière une porte de service.
Mona s’arrêta devant une chambre. Elle sortit sa carte magnétique de la poche intérieure de son manteau.
Un voyant rouge.
Puis un voyant vert.
Le verrou émit un léger déclic.
Elle posa une main sur la poignée. Se tourna vers Nathan.
Aucun des deux ne parlait plus. Il n’y avait plus rien à expliquer. Plus rien à démontrer. Simplement une confiance qui s’était installée au fil des heures, presque à leur insu.
Mona esquissa un sourire.
— Tu veux boire ce fameux verre… ou est-ce qu’on considère que la bouteille a suffisamment attendu ?
Nathan soutint son regard quelques secondes.
Puis répondit avec le même calme qui l’avait accompagné toute la soirée.
— Je crois qu’elle a assez attendu.
Mona ouvrit doucement la porte. Une lumière d’ambiance s’alluma automatiquement dans l’entrée de la chambre. Elle s’effaça légèrement pour le laisser entrer.
Nathan franchit le seuil.
La porte se referma lentement derrière eux.
Le déclic de la serrure résonna doucement derrière eux.
Nathan attendit quelques secondes que Mona retire sa carte magnétique avant de faire quelques pas dans la chambre. Un parfum discret de bois ciré et de linge fraîchement repassé flottait encore dans l’air. La lumière de l’entrée s’était allumée automatiquement, dessinant un long rectangle doré sur la moquette épaisse.
Mona posa machinalement ses clés, son téléphone et son porte-cartes sur la console du vestibule avant de retirer son manteau. Nathan fit de même.
Le silence n’avait rien de gênant.
Au contraire.
Il ressemblait à celui de deux personnes qui n’avaient plus besoin de remplir chaque seconde.
La chambre s’ouvrait devant eux avec l’élégance discrète propre aux vieux hôtels. Le grand lit occupait naturellement le centre de la pièce, recouvert d’une épaisse couette immaculée dont les coussins semblaient n’avoir jamais été touchés. À droite, un vaste bureau en noyer supportait un ordinateur portable encore entrouvert, plusieurs feuilles couvertes d’annotations au stylo bleu, un appareil photo, un badge de presse et une tasse de café abandonnée depuis plusieurs heures.
Près de la fenêtre, un fauteuil en cuir faisait face aux grandes vitres. Les lumières du centre-ville de Vancouver s’y reflétaient en milliers de points mouvants. Plus bas, West Georgia Street étirait son ruban de phares entre les immeubles, tandis que les sommets des tours disparaissaient dans une légère brume hivernale.
Mona suivit son regard.
— De jour, on aperçoit un peu les montagnes. Cette nuit, elles jouent à cache-cache.
Nathan s’approcha lentement de la fenêtre.
— Ça ne doit pas être désagréable de se réveiller ici.
— Ça dépend des réveils.
Elle eut un sourire.
— Les lendemains de bouclage sont beaucoup moins poétiques.
Nathan laissa échapper un léger rire.
Mona ouvrit le meuble du minibar. Une bouteille de vin rouge, ramenée d’un domaine de la vallée de l’Okanagan après un précédent reportage, y attendait encore. Elle la sortit.
— Tu vois… Elle n’aura pas attendu si longtemps.
Nathan prit naturellement la bouteille.
— Tu permets ?
Elle lui tendit également le tire-bouchon.
Il observa quelques secondes l’étiquette.
— Tu l’as choisie pour une occasion particulière ?
— Non. Je me suis juste dit qu’un jour je finirais bien par l’ouvrir.
Nathan retira délicatement la capsule avant d’enfoncer lentement la vrille. Le petit grincement du liège accompagna leurs derniers mots.
Puis…
Pop.
Le bouchon céda avec un bruit sourd.
Nathan le porta instinctivement à son nez.
— J’ai toujours trouvé ce geste un peu ridicule.
Mona éclata de rire.
— Pourtant tu viens de le faire.
— Je sais.
Ils rirent de bon cœur.
Nathan versa deux verres. Sans cérémonie. Comme s’il avait déjà fait ce geste des centaines de fois. Mona prit le sien.
Ils trinquèrent doucement.
Aucun toast.
Simplement le tintement discret du cristal.
Nathan fit quelques pas dans la chambre. Son regard glissa sur le bureau. Sur les feuilles couvertes de notes. Sur les livres empilés sans véritable ordre. Sur la veste soigneusement pliée au dossier de la chaise.
Puis il sourit.
— Ça te ressemble.
Mona tourna la tête.
— Une chambre d’hôtel ?
— Non.
Il désigna le bureau d’un léger mouvement de menton.
— Tu n’as pas complètement défait ta valise… mais tu t’es déjà installée.
Elle suivit son regard. Son ordinateur. Ses dossiers. Le roman qu’elle lisait avant de dormir. Le chargeur de téléphone qui serpentait jusqu’à la prise. Même son écharpe avait trouvé sa place sur le dossier du fauteuil.
Elle le regarda de nouveau.
— Tu observes toujours autant les gens ?
Nathan haussa doucement les épaules.
— Déformation professionnelle.
Elle sourit.
— Tu sais… Je crois que tu te trompes de métier.
— Ah oui ?
— Les assurances, c’est juste ce qui paie les factures.
Ils échangèrent un sourire.
Puis Mona leva son verre.
— Viens.
Nathan s’approcha.
Elle désigna le bureau.
— Tu voulais voir mon bazar. Autant le voir de près.
Il s’arrêta devant les feuilles manuscrites. Sans les toucher. Jamais. Il se contenta d’en lire les titres. Quelques noms. Des dates. Des lieux. Rien de plus.
Mona remarqua aussitôt cette retenue.
— Tu pourrais regarder.
Nathan secoua la tête.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ne m’y as pas invité.
Elle resta quelques secondes à le regarder.
Puis, avec un demi-sourire :
— Maintenant si.
Nathan parcourut lentement le bureau du regard. Pas comme un curieux. Comme quelqu’un qui découvre une pièce supplémentaire de la personne qui lui fait face. Il aperçut un carnet noir aux coins usés. Un appareil photo dont la sangle dépassait légèrement. Une carte du Canada couverte de petits repères au crayon.
Puis il revint vers Mona.
— Finalement… Je crois que cette chambre raconte plus de choses sur toi que toutes les réponses que tu m’as données ce soir.
Elle leva un sourcil.
— C’est flatteur ou inquiétant ?
Nathan sourit.
— Je n’ai pas encore décidé.
Mona éclata de rire. Elle abandonna ses chaussures d’un mouvement machinal avant de monter sur le lit, s’y installant en tailleur contre la tête de lit, son verre posé entre les mains.
Nathan, lui, prit naturellement place dans le grand fauteuil près de la fenêtre. Le cuir craqua légèrement sous son poids. Entre eux, la petite table basse accueillait la bouteille déjà entamée.
Au-dehors, Vancouver poursuivait silencieusement sa nuit.
La conversation était loin d’être terminée. Elle avait pris une tournure si naturelle qu’ils avaient parfois l’impression de se connaître depuis longtemps. Les sujets se succédaient sans effort, les silences eux-mêmes devenaient agréables. Le temps, lui, s’échappait sans qu’aucun des deux n’y prête attention.
Ce fut Nathan qui remarqua l’heure en se levant pour se resservir un verre.
— Quoi ? Déjà 3 h 47 ? Il va falloir que je me dépêche si je veux dormir un peu avant d’aller chercher Avery à Burnaby. Je termine mon verre et j’y vais.
— Comme tu veux, répondit Mona. Mais tu pourrais rester ici. Si tu as bu, ce serait plus prudent que de reprendre la route.
Nathan baissa les yeux vers son verre, puis vers elle.
— Oui, tu n’as pas tort… Mais je dormirais où ? Ce ne serait pas très approprié de partager ton lit.
Mona haussa légèrement les épaules.
— Et pourquoi pas ?
La réponse le prit au dépourvu. Il se retourna trop vite et renversa quelques gouttes de champagne sur le col de sa chemise.
Elle esquissa un sourire.
— Tu es maladroit. Il faut nettoyer ça tout de suite, sinon la tache ne partira pas.
Elle se leva pieds nus, attrapa une bouteille d’eau et un mouchoir, puis vint s’installer près de lui. Elle humidifia le tissu avant de tamponner délicatement le col de sa chemise.
Nathan resta immobile. Mona était assez proche pour qu’il perçoive le parfum léger de ses cheveux, une odeur de lilas qui lui parut soudain plus présente que tout le reste. Il aurait pu lui demander d’arrêter. Au lieu de cela, il la regarda poursuivre son geste, lentement, avec une application qui n’avait plus grand-chose à voir avec la tache.
Lorsqu’elle eut terminé, elle ne se recula pas tout de suite. Nathan releva la tête. Leurs regards se croisèrent et, pendant quelques secondes, aucun des deux ne parla.
Elle sembla hésiter, comme si elle mesurait encore la portée de ce qu’elle avait proposé. Puis elle se rapprocha et s’assit sur les genoux de Nathan.
Il la laissa faire, partagé entre le désir et la crainte de mal interpréter son geste. Mona baissa les yeux, mordilla sa lèvre inférieure, puis releva le visage. Nathan l’embrassa.
Le baiser resta d’abord mesuré, presque prudent. Elle posa une main contre sa nuque et se rapprocha davantage. Peu à peu, leur hésitation se dissipa. Son bassin accompagna le mouvement de leurs corps et Nathan sentit son désir s’intensifier. Il posa les mains sur ses cuisses nues, faisant remonter légèrement le tissu de sa robe bleu nuit.
Ils demeurèrent ainsi un moment, sans chercher à précipiter les choses. Nathan sentait la chaleur de Mona contre lui, son souffle irrégulier, la pression de ses doigts dans sa nuque. Lorsqu’il finit par faire glisser sa robe au-dessus de sa tête, elle ne détourna pas les yeux.
Sa lingerie noire était simple, choisie davantage pour le confort que pour l’effet produit. Nathan en observa les détails sans rien dire : le soutien-gorge à armature, le shorty assorti, le petit nœud à l’avant.
Il la souleva doucement et l’installa contre le dossier du fauteuil. Il l’embrassa au creux de la clavicule, puis descendit lentement vers sa poitrine et son ventre. Mona passa les doigts dans ses cheveux et l’attira contre elle. Ses soupirs étaient encore discrets, comme si elle cherchait à préserver une dernière distance entre eux.
Lorsqu’il la caressa à travers le tissu, elle se cambra légèrement. Il prit le temps de l’écouter, de s’arrêter lorsqu’elle retenait son souffle, puis de reprendre lorsqu’elle l’y encourageait. Elle ferma les yeux. Son visage se détendit peu à peu, et Nathan crut voir son hésitation disparaître.
L’intensité monta progressivement. Mona se mordit les lèvres pour contenir ses gémissements, tandis qu’il la maintenait contre lui. Quand elle finit par s’abandonner, son corps se contracta dans ses bras. Nathan resta un instant immobile, attentif à son souffle qui revenait lentement.
Elle ouvrit les yeux et lui adressa un sourire épuisé, mais malicieux.
— Ne prends pas trop confiance, murmura-t-elle.
D’un mouvement du pied, elle le repoussa. Nathan perdit l’équilibre et tomba sur le tapis. Mona se pencha aussitôt vers lui, les yeux brillants d’une énergie nouvelle. Elle défit sa ceinture, ouvrit son pantalon et le regarda comme si elle venait de reprendre le contrôle de la situation.
Nathan posa une main sur son poignet.
— Tu es sûre ?
Elle soutint son regard.
— Oui.
Ce simple mot suffit à dissiper ses dernières hésitations.
La suite fut plus désordonnée, plus joueuse aussi. Mona alternait les gestes et les rythmes, attentive à ses réactions. À plusieurs reprises, elle s’interrompit pour observer son visage, comme si elle cherchait à comprendre ce que cette proximité éveillait en elle. Nathan s’efforça de garder son calme, mais il sentait son assurance lui échapper peu à peu. Cette réaction sembla la surprendre autant qu’elle l’amusa.
Lorsqu’il pensa être sur le point de céder, elle s’arrêta brusquement, l’obligeant à rouvrir les yeux.
Elle sortit ensuite un préservatif de son sac et le lui tendit. Ce détail pratique, presque banal, les ramena brièvement à la réalité. Nathan le mit en place, puis Mona vint s’installer au-dessus de lui.
Ils prirent le temps de retrouver leur rythme. Les gestes devinrent plus lents, plus attentifs. Chaque changement de position était ponctué d’un regard, d’une hésitation rapidement dissipée, d’un sourire. Le désir restait présent, mais il n’effaçait pas la conscience aiguë de ce qu’ils étaient en train de faire.
La nuit continua de filer. La chambre se transforma peu à peu en un espace sans repères : le fauteuil, le sol, le bureau, puis le lit. Ils y revenaient chaque fois avec moins de retenue et davantage de confiance.
Lorsqu’ils finirent par s’allonger, les draps étaient en désordre et leurs corps portaient la trace de leurs étreintes. Nathan attira Mona contre lui. Elle posa la tête sur son épaule, encore essoufflée, tandis qu’il gardait une main sur sa hanche.
Pendant quelques instants, ils restèrent silencieux.
Mona semblait sur le point de dire quelque chose, mais elle se ravisa. Nathan aurait aimé lui demander ce qu’elle pensait, savoir si elle regrettait déjà cette nuit ou si elle y voyait, comme lui, quelque chose de plus difficile à définir. Il n’osa pas rompre le calme.
Les premiers rayons du soleil traversèrent les stores. Mona se blottit contre lui et sa respiration se régularisa peu à peu.
Nathan régla son réveil pour ne pas oublier d’aller chercher Avery. Puis il referma les yeux à son tour, avec la sensation confuse que, malgré la fatigue, cette nuit ne serait pas facile à laisser derrière lui.
La chambre était retombée dans le silence. Les premiers frissons de l’aube demeuraient encore loin derrière les lourds rideaux du Fairmont. Seule la lueur discrète du radio-réveil projetait quelques chiffres rouges sur la table de nuit.
Nathan avait fermé les yeux plusieurs fois. Sans jamais parvenir à s’endormir.
À côté de lui, Mona semblait suivre le même combat silencieux. Elle respirait calmement, immobile sous la couette, mais quelque chose disait à Nathan qu’elle ne dormait pas davantage que lui.
Les minutes passèrent.
Puis elle souffla presque en souriant :
— Finalement… je crois qu’on ne dormira pas beaucoup cette nuit.
Nathan rouvrit lentement les yeux. Un léger rire lui échappa.
— J’étais justement en train d’essayer de faire semblant.
Mona tourna la tête vers lui.
— Depuis combien de temps ?
— Au moins dix minutes.
— Moi aussi.
Ils échangèrent un sourire. Un de ces sourires qui n’avaient plus besoin de séduire qui que ce soit. Simplement reconnaître une évidence.
Le silence revint. Différent. Il ne séparait plus deux inconnus. Il leur laissait seulement le temps de choisir leurs mots.
Nathan contemplait le plafond.
— Tu sais…
Il s’interrompit.
Mona attendit.
— Je crois que c’est la première fois depuis très longtemps que je n’ai pas envie de rentrer tout de suite chez moi.
Elle ne répondit pas immédiatement.
— Ça me fait plaisir.
Il secoua doucement la tête.
— Non… ce n’est pas vraiment ce que je voulais dire.
Il chercha ses mots.
— Chez moi… il y a toujours un moment où le silence recommence.
Mona le regardait désormais sans l’interrompre.
— Avant… Claire chantait tout le temps. Je te l’ai déjà dit. Puis elle est tombée malade. La maison est devenue plus calme. Et avant même qu’elle parte… le silence était déjà là.
Il marqua une pause.
— Tu sais ce qui est étrange ?
— Non.
— Les gens pensent que le silence est arrivé le jour où elle est morte.
Il eut un sourire triste.
— Ils se trompent de deux ans.
Mona sentit quelque chose se serrer en elle.
Nathan ne regardait toujours pas dans sa direction, comme s’il parlait davantage à la nuit qu’à elle.
— Claire et moi… nous ne nous aimions déjà plus comme un mari et une femme. Nous étions devenus…
Il chercha le mot juste.
— Les meilleurs parents possibles. Et probablement les plus mauvais amoureux.
Le silence retomba. Longtemps.
Nathan poursuivit d’une voix très calme.
— Nous ne nous disputions presque plus. Nous ne nous trompions pas. Nous ne nous faisions pas de mal. Nous avions simplement arrêté d’habiter le même monde.
Avery continuait de rire. Nous continuions de dîner ensemble. Nous partions encore en vacances. Vu de l’extérieur… nous étions une famille heureuse.
Il esquissa un sourire presque ironique.
— Et, d’une certaine façon… nous l’étions. Parce qu’Avery grandissait dans une maison où personne ne criait.
Mona sentit sa gorge se nouer.
Nathan poursuivit.
— Puis Claire est tombée malade. Tout est allé très vite. Les rendez-vous. Les examens. Les traitements. Et tout ce qui nous séparait… a cessé d’avoir la moindre importance. Pas parce que nous étions de nouveau amoureux. Parce qu’il y avait infiniment plus grave que nous.
Il inspira profondément.
— Je crois que nous nous sommes quittés sans jamais nous séparer. Et quelques mois plus tard…
Elle est morte.
Mona resta longtemps sans répondre. Elle regardait le plafond à son tour, comme si les mots de Nathan continuaient de résonner quelque part au-dessus d’eux.
— C’est pour ça… souffla-t-elle enfin.
Nathan tourna légèrement la tête.
— Quoi donc ?
— Pendant l’interview. Tu ne mentais pas.
Elle marqua une courte pause.
— Tu ne disais simplement pas toute la vérité.
Nathan eut un léger sourire.
— Tu l’avais compris.
— Je ne savais pas quoi comprendre. Seulement que quelque chose ne collait pas.
Le silence revint quelques secondes.
— Tout le monde attendait que je sois détruit, reprit-il doucement. Certains étaient presque déçus de me voir tenir debout.
Il passa une main derrière sa nuque.
— Au début, je me suis demandé si quelque chose n’allait pas chez moi.
Mona fronça légèrement les sourcils.
Nathan poursuivit.
— Les gens me parlaient de manque. De vide. De la moitié de moi qui venait de disparaître.
Il secoua lentement la tête.
— Moi… je regardais Avery. C’était elle qui avait perdu quelque chose d’irremplaçable.
Il baissa les yeux vers ses mains.
— J’étais triste pour elle. Vraiment. Mais je ne pouvais pas dire que j’avais perdu la femme de ma vie. Ce n’aurait pas été vrai.
Il inspira profondément.
— Et je crois que c’est ce qui me fait le plus honte.
Mona se redressa légèrement sur l’oreiller.
— Pourquoi honte ?
Nathan la regarda avec étonnement.
— Parce que quel homme dit une chose pareille après la mort de son épouse ?
— Un homme honnête.
Il resta silencieux.
— Tu n’as pas cessé d’aimer Claire le jour où elle est morte, reprit Mona. Tu avais cessé bien avant.
Nathan acquiesça très lentement.
— Oui.
— Ce n’est pas la même chose.
— Pour le monde, si.
— Le monde n’était pas dans votre maison.
Nathan la fixa quelques secondes. Depuis des mois, tout le monde cherchait à le réconforter. Personne n’avait essayé de le comprendre.
— Tu sais ce qui est étrange ? demanda-t-il.
— Non.
— Je crois que tu es la première personne à qui je le dis entièrement.
Mona eut un sourire presque triste.
— Et pourtant, je suis celle qui t’a le plus soupçonné.
— C’est peut-être pour ça.
Elle le regarda sans comprendre.
— Tu ne me devais rien. Tu n’étais ni de ma famille… ni une amie. Tu cherchais seulement la vérité.
Nathan baissa de nouveau les yeux.
— Finalement… c’était moins difficile de la dire à une inconnue.
Un léger rire échappa à Mona.
— Je crois qu’après tout ça, on n’est plus vraiment des inconnus.
Nathan lui rendit son sourire.
— Non… je ne crois plus non plus.
Le silence revint. Il n’était plus lourd. Il ressemblait à celui de deux personnes qui n’avaient plus besoin de choisir chacune de leurs phrases.
Cette fois, ce fut Nathan qui rompit le calme.
— Et toi ?
Mona leva les yeux.
— Quoi, moi ?
— Depuis le début… tu parles des histoires des autres.
Il sourit doucement.
— Mais qui raconte la tienne ?
Son sourire s’effaça aussitôt.
Elle détourna les yeux vers les rideaux encore fermés.
— Il n’y a pas grand-chose à raconter.
Nathan ne répondit pas.
Il attendit.
Comme il l’avait fait toute la soirée.
Comme il savait si bien le faire.
Mona finit par laisser échapper un souffle.
— Tu vois… c’est exactement ce qui est agaçant chez toi.
— Quoi donc ?
— Tu ne pousses jamais les gens à parler.
Elle esquissa un sourire fatigué.
— Tu leur donnes juste envie de le faire.
Nathan ne répondit toujours pas.
Elle referma doucement les yeux.
— Ma mère est morte quand j’avais treize ans.
Les mots étaient sortis presque malgré elle.
— Nous étions trois. J’étais l’aînée.
Sa voix demeurait calme.
Trop calme.
— Mon frère et ma sœur étaient encore petits.
Elle marqua une pause.
— Mon père n’a jamais réussi à s’en remettre.
Nathan sentit immédiatement que cette phrase contenait beaucoup plus qu’elle ne disait encore.
Il ne l’interrompit pas.
Elle inspira lentement avant de reprendre.
— Nous avons tout essayé. Mon frère. Ma sœur. Moi surtout. On faisait semblant que la vie continuait. On préparait les repas. On gardait la maison en ordre. On parlait de maman comme si ça pouvait l’aider à rester avec nous un peu plus longtemps.
Elle eut un sourire sans joie.
— J’avais treize ans… et j’avais déjà l’impression d’en avoir trente.
Nathan ne la quittait pas des yeux.
— Mon père faisait des efforts. Vraiment. Pour nous. Il se levait le matin. Il allait travailler. Il nous demandait comment s’était passée notre journée. Vu de l’extérieur… personne n’aurait dit qu’il s’effondrait.
Sa voix se fit plus basse.
— Puis, le soir, il s’asseyait dans le salon. Il regardait la place vide de ma mère… et il disparaissait un peu plus chaque jour.
Nathan sentit sa gorge se serrer.
— Un an plus tard… il a fait un premier arrêt cardiaque.
Elle s’interrompit quelques secondes.
— Les médecins ont réussi à le réanimer. On a cru… on a vraiment cru qu’on allait le récupérer.
Elle baissa les yeux vers les draps.
— Quand il s’est réveillé, il nous a demandé de venir tous les trois dans sa chambre.
Un silence.
— Il nous a regardés longtemps. Puis il s’est excusé.
Nathan fronça légèrement les sourcils.
— Excusé ?
Elle acquiesça.
— Il nous a dit… “Pardonnez-moi. J’aurais voulu être plus fort pour vous.”
Sa voix vacilla pour la première fois depuis le début de son récit.
— C’est la dernière vraie conversation que j’ai eue avec lui.
Nathan ne dit rien.
— Le deuxième arrêt cardiaque est arrivé quelques heures plus tard.
Elle referma les yeux.
— Cette fois… ils n’ont rien pu faire.
La chambre retrouva son silence.
On n’entendait plus que le souffle régulier de la ventilation.
Nathan resta immobile.
Il comprenait soudain pourquoi Mona avait toujours donné l’impression de vivre avec une valise prête à partir.
Pourquoi elle observait les autres avec autant de facilité… sans jamais les laisser vraiment entrer dans sa propre vie.
Pourquoi elle semblait toujours quitter les histoires avant qu’elles ne deviennent importantes.
Mona reprit d’une voix presque éteinte.
— Ce jour-là… je me suis fait une promesse.
Nathan attendit.
— Je ne dépendrais jamais de personne.
Elle eut un petit rire amer.
— Pour moi, aimer quelqu’un… c’était accepter qu’un jour cette personne puisse te détruire.
Elle tourna enfin la tête vers lui.
— Mon père n’est pas mort parce que son cœur était faible.
Elle marqua une courte pause.
— Il est mort parce qu’il ne savait plus vivre sans ma mère.
Nathan sentit ces mots résonner profondément en lui.
— Alors j’ai décidé que ça ne m’arriverait jamais.
Elle haussa doucement les épaules.
— J’ai construit ma vie autour de cette idée. Je partais toujours avant que les choses deviennent sérieuses. Les hommes passaient. Moi aussi. Personne ne restait assez longtemps pour avoir le pouvoir de me manquer.
Nathan murmura presque malgré lui :
— Et ça a marché ?
Mona réfléchit longtemps avant de répondre.
— Oui.
Un silence.
Puis elle ajouta avec un sourire infiniment plus fragile :
— Enfin… jusqu’à cette nuit, je crois.
Nathan ne répondit pas tout de suite.
Il se contenta de regarder cette femme qui, quelques heures plus tôt encore, lui paraissait presque insaisissable.
Il comprenait enfin.
Depuis le début, elle ne fuyait pas l’amour.
Elle fuyait ce qu’il pouvait laisser derrière lui.
Il prit doucement sa main dans la sienne.
Sans la serrer.
Simplement la tenir.
— Tu sais… dit-il presque dans un souffle.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je crois qu’on a passé des années à avoir peur de deux choses opposées.
Mona attendit.
— Toi… tu étais convaincue qu’aimer quelqu’un finirait par te détruire.
Il baissa un instant les yeux vers leurs mains.
— Moi… j’ai découvert qu’on pouvait continuer à vivre après avoir cessé d’aimer quelqu’un.
Il releva lentement la tête.
— Et aucune de ces deux vérités ne nous a rendus heureux.
Le silence retomba entre eux. Cette fois, il n’avait plus rien de pesant. Il ressemblait à celui de deux personnes qui venaient enfin de déposer un fardeau qu’elles portaient depuis des années.
Mona observait leurs mains sans chercher à retirer la sienne.
— Tu sais ce qui est ironique ? demanda-t-elle doucement.
Nathan secoua la tête.
— J’ai passé toute ma vie à croire que j’étais plus forte que mon père.
Elle esquissa un sourire presque désolé.
— En réalité, je lui ressemble beaucoup plus que je ne voulais l’admettre.
Nathan fronça légèrement les sourcils.
— Je ne crois pas.
— Si.
Elle prit une inspiration.
— Lui s’est construit autour de l’amour qu’il portait à ma mère. Moi, je me suis construite contre cette idée. Mais, au fond… nous avons laissé la même histoire décider de notre vie.
Nathan resta silencieux.
Elle poursuivit.
— Tu sais pourquoi je suis devenue journaliste ?
Il la regarda avec curiosité.
— Parce que les histoires des autres sont moins dangereuses que la mienne.
Un sourire passa sur les lèvres de Nathan.
— Je m’en doutais un peu.
Elle tourna aussitôt la tête vers lui.
— Ah bon ?
— Oui.
Il réfléchit quelques secondes.
— À chaque fois que la conversation s’approchait de toi… tu trouvais une question pour revenir vers moi.
Mona éclata doucement de rire.
— C’était si visible ?
— Pas pour tout le monde.
Elle arqua un sourcil.
— Pour toi seulement ?
— Parce que je faisais exactement la même chose.
Ils échangèrent un regard amusé.
Nathan reprit plus sérieusement.
— Finalement… on a passé des heures à croire que l’autre se confiait.
Il esquissa un sourire.
— Alors qu’on se cachait tous les deux derrière les mêmes questions.
Mona acquiesça lentement.
— C’est vrai.
Elle marqua une pause.
— Et pourtant…
Sa voix se fit plus douce.
— Je n’ai pas eu l’impression que tu me jugeais une seule seconde cette nuit.
Nathan répondit sans hésiter.
— Parce que je crois que personne ne choisit vraiment les blessures qui l’ont construit.
Ces mots suspendirent une nouvelle fois le temps.
Mona sentit une émotion qu’elle ne connaissait presque plus lui serrer la gorge.
— Tu sais… dit-elle finalement.
Nathan leva les yeux.
— J’ai toujours pensé que l’amour rendait faible.
Elle esquissa un sourire amer.
— Mon père me l’avait prouvé malgré lui.
Elle inspira profondément.
— Et puis je t’ai rencontré.
Nathan ne dit rien.
— Tu n’as jamais essayé de me convaincre. Jamais essayé de me séduire. Jamais essayé d’être celui que tu croyais que j’attendais.
Elle baissa les yeux.
— C’est probablement pour ça que je me suis autant méfiée de toi.
Nathan la regardait en silence.
— Tu remettais en cause toute la théorie sur laquelle j’avais construit ma vie.
Il sourit doucement.
— Je ne savais même pas que j’étais en train de le faire.
— Je sais.
Un léger rire leur échappa presque simultanément.
Puis Nathan reprit d’une voix plus grave.
— Tu sais ce qui me fait le plus peur, maintenant ?
— Non.
— Que tu repartes demain matin…
Il hésita.
— …et que tout ça devienne simplement une très belle nuit.
Mona tourna lentement la tête vers lui.
Elle prit le temps de choisir chacun de ses mots.
— Nathan…
Il soutint son regard.
— Je crois justement que ce ne sera jamais seulement une belle nuit.
Leurs doigts se resserrèrent presque imperceptiblement.
— Parce qu’on sait déjà tous les deux que nous ne sommes pas en train de commencer une histoire d’amour.
Nathan acquiesça.
Il n’y avait aucune tristesse dans ce geste.
Seulement une forme de lucidité.
— Non.
— Et pourtant…
Elle chercha ses mots.
— J’ai l’impression que cette nuit va compter parmi les plus importantes de ma vie.
Nathan sentit sa gorge se nouer.
Il comprenait exactement ce qu’elle voulait dire.
Il ne venait pas de trouver la femme avec laquelle il allait reconstruire sa vie.
Elle non plus.
Mais ils venaient peut-être d’offrir à l’autre quelque chose de plus rare encore.
La possibilité de regarder enfin leur passé sans détourner les yeux.
Au-dehors, une première lueur grise filtrait entre les rideaux.
Vancouver s’éveillait lentement.
Nathan consulta machinalement le réveil.
Il esquissa un sourire.
— Finalement…
Mona le regarda.
— Nous n’avons même pas essayé de dormir.
Elle laissa échapper un léger rire.
— Non.
Puis, après quelques secondes, elle souffla presque pour elle-même :
— Et je crois que c’était exactement ce dont nous avions besoin.
Ils restèrent encore quelques minutes à regarder la faible lumière gagner lentement la chambre. Les contours des meubles réapparaissaient peu à peu, comme si la nuit refusait de leur abandonner tout à fait ce qu’elle leur avait offert.
Nathan rompit finalement le silence.
— Tu sais… il y a une question que je ne t’ai jamais posée.
Mona tourna légèrement la tête.
— Laquelle ?
— Pourquoi moi ?
Elle sourit.
— C’est drôle…
— Quoi ?
— J’espérais presque que tu ne me la poserais jamais.
Nathan attendit.
— Au début, c’était uniquement professionnel. Puis tu as commencé à m’agacer.
— Je m’en doutais un peu.
— Tu étais trop calme. Tu répondais à toutes mes questions… mais jamais de la façon dont je l’avais prévue.
Nathan laissa échapper un léger rire.
— C’était involontaire.
— Je sais. Ensuite, j’ai voulu comprendre pourquoi tu m’agaçais autant. Et c’est là que j’ai commencé à avoir peur.
— Peur de quoi ?
— De ne plus être totalement objective.
Il acquiesça sans rien dire.
— Alors je suis revenue à Toronto. Je me suis dit que quelques semaines suffiraient. Que je passerais à autre chose.
Elle eut un sourire fatigué.
— À la place… je me suis surprise à repenser à chacune de nos conversations.
Nathan baissa les yeux.
— Moi aussi.
Elle le regarda avec étonnement.
— Vraiment ?
— Je me demandais ce que tu étais en train d’écrire. Puis je me suis rendu compte que ce n’était plus vraiment ça qui m’intéressait.
Mona attendit.
— Je me demandais surtout comment tu allais.
Leurs regards se croisèrent.
Aucun des deux ne chercha à détourner les yeux.
— C’est dangereux… souffla-t-elle.
— Oui.
— Tu comprends pourquoi je fuis avant d’en arriver là ?
Nathan réfléchit quelques secondes.
— Je comprends. Mais je ne suis pas certain d’être d’accord.
Elle esquissa un sourire.
— Pourquoi ?
— Parce que ton père n’est pas mort d’avoir aimé ta mère.
Mona le regarda sans comprendre.
— Il est mort parce qu’il n’a jamais réussi à réapprendre à vivre sans elle. Ce n’est pas l’amour qui l’a détruit. C’est l’absence de tout le reste.
Ces mots semblèrent suspendre quelque chose en Mona.
Elle resta immobile. Très longtemps. Comme si cette idée venait de se frayer un chemin dans une certitude qu’elle croyait inébranlable.
— Je…
Elle s’interrompit.
Pour la première fois depuis qu’ils parlaient, elle ne trouvait plus ses mots.
Nathan ne chercha pas à compléter sa pensée. Il attendit. Toujours.
Mona finit par souffler un rire incrédule.
— Tu te rends compte que tu viens peut-être de démonter quinze ans de certitudes… en deux phrases ?
Il haussa modestement les épaules.
— Je peux me tromper.
— Non. C’est bien ça le problème.
Elle se rapprocha instinctivement de lui.
— Je n’avais jamais regardé les choses sous cet angle.
Nathan sourit doucement.
— Tu vois… Tu m’as aidé à comprendre que je n’étais pas un mauvais homme parce que je ne vivais pas un deuil comme les autres. Si, cette nuit, je peux t’aider à remettre en question une seule de tes peurs… je crois qu’on sera quittes.
Mona sentit ses yeux s’humidifier. Elle n’essaya même pas de le cacher.
Nathan ne fit aucun commentaire. Il se contenta de rester là. Présent. Comme il l’avait été toute la nuit.
Après quelques instants, Mona glissa sa tête contre son épaule.
— Tu sais ce qui est rassurant ?
— Non.
— On vient de passer des heures à se raconter les choses les plus importantes de notre vie… et je n’ai pas l’impression d’avoir été jugée une seule fois.
Nathan sourit.
— Moi non plus.
Ils restèrent enlacés sans chercher à ajouter quoi que ce soit.
Pour la première fois depuis longtemps, ni Nathan ni Mona n’avaient le sentiment de devoir défendre la personne qu’ils étaient devenus. Ils pouvaient simplement être ceux qu’ils avaient toujours été.
Et, tandis que Vancouver s’éveillait lentement derrière les rideaux encore tirés, ils comprirent tous les deux qu’avant même de se rencontrer, ils avaient passé des années à répondre aux mauvaises questions.
Cette nuit ne leur avait pas apporté toutes les réponses.
Mais elle leur avait enfin appris lesquelles méritaient d’être posées.
Le serveur déposa délicatement les desserts devant les deux femmes.
— Pour Madame, notre tarte fine aux poires rôties, glace au sirop d’érable et noix de pécan.
Il se tourna ensuite vers Winona.
— Et pour vous, le fondant au chocolat noir, accompagné de son caramel au beurre salé.
— Merci.
Le serveur s’éloigna.
Quelques secondes passèrent.
Winona goûta une première bouchée de son dessert.
Puis leva les yeux vers Mona.
— Alors…
Mona sourit.
— Alors quoi ?
— Vous vous êtes revus ?
Mona acquiesça.
— Oui.
Elle découpa tranquillement un morceau de sa tarte.
— Pendant près d’un an.
Winona suspendit aussitôt son geste.
— Un an ?
— Onze mois.
Un léger silence.
— Je pensais que ça durerait quelques semaines…
Pas presque une année.
Mona eut un petit sourire.
— Moi aussi.
Winona posa sa cuillère.
— Et Avery ?
Le sourire de Mona s’agrandit malgré elle.
— Elle a fini par me demander pourquoi je ne vivais pas déjà avec son père.
Winona éclata de rire.
— Cette gamine…
— …est beaucoup trop intelligente.
— Comme son père ?
Mona secoua doucement la tête.
— Plus rapide.
Les deux femmes rirent quelques secondes.
Puis le silence revint.
Winona reprit une bouchée de son dessert.
— Et aujourd’hui ?
Mona baissa les yeux vers son assiette.
— Aujourd’hui…
J’ai mis fin à notre amitié améliorée.
Winona ne manifesta aucune surprise.
Elle se contenta de relever doucement les yeux.
— C’est toi qui es partie.
— Oui.
— Pourquoi ?
Mona contempla quelques instants la baie vitrée.
Toronto semblait flotter dans une légère brume hivernale.
Puis elle souffla doucement.
— Parce que Nathan recommençait à laisser la vie décider pour lui.
Elle marqua une courte pause.
— Et je refusais qu’il vive avec moi ce qu’il avait déjà vécu avec Claire.
Winona ne répondit pas.
Mona reprit calmement.
— Son cœur est suffisamment grand…
Elle esquissa un très léger sourire.
— …et sa vie suffisamment longue pour aimer encore.
Le silence retomba.
Winona observa son amie quelques secondes.
Puis elle demanda simplement :
— Et il a compris ?
Mona acquiesça sans hésiter.
— Tout de suite.
Elle prit une dernière bouchée de son dessert.
— C’est d’ailleurs pour ça que cette histoire mérite d’être racontée.
Winona fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Mona leva les yeux vers elle.
— Parce que notre dernière soirée ensemble…
N’a ressemblé à aucune rupture.
Le bar n’avait presque pas changé.
Toujours la même lumière feutrée.
Toujours les grandes baies vitrées où la pluie dessinait de longues traînées sur Vancouver.
Toujours ce vieux piano installé dans un angle de la salle.
Le serveur leva les yeux en les apercevant.
Un sourire éclaira aussitôt son visage.
— Bonsoir vous deux. Comme d’habitude ?
Nathan regarda Mona.
Elle sourit.
— Comme d’habitude.
Le serveur s’éloigna.
Quelques secondes passèrent.
Nathan observait distraitement les gouttes qui glissaient derrière la vitre.
— Tu sais… je crois que je savais pourquoi tu voulais qu’on se voie ce soir.
Mona releva doucement les yeux.
— Ah oui ?
— Depuis quelques semaines.
Le serveur revint avec leurs boissons.
Un pinot noir pour Mona.
Une IPA locale pour Nathan.
Ils attendirent qu’il s’éloigne.
Nathan leva légèrement son verre.
— À quoi trinque-t-on ?
Mona réfléchit une seconde.
— Aux habitudes.
Le cristal tinta doucement.
Nathan but une gorgée.
— Tu vas mettre fin à notre histoire.
Ce n’était pas une question.
Mona acquiesça.
— Oui.
Le silence s’installa quelques instants.
Nathan reposa lentement son verre.
— Je crois que tu as raison.
Cette fois, Mona ne parvint pas à masquer sa surprise.
— Tu ne vas même pas essayer de me faire changer d’avis ?
Nathan eut un sourire fatigué.
— J’en aurais envie, mais ce serait recommencer exactement ce que tu me reproches.
Elle sentit malgré elle un sourire apparaître.
— Tu as compris.
— Oui.
Il regarda quelques secondes la mousse de sa bière.
— Je me suis encore laissé porter. J’étais heureux, alors je me suis convaincu que ça suffisait.
Il releva les yeux.
— Et toi, tu refuses qu’on se contente d’être heureux.
— Je refuse qu’on arrête d’avancer.
Nathan acquiesça.
— Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Le silence revint naturellement.
Mona faisait tourner son verre entre ses doigts.
— Tu m’en veux ?
Nathan secoua doucement la tête.
— Non.
Elle esquissa un sourire.
— Même pas un peu ?
Il réfléchit quelques secondes.
— Si… un peu, mais pas parce que tu pars. Parce que tu as encore raison.
Mona baissa les yeux.
— Tu sais… j’aurais préféré avoir tort.
— Moi aussi.
Le serveur passa près de leur table.
— Tout se passe bien ?
Nathan lui adressa un sourire sincère.
— Parfaitement, merci.
Il reprit sa route.
Nathan attendit qu’il soit hors de portée avant de reprendre.
— Tu m’as appris quelque chose.
— Quoi ?
— Qu’on peut aimer quelqu’un sans que ce soit forcément le bon moment pour construire une vie avec lui.
Mona ne répondit rien.
— Avant toi, poursuivit-il, je croyais que les histoires se terminaient parce que les gens ne s’aimaient plus.
Il eut un sourire presque amusé.
— Tu viens de me prouver que c’était beaucoup plus compliqué.
Les yeux de Mona brillèrent légèrement.
Elle détourna un instant le regard vers la pluie.
— Tu sais ce qui me rassure ?
Nathan secoua doucement la tête.
— Tu viens enfin de choisir quelque chose.
Il la regarda.
Longtemps.
Puis un sourire discret apparut.
— Oui.
— Tu as choisi de me laisser partir.
Nathan laissa échapper un léger rire.
— Dit comme ça… ça ressemble presque à une victoire.
— Pourtant ça en est une.
Au fond de la salle, les premières notes du piano s’élevèrent doucement.
Une jeune chanteuse rejoignit le pianiste.
Sa voix, presque murmurée, commença une reprise de Comme avant.
L’arrangement était dépouillé.
Quelques accords.
Une voix.
Rien de plus.
Nathan tourna instinctivement la tête vers le piano.
Puis revint vers Mona.
— Tu m’accordes une dernière danse ?
Elle ne répondit pas tout de suite.
Puis elle posa simplement sa main dans la sienne.
— Avec plaisir.
Ils gagnèrent lentement l’espace libre devant le piano.
Nathan posa une main dans son dos.
Mona vint naturellement se blottir contre lui.
Ils dansèrent presque sans bouger.
Comme si le simple fait de respirer au même rythme suffisait.
La chanteuse poursuivait son interprétation tout en retenue.
Les paroles semblaient flotter au-dessus des conversations sans jamais les interrompre.
Mona ferma un instant les yeux.
— Tu sais…
Nathan sourit.
— Oui.
— Je vais te manquer.
Il eut un petit rire.
— Énormément.
Elle leva les yeux vers lui.
— Moi aussi.
Le silence reprit aussitôt sa place.
Aucun des deux ne cherchait à le combler.
Ils n’en avaient plus besoin.
Ils continuèrent de se balancer doucement, portés par la musique, jusqu’aux dernières notes du piano.
Lorsque la chanteuse s’interrompit, ils restèrent encore quelques secondes immobiles.
Comme s’ils savaient tous les deux que certaines histoires ne se terminent jamais vraiment.
Elles changent simplement de musique.
Le printemps s’était installé sur Vancouver.
Au fond du jardin, la vieille balançoire grinçait doucement.
Avery se balançait sans chercher à monter très haut.
Nathan occupait celle d’à côté.
Depuis plusieurs minutes, ils regardaient simplement le ciel changer de couleur.
— Mona ne reviendra plus ?
Nathan continua de regarder devant lui.
— Non.
Avery poussa doucement sur ses jambes.
— C’est fini ?
— Oui.
Un léger silence.
— Tu es triste ?
Nathan réfléchit quelques secondes.
— Oui… mais pas comme tu l’imagines.
— Tu l’aimais ?
— Oui.
— Alors pourquoi vous vous êtes arrêtés ?
Nathan baissa les yeux.
— Parce qu’elle avait raison.
Avery attendit.
— Tu sais… pendant quinze ans, ta mère et moi avons essayé d’être les meilleurs parents possible. Et je crois qu’on ne s’en est pas trop mal sortis.
La petite fille sourit.
— Je confirme.
Nathan la regarda en riant.
— Merci.
Son sourire s’effaça doucement.
— Mais, à un moment, on a fini par oublier d’être un couple. Ton bonheur comptait plus pour nous que les imperfections de notre relation, alors on s’est dit que ce n’était pas si grave.
Avery resta silencieuse.
Nathan poursuivit.
— On vivait ensemble. On riait encore. On était une famille. Je me suis convaincu que ça suffisait.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Et maman ?
— Elle aurait voulu que les choses changent. Moi… j’attendais toujours un peu. Je croyais être patient. En réalité, je manquais surtout de courage.
Le vent fit bouger doucement les branches de l’érable.
Avery regardait maintenant le sol.
— Vous êtes restés ensemble pour moi ?
Nathan secoua la tête.
— Pas seulement. Pour toi… et parce que c’était plus simple de ne rien changer.
Elle réfléchit quelques secondes.
Puis souffla presque pour elle-même :
— J’aurais pu me contenter d’un papa et d’une maman dans deux maisons différentes.
Nathan ne répondit pas.
Pour la première fois depuis longtemps…
Il n’avait rien à ajouter.
Avery releva les yeux vers lui.
— Je crois que je vous aurais préférés heureux.
Nathan sentit sa gorge se nouer.
Il inspira profondément.
— Moi aussi… aujourd’hui je le crois.
Le silence revint.
La balançoire grinçait toujours.
Avery reprit doucement.
— Et Mona ?
Nathan sourit.
Un sourire paisible.
— Mona m’a rappelé qu’on ne construit pas une vie en laissant simplement les jours passer. Elle voulait que je choisisse, même si ce choix devait lui faire de la peine.
— Et elle avait raison ?
— Oui.
— Tu lui en veux ?
Nathan secoua doucement la tête.
— Non. Je crois même que c’est le plus beau cadeau qu’elle pouvait me faire.
Avery se balança encore une fois.
— Tu crois que maman serait fâchée si tu retombais amoureux ?
Nathan leva les yeux vers le ciel.
— Non. Ta mère m’a offert quinze très belles années. Elle m’a offert toi. Je ne crois pas qu’elle souhaiterait que je passe le reste de ma vie à regarder derrière moi.
Il tourna la tête vers sa fille.
— Si un jour j’aime de nouveau quelqu’un… j’espère simplement avoir le courage de choisir cette personne chaque matin, au lieu d’attendre que les jours choisissent à ma place.
Avery descendit de la balançoire.
Elle s’approcha.
Puis passa simplement ses bras autour de son père.
— Moi… j’aimerais bien que tu sois heureux.
Nathan la serra contre lui.
— Merci, mon cœur.
Ils restèrent enlacés quelques instants.
Puis Avery leva la tête.
— Bon… on rentre ?
Nathan sourit.
— Oui.
Elle glissa naturellement sa main dans la sienne.
Et ils regagnèrent tranquillement la maison.
Le serveur revint quelques minutes plus tard.
Il déposa délicatement deux cafés devant les deux femmes.
— Je vous souhaite une excellente fin de repas.
— Merci.
Le serveur s’éloigna.
Winona attendit qu’il soit hors de portée avant de reprendre sa tasse.
— Alors…
Mona esquissa un sourire.
— Alors quoi ?
— C’est vraiment terminé ?
Mona souffla doucement sur son café.
— Oui.
Un léger silence.
Au loin, un avion traversait lentement le ciel gris au-dessus du lac Ontario.
Winona observa quelques instants son amie.
— Tu regrettes ?
Mona secoua lentement la tête.
— Non.
— Même après tout ce que tu viens de me raconter ?
— Justement.
Elle prit une petite gorgée de café.
— Si j’étais restée, Nathan aurait fini par être heureux avec moi… comme il s’était habitué à être heureux avec Claire.
Winona ne la quitta pas des yeux.
— Et toi, tu refusais ça.
— Oui.
Un sourire discret apparut sur le visage de Mona.
— Je voulais qu’il choisisse sa vie, pas qu’il s’habitue à la vivre.
Winona hocha doucement la tête.
— Tu crois qu’il y arrivera ?
— Oui.
La réponse fut immédiate.
— Son cœur est suffisamment grand… et sa vie suffisamment longue pour aimer encore.
Le silence retomba quelques instants.
Winona reprit calmement.
— Et toi ?
Mona leva les yeux.
— Moi ?
— Oui.
Elle sourit.
— Qu’est-ce que ces onze mois ont changé chez toi ?
Mona resta silencieuse.
Longtemps.
Puis elle laissa échapper un petit rire.
— Tu sais ce qui est drôle ?
— Non.
— Il y a un an, je t’aurais expliqué pendant vingt minutes pourquoi je ne tomberais jamais amoureuse.
Winona esquissa un sourire.
— Je m’en souviens très bien.
Mona baissa les yeux vers sa tasse.
— Aujourd’hui… je ne peux plus le dire avec autant de certitude.
Winona ne répondit pas.
Elle attendait.
Comme elle l’avait toujours fait.
Mona reprit doucement.
— Je ne sais toujours pas si je veux partager ma vie avec quelqu’un.
Elle leva les yeux vers son amie.
— Mais c’est la première fois que cette idée ne me fait plus peur.
Winona sourit.
Un sourire tendre.
Presque fier.
— Finalement…
Tu lui as peut-être appris à choisir.
Mona eut un léger rire.
— Et lui m’a peut-être appris qu’aimer quelqu’un n’était pas forcément une faiblesse.
Leurs regards se croisèrent.
Puis, presque en même temps, elles levèrent leur tasse.
Sans porter de toast.
Sans ajouter un mot.
Le silence suffisait.
Au-dehors, Toronto poursuivait lentement sa journée.
La vie continuait.
Simplement.
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Commentaires ()

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Monsieur Plume
3 août 2026 à 21:13
Une belle histoire au ton finalement mélancolique. Certains des thèmes abordées dans le deuxième chapitre me touchent vraiment pour des raisons personnelles, ce qui fait que j'ai beaucoup apprécié cette histoire.
Soyez respectueux
Répondre
OlgaT
2 août 2026 à 07:10
C'est une très belle histoire. Étant une incorrigible romantique, j’aurais aimé que Nathan et Mona poursuivent leur idylle.
Soyez respectueux
Répondre

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