Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La proie du chasseur — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
La proie du chasseur
Chapitre 1
Chapitre 1
Je me réveille ce matin-là dans mon petit chalet isolé, perché sur une colline boisée, avec le soleil pâle de l'automne qui perce à travers les volets en bois. L'air est frais, chargé de l'odeur des sapins et de la terre humide. C'est une journée ordinaire ici, dans cette région du Jura proche du lac de Vouglans, mais je sens déjà que quelque chose va venir perturber ma routine. Pourquoi suis-je venu m'installer ici, au fait ? J'ai quitté Lyon il y a six mois, épuisé par le bruit incessant, par les manifestations qui tournaient en rond, par cette sensation permanente d'être en guerre contre le monde entier. À Lyon, j'étais vétérinaire en clinique urbaine, je voyais défiler des animaux de compagnie, mais aussi trop de cas liés à la maltraitance, aux abandons, aux élevages industriels que je dénonçais dans la rue. J'étais végétarien depuis mes années d'études, et militant actif contre la chasse, les corridas, les abattoirs.
J'ai été arrêté une fois lors d'une action coup de poing devant un site d'abattage : menottes, garde à vue, une cicatrice fine sur l'avant-bras qui me rappelle encore le coup de matraque. Mais à force, j'ai craqué. La ville m'étouffait, les débats interminables avec des gens qui ne voulaient rien entendre, les nuits blanches à rédiger des pétitions. J'ai vendu mon appartement, j'ai repris ce petit cabinet vétérinaire dans une bourgade tranquille du Jura, pas loin du lac de Vouglans, et j'ai acheté ce chalet à l'écart, loin des regards et des bruits du village. Ici, je respire. Je vis seul, en harmonie avec la forêt, même si la solitude creuse parfois un vide que je comble avec mes livres, mes balades et Liberté, mon chat errant recueilli il y a trois mois.
Je me lève, je fais chauffer de l'eau pour mon thé vert bio, je coupe des pommes et des poires du marché, je tartine du pain complet avec de la confiture de myrtilles faite maison – rien d'animal, bien sûr. Liberté miaule en se frottant contre mes jambes. Je lui sers sa pâtée végétale spéciale chats, je le gratte derrière les oreilles.
— Allez mon grand, on y va.
Je m'habille avec soin, comme toujours : un jean slim bleu foncé bien coupé, une chemise bleu marine ajustée aux manches retroussées sur mes avant-bras, un pull fin en cachemire gris anthracite par-dessus, une veste en tweed légère mais élégante pour contrer le vent frais du Jura. Je glisse mes pieds dans des baskets blanches montantes en cuir et toile, confortables, imperméables et stylées – pas de Crocs pour moi, je préfère quelque chose qui tient la route sur les sentiers et qui reste élégant même en pleine nature. Je n'aime pas ressembler à un ermite débraillé ; même ici, dans la campagne, je tiens à rester soigné, presque citadin dans ma façon de m'habiller. Mes cheveux blonds, légèrement frisés, tombent juste au-dessus des oreilles ; je les coiffe rapidement d'un geste de la main pour qu'ils restent présentables.
Je prends mes clés, je descends jusqu'au parking gravillonné où est garé mon 4x4 – un vieux mais robuste Land Rover Defender vert foncé, avec des pneus tout-terrain et une barre de toit pour les randonnées. Il est fiable sur les pistes boueuses qui mènent au chalet et sur les routes sinueuses du coin. Je démarre, le moteur ronronne doucement, je descends la piste caillouteuse qui rejoint la départementale. La route serpente entre les sapins et les prés, avec par moments des aperçus du lac de Vouglans en contrebas, ses eaux turquoise qui scintillent sous le ciel gris perle. La radio locale parle de la météo : risque de pluie en fin d'après-midi, températures fraîches pour la saison. Je roule fenêtres entrouvertes, l'air froid me fouette le visage. J'aime ça.
J'arrive au cabinet vers 8 heures. Lucie est déjà là, en train de ranger les fiches des rendez-vous du jour. Elle a vingt-quatre ans, les cheveux châtains toujours attachés en queue de cheval, un sourire qui met tout le monde à l'aise. Le cabinet est petit mais chaleureux : salle d'attente avec des chaises en bois, des posters éducatifs sur la stérilisation et les parasites, ma salle de consultation équipée d'un échographe d'occasion, d'une table en inox, d'un bloc opératoire réduit mais fonctionnel. Je salue Lucie d'un sourire, je pose ma veste sur le portemanteau de l'entrée, puis je file directement dans la petite pièce attenante à la salle de consultation – mon vestiaire improvisé. Là, je me change pour ma tenue de travail : je retire la chemise et le pull, je passe un pantalon bleu marine confortable et résistant aux taches, une tunique chirurgicale vert pâle à manches courtes.
J'enfile mes baskets blanches montantes (je les garde aux pieds, elles sont propres et pratiques pour la journée), et je passe rapidement mes doigts dans mes cheveux légèrement frisés pour les discipliner un peu. Je me lave les mains longuement, je mets une paire de lunettes de protection sur le front au cas où. Je suis prêt. C'est comme une armure : quand je porte cette tenue, je suis le vétérinaire, concentré, professionnel, loin des débats intérieurs.
Je passe la matinée à ausculter un cheval boiteux dans une ferme à dix minutes de route. Le propriétaire, un agriculteur bourru mais correct, m'écoute quand je lui explique que ses vaches seraient plus heureuses avec plus d'espace et moins de stress.
— Elles ne sont pas des machines à lait, vous savez.
Il rit un peu jaune, mais il hoche la tête. Je plante des graines, même si elles poussent lentement.
L'après-midi est plus calme. Je rédige des comptes rendus, je range des médicaments. Je pense souvent à mes années lyonnaises : les banderoles « STOP À LA CHASSE », les sit-in devant les boucheries, les nuits à coller des affiches. J'étais contre toute forme de violence animale. La chasse me révoltait particulièrement : des animaux traqués pour le plaisir, des accidents mortels, des chiens blessés ou tués. Ici, dans le Jura, la chasse est partout – battues organisées, fédérations puissantes, traditions ancrées. Ça me ronge, mais je me tais. Mon travail passe avant.
L'après-midi est plus calme. Je rédige des comptes rendus, je range des médicaments. Je pense souvent à mes années lyonnaises : les banderoles « STOP À LA CHASSE », les sit-in devant les boucheries, les nuits à coller des affiches. J'étais contre toute forme de violence animale. La chasse me révoltait particulièrement : des animaux traqués pour le plaisir, des accidents mortels, des chiens blessés ou tués. Ici, dans le Jura, la chasse est partout – battues organisées, fédérations puissantes, traditions ancrées. Ça me ronge, mais je me tais. Mon travail passe avant.
Vers 17 heures, la clochette de la porte tinte. Lucie m'appelle depuis l'accueil.
— Docteur Ruiz, urgence ! Un chien blessé.
Je sors de ma salle. Un homme entre, grand, bien charpenté, en tenue de chasse complète : veste kaki tachée de boue et de sang séché, pantalon renforcé, bottes crottées. Il porte dans ses bras un griffon qui halète faiblement. Le chien a une entaille béante sur le flanc, le pelage rougi. L'homme a les cheveux bruns ébouriffés sous un bonnet de camouflage, un visage beau et marqué par l'angoisse, des yeux verts intenses. Il ne se présente pas tout de suite ; il fonce vers le comptoir.
— S'il vous plaît, aidez-le ! Il s'est fait charger par un sanglier pendant la battue. Il perd beaucoup de sang, je… je ne sais pas quoi faire.
Lucie reste professionnelle, calme.
— Bien sûr, monsieur. Le docteur va le prendre en charge immédiatement. Pouvez-vous me donner vos coordonnées pour qu'on vous contacte une fois les soins terminés ?
Il hésite une seconde, puis lâche :
— Robin Blois. Mon numéro est le 06 12……. S'il vous plaît, dites au véto que c'est mon meilleur chien, je ne peux pas le perdre.
Lucie note tout rapidement.
— Asseyez-vous, on s'en occupe.
Je prends le relais. Je pose délicatement le griffon sur la table d'examen. Il gémit, tremble. J'enfile mes gants stériles par-dessus ma tenue déjà propre.
— Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
Il répond, la voix tendue.
— On chassait dans la forêt près du lac. Un sanglier a surgi de nulle part, il a chargé mon chien avant que je puisse réagir. J'ai tiré, mais c'était trop tard pour lui éviter la blessure.
Je fronce les sourcils, mais je me concentre sur l'animal. Je nettoie la plaie à grande eau, j'injecte un anesthésiant local, je suture soigneusement muscle par muscle. Robin reste dans la pièce, immobile, les bras croisés, les yeux rivés sur son griffon. Il caresse doucement la tête du chien pour le calmer. Moi, je bouillonne en silence. Un chasseur. Dans mon cabinet. Sauver le chien d'un homme qui traque les bêtes sauvages. L'ironie me brûle, mais je garde les lèvres closes.
Après une bonne heure de soins, je relève la tête.
— Il va s'en sortir. La plaie est profonde, mais pas vitale. Pas d'hémorragie interne, pas d'infection pour l'instant. Il a besoin de repos strict et d'antibiotiques. Je vous appellerai dans la soirée pour vous dire s'il peut rentrer ce soir ou s'il vaut mieux le garder jusqu'à demain.
Il secoue la tête.
— Non, je préfère le savoir en sécurité ici ce soir. Appelez-moi quand il sera prêt à rentrer.
Il tourne les talons et sort, laissant derrière lui une odeur de sous-bois, de poudre et de sueur froide.
Je termine ma journée, je ferme le cabinet à 19 heures. Avant de partir, je me change à nouveau dans le vestiaire : je retire la tunique verte tachée de sang séché, le pantalon, je remets ma chemise bleu marine, mon pull en cachemire, ma veste en tweed, et je garde mes baskets blanches montantes aux pieds. Mes cheveux légèrement frisés retombent naturellement. Je me sens redevenir moi-même, le Jonas civil, pas seulement le vétérinaire. Je remonte dans mon 4x4, je roule lentement sur les routes sinueuses sous un ciel qui s'assombrit. J'arrive au chalet, je gare le Defender près de la terrasse en bois, j'allume un feu dans la cheminée, je prépare mon dîner : un bol de lentilles aux légumes rôtis, une salade verte, du pain. Liberté ronronne sur le tapis. Je mange lentement, je pense à Robin Blois. Son nom me dit vaguement quelque chose – peut-être lu dans un article local sur les battues ou entendu au marché. La chasse est une religion ici. Ça me révolte.
En tant que végétarien, je refuse même l'idée de tuer pour se nourrir ; alors tuer pour « réguler », pour le loisir… c'est au-delà.
Vers 20 heures, je reprends le 4x4 pour retourner au cabinet vérifier l'état du griffon – il dort profondément sous sédatifs, la respiration régulière. Je compose le numéro depuis mon bureau.
— Allô ? Monsieur Blois ? C'est le docteur Ruiz, du cabinet vétérinaire. Votre chien est stabilisé. Ce n'était rien de grave finalement : une entaille musculaire nette, pas d'infection en vue. Vous pouvez venir le chercher ce soir si vous voulez, ou demain matin.
Sa voix explose de soulagement.
— Merci, docteur. Je viens tout de suite. J'arrive dans vingt minutes.
Je raccroche, je prépare la facture, les ordonnances : antibiotiques oraux pendant dix jours, repos absolu une semaine, contrôle dans trois jours. Lucie est partie depuis longtemps ; je suis seul sous la lumière crue des néons. Bientôt, des phares éclairent la vitre – un pick-up noir, probablement le sien. Robin entre, toujours en tenue de chasse, mais l'angoisse a disparu de son visage.
— Comment va-t-il ?
— Bien. Il est prêt. Suivez-moi.
— Bien. Il est prêt. Suivez-moi.
Je le guide vers la salle de récupération. Le griffon remue faiblement la queue en le voyant. Robin s'agenouille, caresse son chien, un sourire sincère illumine son visage.
— Merci, docteur. Combien je vous dois ?
J'imprime la facture.
— 150 euros. Et des conseils : évitez de l'emmener chasser pendant sa convalescence.
Il relève la tête, surpris par mon ton tranchant.
— C'est noté. Mais la chasse, c'est son boulot. Il est fait pour ça.
Je ne peux plus me retenir. Toute la journée, les mots tournaient dans ma tête.
— Son boulot ? Vous voulez dire traquer des animaux innocents jusqu'à ce qu'ils se défendent et blessent votre chien ? Il y a trop d'accidents de chasse, monsieur Blois. Chaque année, des dizaines de morts, des blessés graves, des enfants touchés par des balles perdues. Et pour quoi ? Pour réguler la population, comme vous dites ? Les bêtes sauvages n'ont rien demandé. Elles vivent leur vie dans la forêt, et vous débarquez avec vos fusils, vos chiens, vos battues bruyantes. C'est de la barbarie pure ! En tant que vétérinaire, je vois les conséquences : des animaux mutilés, des chiens comme le vôtre qui paient le prix de votre hobby. Et en tant que végétarien, je refuse cette violence gratuite depuis des années. La nature s'équilibre toute seule, sans besoin de vos interventions sanglantes. Pensez aux cerfs qui fuient terrorisés pendant des heures, aux renards pris dans des pièges, aux sangliers qui chargent par peur. C'est inacceptable.
Il se redresse lentement, son corps athlétique se tend comme un arc, ses yeux verts brillent de frustration.
— Attendez, docteur. Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Je ne suis pas un tueur sanguinaire. La chasse ici, dans le Jura, près du lac, c'est nécessaire. Les sangliers pullulent, ils ravagent les cultures, provoquent des accidents de voiture sur les routes sinueuses, attaquent parfois les troupeaux. Si on ne régule pas, c'est le chaos pour tout le monde – agriculteurs, automobilistes, promeneurs. Et je ne chasse pas pour le trophée ou pour remplir mon congélateur ; je respecte les quotas, je suis formé, agréé par la fédération. Venez une journée avec moi, vous verrez. Ce n'est pas du sadisme, c'est de la gestion écologique raisonnée.
Je croise les bras, le regard dur.
— Écologique ? Ne me faites pas rire. J'ai manifesté contre ça pendant des années à Lyon et ailleurs. J'ai vu les photos des cervidés agonisants pendant des heures, les renards aux pattes broyées dans les collets, les battues où on tire sur tout ce qui bouge. Vos « régulations » sont une excuse pour assouvir un instinct primal déguisé en devoir. Et regardez votre chien : il a failli crever à cause de votre loisir. Les animaux ne sont pas des pions dans votre jeu. Ils méritent la paix, pas des balles dans le corps. Et en tant que végétarien, je sais de quoi je parle : refuser la viande, c'est refuser toute forme d'exploitation animale. La chasse, c'est le summum de l'hypocrisie « écologique ».
Il secoue la tête, visiblement agacé.
— Vous êtes borné, hein ? Venez avec moi, juste une fois. Je vous montre comment on opère vraiment : avec respect, en minimisant la souffrance, en suivant les règles. Pas de braconnage, pas de cruauté gratuite. C'est structuré, encadré. Peut-être que ça changerait votre vision manichéenne des choses.
Mais je n'écoute plus vraiment. Les slogans des manifs résonnent dans ma tête, les pancartes, les cris, les visages de mes anciens camarades. Je refuse de fléchir.
— Non, merci. Je n'ai pas besoin de voir pour savoir. Payez et partez, s'il vous plaît.
Il sort son portefeuille, pose les billets sur le comptoir d'un geste sec.
— Comme vous voulez. Mais réfléchissez-y quand même. La vie n'est pas noire ou blanche.
Il soulève son griffon dans ses bras, sort dans la nuit froide. Je reste seul. J'éteins les lumières, je ferme à clé, je remonte dans mon 4x4 et je rentre au chalet sous les étoiles. Cette confrontation m'a secoué plus que je ne veux l'admettre. Robin Blois, avec sa carrure, son regard franc, sa défense passionnée, a glissé une minuscule fissure dans mon armure. Mais je la referme immédiatement. Ma lutte contre la violence animale continue. Je ne céderai pas.
Je rentre au chalet ce soir-là, le Defender cahotant sur la piste boueuse, les phares balayant les troncs sombres des sapins. Le feu que j'ai laissé couver dans la cheminée m'accueille avec une chaleur timide ; je rajoute deux bûches, je m'assois sur le vieux canapé en cuir usé, Liberté saute sur mes genoux et ronronne. Mais je n'arrive pas à me détendre. Robin Blois. Ce nom tourne en boucle dans ma tête. Il y a quelque chose qui me titille, comme si je l'avais déjà vu ou entendu quelque part. Pas dans la vraie vie – je suis ici depuis six mois seulement –, mais peut-être dans un journal local, une annonce, un article sur les associations de chasse ou les gardes forestiers. Je sors mon ordinateur portable, je le pose sur la table basse, je me connecte au Wi-Fi faible mais suffisant du chalet.
Je tape d'abord « Robin Blois Jura » dans le moteur de recherche. Rien de très précis au début : des résultats sur des homonymes, un footballeur amateur, un artisan à Besançon. Puis j'ajoute « chasse » et « garde ». Là, ça apparaît. Un article du journal local « Le Progrès – Édition Jura » daté d'il y a deux ans, titre : « Robin Blois, un garde-chasse passionné et respecté dans le secteur d'Orgelet-Champagnole ». Je clique. La photo en illustration montre exactement l'homme que j'ai vu ce soir : brun, yeux verts perçants, sourire franc, en tenue kaki officielle cette fois, badge de garde-chasse sur la poitrine, un chien – probablement le même griffon – à ses côtés.
L'article est élogieux, presque hagiographique. Robin Blois, 27 ans à l'époque (donc 29 maintenant), originaire du coin, fils d'un ancien agriculteur, a passé le concours de garde-chasse il y a cinq ans. Il est employé par la fédération départementale des chasseurs, mais aussi par la commune voisine – un petit village à cinq kilomètres d'ici, juste après le virage du col. Il est décrit comme « exemplaire » : toujours le premier sur les lieux pour les signalements de braconnage, médiateur entre chasseurs et agriculteurs quand les sangliers ravagent les champs, formateur bénévole pour les jeunes chasseurs sur le respect du gibier et les règles de sécurité. Il a même reçu une médaille de la Société de chasse du Jura pour avoir sauvé un randonneur égaré pendant une battue nocturne. L'article cite un président de société : « Robin est un homme de terrain, calme, rigoureux, qui aime la nature plus que quiconque.
Il régule, il ne massacre pas. » Il y a une phrase qui me fait grincer des dents : « Pour lui, la chasse est un outil de préservation, pas une passion destructrice. » Je referme l'ordinateur d'un geste sec. Garde-chasse. Évidemment. Ça explique son calme, sa légitimité revendiquée. Mais pour moi, ça ne change rien : garde ou pas, il tue des animaux pour « réguler ».
Le lendemain est un dimanche. Le ciel est bas, gris, une bruine fine mouille les vitres du chalet. Je me lève tard, je prépare un café noir – pas de lait, évidemment –, je sors l'ordonnance que j'ai préparée hier soir pour le griffon : antibiotiques, anti-inflammatoires, pansements stériles, une pommade cicatrisante. Je pourrais attendre lundi et demander à Lucie de l'envoyer par courrier, mais je me sens… coupable ? Non. Pas coupable. Juste mal à l'aise d'avoir laissé partir le chien sans m'assurer qu'il avait tout ce qu'il fallait. Et puis, l'article m'a travaillé toute la nuit. Je veux peut-être… vérifier ? Lui parler sans la tension du cabinet ? Je ne sais pas. Je prends mon téléphone.
— Allô, monsieur Blois ? C'est le docteur Ruiz. J'ai préparé l'ordonnance complète pour votre griffon. Antibiotiques, anti-douleur, tout le nécessaire. Je peux vous l'apporter exceptionnellement aujourd'hui, si vous êtes chez vous. C'est dimanche, je ne voulais pas vous faire attendre jusqu'à lundi.
Sa voix est surprise, puis chaleureuse.
— Ah, docteur… Merci, c'est gentil. Oui, je suis à la maison. Vous connaissez la sortie du village, direction le col ? Prenez la petite route à droite après le panneau « Bois de la Combe », c'est la troisième maison sur la gauche, un chalet en rondins avec un grand hangar. Pas très loin de chez vous, je crois.
Je note l'adresse mentalement. Effectivement, c'est à dix minutes en voiture, sur la même colline, juste de l'autre côté de la crête. Je raccroche, je mets l'ordonnance et les médicaments dans un sac isotherme, j'enfile ma veste en tweed et mes baskets, je prends le Defender. La piste est glissante à cause de la bruine, mais je connais le chemin maintenant. Je me gare devant chez lui : un chalet plus grand que le mien, bien entretenu, avec une terrasse couverte, un 4x4 pick-up noir garé à côté, et un enclos où le griffon se repose sous un auvent, bandé mais alerte.
Robin sort sur le seuil, en jean et sweat gris, sans sa tenue de chasse, les cheveux encore humides comme s'il sortait de la douche. Il sourit, sincèrement.
— Entrez, docteur. Merci d'être venu jusqu'ici.
Je lui tends le sac.
— Voici tout. Prenez les antibiotiques deux fois par jour pendant dix jours, surveillez la plaie, changez le pansement tous les deux jours. Et… je voulais aussi m'excuser pour hier soir. Je me suis énervé. Ce n'était pas professionnel. Mais je pense toujours ce que j'ai dit. Je reste contre la chasse. Profondément.
Il prend le sac, hoche la tête sans se démonter.
— Je sais. Vous avez été clair. Et merci pour l'excuse. Ça compte. Mais venez une fois avec moi, juste une journée. Vous verrez comment ça se passe vraiment. Pas de carnage, pas de plaisir malsain. Du travail, du respect.
Je secoue la tête, mal à l'aise. Je sens la tension remonter.
— Écoutez, monsieur Blois… Je ne me sens vraiment pas à l'aise avec ce genre de choses. J'ai grandi en voyant des images d'animaux agonisants, des battues filmées en cachette. Je hais les chasseurs. Pas vous personnellement, peut-être, mais ce que vous représentez. Je ne peux pas faire semblant.
Il rit doucement, sans moquerie, presque avec tendresse.
— Vous haissez les chasseurs… Ça me fait rire, parce que j'entends ça tous les jours. Des randonneurs, des écolos, des voisins. Je m'y suis habitué. Mais je reste calme, parce que je sais que la plupart du temps, c'est par méconnaissance. Pas par haine gratuite.
Je croise les bras, agacé qu'il reste si posé.
— Méconnaissance ? J'ai manifesté des années. J'ai vu les rapports, les stats sur les accidents, sur les espèces menacées. Vous allez me dire que c'est « écologique » de tirer sur des animaux qui n'ont rien demandé ?
Il soupire, mais sans s'énerver.
— Je ne vais pas vous resservir le discours d'hier. Mais oui, je le pense. Les sangliers sont à 300 % de leur densité naturelle ici. Ils détruisent les cultures, les routes, les sols. Sans régulation, c'est pire pour tout le monde, y compris pour les autres animaux. Mais je comprends que vous ne voyiez pas les choses comme ça. Réfléchissez cette semaine. Dimanche prochain, on a une battue autorisée, pas très loin. Je vous emmène comme observateur, pas comme tireur. Juste pour voir. Je serais ravi de vous montrer.
Je le fixe, partagé entre la colère et une curiosité que je refuse d'admettre.
— Je… j'y réfléchirai. Mais je ne promets rien.
Il hoche la tête, sourire toujours là.
— C'est déjà beaucoup. Merci pour les médicaments. Et pour être venu jusqu'ici.
Je remonte dans le Defender sans un mot de plus. Sur le chemin du retour, la bruine s'intensifie, les essuie-glaces battent régulièrement. Je repense à son calme, à son rire, à l'article que j'ai lu. Garde-chasse respecté, médiateur, formateur… Ça ne change rien à mes convictions. Mais pour la première fois depuis longtemps, une petite voix me dit : « Et si tu allais voir ? » Je la fais taire. Pas encore. Pas aujourd'hui.
Fin du chapitre 1.
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