Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le carnet bleu — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le carnet bleu
Chapitre 1
Chapitre 1
La nuit de janvier est une encre épaisse qui bave sur les vitres du TER de 18h47. Sur le quai de la gare de Dijon, l'air est une lame glacée qui s'insinue sous mon col de manteau, m'obligeant à presser le pas. Je connais ce trajet par cœur : la numérotation des voitures, le grincement de la porte automatique, et cette odeur de moquette usée et de chauffage électrique qui définit mes fins de journée.
Je monte dans le wagon 7. C'est mon sanctuaire de verre et de métal. Je m'installe à la place 42, côté fenêtre, dans le sens de la marche. C'est ici que je cesse d'être le dessinateur industriel précis, le collègue effacé, pour devenir un simple passager de la nuit.
Je retire mon caban avec cette lenteur méthodique qui me rassure. Je lisse le tissu des manches, je sens la tension de ma chemise contre mes épaules quand je m'étire pour ranger mon sac. Je suis un homme de lignes droites, de mesures exactes. Je pose ma main sur la tablette grise, prêt à sortir mes calques.
Mais ce soir, la tablette n'est pas nue.
Un petit carnet bleu nuit m'attend. Il est posé là, comme une offrande ou un défi. La couverture en cuir souple est mate, marquée d'une petite griffure dans le coin supérieur. Je le fixe. Mon cœur rate une pulsation. Je regarde autour de moi ; personne. Le wagon est presque vide, habité seulement par le ronronnement sourd des moteurs qui s'éveillent.
Un petit carnet bleu nuit m'attend. Il est posé là, comme une offrande ou un défi. La couverture en cuir souple est mate, marquée d'une petite griffure dans le coin supérieur. Je le fixe. Mon cœur rate une pulsation. Je regarde autour de moi ; personne. Le wagon est presque vide, habité seulement par le ronronnement sourd des moteurs qui s'éveillent.
Je le prends. Le grain du cuir est d'une douceur presque indécente sous mes doigts, rappelant la finesse de la peau à l'intérieur d'un poignet. Je l'ouvre, cherchant un nom. Mais dès la première page, je tombe sur une écriture cursive, penchée, qui semble avoir été jetée sur le papier avec une urgence fébrile.
— 5 janvier. Il est là. Wagon 7. Il ne m'a pas vu, mais moi, je ne vois que lui. J'aime sa manière de retirer ses gants, un doigt après l'autre, avec une patience qui me donne des frissons. Il a des mains de dessinateur, des mains qui semblent savoir exactement où se poser. Parfois, il incline la tête pour observer ses plans, et une mèche de ses cheveux châtains tombe sur son front. C'est ridicule, mais j'ai une envie folle de la remettre en place, de sentir la soie de ses cheveux contre la pulpe de mes doigts.
Le train s'ébranle. Je sens mon visage s'embraser. Quelqu'un m'observe. Quelqu'un a noté la façon dont j'enlève mes gants. C'est une description presque tendre, mais elle s'insinue sous ma peau avec une force déstabilisante. Je devrais arrêter là. Mais je suis un homme de structures ; je veux voir ce qu'il y a derrière la façade.
— 12 janvier. Il portait ce pull à col roulé anthracite qui moule ses épaules. Il a cette carrure discrète mais solide, celle des hommes qui ne savent pas à quel point ils sont désirables. Je l'ai regardé mordre le bout de son critérium. Ses lèvres sont pleines, d'un rose sombre qui tranche avec la pâleur de son teint. J'ai imaginé la pression de ces lèvres sur les miennes. Une pression d'abord légère, puis plus profonde. Est-ce que ce sérieux qu'il affiche s'évapore quand on l'embrasse ?
Ma respiration se bloque. La chaleur dans le wagon devient étouffante. Ce n'est plus seulement une observation, c'est une mise à nu. Je sens le frottement de mon pull contre ma peau, et soudain, ce n'est plus du tissu, c'est le regard de cet inconnu qui me caresse. Je déglutis, le bas de mon ventre se nouant d'une tension nouvelle.
Je tourne une page, le paysage défile dans un flou de lumières orangées.
Je tourne une page, le paysage défile dans un flou de lumières orangées.
— Qui suis-je pour te dire ça ? Je m'appelle Xavier. J'ai 34 ans, presque ton âge, je crois. Je suis photographe freelance, ou ce qu'il en reste. Je suis celui que tu ne remarques pas : 1m82 de doutes, les cheveux noirs souvent en bataille, et ce grain de beauté juste au-dessus de la lèvre supérieure qui me donne toujours l'air de vouloir dire quelque chose sans oser le faire. J'ai les yeux d'un gris fatigué par trop de flashes et de nuits blanches. Sept ans avec L. pour finir dans ce train, à fantasmer sur un homme dont je ne connais que le prénom, lu sur un badge : Côme. Un prénom qui appelle le silence après le plaisir.
Xavier. 34 ans. Je visualise cette silhouette de 1m82, ce grain de beauté sur la lèvre. Je l'imagine derrière son objectif, me fixant, capturant ma rigueur pour la transformer en désir.
— Je regarde tes mains, Côme, et je les imagine ailleurs que sur tes règles. Je les imagine remontant lentement le long de mes flancs, s'attardant sur mes hanches, cherchant le point de rupture. J'ai besoin de savoir si tu es aussi précis dans tes caresses que dans tes dessins. Si tu sais où appuyer pour me faire oublier que je suis un homme à la dérive. Je ne sais pas quand je reviendrai dans ce train. Peut-être demain, peut-être quand j'aurai assez de courage pour affronter ton regard en vrai.
Le train ralentit brutalement. Les freins hurlent. Les lumières de la ville s'intensifient. "Besançon-Viotte. Terminus. Veuillez descendre de voiture."
Je sursaute. Déjà ? Je n'ai pas fini. Je dévore les dernières lignes de la page en me levant précipitamment, mes doigts tremblant sur le papier.
— C'est un pari, Côme. Je laisse ce bleu ici. Si tu le lis, sache que je t'attends quelque part dans ce flux de voyageurs. Ne sois pas qu'un dessin sur une page. Sois celui qui lève les yeux.
Les portes s'ouvrent dans un sifflement pneumatique. Les autres passagers se bousculent pour sortir dans le froid de la Franche-Comté. Je referme le carnet en tremblant, le glissant dans ma sacoche comme un trésor interdit. Je descends sur le quai, le cœur battant à tout rompre.
Je n'ai pas tout lu. Il reste des pages. Mais alors que je marche vers la sortie, je ne regarde plus mes pieds. Je cherche. Je cherche cet homme de 34 ans au grain de beauté sur la lèvre, celui qui a réussi, en quelques pages, à rendre mon monde de lignes droites totalement instable.
Le silence de mon appartement est une chape de plomb. À peine la porte de l'entrée refermée, je jette mes clés sur la console, mais je garde la sacoche contre moi, serrée comme un bouclier de cuir. Je ne branche pas mon ordinateur. Je ne rallume pas le monde. Je reste un instant dans l'ombre du couloir, le cœur encore calé sur le rythme des rails, sentant le poids du carnet bleu contre ma hanche.
J'ai besoin de rituels pour ne pas sombrer. Je passe à la cuisine. Je me prépare un morceau de pain, un peu de fromage de pays, mais les saveurs sont de cendre. Je mange debout, machinalement, les yeux fixés sur le mur blanc. Ma gorge est serrée. Chaque bouchée semble me rappeler que je suis seul à cette table. Puis, je mets la bouilloire en marche. Le sifflement de la vapeur remplit l'espace, un cri domestique qui couvre le tumulte de mes pensées. Je prépare un thé noir, fumant, que je laisse infuser dans ma tasse préférée, celle dont la céramique est un peu écaillée.
Je me dirige vers la salle de bain. J'ai besoin de laver cette journée, de laver l'odeur du TER et le givre de Dijon. Sous la douche, l'eau brûlante tape contre mes épaules, mes cervicales, mais elle ne parvient pas à détendre la tension qui s'est logée au creux de mes reins. Je passe le savon sur ma peau, lentement. Je regarde mes mains, ces mains que Xavier a décrites avec tant de précision. Je les vois différemment maintenant. Ce ne sont plus seulement des outils de travail. Ce sont des instruments que quelqu'un, quelque part, rêve de sentir sur sa peau. Je frissonne sous l'eau chaude.
Je sors, je m'essuie rapidement, et j'enfile simplement un t-shirt fin. Je traverse la chambre, ma tasse de thé à la main. Je m'installe enfin dans mon lit, calé contre les oreillers, les draps de lin gris encore frais. Je pose la tasse sur la table de chevet et, d'une main que je ne parviens pas à empêcher de trembler, je sors le carnet.
Sous la lumière tamisée de ma liseuse, je reprends là où le sifflet du contrôleur m'avait arraché à ma lecture.
— 18 janvier. Je me demande si tu te rends compte de l'effet que tu produis quand tu te lèves. Tu as cette élégance un peu raide, comme si tu craignais de briser l'air autour de toi. J'ai passé la séance de shooting aujourd'hui à chercher ton visage sur celui de mes modèles. Aucun n'a cette retenue. Aucun n'a ce mystère dans le pli de l'aine quand tu réajustes ton pantalon en sortant du train. Je suis hanté, Côme. Hanté par l'idée de ce qui se cache sous tes couches de laine anthracite. Je parie que ta peau est d'une pâleur de marbre, parsemée peut-être de quelques grains de beauté que je pourrais relier entre eux comme une constellation.
Mes doigts se crispent sur la tranche du papier. Sans que je ne l'aie consciemment décidé, ma main libre descend sous le drap, glisse sous l'élastique de mon sous-vêtement. Je sens la chaleur de ma propre peau, le léger relief de mes muscles. Xavier a raison. Je suis pâle, presque translucide sous cette lumière de nuit. Ses mots transforment mon propre corps en un territoire inconnu que je commence à redécouvrir à travers son désir.
Je tourne la page. L'écriture devient plus erratique, plus profonde, comme si Xavier avait appuyé plus fort sur son stylo, au bord d'une rupture.
— Parfois, je ferme les yeux et je nous imagine ailleurs que dans le wagon 7. Je nous imagine dans un lit trop petit, quelque part dans le quartier de Battant. La lumière serait basse, comme celle d'une chambre de développement photo. Je ne serais plus le spectateur. Je serais l'artisan. Je voudrais sentir la tension de tes cuisses contre mes hanches, entendre ton souffle se briser quand mes lèvres trouveraient le creux de ta clavicule. Tu es si propre, si rangé... j'ai une envie dévastatrice de te froisser, de voir tes yeux se troubler, de te voir perdre cette maîtrise qui me rend fou.
Ma main s'active. Mes doigts s'enroulent autour de mon sexe, qui a déjà réagi à la violence du désir contenu dans ces lignes. C'est un geste qui semble d'abord vouloir calmer l'incendie, mais qui ne fait que l'attiser. En lisant, le mouvement s'installe, rythmé par les phrases de cet homme de 34 ans que je ne connais pas encore, mais qui semble vivre en moi.
— J'ai 34 ans, et pourtant je me sens comme un gosse qui écrit des lettres d'amour anonymes. C'est pathétique, n'est-ce pas ? Un photographe qui n'ose pas prendre le cliché le plus important de sa vie. Je t'ai décrit mon visage, Côme, parce que je veux que tu me cherches. Je veux que tu scrutes chaque passager, que tu te demandes si cet homme au grain de beauté sur la lèvre, c'est moi. Je veux que tu ressentes cette attente insupportable que je subis chaque soir. Est-ce que tu te touches en pensant à ce que je pourrais te faire ? Est-ce que tu imagines mes mains de photographe, habituées à régler la netteté, s'attarder sur les zones d'ombre de ton corps ?
Un gémissement étouffé m'échappe. Le contraste est total : le silence de ma chambre et le chaos que Xavier sème en moi. Je bouge contre le drap, ma main se faisant plus pressante, plus impatiente. Je ne lis plus, je dévore. Chaque adjectif est une caresse, chaque verbe est une secousse. Xavier me possède par les mots.
Je visualise ce Xavier. 1m82. Cheveux noirs en bataille. Ce grain de beauté provocateur au-dessus de la lèvre. Je l'imagine au-dessus de moi, ses yeux gris scrutant mon abandon, sa bouche remplaçant ma main pour guider mon plaisir. La précision de mes dessins industriels s'efface devant la géographie de ce désir.
— La vérité, c'est que je suis terrorisé. Terrorisé par l'idée que tu ne sois qu'une image parfaite et froide. Mais ce soir, en laissant ce carnet, je me dis que si tu le gardes, c'est qu'il y a une faille. Et c'est dans cette faille que je veux me glisser. Je ne sais pas quand je reprendrai le train. Peut-être demain. Peut-être que je resterai sur le quai à regarder le wagon 7 s'éloigner, juste pour savourer le fait que tu possèdes une part de moi. Dors bien, Côme. Imagine que ma main est la tienne.
Je lâche le carnet sur le drap. Ma respiration est un râle. Mes hanches se soulèvent, cherchant le point de rupture. Je ferme les yeux et ce n'est plus ma main que je sens, c'est l'urgence d'un homme qui m'a choisi pour sortir du noir. Le plaisir m'emporte dans une décharge violente, solitaire mais habitée, me laissant tremblant au milieu de mon grand lit.
Le carnet bleu est resté ouvert. Mon thé est devenu froid sur la table de chevet. Je reste immobile, le cœur battant contre mes côtes comme un oiseau en cage. La chambre est fraîche, mais je brûle.
Je sais maintenant que demain, à 18h47, je ne serai pas simplement un passager. Je serai une proie.
Le réveil sonne à 6h30, un hurlement strident qui déchire un sommeil peuplé de fantômes bleus. Mes yeux s'ouvrent sur le plafond gris de ma chambre, mais mon esprit est resté dans le wagon 7. Je tourne la tête, avec une lenteur de convalescent. Le carnet est là, posé sur l'oreiller voisin, celui qui n'accueille jamais personne. La couverture bleu nuit semble vibrer sous la lumière blafarde de l'aube franc-comtoise. En le voyant, une décharge électrique, presque douloureuse, parcourt ma colonne vertébrale. Je me rappelle tout : les mots de Xavier, la chaleur de ma main sur ma peau nue la veille, mon propre cri étouffé dans les draps froissés.
Je me lève, les muscles raidis par une tension qui ne m'a pas quitté. Sous la douche, je ne peux m'empêcher de regarder mon corps avec une sorte de méfiance nouvelle. Xavier y a apposé des mots comme on pose des mains : « pâleur de marbre », « mystère dans le pli de l'aine ». Je passe le savon sur mon ventre et je sens une réaction immédiate. Je n'ai pas encore bu mon café que le désir est déjà là, tapi, une érection matinale plus vigoureuse que d'habitude, une raideur qui tire sur les tissus et me rappelle que je ne suis plus l'homme invisible d'hier.
La journée au bureau est un long calvaire de lenteur. Je suis assis devant mes plans de pièces mécaniques, mais les lignes droites se brouillent, deviennent organiques. Je devrais vérifier les cotes d'un carter, mais je ne vois que des boucles d'écriture noire. Mes collègues passent, parlent de la météo, de la neige annoncée sur le Jura ou de la réunion de 14h. Je leur réponds par des hochements de tête mécaniques, un masque de marbre sur un brasier. Ils ne se doutent pas qu'à quelques centimètres d'eux, dans ma sacoche, gît un manuscrit qui a le pouvoir de me consumer.
Chaque fois que je change de position sur ma chaise, le frottement de mon pantalon de costume contre mon sexe encore sensible me tire une grimace de plaisir mêlée de supplice. À plusieurs reprises, je dois m'isoler. Je m'enferme dans la cabine des toilettes, je pose mon front contre la cloison froide et je glisse une main dans ma poche. Juste pour presser, pour tenter de calmer cette érection qui me fait mal à force de buter contre le tissu rigide. Je pense à la lèvre de Xavier, à son grain de beauté, à ses 34 ans. Je me demande quel âge il me donne, moi qu'il décrit avec tant de révérence. Je me touche rapidement, à travers le tissu, le souffle court, avant de ressortir le visage impassible, le col de chemise un peu trop serré.
17h00. Enfin.
Je quitte le bureau avec une précipitation inhabituelle. Le trajet en bus jusqu'à la gare Viotte me semble durer une éternité. La gare est bondée, le hall résonne de pas pressés. Mon train, le 18h47 pour Dijon, est annoncé quai 3. Je marche vite, mon cœur frappant contre mes côtes comme un animal en cage.
Je quitte le bureau avec une précipitation inhabituelle. Le trajet en bus jusqu'à la gare Viotte me semble durer une éternité. La gare est bondée, le hall résonne de pas pressés. Mon train, le 18h47 pour Dijon, est annoncé quai 3. Je marche vite, mon cœur frappant contre mes côtes comme un animal en cage.
Je monte dans le wagon 7. Mon sanctuaire.
Je m'installe à la place 42. Je suis trempé de sueur malgré le froid noir du dehors. Je ne retire pas mon caban ; je m'en sers comme d'une couverture pour cacher le gonflement indécent au niveau de ma braguette. Je sors le carnet. Mes doigts tremblent sur le cuir souple. Je recommence à lire, mais cette fois, je relève la tête à chaque fois qu'un passager entre dans la rame.
Je m'installe à la place 42. Je suis trempé de sueur malgré le froid noir du dehors. Je ne retire pas mon caban ; je m'en sers comme d'une couverture pour cacher le gonflement indécent au niveau de ma braguette. Je sors le carnet. Mes doigts tremblent sur le cuir souple. Je recommence à lire, mais cette fois, je relève la tête à chaque fois qu'un passager entre dans la rame.
Un homme d'une trentaine d'années monte. Cheveux noirs. Mon pouls s'emballe, cogne dans mes tempes. Il s'installe quelques rangs devant. Je scrute son profil, cherchant le grain de beauté sur la lèvre. Rien. Ses épaules sont trop étroites. Ce n'est pas lui. Je replonge dans les pages, cherchant de nouveaux indices.
— 22 janvier. Parfois, je me demande si tu as peur de l'ombre, Côme. Moi, c'est mon élément. J'aime la façon dont la pénombre du tunnel entre Saint-Vit et Dole sculpte ton visage. Tu deviens une statue de désir, inaccessible et pourtant si proche. Je me suis souvent demandé ce que tu ferais si, dans ce noir complet, une main se glissait entre tes cuisses, sous ce pantalon que tu ajustes toujours si soigneusement. Est-ce que tu sursauterais de dégoût ? Ou est-ce que tu écarterais les jambes, juste assez pour laisser la paume de l'inconnu trouver ta chaleur cachée ?
Je ferme les yeux, le souffle haché. Le train s'ébranle dans un sursaut de métal. Le mouvement saccadé des rails semble accentuer la douleur de mon érection. Je glisse discrètement ma main gauche sous mon manteau, cherchant le contact de mon sexe à travers le coton de mon boxeur. Je serre, un peu trop fort, pour contrer la pulsion d'ouvrir ma braguette ici, devant tout le monde.
Un autre passager passe dans l'allée. Un type grand, environ 1m80. Je relève la tête brusquement, le fixant avec une intensité presque agressive. Il me regarde bizarrement, intimidé par mon regard brillant, et continue son chemin. Je redescends vers les mots de Xavier.
— Je suis un photographe. Je sais déceler le moment précis où un corps lâche, où la pose s'effondre pour laisser place à la vérité. Je parie que ton point de rupture est ton cou. Si je mordillais la peau juste derrière ton oreille, là où tes cheveux châtains s'arrêtent, tu oublierais tes plans et ta vie rangée. Je ne sais pas quel âge tu as exactement — trente ans ? trente-deux ? — mais tu as l'âge où le désir est une arme qu'on ne sait plus rengainer. Pourquoi ne t'en sers-tu pas contre moi ?
Le train siffle. Nous passons sous un pont de béton. L'obscurité envahit le wagon. Dans le reflet de la vitre, je vois mon propre visage : les joues empourprées par la fièvre, les yeux dilatés, les lèvres entrouvertes. Je ne me reconnais plus. Je glisse deux doigts dans l'ouverture de mon pantalon, profitant du brouhaha des essieux pour me masser doucement, le regard perdu sur les passagers qui somnolent. Je cherche Xavier dans chaque ombre, dans chaque reflet de vitre.
Je veux que l'homme de 34 ans sorte de ces pages. Je veux que ses 1m82 de doutes se matérialisent dans le couloir. Chaque fois que la porte pneumatique du wagon s'ouvre, je sursaute, ma main se crispant sur ma propre chair jusqu'à me faire gémir silencieusement.
Le train ralentit. Dole. Deux minutes d'arrêt. C'est ici qu'il descendait souvent, d'après ses notes. Je me lève à moitié, le carnet pressé contre mon torse pour masquer mon état, les yeux fixés sur le quai balayé par la bise. La douleur entre mes jambes est devenue une brûlure sourde, une impatience qui me donne envie de briser la vitre.
Le quai est là, baigné d'une lumière crue, orangée. Des silhouettes se détachent du brouillard givré. Je cherche le grain de beauté. Je cherche le regard gris fatigué. Je suis là, Xavier. Je ne suis plus un dessin industriel. Je suis un corps qui brûle, et je n'ai jamais été aussi proche de me rompre.
Fin du chapitre 1.
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