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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La dernière notification — Chapitre 1

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La dernière notification

Chapitre 1

Chapitre 1
Le bip du scanner est devenu la bande-son de ma vie. Bip. Bip. Bip. C'est un métronome cruel qui compte les secondes d'une existence que je regarde défiler comme un film en noir et blanc, une pellicule rayée qui tourne en boucle sans jamais atteindre le dénouement. Chaque objet que je fais glisser sur la vitre laser est un rappel de ma propre futilité. Un pack de lait, une boîte de conserve, un sachet de surgelés.
Je m'appelle Marceau, j'ai vingt-quatre ans, et je suis un fantôme. Un spectre assis sur un siège ergonomique qui ne l'est que de nom, au milieu d'une foule qui ne me voit pas.
Je réajuste mes lunettes qui glissent sur mon nez à cause de la chaleur étouffante de l'hypermarché. L'air est lourd, chargé de l'odeur du plastique chauffé et de la sueur des clients qui s'agglutinent. Devant moi, une cliente s'impatiente, tapotant ses doigts sur le bord métallique du tapis. Elle ne me regarde pas. Elle ne m'a jamais regardé. Son regard est fixé sur mes mains qui passent ses articles, sur l'écran qui affiche les prix, sur sa propre montre qui tourne trop vite pour elle. Mais moi ? Je pourrais être un automate en plastique, un simple rouage de la machine, que cela ne changerait strictement rien. Pour elle, pour eux, je fais partie du décor, au même titre que le tapis roulant, la borne de paiement ou les néons blafards qui grésillent au-dessus de nos têtes.
— Ça fera quarante-deux euros quatre-vingt-six, s'il vous plaît.
Ma voix est monocorde, dénuée d'émotion, éteinte par des années de silence forcé et de politesse automatique. Elle me tend un billet froissé sans même interrompre sa conversation téléphonique, l'épaule calée contre son oreille. Je lui rends la monnaie, pièce après pièce. Elle s'en va sans un merci, sans un regard, comme si j'étais un distributeur de billets un peu trop lent.
Je soupire et jette un œil à l'horloge numérique qui surplombe l'accueil. Encore trois heures. Trois heures à porter ce gilet sans forme, d'un bleu criard, qui gratte le cou. Trois heures à sentir la poussière des cartons de déballage me piquer la gorge et les yeux.
Pourtant, j'ai fait des efforts. Si on m'avait vu il y a trois ans, on ne me reconnaîtrait pas. J'ai perdu vingt kilos. J'ai passé des nuits entières à suer, à courir dans le froid piquant du petit matin, à surveiller chaque calorie, chaque gramme dans mon assiette avec une discipline de fer qui frôlait l'obsession. Je pensais naïvement qu'en changeant l'enveloppe, je changerais l'histoire. Que si je devenais ce que la société attend d'un jeune homme de mon âge, on finirait par m'aimer.
Mais le miroir est un menteur. Quand je m'observe dans la glace de ma petite salle de bain, je ne vois pas ce jeune homme de taille moyenne, aux cheveux bruns ébouriffés et aux traits plus fins. Je vois encore le "petit gros" du collège. Celui qui portait des pulls élimés, trop grands pour lui, parce que mes parents faisaient ce qu'ils pouvaient avec leurs fins de mois difficiles. Nous n'avions pas les moyens pour les marques, pour les vêtements qui vous donnent l'air de faire partie du groupe. Je sens encore les rires des autres dans mon dos, les surnoms crasseux griffonnés sur mes cahiers au marqueur indélébile.
— Regardez le clochard, il a encore les chaussures de son grand-père !
Ces mots sont des cicatrices que le sport et les régimes ne pourront jamais effacer. J'ai beau être mince aujourd'hui, j'ai l'impression de porter encore ces vieux vêtements de marque discount qui me collaient à la peau comme une marque d'infamie, un sceau de pauvreté. La timidité n'est pas un trait de caractère chez moi, c'est une armure de plomb. On me l'a appris à coup de moqueries : si je ne parle pas, on ne peut pas se moquer de ma voix. Si je ne bouge pas, on ne peut pas me frapper. Si je reste invisible, peut-être qu'on m'oubliera.
C'est enfin ma pause. Quinze minutes de liberté dérisoire dans une salle de repos qui sent le café brûlé, le tabac froid et le détergent. Je m'isole dans un coin, loin des rires gras de mes collègues qui discutent du match de la veille. Mon téléphone tremble entre mes doigts.
Je lance Grindr. L'icône orange s'affiche sur l'écran fissuré, et mon cœur s'emballe un peu, malgré moi, malgré l'expérience. C'est ridicule, je le sais. Je sais comment ça se termine à chaque fois. J'ai mis une photo de moi, une vraie. Une photo simple, sans filtre, prise dans la pénombre de ma chambre où j'essaie de sourire un peu, avec mes lunettes et mes yeux noisette qui ont toujours l'air un peu tristes, même quand je me force.
Je parcours la grille des profils. Des torses huilés, des visages de mannequins sculptés par la salle de sport, des descriptions qui exigent une perfection que je n'atteindrai jamais. — Pas de gros, pas de moches, mecs sportifs uniquement. — Seulement des mecs avec du style. — Photos de corps exigées, sinon block.
Je regarde mes mains, sèches, la peau abîmée à force de manipuler des cartons et de scanner des articles. Je ne suis pas "sportif", je suis juste un mec qui a cessé d'occuper trop d'espace par peur du rejet. Je ne suis pas "stylé", je suis juste propre, portant des vêtements qui ne disent rien de moi pour éviter qu'on me juge.
Je vérifie mes messages. La bulle est vide. Le désert total. Hier, j'ai osé envoyer un timide message à un garçon qui avait l'air gentil. — Salut, ça va ? Il m'a bloqué instantanément. Pas une réponse, pas une explication. Juste la disparition brutale de sa vignette sur mon écran. Un autre, la semaine dernière, m'a répondu d'une voix virtuelle pleine de venin : — T'as pas honte de traîner ici avec ta tête de premier de la classe ? On n'est pas à la bibliothèque, binoclard. Va t'acheter un visage.
Chaque insulte, chaque blocage est un rappel : je n'appartiens pas à ce monde-là non plus. Je suis trop pauvre pour les riches, trop banal pour les beaux, trop brisé pour les gens normaux. Je ferme l'application, la gorge serrée par une boule d'angoisse que je ne peux pas avaler. Le vide numérique est parfois plus assourdissant que le silence de mon propre appartement.
Le trajet du retour se fait sous une pluie fine, une de ces pluies de ville qui ne vous lavent pas mais vous imprègnent de grisaille jusqu'aux os. Je marche tête baissée, évitant les flaques. Je monte les quatre étages de mon vieil immeuble, la cage d'escalier sentant l'humidité et le chou.
Quand j'ouvre la porte de mon studio, le silence me saute à la gorge. C'est un silence dense, épais, une présence physique qui remplit chaque recoin de la pièce sombre. Je ne retire même pas mes chaussures. Je laisse mon sac tomber lourdement au sol et je m'écroule sur mon lit, le visage enfoncé dans l'oreiller qui sent la lessive bon marché et l'ennui.
C'est là que ça remonte. Toute la fatigue accumulée de la journée, tout le mépris des clients à la caisse, toute la solitude de ces années de placard, de honte et d'invisibilité.
À quoi bon ?
J'ai vingt-quatre ans et je n'ai jamais tenu la main de quelqu'un. Je n'ai jamais été regardé avec désir, avec envie, ou même simplement avec une affection sincère. Je suis une erreur de casting dans ma propre vie, un figurant oublié au milieu de la scène. Je me suis battu pour perdre du poids, j'ai cherché un boulot, j'ai essayé d'être "normal", mais le résultat est toujours le même : je suis seul. Désespérément seul.
Les larmes finissent par couler, chaudes, inarrêtables, traçant des sillons brûlants sur mes joues. Elles mouillent le drap rugueux. Je me recroqueville en position fœtale, mes mains agrippant mes propres bras, me serrant contre moi-même comme pour m'assurer que je ne suis pas en train de m'évaporer.
Une pensée, sombre et étrangement séduisante, commence à tournoyer dans mon esprit fatigué. Elle revient de plus en plus souvent ces derniers temps, comme une amie fidèle dans le malheur. Et si je m'arrêtais là ? Si j'arrêtais de me battre contre un monde qui ne veut pas de moi, contre un courant qui finit toujours par m'aspirer vers le fond ? Le vide ne semble plus effrayant, il semble calme. Il semble reposant. Personne ne remarquerait mon absence au supermarché demain matin. Ils mettraient juste un autre fantôme derrière ma caisse, un autre anonyme qui scannerait des articles sans mot dire.
Je ferme les yeux, espérant de toutes mes forces ne pas avoir à me réveiller, alors que mon téléphone vibre une dernière fois sur le matelas, une petite lueur bleue dans le noir. Une notification. Une de plus pour rien, sans doute. Un rappel automatique, une publicité, ou un autre mépris. Je ne le regarde même pas. Je veux juste que tout s'arrête.
……….
Le bourdonnement de la foule est encore là, vibrant sous ma peau comme une décharge électrique résiduelle. C'est un son que je connais par cœur : ce grondement sourd de milliers de voix qui hurlent mon nom, qui scandent chaque syllabe de mes chansons jusqu'à s'en déchirer les cordes vocales. Sur scène, je suis Ezra. Je suis l'idole, le type qui brille sous des projecteurs à dix mille watts, celui à qui tout semble réussir d'un simple claquement de doigts. Mais dès que les portes du tour-bus se referment dans un soupir pneumatique, la magie s'évapore. Je ne suis plus qu'un homme épuisé qui regarde son propre reflet, pâle et étranger, dans la vitre fumée.
Ma vie va à cent à l'heure, une course folle contre le temps où je ne suis jamais le pilote. Les fuseaux horaires se mélangent dans une bouillie de fatigue, les villes se ressemblent toutes à travers la fenêtre des hôtels de luxe, et mon emploi du temps est une dictature implacable. Concerts, interviews à la chaîne où je répète les mêmes anecdotes, séances de dédicaces où je signe des photos sans voir les visages, répétitions épuisantes. Je suis entouré en permanence. J'ai mes musiciens qui font la fête, mes gardes du corps qui font rempart, mon manager qui compte les chiffres. Mais au milieu de cette foule constante, je n'ai pas d'amis. Pas de vrais. Personne à qui je peux dire : « Je n'en peux plus » ou « J'ai l'impression de m'étouffer ».
Et surtout, personne à qui je peux dire : « Je suis gay ».
Dans cette industrie, on me vend comme le gendre idéal, le petit ami imaginaire de millions de fans. Mon image, c'est une multinationale. Mon manager me le rappelle à chaque regard : mon hétérosexualité supposée, c'est mon gagne-pain. Si la vérité éclatait, si on savait que les ballades romantiques que j'écris au milieu de la nuit s'adressent à un garçon, le château de cartes s'effondrerait. Je perdrais mes fans, ou c'est du moins ce que l'on me martèle pour me garder dans le rang. Même si je sais qu'il y a des garçons gays dans mon public qui cherchent un modèle, je n'ose pas leur donner ce signal. Je reste enfermé dans cette cage de verre, le secret vissé au cœur comme une écharde.
Le bus roule vers une nouvelle destination dont j'ai déjà oublié le nom. Je suis allongé dans ma couchette étroite, le rideau tiré pour gratter un semblant d'intimité. Les autres musiciens discutent et rient à l'avant, le bruit des capsules de bière qui sautent et les plaisanteries grasses filtrent à travers la paroi. Je n'ai pas la force de simuler la camaraderie ce soir. Je sors mon téléphone, ce petit objet qui est ma seule fenêtre vers une vie que je n'ai pas le droit de mener.
J'ouvre Grindr.
Ici, je ne suis plus Ezra. Je suis Félix. J'ai choisi ce prénom pour sa sonorité simple, banale, presque joyeuse. Pour ma photo de profil, j'ai été stratégique, presque paranoïaque : j'ai mis des clichés où on ne voit jamais mon visage de face. Une photo de mon torse sous un t-shirt de sport qui souligne ma carrure de nageur, une autre de profil, dans l'ombre, où l'on devine juste mes cheveux blonds et la ligne de ma mâchoire. De quoi attirer l'œil sans jamais risquer le "scandale". Pour les mecs de cette application, je suis Félix, un grand blond sportif de vingt-cinq ans qui ne fait que passer.
Je parcours les profils de cette ville. Je reçois des dizaines de sollicitations. — Wow, t'as un corps de rêve, Félix ! — T'es de passage ? Viens prendre un verre dans mon appart. — T'es super beau, montre ton visage un peu.
Je ne réponds jamais. La peur me paralyse systématiquement. La peur qu'on me reconnaisse, la peur qu'un mec prenne une capture d'écran pour la vendre à un site people, la peur de tout détruire pour dix minutes de plaisir ou de discussion. Je me contente de regarder les autres vivre, tel un spectateur de ma propre solitude. J'aimerais tellement pouvoir m'arrêter, me poser, entrer dans un café et tenir la main d'un mec sans avoir à scanner la salle pour vérifier s'il n'y a pas un objectif braqué sur moi. Mais je suis une marque, pas un humain.
Mes doigts font défiler les visages, une mosaïque de vies ordinaires et de corps exposés. Et puis, mon pouce s'arrête net.
C'est une photo qui n'a rien à faire ici. Pas de muscles contractés, pas de regard provocateur vers l'objectif. Juste un jeune homme avec des lunettes qui mangent un peu son visage, des cheveux bruns en bataille qui ont l'air d'avoir été décoiffés par le vent ou par une main nerveuse, et des yeux noisette. Il y a quelque chose dans son expression qui me coupe le souffle. Une sorte de douceur mêlée à une immense mélancolie, une fragilité que je reconnais car c'est la mienne, celle que je cache sous mon maquillage de scène. Son profil indique "Marceau".
Je reste fixé sur son image pendant de longues minutes, ignorant les appels de mes musiciens qui me proposent de boire un coup. Marceau a l'air... réel. Il n'a pas l'air de savoir qu'il est beau. Il dégage ce côté timide, presque effacé, qui me touche plus que n'importe quelle perfection plastique. Dans mon monde, tout est criard, tout est saturé de couleurs et de faux-semblants. Lui, il ressemble à un silence apaisant au milieu d'un concert de heavy metal.
Pour la première fois depuis que j'ai créé ce compte, l'envie de briser ma bulle est plus forte que ma paranoïa. J'ai besoin de savoir qui se cache derrière ces yeux noisette. Je tape un message, je l'efface, je recommence trois fois. Mon cœur bat plus vite que lors de mon premier passage à la télévision. C'est absurde, mais ce garçon me déstabilise sans même le savoir.
Je prends une grande inspiration et j'envoie enfin ces quelques mots :
— Hey, bonjour. Tu vas bien ? Je sais que ce n'est pas banal mais on doit te le dire souvent, tu es très craquant avec ton côté timide. À très vite, enfin j'espère.
J'appuie sur envoyer et je verrouille l'écran immédiatement, comme si le téléphone allait m'exploser entre les mains. Je le plaque contre mon torse, fixant le plafond sombre de ma couchette. Qu'est-ce que je fabrique ? Je suis Ezra, je pourrais avoir n'importe qui, et je suis là, le souffle court, à attendre la réponse d'un inconnu nommé Marceau.
Je ne sais rien de lui, mais à cet instant précis, il est la seule personne au monde à qui j'ai vraiment envie de parler. J'attends, guettant la moindre vibration, espérant qu'il ne me bloquera pas.
……….
La vibration du téléphone sur le matelas n'a été qu'un bruit sourd, un parasite dans le vacarme de mes sanglots. Je ne l'ai pas regardée. À quoi bon ? Ce n'est sans doute qu'une notification automatique, un rappel de mise à jour, ou peut-être un message d'une de ces boîtes de crédit qui me harcèlent. Rien qui ne puisse changer le cours de cette nuit. Rien qui n'ait le pouvoir de me ramener à la surface alors que je suis déjà en train de couler.
Je me redresse avec une lenteur de vieillard, chaque mouvement me demandant un effort surhumain. Mes yeux sont brûlants, gonflés derrière mes verres de lunettes que je n'ai même pas pris la peine d'essuyer. Je me dirige vers la salle de bain, un placard de deux mètres carrés où l'humidité a jauni le plafond. J'ouvre l'armoire à pharmacie au-dessus du lavabo. Mes mains ne tremblent plus. C'est étrange, cette soudaine lucidité quand on a enfin pris une décision. Je sors tout. Les boîtes d'antalgiques entamées, les restes d'antibiotiques d'une vieille grippe, les somnifères que le médecin m'avait prescrits pour mes insomnies chroniques. Un à un, je vide les plaquettes sur le rebord du lavabo. Les petites pilules blanches et bleues s'amoncellent comme des bonbons mortels.
Je relève la tête et mon regard croise le miroir. Je déteste cet homme qui me regarde. Je déteste ce visage banal, ces yeux noisette noyés de larmes, cette peau trop pâle sous la lumière crue du néon. — Tu vois, Marceau, je murmure dans un souffle cassé, personne n'est venu. Personne ne viendra jamais.
Je ramasse les médicaments dans le creux de mon t-shirt et je retourne dans la pièce principale. Je les dépose sur le lit, bien en évidence sur le drap froissé. Puis, je m'assois à mon petit bureau encombré de factures impayées. Je sors une feuille de papier, un stylo qui traîne, et je commence à écrire. Mes doigts se crispent sur le plastique.
« Maman, Papa,
Quand vous lirez ces mots, je serai enfin en paix. Ne pleurez pas, je vous en supplie. Ce n'est pas de votre faute. Vous avez fait ce que vous avez pu avec le peu que nous avions. Je sais les sacrifices que vous avez faits pour me nourrir, pour essayer de me donner un avenir. Mais cet avenir, je n'y arrive plus. Le monde est trop grand pour moi, ou peut-être suis-je trop fragile pour lui.
Je me rappelle encore quand j'étais petit, Maman, quand tu essayais de recoudre mes pulls pour que les autres ne voient pas les trous. J'aurais tellement voulu que tu sois fière de moi, que je devienne quelqu'un d'important, quelqu'un qu'on respecte. Au lieu de ça, je suis resté ce petit garçon timide qui a peur de son ombre. J'ai essayé de changer, j'ai perdu ce poids que tout le monde moquait, mais la honte est restée. Elle est là, dans ma poitrine, comme un trou noir qui dévore tout le reste.
Papa, pardonne-moi de ne pas avoir été plus fort. J'aurais aimé être l'homme que tu espérais. Mais chaque jour à cette caisse, chaque regard méprisant des gens que je sers, c'est comme un coup de couteau dans ce qu'il me reste de dignité. Je me sens invisible. Je suis un fantôme qui hante un supermarché. Je suis fatigué d'avoir faim d'un peu d'amour, d'un peu de regard, et de ne recevoir que du vide ou des insultes sur des applications de rencontre. Je ne veux plus avoir mal. Je veux juste m'endormir et que le bip du scanner s'arrête enfin.
Je vous aime plus que tout. Gardez le peu d'argent qu'il reste sur mon compte pour vous aider. Adieu. »
Je pose le stylo. Mes larmes ont fait baver l'encre sur le mot "Adieu". Je plie la feuille avec soin. Je vais dans la cuisine, me sers un grand verre d'eau, et je m'installe sur mon lit, à côté du tas de médicaments. C'est le moment.
Mon téléphone s'allume encore une fois. La curiosité est une chose tenace, même au bord de l'abîme. Je le prends une dernière fois. Je déverrouille l'écran, prêt à tout effacer avant de partir. Et là, je vois la notification Grindr. Un message de "Félix".
Je clique, le cœur lourd. Je vois la photo de ce type, ce grand blond au corps sculptural, une perfection faite homme. Et je lis ses mots : « Hey, bonjour. Tu vas bien ? Je sais que ce n'est pas banal mais on doit te le dire souvent, tu es très craquant avec ton côté timide. A très vite, enfin j'espère. »
Je reste figé. Mon cerveau refuse de traiter l'information. C'est forcément une blague. C'est un de ces types qui s'amusent à donner de l'espoir aux gens comme moi pour mieux les briser après, ou alors c'est un compte automatisé qui envoie des messages au hasard. Ce "Félix" est magnifique, il a l'air de sortir d'un rêve. Pourquoi m'écrirait-il ça, à moi, avec mes lunettes et mon air de chien battu ?
Une colère froide monte en moi, mêlée à une tristesse infinie. Je décide de lui répondre, juste pour lui montrer que je ne suis pas dupe, pour lui dire une dernière vérité avant le grand saut.
— Euh, salut. Merci pour ton message mais je ne suis pas mignon du tout, je suis très banal comparé à toi vu le corps que tu as, tu as dû te tromper de personne.
J'appuie sur envoyer. Je pose le téléphone contre mon torse et je m'allonge sur le lit, parmi les pilules.
Mais soudain, quelque chose change. Mon cœur ne bat plus le rythme lent de la dépression. Il cogne contre mes côtes. Une chaleur étrange se diffuse dans mon ventre. "Craquant". Il a utilisé le mot "craquant". Même si c'est un mensonge, même si c'est un faux compte, c'est la chose la plus douce qu'on m'ait dite depuis des années.
Je regarde le plafond, les mains serrées sur l'appareil. Les médicaments sont là, à quelques centimètres de ma main, mais je ne les vois plus. Je n'ai plus envie de boire ce verre d'eau. J'attends. Je guette la vibration. Un sourire timide, presque douloureux, étire mes lèvres pour la première fois depuis des mois. J'ai l'impression d'être suspendu à un fil de soie, juste au-dessus du vide, et pour la première fois, j'ai envie que le fil tienne.
Je ferme les yeux une seconde, oubliant ma lettre d'adieu, oubliant la caisse n°4, oubliant tout. J'attends juste de voir si Félix va me répondre. S'il va me prouver que je n'ai pas rêvé.
……….
Le silence de ma couchette est soudain brisé par une vibration contre mon torse. Ce n'est pas le bourdonnement sec d'un appel de mon manager ou l'alerte d'un rappel d'interview. C'est la vibration particulière, presque électrique, de l'application.
Je me redresse si brusquement que je me cogne le haut du crâne contre le plafond de ma cabine de voyage. Je ne sens même pas la douleur. Mon cœur, qui d'habitude ne s'emballe que sous l'effet de l'adrénaline de la scène ou du café noir, se met à cogner contre mes côtes avec une violence inédite. Mes mains sont moites. Je déverrouille l'écran, le souffle court, et je lis.
— Euh, salut. Merci pour ton message mais je ne suis pas mignon du tout, je suis très banal comparé à toi vu le corps que tu as, tu as dû te tromper de personne.
Un sourire immense, incontrôlable, étire mes lèvres. C'est un sourire que je ne réserve jamais aux caméras, un sourire qui n'est pas calibré pour être séduisant, mais qui naît d'une joie pure et enfantine. Il m'a répondu. Ce garçon aux yeux noisette, si loin de mon univers de paillettes, vient de m'ouvrir une porte. Mais ses mots me serrent le cœur. "Banal". Comment peut-il se voir ainsi alors que sa photo a suffi à me faire oublier tout le reste ?
Je m'assois en tailleur sur mon matelas étroit, ignorant les cris de mes musiciens qui commencent à rassembler leurs affaires dans le couloir du bus. Je dois lui répondre. Tout de suite. Je ne veux pas qu'il pense une seconde de plus qu'il est une erreur ou un second choix. Mes doigts volent sur le clavier tactile, mais je m'arrête, hésitant. Je ne peux pas lui dire qui je suis, pas encore. Je dois entretenir ce masque de "Félix", mais je veux lui offrir une part de ma vérité.
Je commence à taper, pesant chaque mot, cherchant à être aussi sincère que ma situation me le permet.
— Je t'assure que je ne me suis pas trompé de personne, Marceau. C'est bien à toi que je voulais écrire.
Je marque une pause. Je repense à mes propres insécurités, à ce besoin permanent de plaire, à cette peur d'être découvert qui me ronge.
— Tu sais, ce n'est pas parce que j'ai ce corps-là sur mes photos que j'ai confiance en moi. Bien au contraire. C'est même pour ça que je n'ai pas encore mis de photo de mon visage. J'ai besoin de me sentir un peu plus en sécurité, de savoir que la personne en face m'apprécie pour autre chose que mon apparence avant de me montrer. C'est très dur pour moi de m'exposer vraiment. On a tous nos barrières, et les miennes sont peut-être aussi hautes que les tiennes.
Je me relis. J'ai l'impression de me mettre à nu, bien plus que si j'étais torse nu sur une affiche géante dans le métro.
— Pourquoi est-ce que tu te trouves banal ? À mes yeux, tu es loin, très loin de l'être. Tu as quelque chose dans le regard que je ne vois nulle part ailleurs. Je te trouve plus que craquant, Marceau. Et si tu en as envie, j'aimerais vraiment apprendre à te connaître. On pourrait juste discuter, à ton rythme. Ne t'inquiète pas si je ne réponds pas instantanément, mon téléphone ne m'affiche pas toujours les notifications (ce qui est à moitié vrai, car je les coupe pour ne pas être démasqué par mon entourage), mais je viendrai vérifier régulièrement si tu m'as écrit. J'espère vraiment te relire.
J'appuie sur "envoyer". Au moment précis où la petite bulle s'affiche, le bus donne un grand coup de frein. Le moteur s'éteint dans un sifflement d'air comprimé. Nous sommes arrivés.
— Hey, Ezra ! Tu dors ou quoi ? On est à l'hôtel ! Bouge tes fesses, on a un planning serré !
C'est la voix de Mike, mon batteur, qui tape contre le rideau de ma couchette. Je sursaute, rangeant précipitamment mon téléphone dans la poche de mon jean.
— J'arrive, j'arrive ! Je crié en essayant de reprendre une contenance.
Je sors de ma cachette, le visage encore un peu rouge, les yeux brillants. Mes musiciens me regardent bizarrement. D'habitude, je suis d'une humeur massacrante lors des arrivées à l'hôtel, épuisé par le voyage. Aujourd'hui, je me sens léger, comme si je marchais sur un nuage.
Le hall de l'hôtel est un déploiement de marbre et de dorures. Je passe entre les colonnes, tête baissée sous ma casquette, évitant les quelques fans qui attendent déjà devant l'entrée. Je récupère ma carte de chambre, je monte en quatrième vitesse, je jette mon sac de sport sur le tapis épais sans même le déballer.
Dans deux jours, je donne un concert devant des milliers de personnes, un show millimétré où je n'aurai pas le droit à l'erreur. Je devrais être en train de réviser mes partitions ou de dormir pour ménager ma voix. Mais alors que je me prépare à partir pour la salle de répétition, je ne pense qu'à une chose.
Est-ce que Marceau a lu mon message ? Est-ce qu'il croit en Félix ?
Pour la première fois de ma carrière, la scène me semble moins réelle que cet écran de téléphone. Je vérifie une dernière fois l'application dans l'ascenseur, le cœur battant à tout rompre, avant de remettre mon masque d'idole internationale pour affronter la lumière.
Fin du chapitre 1.
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