Réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les sentiers du haut Var — Chapitre 1 · Balade dans le Var
Auteur
Les sentiers du haut Var
Chapitre 1 · Balade dans le Var
Il y a maintenant quelques années, je me souviens encore de cette journée avec une précision presque dérangeante. Pas à cause d’un événement spectaculaire, mais parce que tout y avait eu une texture différente. L’air, le silence, la façon dont les chiens marchaient. J’étais parti comme d’habitude, un peu après le milieu de la matinée, avec eux. À l’époque, on sortait chaque jour, minimum huit kilomètres, parfois dix ou douze quand le temps le permettait et que je n’avais rien de particulier à faire. Ce n’était pas vraiment moi qui les baladais. C’était eux qui pilotaient. Ils connaissaient les chemins mieux que moi. Ou plutôt, ils en inventaient d’autres, plus discrets, plus étroits, là où l’herbe était haute et où personne ne passait vraiment.
Nous étions dans les collines du haut Var. Pas les grandes routes touristiques, pas les sentiers balisés qui montent vers les belvédères. Plutôt les pistes qui partent derrière les villages, celles qui serpentent entre les chênes verts, les pins d’Alep et les broussailles basses. L’été était déjà avancé. La terre était sèche, claire, presque blanche par endroits. Le soleil cognait, mais sous les arbres il faisait encore supportable. Les chiens avaient leur rythme : ils partaient devant, revenaient, repartaient, le nez au sol, les oreilles en mouvement. Ils savaient où ils allaient. Moi, je les suivais, le sac sur le dos, une gourde, rien d’autre. J’avais appris à ne pas trop décider. Quand je forçais un chemin, ils finissaient souvent par me ramener ailleurs, plus tard, avec cette patience obstinée des chiens qui connaissent mieux le terrain.
Ce jour-là, ils avaient pris un sentier que je ne reconnaissais pas tout de suite. Pas un vrai sentier. Plutôt une trace, une légère dépression dans la végétation, à peine visible. On avait quitté le chemin principal depuis un bon moment. Le bruit de la route, déjà lointain au départ, avait complètement disparu. Il ne restait que le crissement des feuilles sèches sous les pattes, le souffle des chiens, et de temps en temps le craquement d’une branche. L’air sentait le thym, le pin chaud, et cette odeur un peu poudreuse de terre sèche qu’on ne trouve que là-haut, loin des vallées. Les arbres étaient plus serrés. Des chênes surtout, avec quelques pins qui se penchaient. La lumière passait en taches. On ne voyait pas loin. C’était le genre d’endroit où on peut se perdre si on ne fait pas attention, mais où les chiens, eux, ne se perdent jamais vraiment.
Ils s’étaient mis à accélérer un peu. Pas en courant, mais avec une intention plus nette. L’un d’eux, le plus vieux, celui qui connaissait les collines depuis presque aussi longtemps que moi, était passé devant et ne revenait plus vérifier. Il avançait, le museau bas, puis relevé, comme s’il suivait quelque chose de précis. Le plus jeune suivait, parfois en écartant un peu les broussailles, parfois en sautant par-dessus une racine. Je les suivais. Au bout d’un moment, le sol a commencé à descendre légèrement. Pas une vraie pente, juste une inclinaison douce. L’air a changé. Plus frais. Plus humide, aussi, ce qui était étrange à cette saison, à cette heure. On entendait un bruit faible, très faible. Au début, je n’étais pas sûr. Un filet d’eau, peut-être. Ou le vent dans les feuilles. Mais les chiens, eux, avaient l’air de savoir.
Ils se sont arrêtés à un endroit où les arbres formaient une sorte de cercle plus dense. Pas un vrai cercle, mais une clairière minuscule, presque fermée, où les troncs étaient rapprochés et où le sol était un peu plus bas. Au milieu, ou plutôt sur le côté, il y avait une petite cascade. Très petite. Pas plus haute que la taille d’un homme, peut-être même moins. Un filet d’eau qui sortait d’une fissure dans la roche, glissait sur une surface moussue, et tombait dans une petite vasque naturelle avant de continuer, invisible, plus bas. L’eau était claire. Le bruit était doux, presque discret. Autour, les arbres formaient un toit. On ne voyait presque pas le ciel. La lumière était verte, filtrée. Le sol était couvert de feuilles mortes, de mousse, et de quelques pierres plates. C’était un endroit que personne n’aurait trouvé en marchant normalement. Il fallait quitter le sentier, suivre une trace presque inexistante, et surtout laisser les chiens décider. Seuls eux pouvaient découvrir ça. Moi, seul, je serais passé à côté sans le voir.
Je me suis arrêté. Les chiens aussi, un instant. Puis ils se sont approchés de l’eau. L’un a bu. Un autre a reniflé les abords, le nez dans les feuilles mouillées. Je me suis assis moi aussi, sur une pierre un peu en retrait. Le sac à côté. J’ai sorti la gourde, mais je n’ai pas bu tout de suite. J’écoutais. Le bruit de l’eau était constant, bas, presque hypnotique. Il n’y avait pas d’autres sons. Pas d’oiseaux particulièrement bruyants. Pas de vent fort. Juste ce filet, et le souffle des chiens. L’endroit était petit. On pouvait le traverser en quelques pas. Mais il était fermé. Protégé. On avait l’impression d’être arrivé quelque part qui n’appartenait à personne, ou qui n’appartenait qu’à ceux qui savaient le trouver. Et ce jour-là, c’étaient les chiens qui savaient.
Je suis resté un moment sans bouger. Le temps passait différemment là. Pas plus lentement, exactement. Mais moins pressé. Les chiens ne demandaient pas à repartir. Ils exploraient un peu, revenaient, s’allongeaient parfois. L’un d’eux s’est approché de moi, a posé sa tête sur mon genou, puis est reparti vers l’eau. J’ai fini par boire. L’eau de la gourde était tiède. Celle de la cascade, je ne l’ai pas touchée. Pas par méfiance. Juste parce que je n’en avais pas envie. Je regardais le filet qui tombait, la mousse qui brillait, les feuilles qui flottaient un peu dans la vasque avant d’être emportées. C’était beau, d’une façon très simple. Pas spectaculaire. Juste là. Et le fait que personne d’autre ne le voie, à cet instant précis, rendait la chose encore plus nette.
Je me souviens d’avoir pensé, sans vraiment formuler, que cet endroit n’existait que parce que les chiens l’avaient voulu. Ou plutôt, parce qu’ils l’avaient reconnu. Moi, je n’aurais jamais tourné à cet endroit. Je serais resté sur le chemin plus large, celui qui revient vers la voiture en suivant la crête. Eux, ils avaient senti quelque chose. L’humidité, peut-être. Ou une odeur. Ou simplement l’habitude de chercher ce qui est caché. Depuis des années, c’était comme ça. Ils m’emmenaient dans des coins que je ne connaissais pas, même après des centaines de balades. Des clairières, des rochers, des points de vue minuscules, des endroits où l’on pouvait s’asseoir sans être vu. Ce jour-là, c’était cette cascade. Très petite. Presque rien. Mais complètement isolée.
Le temps a passé. Je ne sais pas combien. Peut-être vingt minutes. Peut-être davantage. Les chiens se sont calmés. Ils ne cherchaient plus. Ils étaient là, simplement. L’un d’eux s’est allongé à l’ombre, le museau entre les pattes. L’autre est resté près de l’eau, à regarder le filet tomber. Je n’avais pas envie de parler. De toute façon, il n’y avait personne à qui parler. Juste eux, et ce bruit d’eau très bas, et la lumière verte qui bougeait un peu quand le vent passait dans les feuilles, très haut au-dessus. J’ai sorti une barre de céréales du sac, je l’ai cassée en deux, j’en ai donné un morceau à celui qui était le plus près. Il a mangé calmement. Les autres sont venus, ont eu leur part. Puis le silence est revenu.
C’est à ce moment-là que j’ai senti que la journée était étrange. Pas mauvaise. Pas inquiétante. Juste… différente. Comme si quelque chose avait basculé, très légèrement, dans la façon dont le temps s’écoulait. Les chiens n’avaient pas l’air pressés de repartir. Moi non plus. D’habitude, on marchait. On avançait. On faisait les kilomètres. Là, on était arrêtés, et ça ne dérangeait personne. L’endroit était trop petit pour qu’on s’y installe vraiment. Trop fermé. Trop discret. Mais précisément pour ça, on y restait. Je regardais la cascade. Le filet d’eau ne changeait pas. Il tombait, toujours au même endroit, avec le même bruit. La vasque restait claire. Les feuilles qui arrivaient finissaient par partir. Rien ne se passait. Et pourtant, j’avais l’impression d’être exactement là où il fallait être, à cet instant précis, avec eux.
Je me suis levé au bout d’un moment. Pas parce que j’en avais envie. Parce que le corps, à un moment, décide. Les chiens se sont levés aussi. Ils m’ont regardé. L’un d’eux a reniflé encore une fois près de l’eau, puis est revenu. On a repris le chemin, ou plutôt la trace, dans l’autre sens. Le sol remontait doucement. Les arbres s’écartaient un peu. La lumière redevenait plus franche. Au bout de quelques minutes, on a retrouvé un sentier plus large, celui que je connaissais. Les chiens ont repris leur rythme habituel. Moi aussi. On a marché encore un bon moment, jusqu’à la voiture. Le soleil était plus bas. L’air commençait à se rafraîchir. Dans la voiture, les chiens se sont installés comme d’habitude, essoufflés, contents. Moi, je suis resté un instant les mains sur le volant, sans démarrer.
Je pensais à l’endroit. À la cascade. À la façon dont ils m’y avaient emmené, sans hésiter, comme s’ils savaient depuis le début que c’était là qu’il fallait aller ce jour-là. Je ne savais pas pourquoi cette journée me semblait différente. Rien ne s’était passé. On avait marché. On avait trouvé un coin. On était repartis. Mais le souvenir restait net. Le bruit de l’eau. La lumière verte. Les chiens assis, calmes. Et cette sensation, très légère, que l’endroit n’existait que pour nous, à cet instant, et qu’on ne le retrouverait peut-être jamais exactement de la même façon.
Sur le chemin du retour, je n’ai pas parlé. Les chiens dormaient déjà, ou presque. La route descendait vers la vallée. Les collines restaient derrière. Et quelque part, au milieu des arbres, le petit filet d’eau continuait de tomber, dans son cercle de troncs, sans que personne d’autre ne le voie. Seulement les chiens. Et moi, ce jour-là, parce qu’ils avaient décidé de m’y emmener.
Nous étions dans les collines du haut Var. Pas les grandes routes touristiques, pas les sentiers balisés qui montent vers les belvédères. Plutôt les pistes qui partent derrière les villages, celles qui serpentent entre les chênes verts, les pins d’Alep et les broussailles basses. L’été était déjà avancé. La terre était sèche, claire, presque blanche par endroits. Le soleil cognait, mais sous les arbres il faisait encore supportable. Les chiens avaient leur rythme : ils partaient devant, revenaient, repartaient, le nez au sol, les oreilles en mouvement. Ils savaient où ils allaient. Moi, je les suivais, le sac sur le dos, une gourde, rien d’autre. J’avais appris à ne pas trop décider. Quand je forçais un chemin, ils finissaient souvent par me ramener ailleurs, plus tard, avec cette patience obstinée des chiens qui connaissent mieux le terrain.
Ce jour-là, ils avaient pris un sentier que je ne reconnaissais pas tout de suite. Pas un vrai sentier. Plutôt une trace, une légère dépression dans la végétation, à peine visible. On avait quitté le chemin principal depuis un bon moment. Le bruit de la route, déjà lointain au départ, avait complètement disparu. Il ne restait que le crissement des feuilles sèches sous les pattes, le souffle des chiens, et de temps en temps le craquement d’une branche. L’air sentait le thym, le pin chaud, et cette odeur un peu poudreuse de terre sèche qu’on ne trouve que là-haut, loin des vallées. Les arbres étaient plus serrés. Des chênes surtout, avec quelques pins qui se penchaient. La lumière passait en taches. On ne voyait pas loin. C’était le genre d’endroit où on peut se perdre si on ne fait pas attention, mais où les chiens, eux, ne se perdent jamais vraiment.
Ils s’étaient mis à accélérer un peu. Pas en courant, mais avec une intention plus nette. L’un d’eux, le plus vieux, celui qui connaissait les collines depuis presque aussi longtemps que moi, était passé devant et ne revenait plus vérifier. Il avançait, le museau bas, puis relevé, comme s’il suivait quelque chose de précis. Le plus jeune suivait, parfois en écartant un peu les broussailles, parfois en sautant par-dessus une racine. Je les suivais. Au bout d’un moment, le sol a commencé à descendre légèrement. Pas une vraie pente, juste une inclinaison douce. L’air a changé. Plus frais. Plus humide, aussi, ce qui était étrange à cette saison, à cette heure. On entendait un bruit faible, très faible. Au début, je n’étais pas sûr. Un filet d’eau, peut-être. Ou le vent dans les feuilles. Mais les chiens, eux, avaient l’air de savoir.
Ils se sont arrêtés à un endroit où les arbres formaient une sorte de cercle plus dense. Pas un vrai cercle, mais une clairière minuscule, presque fermée, où les troncs étaient rapprochés et où le sol était un peu plus bas. Au milieu, ou plutôt sur le côté, il y avait une petite cascade. Très petite. Pas plus haute que la taille d’un homme, peut-être même moins. Un filet d’eau qui sortait d’une fissure dans la roche, glissait sur une surface moussue, et tombait dans une petite vasque naturelle avant de continuer, invisible, plus bas. L’eau était claire. Le bruit était doux, presque discret. Autour, les arbres formaient un toit. On ne voyait presque pas le ciel. La lumière était verte, filtrée. Le sol était couvert de feuilles mortes, de mousse, et de quelques pierres plates. C’était un endroit que personne n’aurait trouvé en marchant normalement. Il fallait quitter le sentier, suivre une trace presque inexistante, et surtout laisser les chiens décider. Seuls eux pouvaient découvrir ça. Moi, seul, je serais passé à côté sans le voir.
Je me suis arrêté. Les chiens aussi, un instant. Puis ils se sont approchés de l’eau. L’un a bu. Un autre a reniflé les abords, le nez dans les feuilles mouillées. Je me suis assis moi aussi, sur une pierre un peu en retrait. Le sac à côté. J’ai sorti la gourde, mais je n’ai pas bu tout de suite. J’écoutais. Le bruit de l’eau était constant, bas, presque hypnotique. Il n’y avait pas d’autres sons. Pas d’oiseaux particulièrement bruyants. Pas de vent fort. Juste ce filet, et le souffle des chiens. L’endroit était petit. On pouvait le traverser en quelques pas. Mais il était fermé. Protégé. On avait l’impression d’être arrivé quelque part qui n’appartenait à personne, ou qui n’appartenait qu’à ceux qui savaient le trouver. Et ce jour-là, c’étaient les chiens qui savaient.
Je suis resté un moment sans bouger. Le temps passait différemment là. Pas plus lentement, exactement. Mais moins pressé. Les chiens ne demandaient pas à repartir. Ils exploraient un peu, revenaient, s’allongeaient parfois. L’un d’eux s’est approché de moi, a posé sa tête sur mon genou, puis est reparti vers l’eau. J’ai fini par boire. L’eau de la gourde était tiède. Celle de la cascade, je ne l’ai pas touchée. Pas par méfiance. Juste parce que je n’en avais pas envie. Je regardais le filet qui tombait, la mousse qui brillait, les feuilles qui flottaient un peu dans la vasque avant d’être emportées. C’était beau, d’une façon très simple. Pas spectaculaire. Juste là. Et le fait que personne d’autre ne le voie, à cet instant précis, rendait la chose encore plus nette.
Je me souviens d’avoir pensé, sans vraiment formuler, que cet endroit n’existait que parce que les chiens l’avaient voulu. Ou plutôt, parce qu’ils l’avaient reconnu. Moi, je n’aurais jamais tourné à cet endroit. Je serais resté sur le chemin plus large, celui qui revient vers la voiture en suivant la crête. Eux, ils avaient senti quelque chose. L’humidité, peut-être. Ou une odeur. Ou simplement l’habitude de chercher ce qui est caché. Depuis des années, c’était comme ça. Ils m’emmenaient dans des coins que je ne connaissais pas, même après des centaines de balades. Des clairières, des rochers, des points de vue minuscules, des endroits où l’on pouvait s’asseoir sans être vu. Ce jour-là, c’était cette cascade. Très petite. Presque rien. Mais complètement isolée.
Le temps a passé. Je ne sais pas combien. Peut-être vingt minutes. Peut-être davantage. Les chiens se sont calmés. Ils ne cherchaient plus. Ils étaient là, simplement. L’un d’eux s’est allongé à l’ombre, le museau entre les pattes. L’autre est resté près de l’eau, à regarder le filet tomber. Je n’avais pas envie de parler. De toute façon, il n’y avait personne à qui parler. Juste eux, et ce bruit d’eau très bas, et la lumière verte qui bougeait un peu quand le vent passait dans les feuilles, très haut au-dessus. J’ai sorti une barre de céréales du sac, je l’ai cassée en deux, j’en ai donné un morceau à celui qui était le plus près. Il a mangé calmement. Les autres sont venus, ont eu leur part. Puis le silence est revenu.
C’est à ce moment-là que j’ai senti que la journée était étrange. Pas mauvaise. Pas inquiétante. Juste… différente. Comme si quelque chose avait basculé, très légèrement, dans la façon dont le temps s’écoulait. Les chiens n’avaient pas l’air pressés de repartir. Moi non plus. D’habitude, on marchait. On avançait. On faisait les kilomètres. Là, on était arrêtés, et ça ne dérangeait personne. L’endroit était trop petit pour qu’on s’y installe vraiment. Trop fermé. Trop discret. Mais précisément pour ça, on y restait. Je regardais la cascade. Le filet d’eau ne changeait pas. Il tombait, toujours au même endroit, avec le même bruit. La vasque restait claire. Les feuilles qui arrivaient finissaient par partir. Rien ne se passait. Et pourtant, j’avais l’impression d’être exactement là où il fallait être, à cet instant précis, avec eux.
Je me suis levé au bout d’un moment. Pas parce que j’en avais envie. Parce que le corps, à un moment, décide. Les chiens se sont levés aussi. Ils m’ont regardé. L’un d’eux a reniflé encore une fois près de l’eau, puis est revenu. On a repris le chemin, ou plutôt la trace, dans l’autre sens. Le sol remontait doucement. Les arbres s’écartaient un peu. La lumière redevenait plus franche. Au bout de quelques minutes, on a retrouvé un sentier plus large, celui que je connaissais. Les chiens ont repris leur rythme habituel. Moi aussi. On a marché encore un bon moment, jusqu’à la voiture. Le soleil était plus bas. L’air commençait à se rafraîchir. Dans la voiture, les chiens se sont installés comme d’habitude, essoufflés, contents. Moi, je suis resté un instant les mains sur le volant, sans démarrer.
Je pensais à l’endroit. À la cascade. À la façon dont ils m’y avaient emmené, sans hésiter, comme s’ils savaient depuis le début que c’était là qu’il fallait aller ce jour-là. Je ne savais pas pourquoi cette journée me semblait différente. Rien ne s’était passé. On avait marché. On avait trouvé un coin. On était repartis. Mais le souvenir restait net. Le bruit de l’eau. La lumière verte. Les chiens assis, calmes. Et cette sensation, très légère, que l’endroit n’existait que pour nous, à cet instant, et qu’on ne le retrouverait peut-être jamais exactement de la même façon.
Sur le chemin du retour, je n’ai pas parlé. Les chiens dormaient déjà, ou presque. La route descendait vers la vallée. Les collines restaient derrière. Et quelque part, au milieu des arbres, le petit filet d’eau continuait de tomber, dans son cercle de troncs, sans que personne d’autre ne le voie. Seulement les chiens. Et moi, ce jour-là, parce qu’ils avaient décidé de m’y emmener.
Je n’avais aucune conscience que je le partagerais, que je divulguerais la localisation de cet endroit un jour et que ce serait le lieu d’un échange tellement sauvage et intense...
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