Fantasme
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Isabelle vie — Chapitre 2 · Chapitre 2 · L'invité de passage
Auteur
Isabelle vie
Chapitre 2 · Chapitre 2 · L'invité de passage
Le lendemain, l'atmosphère de la librairie me paraît presque irréelle, encore toute imprégnée de l'écho de la veille. La discussion avec Valérie, Roxane, Sophie et Nadia résonne dans mon esprit comme un serment silencieux gravé dans le marbre. J'ai affirmé haut et fort que ce nouveau chapitre est vierge, entièrement ouvert, prêt à être rempli de tout ce qui m'a été interdit pendant cinquante-six ans d'une existence rangée. En ouvrant la boutique ce matin-là, j’ai troqué mon habituel gilet informe contre une robe portefeuille d'un rouge sombre, cintrée à la taille, qui épouse mes formes avec une élégance assumée et sans détour. Mes jambes, gainées de bas noirs à la couture discrète et perchées sur des talons habillés, claquent sur le parquet ciré à chacun de mes pas, rythmant ma journée d'une assurance calme, presque insolente.
Je prends un plaisir inédit à me déplacer entre les tables d'exposition. Chaque mouvement du tissu contre ma peau me rappelle la réalité de mon corps, cette chair autrefois enfouie sous des épaisseurs de pudeur convenue et qui, désormais, ne demande qu'à respirer. Je me surprends à observer mon reflet dans la grande vitre du fond : la posture est droite, le port de tête altier, le regard débarrassé de cette ombre d'hésitation qui m'a si longtemps caractérisée.
✦ ✦ ✦
Les clients du matin s'attardent un peu moins que de coutume, troublés par cette présence qui habite l'espace différemment. Monsieur Mercier, fidèle à son habitude séculaire, entre à dix heures tapantes pour acheter sa revue hebdomadaire. Mais au moment de régler, il hésite, évite de croiser mon regard trop longtemps et balbutie une formule de politesse incompréhensible. Je vois parfaitement la lueur de trouble furtive qui traverse ses yeux fatigués lorsqu'il pose la monnaie sur le comptoir, n'osant baisser les yeux vers l'échancrure de ma robe. Autrefois, j'aurais ressenti une gêne confuse, m'excusant presque d'attirer l'attention ou de déranger l'ordre établi. Aujourd'hui, je ne cherche pas à le provoquer ouvertement ; je me contente d'habiter mon corps, d'occuper la pièce avec une prestance nouvelle. Je soutiens son regard avec un sourire courtois et souverain, savourant cette emprise invisible. Je ne suis plus la femme effacée qui se fond dans la couleur des murs ou s'excuse d'exister.
L'après-midi s'égraine ensuite dans un calme studieux et paisible. Les heures glissent au rythme du bruissement des pages que l'on feuillette, du choc sourd des reliures que l'on repose et des grains de poussière suspendus dans les rayons, que le soleil d'automne vient éclairer par intermittence. Je prends le temps de réorganiser l'allée consacrée aux essais et à la poésie, m'étirant sans hâte pour atteindre les étagères supérieures, parfaitement consciente de la ligne que dessine mon corps dans cette pénombre naissante.
C'est en fin d'après-midi, alors que la lumière décline nettement à l'extérieur et que la rue commence à se vider de ses passants pressés, que l'air de la boutique change brusquement de texture.
La clochette en laiton au-dessus de l'entrée tinta doucement, d'un son feutré qui rompt le silence ambiant.
✦ ✦ ✦
Je me redresse lentement de derrière le grand comptoir en chêne, lissant d'un geste machinal le pan de ma robe sur mes hanches. L'homme qui vient de franchir le seuil ne correspond à aucun visage familier de la rue ou du quartier. Grand, portant un long manteau sombre entrouvert sur une chemise claire aux manches légèrement retroussées sur les avant-bras, il dégage une présence à la fois posée, masculine et singulièrement attentive. Ses cheveux bruns, coupés court mais légèrement indisciplinés, encadrent un visage aux traits réguliers et fermes. Mais ce sont surtout ses yeux — d'un bleu très sombre, presque couleur d'encre — qui s'ancrent immédiatement sur moi dès l'instant où la porte se referme derrière lui.
Il ne cherche pas un rayon particulier du regard. Il ne balaye pas la vitrine d'un air distrait. Il me regarde avancer vers le milieu de la pièce, avec une lenteur calculée, comme s'il évaluait chaque détail de ma démarche.
— Bonsoir, ai-je dit d'une voix naturelle, posée, qui laisse juste percer ce timbre un peu plus grave et chaud que j'apprécie désormais. Je peux vous aider à trouver quelque chose en particulier ?
✦ ✦ ✦
Il fait quelques pas dans l'allée centrale, ses chaussures à semelles souples étouffant le bruit de sa marche sur le bois ciré. Il s'arrête à une distance respectueuse du comptoir, les mains glissées nonchalamment dans les poches de son manteau. Son regard quitte un instant mon visage pour parcourir l'agencement de la pièce, les hautes bibliothèques en noyer, les moulures du plafond, avant de revenir se fixer dans mes yeux avec une précision troublante.
— C'est une excellente question, répond-il d'un ton mesuré, dont la voix un peu rauque résonne doucement dans le silence ouaté de la librairie. On m'a parlé d'un endroit où les livres ont repris une forme de vie assez singulière depuis quelque temps. Je voulais vérifier par moi-même si la rumeur disait vrai ou s'il s'agissait seulement d'une légende de quartier.
Un sourire imperceptible se dessine au coin de mes lèvres. Je ne baisse pas les yeux, refusant de céder le moindre pouce de terrain à cette entrée en matière audacieuse. J'ai simplement croisé les bras avec une grâce décontractée, inclinant légèrement la tête sur le côté pour l'observer à mon tour.
— Les rumeurs ont souvent une part d'exagération, monsieur... ? ai-je répliqué, suspendant ma phrase pour l'inviter à décliner son identité, tout en soutenant son regard perçant.
— Julian, dit-il simplement, en esquissant un léger sourire en coin qui illumine ses traits sans pour autant en entamer le sérieux. Et je doute que l'exagération soit le mot qui convienne ici. On m'a plutôt décrit un changement radical de décor... et de gardienne.
✦ ✦ ✦
Le mot flotte dans l'air entre nous, lourd de sens, suspendu au milieu des étagères. Julian n'est pas un simple curieux de passage venu chercher un roman de gare pour meubler sa soirée. Il observe la façon dont je me tiens droite, le maintien ferme de mes épaules, la manière dont le tissu de ma robe épouse le moindre de mes mouvements lorsque je déplace légèrement mon appui d'une jambe sur l'autre. Il y avait dans sa façon de me détailler une attention rare, une forme de respect curieux qui n'a rien d'un voyeurisme vulgaire, mais qui affirme une présence masculine extrêmement claire et directe.
— Les gardiennes finissent toujours par lasser les visiteurs si elles ne changent pas un peu les règles du jeu de temps en temps, ai-je répondu en me penchant imperceptiblement vers l'avant, appuyant mes coudes sur la tranche du comptoir pour rompre la distance neutre qui nous sépare. Vous cherchez un genre particulier, Julian, ou vous aimez simplement observer les rayonnages au hasard des allées ?
— Disons que je préfère observer la manière dont les ouvrages sont présentés avant de choisir le chapitre qui m'intéresse vraiment, fit-il remarquer en faisant un pas de plus vers moi, s'approchant de la grande table centrale où reposent les nouveautés de la semaine.
✦ ✦ ✦
Il effleure du bout des doigts la tranche d'un recueil de poésie posé là, mais ses yeux, par un curieux effet d'aimant, ne tardent pas à se replanter dans les miens. La lumière du jour a désormais presque entièrement décliné à l'extérieur. Les vitrines se teintent d'un crépuscule bleuté et froid qui contraste avec la chaleur feutrée des lampes à abat-jour vert réparties dans la boutique. L'espace semble se resserrer progressivement autour de nous, transformant la grande pièce haut de plafond en un cocon intime où le vacarme du monde extérieur n'a plus aucune prise.
Je sens, sous le tissu de ma robe et le fil fin de mes bas, une chaleur diffuse monter lentement le long de mes cuisses. Rien de brutal ni d'imposé, juste cette sensation d'éveil progressif, une tension subtile et délicieuse qui me rappelle que je suis une femme désirable, offerte aux regards de ceux qui savent regarder, et que j'en tire un orgueil souverain. Je ne me cache plus. Je laisse la lumière caresser mon cou et le creux de ma poitrine sans le moindre regret.
— Les chapitres importants se méritent, Julian, murmuré-je, la voix légèrement plus basse, en contournant lentement le comptoir pour venir me placer à quelques pas de lui, de l'autre côté de la table en bois. On ne les lit pas en diagonale pour aller plus vite. Il faut savoir prendre le temps d'en comprendre le rythme et les inflexions.
✦ ✦ ✦
Il relève la tête, visiblement surpris de me voir quitter ma position retranchée derrière le meuble pour m'avancer ainsi dans l'allée. Un éclat plus sombre et plus intense traverse ses iris sombres. Il ne recule pas d'un millimètre. Au contraire, il redresse légèrement ses épaules, absorbant la distance que je viens de réduire entre nous.
— J'ai toujours été un lecteur très patient, Isabelle, répond-il en prononçant mon prénom avec une lenteur appuyée, comme une caresse discrète posée sur la peau. Je sais accorder aux belles pages le temps qu'elles exigent. Mais chaque livre a une fin de journée, et la nuit commence à s'installer pour de bon sur la rue. Est-ce que les portes de cette boutique se ferment à heure fixe, ou les exceptions font-elles partie du catalogue pour les visiteurs exigeants ?
Il fait glisser sa main hors de sa poche et vient poser la paume à plat sur le coin du meuble, à seulement quelques centimètres de mes propres doigts. L'onde de chaleur qui émane de sa présence franchit l'espace restreint qui nous sépare. Je soutiens son regard d'encre sans ciller, sentant mon souffle se caler sur le sien, savourant chaque seconde de cet affrontement silencieux où personne ne cherche à se dérober.
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