Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Inseme — Chapitre 9 · La seule question qui compte vraiment
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Inseme
Chapitre 9 · La seule question qui compte vraiment
« When you forgive I cry
You run your fingers through my hair
And tell me it's worthwhile, it's all worthwhile
Even when I hate myself
Even when I feel your pain
When you cry
Even when my heart is cold
You assure me it's worthwhile, it's all worthwhile
You see, see what can't be seen
You repair the damage done to me »
(Apoptygma Berzerk : Unicorn)
J'ouvre un œil, éveillée par un mince rayon de lumière matinale qui filtre à travers la fenêtre. Je hume la douce odeur des cheveux de ma compagne contre lesquels mon nez est enfoui. Elle dort encore. Je sens le battement régulier de son petit cœur contre moi. Je m'apprête à quitter le lit, discrètement, puis me ravise. Pas aujourd'hui ! Je me recale contre elle, et reste là, à la contempler avec admiration. De l'autre côté de la porte, j'entends les mouvements de mon père qui vient sans doute de se réveiller, et qui est en train de se lever.
Une dizaine de minutes plus tard, je sens bouger entre mes bras. Emma ouvre un œil et se tourne vers moi. Je lui souris :
— Bien dormi, mon amour ?
— T'es déjà réveillée ? Pourquoi tu es pas déjà levée ?
— Je crois que je t'ai un peu négligée, ces derniers temps. J'en ai presque oublié le merveilleux bonheur d'être auprès de toi à ton réveil. C'est un spectacle qui m'émerveille autant qu'un lever de soleil.
— Hum ! Tu sais parler aux femmes, toi ! J'adore quand la journée commence comme ça.
Elle m'adresse son sourire spécial et me dépose un baiser sur le bout des lèvres. Puis, d'un mouvement agile, elle se lève pour étirer un instant son sublime corps encore entièrement nu. Je n'en manque pas une miette. Elle tend la main pour attraper le t-shirt que je portais la veille au soir, et l'enfile machinalement.
Elle me fait signe de rester silencieuse en posant son index sur ses lèvres. Je hoche la tête en signe d'acquiescement. Elle va encore une fois essayer de surprendre mon père, et sans doute échouer, comme d'habitude.
Elle ouvre très précautionneusement la porte pour se glisser sans un bruit hors de la chambre. Une fois dans le couloir, elle avance à pas de loup, retenant sa respiration. Je la suis du regard, sans émettre un son, amusée.
Je vois mon père de dos, sur la terrasse, en train de siroter son café. Emma se rapproche pas à pas. Tout doucement. Quatre mètres... Trois mètres... Deux mètres... Un mètre...
Toujours sur la pointe des pieds, elle n'est plus qu'à quelques centimètres... Se penche sur lui... Approche sa bouche de son oreille et déclare d'un ton enjoué :
— Bonjour, Richard. Bien dormi ?
Avec un sursaut de surprise, il recrache brutalement sa gorgée de café et se retourne d'un coup. Une seconde plus tard, nous éclatons tous trois de rire.
— Oui ! Je t'ai eu ! Je t'ai eu ! Je t'ai enfin eu !
Emma jubile, se met à danser triomphalement, pendant que moi, toujours hilare, je vais chercher une éponge pour essuyer la table aspergée de café.
Une fois la table de nouveau propre, et le calme revenu, elle demande avec un vrai intérêt :
— Qu'est-ce qui fait que j'ai réussi cette fois, alors que j'ai échoué toutes les autres fois ? Est-ce qu'il y avait un reflet ou quelque chose du genre qui me trahissait ? J'ai pas l'impression d'avoir été plus discrète que d'habitude, pourtant.
Papa a un petit sourire énigmatique. Il décide néanmoins de lui expliquer :
— La différence, cette fois, c'est que Laure était derrière toi, au lieu d'être devant moi.
Je fronce les sourcils. Je ne vois pas le rapport et le fais savoir :
— Ça change quoi ? J'ai jamais balancé Emma, moi ! J'ai jamais indiqué sa position ni quoi que ce soit !
— Ça change tout, ma chérie. Je suis ton père. Je te connais par cœur. Tu crois franchement que je suis pas capable de voir la lueur dans ton regard quand la personne que tu aimes le plus au monde apparaît dans ton champ de vision ? Même si tu ne fais rien ou si tu ne réagis pas, je perçois la nuance. Cette fois-ci comme je te voyais pas, je pouvais pas voir que tu la voyais, tout simplement.
Je reste pensive quelques secondes, mais je vois le sourire de ma puce qui s'élargit. Ce que vient de dire papa la touche profondément: ce n'est pas moi qui dis que je l'aime. C'est lui. Et ça a encore plus de poids dans son esprit. Elle ne doute pas de mon amour, mais se rendre compte qu'il est si fort que d'autres personnes peuvent le percevoir instantanément, sans que je ne fasse rien, ça le fait apparaître encore plus viscéral.
— Bon, vous faites quoi, alors, aujourd'hui ?, demande papa.
— A peu près comme d'habitude. Sauf qu'aujourd'hui, c'est juste moi et la jolie petite rouquine à ma gauche. On se fait une petite journée en amoureuses, et on revient ce soir. L'idée, c'est juste de passer un peu de temps ensemble, sans personne d'autre. C'est à dire que non seulement, on te dégage de l'histoire, mais en plus, on te pique ta bagnole.
— Mouais, s'tu veux, mais soyez prudentes, hein ! Vous avez vu les routes, ici ? Faites ce que vous voulez, mais tenez-moi un peu informé de temps en temps, que je m'inquiète pas.
Je le lui promets, non sans faire remarquer que s'il passe sa journée avec qui je pense, il aura d'autres choses auxquelles penser. J'en profite également pour lui demander si les enfants Ucciani sont au courant pour eux deux.
— Normalement, la question doit être en train de se régler en ce moment même, ou en tout cas dans les heures à venir.
Nous finissons de nous préparer, souhaitons une bonne journée à mon père, et embarquons à bord de sa voiture.
Je m'arrête un instant à la supérette pour acheter quelques vivres, proposant que nous pique-niquions sur place. La réaction de ma douce me convainc que les idées les plus simples sont parfois les meilleures.
Alors, nous roulons. Au hasard. Sans but précis. Prenant juste assez de repères pour que nous ne finissions pas perdues. Nous tentons les routes que nous n'avons jamais essayées précédemment. On se sent coupées du monde. Isolées. C'est beau. Nous nous arrêtons ici ou là pour observer le paysage depuis un point de vue vertigineux ou nous prendre en photo.
A un moment, nous apercevons une vieille bergerie abandonnée, sur le versant d'une montagne. Un sentier caillouteux semble y mener. Nous tentons de le suivre.
Profitant d'un moment où je m'arrête pour observer le versant opposé à nous, Emma pousse un cri d'horreur. Je me retourne d'un coup : trois silhouettes menaçantes nous prennent en tenaille, nous fixant de leurs regards noirs.
J'éclate de rire : ce sont trois cochons qui ont l'air tout aussi étonnés de nous voir.
Emma, paniquée, se cache derrière moi, cramponnée à mon dos, persuadée que nous allons mourir.
Je comprends bien que ces trois monstres qui soufflent et qui grognent ont quelque chose d'assez peu rassurant, mais quand on prend la peine de les considérer avec un regard un peu plus objectif, on réalise bien vite qu'ils ne sont pas là pour nous dépecer vivantes. Je m'approche doucement d'eux, mon sac à dos devant moi en guise de bouclier (on sait jamais)
— Regarde, ma puce : c'est rien de plus que trois gros toutous tout mignons, à leur manière. Pas vrai, les gars ?
L'un d'eux s'approche pour renifler mon sac, et le jugeant peu digne d'intérêt, s'en désintéresse aussitôt pour se coucher simplement au milieu du chemin, suivi par ses deux camarades.
Je les salue poliment, avant que nous reprenions notre randonnée. Ma chérie se détend un peu, mais ne peut s'empêcher de jeter des petits coups d'œil nerveux en arrière, pour vérifier que nous ne sommes pas suivies par le commando porcin.
Dix minutes plus tard, nous atteignons les ruines abandonnées d'une petite bergerie en pierre.
Il n'y a plus que quatre murs. Plus de toit. L'intérieur est vide, mais on y trouve les restes d'un feu de camp et quelques emballages vides, signes du passage relativement récent d'un être humain.
Nous nous asseyons à même le sol, pour nous reposer un moment. Je sors les bouteilles d'eau du sac pour nous réhydrater, et nous restons là, à commenter l'endroit, et à s'interroger sur les raisons qui ont poussé le possesseur des emballages vides et probablement du feu de camp à venir s'arrêter ici, persuadées que contrairement, à nous, ce n'était pas pour de simples raisons touristiques. Nous laissons libre cours à notre imagination, tentant d'imaginer la cause de sa présence. J'imagine l'histoire d'un bandit d'honneur réfugié ici pour échapper aux autorités après avoir assassiné un homme qui lui aurait causé un tort quelconque.
Emma, elle, décide qu'une famille de touristes, tombée en panne, de nuit, au bord de la route, a tenté de survivre, poursuivie par une armée de cochons zombies.
Nous rions comme des folles. Chaque supposition devenant plus surréaliste que la précédente.
— On est pas mal, ici. Je pourrais bien rester là pour toujours, moi, fais-je observer rêveuse.
— Ça pourrait bien arriver... Je suis pas la plus grande fan du Grand Méchant Loup, mais si les Trois Petits Cochons décident pas de se trouver une autre maison en briques pour se protéger, je sais pas si j'oserai passer devant eux une nouvelle fois. Enfin, tant que tu es près de moi, c'est déjà quelque chose.
Elle me gratifie d'un doux baiser pour confirmer son propos.
Une fois rassasiées de fantaisies et de l'air frais ambiant, nous retournons à la voiture. Nif-Nif, Naf-Naf et Nouf-Nouf semblent avoir déserté les lieux, au plus grand soulagement de ma chérie.
Nous roulons jusqu'à un petit village, visiblement abandonné. Nos montres affichant midi et demi, nous décidons de faire une pause pour grignoter. Je me gare sous un arbre, je sors le sac avec quelques victuailles et nous entamons notre collation, assises sur un muret, près d'une vieille église.
Nous mangeons et buvons en discutant entre nous lorsqu'une voix retentit au loin :
— O, vous êtes perdues ?
Un vieil homme vient d'apparaître de nulle part. Il nous regarde perplexe.
Je lui réponds aimablement :
— Bonjour ! Euh, non, non... On visite juste le coin. On s'est simplement arrêtées là un instant pour boire et manger. Il fallait pas ? C'est interdit, peut-être ? On peut se mettre ailleurs, s'il faut.
Il hausse les épaules, faisant une moue de désintérêt.
— Eh, non. Faites comme vous voulez. C'est juste qu'en général, il y a peu de gens qui s'arrêtent ici. Vous voulez venir boire un coup à la maison?
On se regarde étonnées avec Emma. Puis j'observe attentivement notre interlocuteur, pour essayer de flairer l'embrouille : un vieux monsieur qui invite deux jeunes filles chez lui, c'est rarement rassurant. Et pourtant, je ne détecte aucune malice. Ça a juste l'air d'un homme accueillant, peu habitué à avoir de la compagnie, et qui cherche juste à discuter avec les gens lorsque l'occasion se présente. Je réponds néanmoins :
— Euh, non... Non, merci... C'est très gentil, mais on ne va pas rester longtemps. On ne voudrait pas repartir trop tard.
Il hausse de nouveau les épaules.
— Comme vous voulez...
Mais loin de repartir d'où il est venu, il s'intègre à la conversation, et commence à nous raconter tout un tas d'histoires abracadabrantes sur le village, ses alentours, ou les gens qui y ont vécu.
Nous étions venues pour pique-niquer, nous repartons avec un véritable roman du terroir dans la tête.
Lorsque nous nous décidons enfin à quitter les lieux, il nous salue, nous le saluons en retour et le remercions de sa bonhomie, puis prenons congé avec l'étrange sentiment de laisser un vieil ami derrière nous.
Nous reprenons la route qui descend vers la mer, mais ne rentrons pas chez nous tout de suite. Nous décidons de suivre la côte et d'explorer les parties du littoral que nous avons aperçu de loin, sans nous y intéresser en détail, au cours de notre séjour.
Nos yeux se posent sur un bord de mer plus attrayant que les autres. Nous décidons d'aller voir de plus près. Je me gare à proximité. Nous débarquons sur une plage de sable fin. Nous y sommes absolument et totalement seules. Nous la traversons d'un pas décontracté dans toute sa longueur, sans but précis.
Nous parcourons quelques centaines de mètres. Progressivement, le sable laisse place à des cailloux, puis à une étendue de rochers. Nous les enjambons, nous tenant l'une à l'autre pour nous aider réciproquement à conserver notre équilibre.
Nous déboulons sur une minuscule crique, tout aussi déserte que le reste. Il y a simplement les rochers sur trois côtés, une petite langue de sable qui donne sur la mer, et un petit toit constitué de branches et de feuilles d'arbres inclinés qui à la courtoisie de nous abriter du soleil de plomb.
— Ouah ! C'est génial, ici, fait observer mon amoureuse. On est complètement hors du monde.
— Tu veux qu'on s'y pose un moment ?
Elle accepte ma proposition. Je fouille dans notre sac, sors les serviettes que j'avais pensé à emporter et les étend soigneusement. Nous nous y allongeons. C'est magique : nous avons notre petit coin pour nous toutes seules. Pas besoin de parasol : la végétation remplit parfaitement la fonction.
J'ôte mon débardeur et mon short. Emma se déleste de sa petite robe, elle aussi. Nous avons eu la présence d'esprit de garder nos maillots de bain en guise de sous-vêtements, ce qui fait que nous sommes prêtes à faire bronzette ou trempette. Nous nous dirigeons vers l'eau et y trempons les pieds.
— Ouhla ! C'est un peu trop frisquet pour moi, se désole mon aimée. Je vais rester au sec, si tu permets.
Je suis vaguement déçue. J'espérais un peu qu'on barboterait ensemble, mais tant pis. Je m'immerge entièrement, et fais quelques brasses, sous le regard bienveillant et souriant de celle que j'aime.
Je regarde autour de moi. Je m'assure qu'il n'y ait personne d'autre et, debout dans l'eau, je lance :
— T'es sûre que tu veux pas venir me rejoindre ? On s'y habitue. Elle est bonne !
— Non, non ! C'est bon. Je te regarde. C'est un spectacle qui me contente pleinement !
Je passe mes mains dans mon dos. D'un mouvement agile, je dégrafe le haut de mon maillot, le fait tournoyer au-dessus de ma tête, et le jette vers Emma en demandant d'un air un peu coquin :
— Tu es sûre ?
Elle ouvre de grands yeux, avant de se mettre à jeter des regards paniqués dans toutes les directions :
— Arrête ! T'es folle ? Si quelqu'un vient ?
— L'idée, ce serait que toi, tu viennes !
Afin de la motiver, je me penche un peu en avant, glisse mes doigts sous l'élastique du bas de mon maillot, le retire également en ajoutant :
— T'es vraiment sûre que tu veux pas me rejoindre ? Bon... Tant pis pour toi...
Je minaude un peu, prenant un air déçu.
Elle capitule. Elle se lève d'un bond pour me rejoindre.
— Il y a quelques arguments intéressants dans ta démonstration, j'en conviens. Je vais vérifier que ça vaut bien le déplacement.
Elle passe ses bras autour de mon cou pour m'embrasser. Ses lèvres qui viennent effleurer mon cou me font frissonner. Je l'entends murmurer à mon oreille entre deux baisers.
— Hmm ! Ta peau dorée par le soleil et salée par la mer est un délice.
Je réponds en riant :
— Hé ! Je suis pas un poulet rôti !
— Ah bon ? Tant pis. Je te dévore tout pareil.
— Mets donc ces menaces à exécution, je te prie !
Elle me prend par la main, me traîne hors de l'eau, avant de me forcer à me rallonger sur ma serviette. Lentement, ses grands yeux clairs brillants braqués dans les miens, elle rampe sur moi.
Sans autre forme de procès, nous faisons l'amour. Là. Maintenant. Au milieu de nulle part. A peine abritées des regards indiscrets, presque oublieuses de la possibilité d'être surprises par d'éventuels importuns. Nous offrons nos corps à la caresse du soleil, bercées par le très léger clapotis de l'eau, mais surtout, nous nous offrons l'une à l'autre. Et c'est bon.
Pas bon, simplement parce que nous nous livrons à ces jeux intimes que nous aimons, mais bon parce que je retrouve mon Emma. Douce, passionnée, attentionnée. Attentive à mon plaisir comme moi au sien. Finies les crises pulsionnelles où tout doit être fait le plus vite et le plus fort possible dans le seul but de se rassurer que sa partenaire ne va pas se sauver l'instant d'après. Elle prend de nouveau son temps, se tient à l'écoute de mes réactions. Et moi des siennes, cela va sans dire.
Dans cet endroit paradisiaque, nous vivons notre moment hors du temps. Nous nous retrouvons de nouveau en phase, passionnées comme lors des premières fois, la timidité et la maladresse en moins.
Mon bonheur est grand en cet instant. Je ne manque pas de le manifester. A en juger par les ondulations et gémissements de l'amour de ma vie, je ne suis pas la seule.
Une fois notre gros plaisir atteint, nous nous écroulons l'une sur l'autre, à bout de souffle et en sueur.
Nous nous rhabillons à la va-vite, au cas où un visiteur passerait par là, ce qui, Dieu merci, n'a pas été le cas jusqu'à présent. Mais si un quidam s'en venait et nous trouvait toutes nues, allongées l'une contre l'autre, j'ose penser que ça suffirait à générer un intense moment de malaise pour tout le monde.
Quoiqu'il en soit, bien qu'habillées, nous restons blotties l'une contre l'autre, pour nous livrer à ce moment que nous aimons tant : l'après. Chacune se remet de ses émotions grâce à la présence de l'autre. Les mots d'amour sont susurrés au creux de l'oreille ; les mains effleurent la peau, non plus d'une manière lascive, mais à des fins de réconfort, pour nous calmer après le torrent de sensualité qui vient de nous submerger. Ce partage de tendresse entre nous peut durer parfois s'étirer sur une assez longue période de temps. Parfois une heure, ou plus. On est bien, quand on est comme ça, alors on en profite le plus possible. Ça nous aide à nous détendre. Être blotties l'une contre l'autre nous aide vraiment à retrouver une régularité dans notre rythme cardiaque ou dans notre respiration, en plus, bien sûr, de nous faire nous sentir bien sur le plan émotionnel.
Je lui glisse à l'oreille :
— Merci ma petite puce adorée. Tu me fais tellement de bien. Tu es toujours aussi magnifique. Et je me sens mieux quand tu es plus en paix avec toi-même.
Elle ne répond pas. Je prends conscience du battement lent de son pouls : elle vient de s'assoupir. Je reste là, à la regarder dormir. Me lasserais-je jamais de ce spectacle?
J'en profite pour attraper mon portable et envoyer quelques messages, dont un à mon père, pour lui signifier entre autre que nous sommes toujours vivantes et que tout se passe pour le mieux.
Guère plus d'une dizaine de minutes plus tard, elle émerge de sa petite sieste. Nous profitons de notre paradis perdu encore un long moment, mais voyant le temps passer, je finis par insister sur le fait que ce serait une bonne chose que nous commencions à retourner sur nos pas.
Cela fait, nous reprenons la route de la maison. Une fois arrivées, je ne suis pas particulièrement étonnée de constater l'absence de mon père. J'espère sincèrement que sa journée se passe aussi bien que la nôtre.
Sous la douche, Emma me prend dans ses bras et déclare avec un ton empli de gratitude :
— Je te remercie de toute mon âme pour cette belle journée. C'était magnifique. Et être juste avec toi, ça m'a fait beaucoup de bien, je vais pas le nier.
Je réponds par un sourire énigmatique :,
— Te réjouis pas trop vite, ma puce. La journée n'est pas encore terminée.
Elle m'interroge du regard, mais je ne lui révèle rien de la suite des événements, pour l'instant.
Une fois toutes propres et séchées, je lui annonce tout simplement :
— Fais-toi belle... Enfin, encore plus que d'habitude... Ce soir, on sort.
— Ah ? Et où va-t-on ?
— Que dirais-tu d'un petit restau en tête-à-tête ? Ça m'arrangerait que tu sois d'accord, parce que j'ai déjà réservé.
Elle me confirme d'un baiser qu'elle n'y voit aucune objection. Pendant qu'elle s'évertue à parfaire sa coiffure face au miroir, je fouille au fond de mon sac de voyage, à la recherche de quelque chose que j'avais acquis en début de séjour et que j'avais mis de côté en attendant de lui trouver une utilité précise. Je le glisse discrètement dans la poche de ma veste et termine de m'habiller.
— Si madame veut bien se donner la peine, dis-je en lui tendant mon bras, une fois que nous sommes toutes deux prêtes.
Elle le prend et nous quittons à nouveau la propriété. A pied, cette fois : direction L'Alivu (Spécialités locales).
Nous y sommes accueillies très aimablement par le personnel qui nous installe à une petite table en terrasse. L'ambiance y est feutrée, très agréable. Les serveurs sont attentifs sans être intrusifs. Il y a peu de clients, et dans notre petit coin, nous pouvons passer toute notre soirée à nous regarder avec adoration ou à nous tenir la main discrètement. Les chants polyphoniques diffusés en arrière-plan habillent l'espace sonore. Il y a quelque chose de naturellement élégant, sans avoir besoin de tout un tas d'effets de style pompeux. On aurait presque envie de commander du vin pour rendre le tout encore plus chic. Nous ne le faisons cependant pas, car nous n'aimons pas cela outre mesure.
Nous commandons la même chose : les calamars à l'ajaccienne. Je crois que nous ignorions toutes deux à quel point notre vie était vide avant de nous régaler d'un tel délice. Nous sommes loin d'être des cuisinières émérites, mais nous jurons nos grands dieux que nous tenterons au moins une fois de reproduire la recette.
Le tiramisu à la châtaigne en dessert, plus simple dans sa confection ne diminue en rien le plaisir que nous prenons à ce dîner.
A l'issue de ce moment de complicité et de gastronomie combinés, je demande l'addition. Le serveur revient cinq minutes plus tard avec en bonus, deux petits verres de liqueurs de myrte offerts par la maison.
Nous sortons du restaurant après avoir pris nos digestifs et copieusement remercié le personnel.
Nous nous retrouvons alors dans la nuit simplement éclairée par la lueur des réverbères, à marcher sur le trottoir main dans la main.
Emma laisse libre cours à son allégresse :
— C'était merveilleux. Du début à la fin. Pas seulement le restau, mais toute la journée. Je crois que j'ai jamais autant...
Elle s'interrompt soudainement, se figeant nette sur place : Papa et Ghjulia viennent d'apparaitre sur le trottoir. Ils marchent à notre rencontre, bras dessus bras dessous, Maria-Stella et Anthony à leur suite. Visiblement, la liaison entre mon père et leur mère a été officialisée, et ils n'ont pas l'air de s'en formaliser.
C'est Antò qui nous saute au cou le premier :
— Salut, les filles ! Ça s'est bien passé, la journée ? Alors ? Vous êtes nos presque demi-soeurs, maintenant, vous êtes !
Nous sommes touchées par sa déclaration. Venant de lui, ça a un certain impact. Nous saluons tout le monde, mais Emma, toujours sous le coup de l'étonnement demande:
— Mais... Qu'est-ce que vous faites tous là, au juste ?
— On attend Agathe, répond évasivement Sté'.
— Agathe... ? Pourquoi Agathe ?
— Umbeh, fait Sté'.
Un peu perdue, Emma se tourne vers moi, m'interrogeant du regard. Je ne réponds rien. Je me contente de lui sourire. Elle comprend alors que je ne suis pas du tout surprise de voir tout le monde débarquer. Elle s'apprête à me demander des détails, mais un bruit de course effrénée se fait entendre et la dernière attendue apparaît hors d'haleine en s'excusant :
— Désolée, désolée ! J'ai fait aussi vite que j'ai pu, mais j'étais avec la famille, vous savez ce que c'est... Je suis pas trop en retard ?
Ma chérie, elle, ne comprend plus rien à rien, et le fait savoir :
— Mais... En retard pour quoi ?
— Pour faire un petit tour sur la plage.
J'annonce ça comme si c'était la plus parfaite évidence. Je prends un plaisir un peu sadique à voir ma princesse nager en pleine incompréhension, incapable d'appréhender la situation, alors que tout le monde autour d'elle semble trouver que tout est normal.
Nous empruntons le petit chemin perpendiculaire à la route et nous arrêtons sur le sable, près du bord de l'eau. Nous ne traversons pas toute la plage. Nous nous contentons de nous poser plus ou moins au pied des résidences les plus proches.
— Ça dérangerait quelqu'un de me dire ce qu'il se passe ici ? Insiste-t-elle.
J'ignore délibérément sa remarque et commence à placer les gens : papa, dos à la mer, face à nous ; Ghjulia à côté de lui ; Sté' à côté de sa mère ; Antò à côté de mon père, et Agathe à côté d'Antò.
— Et moi ? Je me mets à côté de qui ? Demande Emma, résignée à ne pas obtenir de réponse, mais continuant tout de même à poser des questions.
— Toi, tu te mets à côté de personne. Tu restes là où tu es.
— Ooookaaaay...
Nous nous faisons face à un mètre de distance, orientées perpendiculairement aux autres. Nous sommes comme deux actrices devant un public.
Le silence se fait. Je sens le trac qui monte en moi. Mon cœur s'accélère. Je prends une grande inspiration et souffle longuement. Je glisse ma main dans ma poche pour vérifier que ce qui doit y être y est bien. J'inspire une seconde fois, et je me lance :
— Alors, voilà : Emma, je t'aime. Je t'aime même plus que la vie elle-même. Ce n'est pas une hyperbole, pas une façon de parler. J'ai vécu dix-neuf ans avant de te connaître, et très franchement, il n'y a pas grand chose de cette époque qui me manque. Tu as changé ma vie au-delà de tout ce que j'aurai pu imaginer. Tu l'as rendue meilleure. Te dire chaque jour que je t'aime, me réveiller chaque matin à tes côtés me comble de joie, mais ça ne me suffit pas. Je veux que le monde entier le sache. Je veux le crier à tous avec fierté. Et c'est pourquoi je suis là, devant toi, en cet instant. - Je raffermis mon emprise sur le petit objet de forme approximativement cubique qui est dans ma poche.-
— Tu m'as confié certaines craintes concernant une vision de ton avenir familial que je ne révélerai pas ici, car c'est personnel, mais j'ai pensé à quelque chose : – Je retire de ma poche ma main qui tient l'objet- le meilleur moyen que je vois pour que tu te sentes confiante avec la notion de famille, c'est que tu fasses partie de la mienne. Pas juste comme ça, pas comme une expression qu'on dit avec trop d'emphase pour faire bien devant les gens, mais officiellement. C'est pour ça que ce soir, devant témoins, je te pose solennellement la seule question qui compte vraiment :
Je tends les bras vers elle en ouvrant l'écrin qui contient la bague, le cœur battant d'un mélange d'angoisse et d'émotion.
— Emma Van Loew, acceptes-tu de m'épouser ?
Il y a une demi-seconde de délai avant qu'elle pousse un cri de surprise en portant les mains devant sa bouche :
— Oh, mon dieu ! Oh, mon dieu ! T'es sérieuse ?
J'essaie de garder la face, mais je suis en stress total. Mes bras qui tremblent ont du mal à maintenir l'écrin devant elle, et je me demande si mes jambes vont encore pouvoir tenir longtemps.
— Si j'étais pas sérieuse, ce serait pas très drôle, comme blague, tu crois pas ?
— Oh, mon dieu ! Oh, mon dieu !
Je suis à deux doigts de la crise de panique. Si elle ne me réponds pas autre chose que « Oh, mon dieu », je crois que mon cœur va lâcher. J'essaie de l'inciter à me donner une réponse :
— Mais... euh... C'est plutôt « oh, mon dieu » non, jamais de la vie, ou plutôt « oh, mon dieu » oui ?
Elle me gratifie de son « sourire spécial », puis se jette à mon cou en répondant :
— Oh, mon dieu, mais c'est « oh, mon dieu » oui, bien sûr ! Cent fois oui ! Mille fois oui ! Oui, oui, oui !
Nous nous embrassons longuement sous les applaudissements et les vivats de nos spectateurs. Du coin de l'œil, j'aperçois l'air ahuri d'Antò. Je sais exactement ce qu'il se passe dans sa drôle de tête : c'est probablement la première fois de sa vie qu'il voit deux filles s'embrasser, et je parierais qu'avant cet instant, ça ne lui était jamais vraiment venu à l'esprit qu'une telle chose soit réellement possible. Mais je n'ai guère le temps de m'en préoccuper. Entre mes larmes de soulagement et celles d'émotion de ma future épouse, j'ai d'autres chats à fouetter.
Une fois notre long baiser rompu, je lui prends la main et lui attrape l'annulaire auquel je passe délicatement la bague, tout en m'excusant, un peu gênée.
— C'est pas la vraie bague, celle-là. Je l'ai achetée en ville, quand on a visité Ajaccio, en début de séjour. C'est plus un petit avant-goût, mais comme tout s'est enchaîné un peu rapidement, j'ai pas encore eu le temps de t'en trouver une mieux, mais ça viendra, t'inquiète pas.
Elle secoue énergiquement la tête en observant l'anneau fin en argent surmonté du petit cœur en corail et proteste :
— Pas question ! Cette bague, c'est celle que tu m'as passée au doigt en faisant ta demande. C'est la seule que je veux, et la seule qui m'importe. Aucune autre ne pourra jamais être aussi symbolique à mes yeux.
Les cris de joie de nos spectateurs reprennent de plus belle. Les « bravos », les « vive les mariées » retentissent et résonnent sur la plage déserte.
Un « pop » se fait entendre. Mon père vient de sortir de nulle part une bouteille de champagne et est déjà en train de remplir des gobelets, pendant que nous nous tombons tous dans les bras en recevant des félicitations et des vœux de bonheur.
En surplomb, une lumière s'allume dans un des appartements de la résidence. Une silhouette apparaît à contre-jour. Une voix puissante, mais visiblement irritée se met à brailler :
— C'est pas bientôt fini, votre bordel ? Vous allez fermer vos gueules, ou j'appelle les flics ?
J'ai à peine le temps de voir papa prendre son inspiration pour lui crier des excuses polies en retour qu'Antò lui coupe l'herbe sous le pied et se met à hurler de plus belle :
— Eh, appelle-les, qu'on rigole ! C'est qui qu'ils vont embarquer, tu crois, hein ? Alors va te coucher, ou descends boire un coup, mais fais pas chier, O, tête de cazzu !
L'importun grommelle quelque chose d'inaudible avant de disparaître en éteignant la lumière.
Tout de même un peu échaudés, nous revoyons notre volume sonore à la baisse pour ne pas déranger d'autres résidents.
— On devrait se décaler un peu, propose papa.
— Pour quoi faire ? Demande Antò.
— Bin... Si il appelle les flics...
Le jeune corse pouffe de rire, comme si c'était la chose la plus ridicule qu'il avait jamais entendu.
— Peuh ! Dans ses rêves, il va appeler les flics ! Au pire, ils viennent, et quoi ? On les connait tous. Soit c'est notre cousin, soit c'est ses amis. Tout ce qu'on risque, c'est qu'il y ait pas assez de champagne pour eux, quand ils arriveront.
La police ne vint pas. Et nous bûmes. Et nous rîmes. Et tout le monde fut joyeux. Et nous fûmes heureuses.
En seulement un instant et quelques mots choisis, une soirée d'été ordinaire venait de changer à jamais la vie de deux personnes...
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Commentaires ()
Ce genre d'histoire fait plaisir a lire et beaucoup de bien au moral. Merci !
Ha, oui ! C'était un coup de poker.... :)
Merci d'avoir pris part à l'aventure :)
Merci pour ce moment très agréable
Merci encore et bravo, c’est tellement vivant, tellement vrai…peut-être même vécu, qui sait?
Vécu, pas le moins du monde (en tout cas, pas par moi)... Mais si ça peut donner cette impression, c'est déjà pas si mal :)
« Tu fais bien comme tu veux » 😇
©️Wed
Plutôt qu'Aznavour, je ferai comme Jonathan Steel, le héros de l'album The Crimson idol : Je monte sur scène une dernière fois et dans un adieu épique et larmoyant, je me pends avec les cordes de ma guitare devant la foule médusée.... :D
Bon, bin.... Suite, fin et mes adieux à la scène au prochain numéro..... :)
Ben... c'est la vie 🥺
Enfin... non mais oui, plutôt deviné et j'attendais ce moment grâce à certains indices semés. (merki les z'indices)
On était quand même à deux doigts de se retrouver sur la plage et "la suite au prochain épisode " 😈
Donc... ça c'est fait. ✅
Alors, passés les féloches et embrassades, les filles sont fiancées, le mariage est pour quand ?
En attendant, la question sera de savoir l'avenir de la liaison "Papa et Ghjulia", désormais affichée.
Les jeunes s'entendent bien => "presque demi-soeurs", c'est cool.
Mais... l'amour à distance, beurk.
Qui va bouger ? 🤔
🤷🏻♀️ Ghjulia ?
🤷🏼♂️ Richard ?
La réponse dans le presque prochain épisode de "la famille du bonheur" 🥹