Inspiré du réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Adrián — Chapitre 4
Auteur
Adrián
Chapitre 4
J'ai fini par me lever.
Non pas par pudeur, elle avait pris congé quelques instants auparavant, mais parce que le sperme séchait sur mon ventre et que la sensation commençait à devenir réellement désagréable. J'ai traversé le couloir jusqu'à la salle de bain, et attrapé la première serviette suspendue derrière la porte.
Elle sentait l'après-shampoing boisé.
Adrián n'avait pas bougé d'un centimètre. La tête renversée en arrière, les bras croisés sous la nuque, il contemplait le plafond avec la sérénité d'un homme qui vient de régler une affaire en suspens depuis longtemps. Sa poitrine se soulevait lentement. Le petit anneau d'argent à son téton accrochait la lumière à chaque inspiration, et je me suis surpris à attendre la suivante.
Je me suis approché et j'ai posé la serviette sur sa cuisse. Il a eu un léger sursaut des sourcils, comme si le contact du tissu frais le rappelait à lui.
— Merci, a-t-il dit.
Puis il s'est étiré. Un de ces étirements intégraux, sans retenue, qui font craquer les épaules et tendent le corps des talons jusqu'au bout des doigts. Il s'est redressé sur un coude, a fait glisser son caleçon le long de ses jambes et l'a examiné avec une moue faussement contrariée. Une tache sombre s'était installée dans le tissu, à peine plus foncée que le reste.
Il l'a fait tomber à ses pieds.
J'ai renfilé celui qu'il m'avait donné plus tôt.
Nous n'avons pas dit grand-chose. Il n'y avait rien à dire, en réalité. Nous nous sommes regardés, lui, adossé au dossier, les jambes écartées, parfaitement à l'aise dans sa nudité comme s'il attendait ce moment depuis longtemps ; moi, assis en tailleur au bout du canapé, les mains posées sur les genoux pour ne pas les laisser faire autre chose. À un moment, il a souri. J'ai souri aussi. C'était un sourire sans contenu, sans promesse, sans calcul, juste la confirmation tranquille que ce qui venait de se passer s'était passé, et que ni l'un ni l'autre n'avait l'intention d'en faire un drame.
— On grignote ? a-t-il proposé en se levant.
La soirée était bien avancée. Je ne m'en étais pas rendu compte. La lumière avait quitté le carrelage, glissé le long des murs, et la pièce baignait maintenant dans ce gris orangé que les villes espagnoles prennent vers dix heures, quand la chaleur refuse encore de céder. Dehors, les fenêtres d'en face s'allumaient une à une.
Adrián est parti vers la cuisine. Toujours aussi nu. Sans le moindre début de gêne, sans même y penser, probablement, il marchait avec cette décontraction absolue que je n'avais jamais réussi à imiter, même seul dans ma chambre. Je l'ai suivi. Je pourrais prétendre que c'était pour l'aider. Ce serait mentir. Je l'ai suivi pour le regarder marcher.
De dos, c'était une autre histoire. Les omoplates qui roulaient sous la peau dorée, la colonne qui dessinait une ligne sinueuse jusqu'aux reins, la naissance des fesses, pleines et hautes, qui se tendaient alternativement à chaque pas. Une marque de bronzage, très nette, coupait ses hanches en deux. Tout le reste était couleur miel.
Il a ouvert le frigo, en a sorti des olives, un morceau de fromage, une tomate, un reste de tortilla. Il posait les choses sur un plateau avec un sérieux comique, lui qui évitait presque tout le temps cette pièce de l'appartement.
— Tu veux quelque chose en particulier ?
J'ai secoué la tête en souriant, incapable de parler, trop absorbé par mes pensées et la vue devant moi.
Il a rapporté le plateau dans le salon et s'est penché au-dessus de la table basse pour y poser le plateau. J'arrivais un peu après lui et, bon, il faut être honnête avec soi-même, mon regard a immédiatement accroché ses testicules pendantes avant de remonter le long du sillon qui se lovait entre ses fesses, sans pouvoir voir son entrée.
Pas un poil sur ce trajet, juste la peau dorée tendue sur le muscle, aussi lisse que ses couilles. Ça m'a ouvert un autre genre d'appétit. Celui-là qui ne demande pas la permission. J'ai eu envie de mettre ma main entre ses cuisses, de sentir la chaleur sous la paume, de glisser un doigt dans ce sillon et de voir comment sa peau réagirait à cette pression quand mon pouce s'immiscerait dans son trou.
J'ai bandé direct.
Pas progressivement, non, comme un ressort qui se tend soudain. La sensation m'a pris en plein ventre, une brûlure froide et précise que je n'ai même pas essayé de cacher.
Adrián s'est redressé. Il s'est retourné vers moi, avec cette lenteur calculée qui montre bien qu'il sait exactement ce qu'il fait à quelqu'un. Ses yeux ont descendu mon corps jusqu'à ce qui commençait à marquer le tissu tendu entre mes cuisses, puis ils sont remontés sur mon visage. Un sourire s'est dessiné, pas moqueur, juste reconnaissant.
— Déjà ? a-t-il dit, sans effort, en posant le dernier plat sur la table. Je croyais que tu avais un petit creux.
Il a dit ça comme s'il parlait de la météo. Avec la même indifférence, la même absence de jugement. Et c'est ça, paradoxalement, qui m'a fait rougir encore plus. Parce qu'il n'y avait pas de piège, pas de provocation, juste un constat factuel. Comme si dire la vérité était suffisant, à lui seul.
J'ai émis un petit son rauque de contrariété.
Il a pris une olive, l'a croquée, et m'a laissé le temps de respirer en se dirigeant vers le canapé. Pas de pression, pas de demande implicite, juste la possibilité laissée en suspens, comme une porte entrouverte.
Nous nous sommes installés là où, quelques minutes plus tôt, nous nous étions fait jouir l'un l'autre.
Je n'ai pas choisi ma place au hasard, et lui non plus. La télé s'est allumée sur une chaîne quelconque, volume bas, une de ces émissions où des gens crient des choses que personne n'écoute. Personne ne l'écoutait ici non plus. C'était juste une présence, un fond sonore pour habiller le silence quand il reviendrait. La pression dans mon bas-ventre est à peine retombée.
On a mangé avec les doigts. On a parlé de choses sans importance : la fac, la chaleur, la plage de la Barceloneta qui n'a jamais ressemblé à une plage, la langue espagnole que je massacrais avec application, ses amis à qui il voulait me faire rencontrer, ce qui, a-t-il précisé, était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle.
Et puis, à un moment, entre deux bouchées, j'ai lancé :
— Javier, c'est qui ?
Il a cessé de mâcher. Pas longtemps, une demi-seconde, le temps de me regarder avec un intérêt nouveau, un sourcil levé, la bouche encore pleine.
— C'est ton…
Je n'ai pas fini la phrase. Je ne savais pas comment la finir.
— Un plan cul, a-t-il dit simplement. Rien de plus. Enfin, il a haussé les épaules, on se voit quand ça nous arrange, on ne se doit rien, on ne se raconte pas nos vies. Ça évite les malentendus.
Il a planté un cure-dent dans le fromage et m'a regardé avec une curiosité tranquille.
— Et toi, pourquoi tu demandes ?
— Par curiosité.
— Menteur.
— Par curiosité.
— Menteur.
Il a souri. Puis, sans changer de ton, comme s'il enchaînait sur la météo :
— Tu as pensé à moi combien de temps avant de te laisser aller cet après-midi ?
Je me suis senti rougir. Intégralement. Du haut du crâne jusqu'à la naissance de la poitrine, cette chaleur idiote qui vous trahit mieux qu'un aveu.
— Depuis que je suis arrivé ici, ai-je dit.
— Cinq jours, alors.
— Cinq jours, alors.
Il a hoché la tête, satisfait, et n'a rien ajouté, ce qui était la réponse la plus élégante possible.
Ensuite, on a parlé de nos ex. Il m'a raconté Marta, rencontrée en deuxième année, deux ans ensemble, une rupture lente et polie qui leur avait pris six mois de plus que la relation elle-même.
Puis Pablo, rencontré dans un bar de Gràcia, six semaines de feu et de disputes, terminées par un message vocal de quatre minutes qu'il n'avait jamais écouté jusqu'au bout.
— Je l'ai supprimé. Je ne saurai jamais ce qu'il disait. C'est peut-être mieux.
Moi, j'ai parlé de Pierre, à Lyon, dont j'avais mis huit mois à comprendre qu'il ne m'aimait pas vraiment, seulement l'idée qu'il se faisait de moi. Et de Théo, plus tard, rencontré juste avant l'Erasmus, avec qui tout avait été très rapide avant nos départs respectifs.
Je bandais plus vraiment. Mais la faim de toucher à nouveau sa peau, elle, était toujours féroce.
Vendredi matin, je me suis réveillé seul dans mon lit avec une petite déception que je n'ai pas eu la dignité de m'avouer tout de suite.
J'ai enfilé un boxer, le premier qui traînait, et je suis sorti.
L'odeur du café occupait déjà le couloir. Les volets étaient grands ouverts, le carrelage renvoyait une lumière estivale, cette lumière qui ne sait pas qu'elle devrait faiblir.
Adrián était dans la cuisine.
Pas de caleçon cette fois. Rien. Il se tenait debout devant le grille-pain, une main sur le rebord du plan de travail, et son corps entier était là, offert à la lumière, sans la moindre tentative de dissimulation. La veille encore, ce caleçon avait été sa seule frontière.
Il s'est retourné en entendant mes pas.
— Ah, te voilà.
Rien d'autre. Pas de bonjour gêné, pas de mise au point, pas de commentaire sur la veille. Juste un sourire tranquille, comme si ma présence dans cette cuisine à neuf heures du matin allait de soi depuis toujours et non depuis moins d'une semaine.
Il a pris les tartines grillées. Chaque geste faisait bouger l'ensemble, les épaules, les reins, ce qui pendait entre ses cuisses quand il se penchait vers le placard. Il ne faisait aucun effort pour arranger ça. Il faisait l'effort inverse : celui de ne surtout pas s'en occuper.
David était déjà à table.
Il a levé les yeux quand je suis entré, mes yeux rivés sur la cuisine, mes cheveux en bataille, la marque de l'oreiller sur la joue, puis il a regardé Adrián, puis moi de nouveau. Il n'a rien dit. Mais il a souri. Pas un clin d'œil, pas une connivence lourde. Un petit sourire latéral, presque attendri, du genre qu'on adresse à une chose qui arrive exactement comme on l'avait prévue. Le sourire d'un homme qui avait parié sur ce résultat avant tout le monde.
— Café ? m'a proposé David.
— Oui. Merci.
— Oui. Merci.
Il m'a servi une tasse, a repris sa place, son bol, son téléphone, et il a continué à lire comme si de rien n'était. Comme si la dynamique de cet appartement n'avait pas basculé pendant la nuit. À le voir, j'aurais pu le croire aussi.
Adrián est venu poser le pain entre nous. En passant derrière ma chaise, il s'est arrêté, et sa main s'est posée sur ma nuque. Posée, simplement. Le bout des doigts d'abord, puis la paume qui se dépose, légère, sans poids, comme une feuille qui tombe. Mes épaules ont baissé d'un centimètre sans que je le décide.
Ses doigts ont glissé lentement sur les côtés de mon cou, juste sous la mâchoire, et son pouce est monté le long de mes vertèbres, une par une, jusqu'à la base du crâne. Aucune pression. Rien qu'un effleurement, à peine appuyé, mais assez précis pour que chaque terminaison nerveuse de ma peau se réveille en même temps.
J'ai senti la chaleur de sa main se répandre dans mes épaules, descendre le long de ma colonne, s'installer quelque part dans le bas de mon dos. Un frisson m'a parcouru de la nuque aux reins, ce genre de frisson qu'on ne peut pas réprimer, qu'on ne peut que laisser passer en espérant que personne ne l'ait remarqué. Ma respiration s'est arrêtée. Derrière le tissu de mon boxer, les choses se sont mises en route avec une franchise embarrassante, surtout pour un repas.
Puis il est parti s'asseoir, sans un mot, comme s'il avait simplement vérifié quelque chose.
Ma nuque est restée brûlante cinq bonnes minutes. Mon boxer, lui, avait traité l'information plus vite que moi, et j'ai dû faire appel à tout mon sang-froid pour attraper ma tasse sans rien laisser paraître, ou du moins sans rien laisser voir.
David a scrollé sur son téléphone.
On a mangé. Adrián parlait la bouche pleine, riait au milieu de ses phrases, ponctuait tout de grands gestes et chaque geste redonnait du mouvement à ce qu'il ne cherchait plus du tout à cacher.
Chaque éclat de rire faisait trembler le reste. Quand il se penchait vers la confiture, ses cuisses s'écartaient et se resserraient naturellement, et je recevais en pleine vue, à trente centimètres de mes tartines : les testicules lourds qui se balançaient doucement dans le creux de ses jambes, la queue molle posée sur le bois de la chaise, épaisse même au repos, la peau plus sombre au bout, comme bronzée elle aussi.
Je fixais mon café pour ne pas me laisser aspirer par cette tornade à poils près de moi. La surface du liquide tremblait à chaque « ¡no me jodas! » lancé à la cantonade.
Et puis, une fois, rien qu'une seule, j'ai relevé les yeux.
Il était assis de trois quarts, un coude sur la table, la tartine à mi-chemin de sa bouche. Le soleil entrait de biais par la fenêtre et lui tombait sur le flanc gauche, découpant le relief de son torse : les pectoraux larges, clairsemés de poils sombres qui lui remontaient presque à la base du cou, séparés par un sillon net qui descendait jusqu'à l'anneau d'argent accroché au téton droit, lequel jetait un petit éclat blanc chaque fois qu'il bougeait. Sous les côtes, la peau se creusait en deux fossettes discrètes, ces marques que fait une taille étroite quand elle n'a rien à cacher. Et plus bas, le ventre.
Plat, tendu, sans un gramme d'excès, mais avec cette légère dépression médiane qui dessine une ligne d'ombre du sternum jusqu'au nombril, encore plus accentuée par sa pilosité méditerranéenne. Le nombril lui-même, petit, rond, encadré de deux traits de muscle obliques qui plongeaient vers l'aine et disparaissaient dans ce que j'avais aperçu plus tôt.
Il m'a regardé.
Il avait dû sentir le poids de mes yeux, ou peut-être attendait-il simplement que je cède. Son sourire est arrivé lentement, sans hâte, comme s'il avait tout son temps et que le temps, justement, travaillait pour lui. Pas un sourire narquois. Pas un sourire vainqueur. Un sourire doux, un peu amusé, qui plissait le coin de ses yeux et découvrait une canine irrégulière. Le sourire d'un homme qui vous voit exactement où vous êtes et qui trouve ça bien. Qui ne va rien dire, qui ne va rien réclamer, parce que le simple fait que vous ayez regardé suffit à son bonheur de la matinée.
Il n'a rien dit. Il a mordu dans sa tartine.
J'ai replongé les yeux dans ma tasse, le visage en feu, le café devenu tiède.
David a fini par relever la tête et nous a proposé d'inviter quelques amis à l'appartement ce soir.
— Rien de compliqué, a-t-il précisé. On commande à manger, on boit un verre, on discute.
J'avais appris à me méfier des expressions comme « rien de compliqué » depuis mon arrivée à Barcelone, mais j'ai accepté.
Les premiers invités sont arrivés vers vingt heures. Ils étaient cinq, puis sept, puis je ne savais plus très bien. Tout le monde semblait connaître tout le monde, et les conversations passaient de l'espagnol à l'anglais avec une facilité qui me laissait parfois sur le bord de la route.
Adrián, naturellement, était au centre de presque toutes les discussions.
Il racontait une histoire, imitait quelqu'un, riait, puis se tournait vers un autre invité pour lui poser une question. Il avait cette capacité de faire sentir aux gens qu'ils participaient à quelque chose, même lorsqu'ils venaient à peine d'arriver.
Je l'observais depuis la cuisine en remplissant les verres.
La soirée a continué, et la température de l'appartement a progressivement rejoint celle d'un sauna.
Nous avions beau avoir entrouvert les fenêtres, l'air restait lourd. Les ventilateurs ne faisaient que déplacer la chaleur d'un endroit à un autre, avec un enthousiasme assez inutile.
Vers vingt-deux heures, j'avais ouvert ma chemise, comme plusieurs autres mecs qui avaient fini par considérer que la pudeur était une activité réservée aux climats plus raisonnables.
Adrián, lui, était déjà torse nu depuis un moment.
Je me suis appliqué à ne pas le regarder trop souvent.
Je tiens à préciser que j'ai échoué.
Pas de manière spectaculaire. Je ne me suis pas retourné à chaque fois qu'il traversait la pièce, et je n'ai pas oublié mon prénom lorsqu'il m'a adressé la parole.
J'ai simplement commencé à remarquer des détails inutiles.
La façon dont il repoussait ses cheveux lorsqu'ils collaient à son front. Le mouvement de ses épaules ou la façon dont ses abdos se contractaient lorsqu'il riait. La manière dont il se rapprochait des gens pour entendre ce qu'ils disaient malgré la musique.
Des informations qui ne m'étaient d'aucune utilité.
Je les ai pourtant conservées avec un soin remarquable.
Plus tard, certains se sont mis à danser dans le salon, d'autres sont restés sur le balcon. J'ai fini par rejoindre le groupe, porté par l'ambiance et par quelques verres qui m'avaient rendu un peu moins prudent.
Adrián m'a attrapé par le poignet en arrivant dans mon dos pour m'entraîner au milieu du salon.
— Tu danses ?
— Ça dépend de ce que tu appelles danser.
— Bouger en rythme.
— Dans ce cas, j'ai quelques notions.
— Ça dépend de ce que tu appelles danser.
— Bouger en rythme.
— Dans ce cas, j'ai quelques notions.
Il a ri et s'est mis à danser devant moi.
Je me suis vite rendu compte qu'il n'était pas du genre à se préoccuper du regard des autres. Il bougeait avec une liberté qui contrastait avec ma propre tendance à réfléchir à chaque geste.
Alors j'ai cessé d'essayer de bien faire.
Je me suis laissé porter par la musique.
Au début, nous avons gardé une distance raisonnable, principalement parce que j'essayais de ne pas heurter les autres invités.
Adrián avait une autre méthode.
Il se rapprochait dès que le rythme changeait, reculait lorsque je pensais avoir compris le jeu, puis revenait avec un sourire qui indiquait très clairement qu'il se moquait de moi.
— Tu fais exprès ? ai-je fini par demander.
— Quoi ?
— De me déconcentrer.
— Quoi ?
— De me déconcentrer.
Il a pris un air innocent.
— Je danse, Victor. C'est le principe.
— Tu es particulièrement agaçant quand tu danses.
— Et pourtant, tu es toujours là.
— Tu es particulièrement agaçant quand tu danses.
— Et pourtant, tu es toujours là.
Je n'ai rien trouvé à répondre à ça.
Il m'a attrapé les mains pour me faire tourner sur moi-même. J'ai manqué un pas et suis revenu contre lui au lieu de retrouver ma place. Ses mains se sont posées sur mes hanches pour me stabiliser.
— Doucement, a-t-il dit en riant. Tu comptes démolir l'appartement ?
— C'est toi qui m'as fait tourner !
— Et tu es toujours vivant. Tu vois ? Je suis un excellent professeur.
— C'est toi qui m'as fait tourner !
— Et tu es toujours vivant. Tu vois ? Je suis un excellent professeur.
J'ai posé mes mains sur ses épaules nues pour retrouver mon équilibre. Nous sommes restés ainsi le temps que la musique change, suffisamment près pour que je sente la chaleur de son corps malgré l'air étouffant de la pièce.
J'aurais pu reculer.
Lui aussi.
Aucun de nous ne l'a fait tout de suite.
Lui aussi.
Aucun de nous ne l'a fait tout de suite.
Puis Adrián a souri et m'a donné une légère impulsion pour me remettre en mouvement.
J'ai commencé par placer mes pieds. Puis Adrián m'a corrigé d'un haussement d'épaules, et sa hanche a heurté la mienne avec la précision d'un métronome qui aurait pris conscience de son existence. Le choc a traversé mes vêtements, pas grand-chose entre sa peau et la mienne, et j'ai senti la courbure de ses fesses, fermes, rondes, chaudement appuyées contre le pli de mon bassin.
Mon corps a réagi instantanément, comme une chose distincte du reste de moi, quelque part dans mes intestins, plus bas encore.
À un moment, j'ai passé un bras autour de ses épaules pour l'attirer vers moi dans une imitation assez approximative d'un pas de danse. Il a ri, s'est laissé entraîner, puis a fait glisser sa main dans le bas de mon dos sous ma chemise. La paume à même la peau, juste au-dessus de la ceinture de mon short. Un appui léger qui, en se déplaçant d'un millimètre, a rapproché nos bassins jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus faire semblant d'exister séparément.
Le contact des hanches était maintenant constant. Chaque pas nous pressait l'un contre l'autre, chaque rotation nous frottait, chaque ralentissement nous permettait de sentir exactement ce que l'autre avait de plus intime. J'ai senti la chaleur monter à travers le tissu de nos deux shorts, deux couches de coton séparées par une fermeté qui augmentait à chaque seconde. Quand notre poids a basculé sur la jambe droite en même temps, ses fesses se sont contractées, et j'ai deviné sous ma main, à cet endroit précis où la peau devenait sensible, le frémissement d'une contraction interne.
Son souffle aussi, près de mon cou. Il s'était penché pour éviter de me mordre la joue quand nos visages ont failli entrer en collision. Sa bouche est restée à un demi-centimètre de mon oreille. Le souffle humide, irrégulier, descendait le long de mon cou en petits sursauts que je reconnaîtrais entre mille. Il ne parlait plus, il n'y avait plus besoin de mots. Juste ça, cette respiration qui se calait sur la mienne et qui me faisait penser à ce que ferait la sienne, plus tard, dans un contexte moins innocent mais plus clair.
Le renflement sous mon short est devenu impossible à ignorer. Je pouvais le sentir moi-même, une pression contre l'élastique, chaude et dure, qui prenait toute la place disponible. Mais c'est Adrián qui m'a fait réaliser que ce n'était pas seulement mon problème. Sa main, toujours contre mon bas du dos, a descendu d'un cran, près de la courbure de ma hanche, puis est restée là, immobile, juste à côté de ce qui grossissait dans mon boxer. Son poignet a légèrement effleuré le tissu, testant la résistance, sondant la forme, et j'ai retenu ma respiration pendant qu'il évaluait la taille de ce qu'il avait provoqué.
Je pouvais voir, du coin de l'œil, la même chose chez lui. Son short bleu, ample et usé comme tout le reste qu'il possédait, accusait maintenant une bosse nette qui ne pouvait appartenir qu'à une chose.
Quand il pivotait, elle oscillait, lourde, vivante, et chaque oscillation me rappelait qu'elle n'était pas seule dans cet exercice. Une courbe qui se tendait à chaque mesure nouvelle, et une ligne qui soulignait la jambe de son short, frottant mes cuisses.
Le geste n'avait plus grand-chose à voir avec la danse.
Ou peut-être que si.
J'ai eu comme une bouffée de chaleur, du pubis jusqu'à la poitrine, un échauffement qui ne demandait rien d'autre que la permission de continuer. Son souffle aussi, près de mon cou, s'est accéléré d'un cran, juste assez pour que je sente le rythme changer. Et sa main, toujours posée là, a commencé à bouger, très lentement, suivant les contours de ce que j'étais en train de devenir.
Nous avons continué serrés l'un contre l'autre, nos fronts maintenant collés, nos respirations synchronisées.
En nous chamaillant de temps en temps quand l'un de nous marchait sur le pied de l'autre. Adrián me reprochait de compter les temps à voix basse, et je lui reprochais de changer de mouvement sans prévenir. Mais ces plaintes n'avaient plus de poids. Elles n'étaient que des excuses pour rester collés, pour prolonger ce qui n'était déjà plus une danse, pour justifier auprès de nous-mêmes ce qui se passait quand nos ventres se touchaient à chaque rotation et que le renflement sous mes shorts rencontrait le sien dans un contact direct que nous feignions tous les deux de ne pas remarquer.
Sa main est montée de quelques centimètres, juste assez pour effleurer mon nombril, puis s'est arrêtée. Elle est restée là, un instant, et j'ai senti la chaleur de sa paume avant qu'elle remonte contre mon torse. Et moi, de ma main libre, j'ai joué de mes doigts sur la bosse de son short. Pas de pression, juste le toucher, la frôler, une simple reconnaissance du volume, le souvenir de la forme que son corps avait prise la veille.
La magie s'est cassée à cause d'une voix.
— ¡Adriáaaan!
Le cri est arrivé du balcon. Une voix d'homme, joyeuse, un peu ivre peut-être, avec cet accent traînant du sud qui étire la dernière syllabe jusqu'à ce qu'elle devienne une question.
Adrián s'est figé. Sa main est restée une seconde de plus sur ma hanche, comme si elle refusait de comprendre, puis elle est partie. Et il a suivi, me laissant là au milieu du salon.
À part ça, la soirée s'est poursuivie tranquillement. Les chansons défilaient, nous parlions et dansions de moins en moins et j'avais fini par m'installer dans un coin du canapé, avec la tête un peu lourde et les yeux qui se fermaient malgré moi.
Adrián s'est assis à côté de moi, une main sur mon épaule pour attirer mon attention. Comme s'il avait besoin de ça.
— Tu devrais aller dormir.
— Je ne dors pas.
— Tu viens de fermer les yeux pendant toute une chanson.
— Je réfléchissais.
— À quoi ?
— Je ne dors pas.
— Tu viens de fermer les yeux pendant toute une chanson.
— Je réfléchissais.
— À quoi ?
J'ai pris le temps de considérer la question.
— Je ne sais plus.
Il a éclaté de rire.
— Allez, viens.
Il m'a aidé à me lever. J'ai protesté pour la forme, mais je n'avais pas réellement l'énergie de défendre ma position.
— Je peux marcher tout seul.
— Je n'en doute pas.
— Tu ne me crois pas ?
— Pas du tout.
— Je n'en doute pas.
— Tu ne me crois pas ?
— Pas du tout.
J'ai voulu lui donner un coup d'épaule, mais j'ai fini par m'appuyer contre lui lorsque j'ai manqué de trébucher sur le tapis. Il a passé un bras autour de mon dos pour me stabiliser.
— Tu vois ?
— Le tapis était mal placé.
— Évidemment.
— Le tapis était mal placé.
— Évidemment.
Dans ma chambre, il a allumé la petite lampe de chevet. La lumière jaune a découpé les murs en deux, l'un éclairé, l'autre plongé dans l'ombre, et mon lit est apparu comme une île entre les deux zones. Il m'a fait asseoir sur le bord du matelas, à côté de l'endroit où j'aurais dû me coucher, et sa main s'est posée sur mon genou pour ne pas me laisser glisser avant l'heure.
— Tu veux de l'eau ?
J'ai hoché la tête.
Il est allé chercher un verre, me l'a tendu et a attendu que je le termine avant de le poser sur la table de nuit. Pendant ce temps, je n'ai plus rien fait. J'ai regardé mes propres genoux, la chemise froissée sur mon torse, et quelque part plus bas, la marque des derniers centimètres de short que j'avais portés toute la soirée, marqués par l'élastique sur mes hanches.
Quand il a reposé le verre, il s'est agenouillé devant moi, sans rien dire, sans demander, sans prévenir. Ses mains sont arrivées à mes chevilles, elles ont retiré mes chaussettes et ont tiré sur le short vers le bas. Le tissu a glissé le long de mes jambes, m'a découvert entièrement, a laissé la peau de mes cuisses exposée à l'air tiède de la pièce. Il n'a pas baissé les yeux, n'a pas souri, n'a pas eu l'air surpris de voir ce qui se dressait encore sous mon boxer. Juste il a fait ce qu'il avait à faire : il a tiré le vêtement jusqu'à mes pieds, l'a plié en deux d'un coup sec, et l'a posé sur la chaise au fond de la pièce.
Je me suis laissé tomber contre les oreillers. Le matelas a pris mon poids, mes épaules se sont enfoncées dans le coton, mes jambes ont suivi leur chemin vers le vide. Adrián s'est relevé, m'a regardé une dernière fois, ses yeux parcourant ma silhouette étendue sans la moindre hésitation, sans le moindre embarras.
— Tu es très gentil, ai-je marmonné.
Il m'a regardé avec un sourire amusé.
— Ne le répète à personne. J'ai une réputation à préserver.
J'ai ri, puis fermé les yeux.
Je l'ai entendu bouger dans la chambre, ramasser quelque chose et éteindre la grande lumière.
— Adrián ?
— Oui ?
— Oui ?
J'ai hésité.
J'avais une question, j'en étais presque certain. Mais elle m'échappait.
— Rien.
Il a ri doucement.
— Bonne nuit, Victor.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Je crois que je me suis endormi presque aussitôt.
Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir plus tard dans la nuit, ni senti Adrián revenir sur ses pas après avoir vérifié que tout le monde était parti.
Je n'ai pas non plus remarqué qu'il avait hésité un instant au pied du lit avant de s'installer de l'autre côté, en prenant soin de me laisser suffisamment de place.
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