Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Inseme — Chapitre 7 · Mise au point
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Inseme
Chapitre 7 · Mise au point
« Oui elle a peur sur le chemin
Et sur la route qui file loin
Elle est une rose en larmes éclose
Elle est une rose en larmes éclose. »
(Emily Loizeau : Sur La Route)
Les spasmes des sanglots qui refusent de cesser me font mal au ventre. J'ai du mal à reprendre ma respiration. Mes yeux me brûlent. Le tout combiné me donne mal à la tête. Tout ça sans parler de mon état d'esprit en cet instant, qui est largement aussi malmené.
Ça fait bien dix minutes que je suis affalée contre le mur, repliée sur moi-même, à ne plus pouvoir faire autre chose que me noyer dans mon désespoir.
Mon moral sombre dans les abysses du zéro absolu. Je ne vois que les ténèbres partout. Est-ce que mon Emma me déteste ? Est-ce qu'elle n'éprouve plus rien à mon égard ? Est-ce que ça signe notre rupture définitive ? Est-ce que je vais pouvoir survivre ? Aucune question qui ne soit agréable à se poser, et les réponses que se fait mon cœur chagriné ne le sont pas davantage.
Je profite d'un vague répit pour enfin tenter de prendre une inspiration digne de ce nom. Je laisse échapper un hoquet de surprise en voyant deux yeux noirs acérés, braqués sur moi.
Je n'avais pas vu arriver Mathéa qui se tient devant moi, droite, me fixant de son inexpressivité coutumière.
— O, ma belle ! Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ? Demande-t-elle, sincèrement concernée.
— Rien...
J'ai répondu ça en bougonnant. J'ai pas envie d'entrer dans les détails.
— Ma chi, « rien » ? Malheureuse comme tu as l'air, c'est pas rien !
Je soupire. Visiblement, je n'y couperai pas. J'essaie de trouver assez de force en moi pour articuler une phrase complète sans m'effondrer :
— On s'est disputées...
Techniquement, c'est surtout elle qui m'en a mis plein la gueule, mais je suis pas vraiment d'humeur à faire dans la précision.
— Avà ! Avec la petite Emma, tu t'es disputée ?
J'opine du chef.
— Je sais, ça peut paraître bête, mais...
— Eh, non ! C'est pas bête. Ce sont des choses qui arrivent à tout le monde.
Avec une mauvaise foi d'enfant boudeur, je grommelle :
— Moi, je veux pas que ça arrive !
— Il y a au moins un bon côté à ça : si ça te rend si triste, ça montre que tu tiens vraiment à ton amie...
Je fais une moue dubitative.
— Vous parlez d'une consolation ! J'avais pas besoin de ça pour le savoir !
Elle hésite un instant, cherche ses mots, puis tente d'exprimer le fond de sa pensée :
— Tu sais... Je suis une vieille dame, maintenant. Je ne comprends plus rien aux gens de votre génération. J'ai été élevée à une époque différente, avec des mœurs différentes, dans un lieu qui est un peu différent du vôtre. Il y a certaines choses, je ne peux pas les comprendre. Ça m'est impossible. Je suis vieille, mais je suis pas idiote. Je sais encore reconnaître des gens qui s'aiment quand j'en vois, et la tristesse que ça engendre quand les choses se compliquent. Alors oui, la bonne chose dans tout ça, c'est qu'il y a un seul choix possible quand on se dispute avec les gens qu'on aime : se réconcilier. Tu crois que c'est possible ?
Je réalise soudain tout le temps perdu et les efforts inutiles mis en œuvre pour cacher notre relation, alors qu'au final, on ne trompe même pas une vieille octogénaire qu'on ne voit qu'occasionnellement. Si je n'étais pas dans cet état, j'aurai presque envie de rire.
— Je le souhaite de tout cœur, en tout cas.
— Bien ! Je ne veux pas m'avancer, mais si cette histoire entre vous l'a laissée dans le même état que toi en ce moment, elle a besoin de quelqu'un auprès d'elle...
— Vous avez raison, Mathéa . Je vais faire de mon mieux pour arranger la situation... Sauf que je sais pas où elle est partie.
— Sur le muret, sous le vieux chêne...
Décidément, elle a les yeux partout, cette dame ! Plus, elle avait déjà tout compris dès son arrivée. Elle a fait semblant de me poser des questions, comme si elle débarquait de nulle part, pour me motiver à agir. Plutôt malin. Et tellement gentil de sa part.
Je me lève, essuie mes yeux d'un revers de main, dépose un baiser de gratitude sur sa joue parcheminée. Je dis simplement :
— Merci !
— Allez ! Va vite te réconcilier, ma belle !
Avant de partir, une dernière chose me vient à l'esprit. Je lui demande :
— S'il vous plaît, Mathéa. Si vous voyez mon père, ne lui parlez pas de ça...
— Ayo ! Pour qui tu me prends ? fait-elle avec quelque chose qui ressemble à l'ébauche d'un sourire.
J'inspire un grand coup, et je me lance. Je suis quand même morte de trouille. Est-ce que je vais me faire jeter ? Qu'est-ce que je vais dire ? Qu'est-ce que je vais faire ? J'en ai aucune idée. Ça va être de l'impro totale !
J'aperçois Emma, effectivement assise sur le muret, sous le vieux chêne, les doigts s'activant mollement sur sa mèche rebelle.
Elle m'entend arriver, lève les yeux vers moi : elle a les traits tirés, les yeux rougis et les joues encore sillonnées de larmes. Elle non plus ne semble pas avoir passé un bon moment.
Elle me suit du regard, ne dit rien. Je ne dis rien non plus. Je viens m'asseoir sur le muret, à côté d'elle. Elle ne m'en empêche pas. C'est déjà ça.
Nous restons là, côte à côte, en silence, sans oser nous regarder, ni briser le silence pesant qui règne entre nous.
Je me concentre pour tenter une approche. C'est pas facile. L'émotion est encore forte et j'ai peur de ne pas réussir à prononcer ma phrase sans craquer.
La voix chevrotante, j'ose quand même poser la question qui me hante, sans pour autant avoir le courage de poser mes yeux sur elle :
— Je suis vraiment si nulle que ça, comme petite amie ?
Je perçois un sursaut de stupeur à la suite des mes mots :
Elle réfléchit quelques secondes, puis fait d'une petite voix :
— Non ! Non ! Bien sûr que non ! Pas du tout ! Tu es parfaite.
— Ah... Bin... Tant mieux.. C'était pas l'impression que j'en ai eu, de mon point de vue.
Long soupir. Tête qui se baisse. Main droite qui se pose sur le front. Main gauche qui essuie des yeux humides.
— J'ai dit des choses... J'ose même pas te demander pardon, tellement j'ai honte. Je ne les pensais pas véritablement. J'espère au moins que tu trouveras la force de me croire, quand je te dis ça maintenant. C'est juste que... J'ai craqué. Il y a tout qui s'est bousculé dans ma tête en même temps, et j'ai pas réussi à faire face. Ça a donné n'importe quoi... Je me suis entendu dire de ces trucs... Comme si j'étais spectatrice de moi-même, et je pouvais plus m'arrêter.
J'écoute ses paroles attentivement. Elles m'aident à comprendre ce qu'on vient de vivre, à défaut d'en saisir les causes, mais ce sont justement lesdites causes que je veux connaître. Alors, je l'interroge :
— Est-ce que... Est-ce que c'est parce que j'ai changé avec le temps ? Est-ce que je t'ai donné l'impression que je te délaissais ? Parce que si oui, je suis désolée. C'est pas du tout le cas, et je suis prête à tout pour me corriger.
— Non. C'est pas ça. Pas ça du tout !
— Alors, est-ce que je reste trop la même ? Je t'enferme dans une routine qui t'ennuie sans m'en rendre compte ? Parce que si c'est ça, c'est pareil. Je m'améliorerai, je te le promets.
— Non, non ! C'est pas ça non plus. Tu comprends pas ! C'est pas toi, le problème !
Pour la première fois, je tourne mon regard vers elle.
— Alors, c'est quoi ?
— C'est moi. J'ai peur !
Je hausse un sourcil, interloquée.
— Peur ? Mais peur de quoi ?
— Peur de te perdre, rétorque-t-elle simplement. Peur qu'un jour tu te lasses de moi et que tu m'abandonnes. Peur de pas être assez bien pour toi. Peur de pas te mériter.
J'en reste abasourdie, et le lui fais savoir :
— Mais où est-ce que tu es allée pêcher des idées pareilles? Pourquoi veux-tu que je t'abandonne, enfin ? Je t'annonce tout de suite, c'est pas du tout au programme ! Et si c'est l'impression que je te donne, je te jure que c'est involontaire. Si c'est ce cauchemar à la con de l'autre nuit qui te donne ce genre d'angoisses, oublie ça tout de suite, c'est pas la réalité. Et si c'est ce bordel avec Clément.. On l'a toutes jeté, visiblement, donc, il n'a plus trop de pouvoir sur nous !
Elle secoue la tête, restant bornée dans ses inquiétudes :
— Non. C'est pas ça. Tu comprends pas... C'est pas de la faute de quelqu'un ou de quelque chose en particulier, c'est juste... C'est une peur complètement irrationnelle. Si ça peut te rassurer, tu n'as rien fait qui me laisse à penser que tu vas me laisser tomber, mais je suis terrorisée à l'idée que ça puisse arriver un jour. Tu comprends ? Je vous vois, toi et ton père, former une belle famille. Petite, mais unie. Je vois les Ucciani, tous ensemble. J'ai jamais eu tout ça. Je t'ai toi. Mais si un jour, je ne t'ai plus, alors, je n'ai plus rien. Et je veux pas retomber dans cette solitude.
J'acquiesce en silence. Je commence à saisir l'ampleur de son mal-être. Je passe mon bras autour du sien. Je me serre contre elle. Sa tête se pose sur mon épaule. Je sens ses larmes recommencer à couler. Je tente de la réconforter comme je peux.
— Oh, ma puce ! Je te l'ai peut-être pas assez dit ces derniers temps, mais je t'aime. Je veux pas que tu doutes de ça. Et j'ai certainement pas l'intention de te laisser tomber. Je sais pas encore comment t'en convaincre, mais je trouverai !
Une fois un peu remise, elle poursuit :
— Tout ça, c'est encore que la moitié du problème. L'autre partie de l'angoisse, qu'elle soit irrationnelle ou pas, c'est de penser qu'un jour, tu trouveras quelqu'un d'autre de mieux que moi, ou qui te correspondra plus.
Je ne sais même pas quoi répondre à ça, tellement ça me paraît inenvisageable.
— Mieux que toi, y a pas. Et tu me corresponds très bien comme ça.
— Pour l'instant, peut-être, mais réfléchis : finalement, t'as jamais connu que moi. Qui te dit que dans un mois ou un an, tu n'auras pas envie de découvrir autre chose ? Savoir ce que ça fait d'être avec quelqu'un d'autre ?
Je secoue la tête avec force.
— Mais je suis très bien, moi, avec toi ! J'ai pas envie de changer, bon sang !
— Pourtant, ce serait humain de vouloir découvrir autre chose, non ? Faire de nouvelles expériences. Tout le monde le fait, après tout.
Je presse ma main sur sa joue, pour la forcer à me regarder. Je pose alors mon front sur le sien, mon regard planté dans le sien :
— Mais la vie, c'est pas un concours de celui qui en fait le plus ! A quoi ça m'avancerait d'aller faire n'importe quoi avec n'importe qui, alors que je suis si bien avec toi ? Merde, t'es pas juste ma copine, comme ça, parce que j'ai rien de mieux à faire ! On a vécu des trucs, toi et moi ! On l'a méritée, notre histoire ! Tu crois vraiment que j'ai envie d'oublier tout ça pour aller tout foutre en l'air avec quelqu'un qui ne représente rien à mes yeux ? Laisse-moi te le dire tout net : certainement pas ! Et puis... Je te fais remarquer que tu parles de moi, mais ça vaut tout aussi bien pour toi... Toi aussi, tu pourrais vouloir vivre autre chose. Pourquoi ce serait que moi ?
J'ai prononcé la dernière phrase avec douceur et en souriant, pour pas que mes paroles sonnent plus culpabilisantes qu'elles ne cherchaient à l'être en réalité.
Emma lève les mains en signe de reddition.
— Je sais... Et tu as raison. Mais je te l'ai dit... Il y a une bonne part d'irrationnel, dans tout ça que je ne peux pas vraiment expliquer.
Je déclare avec solennité :
— Je te les effacerai, tes angoisses. Je ne sais pas comment. Je n'en ai pas la moindre idée pour le moment. Mais je te jure que je n'aurai de cesse de chercher un moyen d'y parvenir. Parce que je t'aime, et que je te laisserai pas comme ça !
On se tombe dans les bras, le cœur battant d'émotion.
— Laure ! Pour ce que je t'ai dit tout à l'heure... Du fond du cœur, je te supplie de bien vouloir me pard...
Je l'interrompt en posant mon index sur ses lèvres. Elle m'a appelée par mon prénom, ce qui marque l'importance de ce qu'elle veut dire, mais je ne la laisse pas terminer :
— Chut ! Ne termine pas cette phrase ! Je ne te le demande pas. Je n'en ai pas besoin. Ce ne sont pas les mots qui importent.
Et je l'embrasse. Longuement.
Je respire enfin plus calmement. L'ouragan semble être passé... SEMBLE être passé.
Je propose que nous rentrions à la maison pour nous retrouver ensemble au calme. Je me lève, prends la main de ma puce, m'apprête à la tirer vers moi pour l'aider à se lever, puis me ravise instantanément. Un détail qui me semble avoir son importance et que j'avais complètement occulté de ma mémoire me revient soudain.
Je me rassois, et demande :
— Puce, avant de rentrer. J'ai besoin de savoir. Je t'en supplie, sincèrement, dis-moi : dis-moi ce que tu me caches.
Elle semble étonnée :
— Quoi ? Comment ça ?
— Écoute... Je comprends tout ce que tu viens de m'expliquer sur tes peurs et tout ça. Mais, je sais que ce qu'il s'est passé ces derniers temps avec Clément, par exemple, c'est juste un élément déclencheur, et pas la cause. La cause, elle date d'avant. Avant même qu'on arrive ici. Je le sais. Je l'ai vu. Ça fait un bon moment que je vois ton humeur s'assombrir par moments, ta joie de vivre te quitter. Au début, c'était de temps en temps, de façon à peine perceptible. Et puis, ça s'est accéléré. C'est devenu de plus en plus fréquent et de plus en plus fort. Quand je te demandais, tu me répondais toujours que tout allait bien. Alors, je t'en supplie. Je t'en supplie. Dis-moi ce qu'il y a ! Je veux pas le savoir pour le simple plaisir de le savoir, mais je veux t'aider. Je t'aiderai bien ou je t'aiderai mal, mais je t'aiderai, parce que je t'aime, et que les gens qu'on aime, on les laisse pas sombrer sans faire tout ce qu'on peut pour eux. Alors, s'il te plait, s'il te plaît, dis-moi ce que tu me caches depuis tout ce temps.
Un énième soupir. Résigné, celui-là. Elle ne répond pas, mais glisse sa main dans sa poche pour en extirper son smartphone. Je la vois passer son doigt sur l'écran pendant quelques secondes, puis elle me le tend en me disant simplement:
— Tiens, lis !
Je saisis l'appareil. Sur l'écran s'affiche sa boîte mail. Il y a un nombre assez conséquent de messages sans objet, qui ont tous le même expéditeur : Thierry Van Loew, son père.
J'affiche le premier de la série, qui date du mois de juin, et lis :
« Ma chère Emma,
cela fait déjà plusieurs mois que nous nous sommes laissés sans nouvelles. C'est de notre faute : avec le train de vie que nous menons, ta mère et moi, toujours à courir partout... Mais surtout, nous sommes parfaitement conscients du fait que la dernière fois, nous ne nous sommes pas séparés dans les meilleurs termes.
C'est pour ça que je reviens vers toi, aujourd'hui. J'admets que nous avons manqué à la fois de patience et de compréhension, et pour cela nous te prions de bien vouloir nous en excuser. Nous aurions dû être plus à l'écoute.
J'aimerais sincèrement que tu acceptes que nous repartions sur de meilleures bases, afin de maintenir des relations plus apaisées à l'avenir.
En te souhaitant le meilleur pour toi,
Tes parents qui t'aiment. »
Une fois ma lecture terminée, je me tourne vers Emma, étonnée :
— Eh bin... ? C'est bien, ça. Non ?
Elle laisse échapper un petit rire méprisant.
— Ha ! On voit bien que tu les connais pas, mes parents ! Lis la suite.
Je reporte mon attention sur le petit écran. J'affiche l'e-mail suivant :
« Chère Emma,
cela fait plusieurs semaines depuis mon dernier courriel, et tu n'as pas donné suite à ma main tendue. Il est de mon devoir de père de te faire remarquer que tu vas bientôt avoir 19 ans – Elle va avoir 20 ans. Ce type ne connaît même pas l'âge de sa fille ?-. Tu es une adulte, maintenant. Tu ne peux plus te permettre de te comporter comme une ado en crise. Ça peut te paraître une provocation amusante de t'afficher avec cette fille pour dieu sait quelle raison, mais bientôt, la réalité de la vie te rattrapera, et le temps que tu perds avec ces bêtises, c'est du temps perdu pour mener une vie sociale et professionnelle décente.
Reviens vite à la réalité, nous sommes là pour toi.
Tes parents. »
La... « bêtise » que je semble être aux yeux de M. Van Loew en reste bouche bée. Je commence à serrer les dents, et tente de contrôler ma respiration. J'affiche le message suivant :
« Emma,
Tu n'as toujours pas donné suite à mes tentatives de te faire retrouver la raison.
Tu dois être complètement perdue, et je peux le comprendre, ne t'en fais pas. Ne va surtout pas croire que nous t'en voulons de quoi que ce soit. Mais par pitié, réagis vite avant qu'il ne soit trop tard. Ne laisse pas cette Laura -Moi, c'est LaurE, connard!- affirmer son emprise sur toi. Tu as mieux à faire de ta vie que de te faire honte à toi-même avec ces lubies idiotes d'adolescente attardée – Oh, mon dieu ! Je reconnais l'expression : c'est celle qu'elle m'a envoyé dans la tronche, quand elle a craqué. Ça venait de là, alors...-
Je ne termine pas la lecture du message. Le sens en est suffisamment clair. Pourtant, une curiosité malsaine me pousse à en survoler d'autres. Il y en a plus d'une dizaine, tous du même acabit : mélangeant soigneusement infantilisation, culpabilisation, et un soupçon de menace sous-jacente.
J'en ouvre un au hasard :
« … Le mieux pour toi serait que tu reviennes vivre avec nous pour un temps. Nous pourrions t'aider à te guider sur une meilleure voie. De plus, comme tu le sais, nous connaissons beaucoup de monde. Nous pourrions te présenter tout un tas de jeunes hommes de bonnes familles avec une situation très avantageuse qui seraient très contents de rendre heureuse une jolie fille comme toi. Tu serais à l'abri du besoin, et cela te permettrait d'oublier une bonne fois pour toutes ces gouinasseries ridicules avec cette idiote – C'est moi, ça ? Tu sais ce qu'elle te dit, l'idiote, gros sac à merde ?- dont tu te crois amoureuse. »
Je suis dépitée. Je comprends pourquoi elle était pas jouasse, ces derniers temps. Je lui tends son portable, tremblante, mais elle ne le prend pas.
— Attends. Tu vas pas partir sans un petit digestif. Lis donc le dernier en date.
Je reprends le téléphone, et me concentre sur le dernier message. Il date de ce matin :
« Emma,
Ta mère, qui a toujours été la plus perspicace de nous deux, a attiré mon attention sur un point qui me paraît important. Elle pense que peut-être, tu ne ferais pas juste tout cela par provocation ou pour nous punir de je ne sais quelle offense imaginaire que nous aurions pu t'infliger, mais bel et bien parce que tu éprouves réellement des sentiments pour cette Laura -LaurE, bordel!-.
J'avoue n'avoir jamais véritablement envisagé la situation sous cette angle. Si c'est bien le cas, ma foi, on ne peut décemment pas t'en blâmer.
Comme je te l'ai dit dans un précédent mail, nous connaissons beaucoup de monde. Dans notre carnet d'adresses, nous avons un certain nombre de médecins, psychologues, neurologues, qui seraient tout à fait en mesure de se pencher sur ce type de trouble qui semble t'affecter.
N'hésite pas à revenir vers nous, et surtout ne t'inquiète pas. Ensemble nous parviendrons très certainement à te guérir de ton affliction.
Tes parents qui t'aiment. »
C'est trop pour moi. Je sens la rage qui monte en moi. Je comprends même plus comment, elle, elle a fait pour tenir aussi longtemps.
Je lui jette son portable, comme s'il me brûlait les mains, et me lève d'un bond.
Je sens que je commence à trembler de haine. Je serre les poings, et m'écarte de quelques pas. Quand je suis dans cet état, je ne me contrôle plus. Je ne veux pas être trop près d'elle. Un mouvement désordonné inconscient, et je pourrais le regretter toute ma vie si elle était dans le rayon d'action à ce moment-là.
Je m'entends vaguement hurler :
— Putain ! Les enculés !
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— Arrête !
Je reprends conscience de moi-même en clignant plusieurs fois de yeux, un peu perdue.
Le cri d'Emma me ramène d'un coup à la réalité.
Elle s'est jetée sur moi, emprisonnant mes bras avec les siens. Ses mains immobilisent mes poignets. Mes doigts me font mal. Je baisse les yeux vers eux : mes phalanges sont égratignées et saignent légèrement. Je comprends que j'ai complètement vrillé et, de colère, frappé le mur à coups de poings.
Je pourrais me dégager sans mal, mais je ne le fais pas.
Son cri se change en supplication :
— Arrête ! Je t'en prie ! Fais pas ça ! Je t'en prie. Ils en valent pas la peine.
Je maugrée à mi-voix :
— Toi, t'en vaux la peine !
Elle insiste :
— Non ! Je vaux pas la peine que tu te fasses du mal pour rien. Ça ne sert à rien. Ça aidera personne, et ça me fait mal encore plus de te voir te blesser, alors je t'en supplie, fais pas ça. Tiens, regarde : ça n'a déjà plus d'importance : je les supprime tous.
Et sous mes yeux, elle reprend son portable en main pour supprimer toute la série d'e-mails de son père, en s'assurant que je la voie bien faire :
— Tu vois ? Hop ! C'est fini ! Adieu ! On n'en reparle plus jamais.
Elle affermit son étreinte sur moi. Ce n'est plus pour m'immobiliser, mais pour me réconforter. Je me calme, petit à petit, me laissant aller entre ses bras. Je lui demande alors :
— Bon sang ! Pourquoi tu m'en as pas parlé tout de suite ?
Elle hausse les épaules.
— Je voulais pas t'embêter avec ça...
— T'es sérieuse ?
— Oui. Je pensais que ça valait pas le coup de t'ennuyer avec mes histoires, que ça allait se tasser tout seul au bout d'un moment, et qu'au pire je pouvais gérer toute seule. Ça paraissait pas grand chose. Et puis, en fait, je me suis laissée happer, et je crois que j'ai perdu pied.
— T'aurais vraiment dû essayer de m'en parler, on aurait peut-être pu éviter quelques déboires..
— Je sais, mais... J'avais honte...
Je me fige, en proie à une stupeur totale.
— Honte ? Honte de quoi ?
— Honte de me sentir aussi affectée par des broutilles. Je veux dire... Quand on y pense, toi t'as eu ton histoire avec Anne-Gaëlle, ça t'a pourri ta jeunesse jusqu'à ce qu'on se mette ensemble. C'est pas rien. Alors, pleurnicher sur mon sort simplement pour quelques e-mails idiots... Ça me fait me sentir bête par rapport à ton vécu et tout ce par quoi tu es passée.
Abasourdie, mes jambes manquent de se dérober sous moi. Je réalise à quel point on n'a pas la même ressenti sur ce qui nous affecte : mon passé, j'ai tiré un trait dessus. Il n'a plus d'effet sur moi. Et c'est totalement grâce à elle. Son présent, elle est en plein dedans. Elle en souffre ici et maintenant. Pourtant, elle n'a même pas l'air d'être consciente de la différence d'importance entre les deux situations. Je compte bien le lui faire savoir, et je compte bien être autant là pour elle, qu'elle l'a été pour moi.
— Tu te rends même pas compte que ton... Problème... il est pire que le mien, dans le fond.
— Ah bon ? En quoi ? Demande-t-elle, visiblement peu convaincue.
Je me lance dans des explications :
— Mon affaire avec Anne-Gaëlle, c'est une chose : c'est des gamineries qui ont pris beaucoup trop d'ampleur, renforcées par l'absence de ma mère. Mais comme tu l'as dit, j'ai toujours vécu au sein d'une cellule familiale. Minuscule, certes, mais aimante. Toi, en revanche, c'est bien pire, à mon sens : Tu as vécu toute ta vie à l'extérieur de ta propre cellule familiale.
— Oui, je sais bien. Mais j'y suis habituée. Ça a toujours été comme ça. Ça m'a jamais traumatisé plus que ça, pourtant.
— Ça, c'est ce que tu crois... Tu as ton père, tu as ta mère, mais paradoxalement, tu as toujours vécu toute seule ou presque, vu qu'ils n'ont jamais été présents pour toi. Alors, tu as fait avec, on est d'accord. Ils auraient dû... disons... te guider dans ta vie. Ils ne l'ont pas fait. Alors tu as choisi ta propre voie, et c'est tout à ton honneur. Sauf que là, où ça se complique, c'est qu'un beau jour, ces guides qui ne guident pas se pointent la gueule enfarinée pour voir où tu en es, et décident arbitrairement que la voie que t'es tracée toute seule n'est pas la bonne et veulent t'en tracer une nouvelle... Pardon de dire ça, mais ils ont doublement échoué : à la fois en tant que parents absents et en tant que parents présents. Forcément que ça doit te perturber... Tes parents te reprochent de ne pas avoir suivi la route qu'ils ne t'ont jamais indiquée... Y a bien de quoi devenir dingue, et a minima, se demander si tu as fait les bons choix ou s'ils n'ont pas raison, dans le fond. J'ai bon ?
Je lève les mains, paumes vers le haut, pour signifier la fin de mon trop long discours.
Les doigts d'Emma redoublent d'activité sur sa mèche. Au bout de quelques secondes de réflexion, elle confirme :
— Oui. Je crois. Je crois que tu as bon sur toute la ligne.
— Alors, maintenant, c'est à moi d'agir, en te prouvant que tu as fait le bon choix en te liant aux gens avec qui tu es maintenant. Et qu'eux ne feront pas les mêmes erreurs. Ils ne t'abandonneront pas, et ne te blâmeront pas pour tes décisions.
Un ange passe.
— Laure ?
— Hmm ?
— Merci !
Je souris. J'embrasse mes doigts et les pose sur ses lèvres.
— Allez viens, on rentre ! On va nettoyer vite ses vilaines égratignures et on va essayer de terminer en paix cette abominable journée, d'accord ? Conclut Emma.
J'acquiesce, la prends par le bras et nous retournons vers notre appartement. Sur le chemin, je sens une présence. Je scrute les alentours du regard. Sur un balcon, un regard acéré nous observe. Mathéa me gratifie d'un léger signe de tête. Je vois sur ses lèvres l'ombre imperceptible d'un sourire satisfait.
Nous entrons. Nous sommes seules. Il n'y a personne d'autre. Je ne puis m'empêcher de demander :
— Il est jamais là, c'est fou ! Je me demande bien ce qu'il fait de ses après-midi.
Ma puce me sourit :
— C'est une question pour un autre jour. On en a déjà bien eu assez comme ça pour aujourd'hui.
Papa rentre un peu plus tard, tout guilleret. En voyant nos traits tirés et nos airs épuisés, il a bien été obligé de demander si tout allait bien. On lui a dit que oui, que la journée avait été longue et qu'on était crevées de tout ce sport. Je ne sais pas trop s'il nous a cru ou pas. Toujours est-il qu'à 21h, on était au lit.
En m'endormant, je cogite intensément sur comment je peux aider concrètement mon amoureuse. Dieu que j'aimerais être aussi maline qu'elle et résoudre les problèmes aussi facilement...
Soudain, la solution m'apparaît comme une évidence... Je ne sais pas si elle est bonne ou pas, mais c'est la seule que j'ai, et elle pourrait bien faire basculer les choses en notre faveur à toutes les deux... Ou me briser à tout jamais...
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Commentaires ()
Bientôt, oui.... mais pas encore tout de suite.... ;)
Je n'ai qu'un regret, c'est que ce soit bientôt fini !
Ses parents font parti de ces c...s qui pensent que l'homosexualité est une maladie qui peut être soignée. Je comprends que Laure ait pétée un cable à la lecture des mails du père d'Emma.
Oui, pas très attachants, ses parents, en effet.... :/
Je vois que vous avez renoncé à publier en zoophilie incestueuse sado maso. La constance a parfois du bon :)
Oui, finalement, je crois que je vais essayer de rester dans ce côté romance feelgood..... : D
Vous ne m'en voudrez pas, j'espère :D :D :D
.... Me tente pas.... !!! :D :D : D
Y aura-t-il une troisième série, après « coeur fragmenté » et « inseme »? Je suis fan.
A priori, non, ce ne sera pas une trilogie.....
A la base, il ne devait même pas y avoir cette deuxième histoire, mais j'ai été pris d'une soudaine envie de continuer à jouer avec mes persos et surtout à vouloir leur offrir une fin plus.... définitive, de mon point de vue.... :)
Ça fait une chute, oui. 🫣
Décidément, des parents sourds, aveugles et fermés…
Au moins on le l’a pas frappée.
Bon alors… on a le mariage ou l’adoption simple pour créer ou intégrer une famille.
Ahlala… :-)