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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Le carnet bleu — Chapitre 6

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Le carnet bleu

Chapitre 6

Chapitre 6
Le compte à rebours est lancé, et chaque seconde qui s'écoule semble peser une tonne sur mes épaules. Depuis que j'ai découvert mon corps placardé sur les murs de Besançon, le monde a changé de couleur. L'excitation sauvage de l'autre nuit a laissé place à une angoisse rampante, un froid qui s'insinue sous ma peau et que même le chauffage poussé au maximum dans mon petit appartement ne parvient pas à dissiper. À mesure que le jour J approche, mon anxiété se transforme en une véritable pathologie. Je ne dors plus. Dès que je ferme les yeux, je vois des milliers de visages sans nom, des yeux avides qui scrutent mes muscles, ma nudité suggérée sur ces affiches immenses.
Au travail, l'ambiance est devenue électrique. Durant la pause déjeuner, dans la salle commune, mes collègues ne parlent que de ça. L'exposition fait un buzz phénoménal sur les réseaux sociaux ; on ne compte plus les partages sur Facebook et les stories Instagram montrant les bus de la ville.
— C'est incroyable ce coup de pub, lance l'un de mes collègues en fixant son écran de téléphone. Ils disent que c'est l'événement artistique de la décennie pour la région.
— Apparemment, c'est le grand retour d'un photographe assez connu, répond une autre. Il n'avait rien exposé depuis des années.
Je sens la sueur perler au bord de mes tempes. Je m'approche, feignant l'indifférence, le cœur battant à tout rompre.
— De qui vous parlez exactement ? demandé-je d'une voix que j'espère stable.
Mes collègues se tournent vers moi, l'air incrédule.
— Quoi ? Tu ne connais pas Xavier De Langres ? s'exclame mon voisin de bureau. C'est une pointure ! Il a fait des couvertures pour les plus grands magazines de mode et d'art à Paris avant de disparaître des radars.
— Tiens, regarde, c'est lui.
Il me tend son smartphone. Sur l'écran, je vois une photo de Xavier, l'air sombre, plus jeune, posant avec un prix prestigieux entre les mains. Mon sang ne fait qu'un tour. Pour moi, il n'était que "Xavier", l'homme mystérieux du train, pas cette icône de la photographie dont tout le monde semble connaître le nom de famille.
Le soir même, alors que je suis prostré sur le sol de mon salon, le dos contre le radiateur, la crise d'angoisse finit par exploser. Ma respiration est courte, saccadée. Je me sens comme un condamné à mort. C'est dans cet état que Xavier entre avec son double des clés. Il se fige en me voyant ainsi, puis s'accroupit devant moi.
— Côme, regarde-moi, ordonne-t-il.
— Pourquoi tu ne m'as pas dit qui tu étais ? crié-je, la voix brisée par les sanglots. Mes collègues ne parlent que de toi. Xavier De Langres... Tu es connu ! Tu es une star ! Pourquoi m'avoir caché que tu étais une célébrité ?
Xavier soupire et s'assoit en tailleur face à moi. Il prend mes mains dans les siennes, ses doigts fermes tentant de calmer mes tremblements.
— Parce que je voulais que tu me vois comme un homme, pas comme une signature, répond-il calmement. Si tu avais su dès le début, tu n'aurais jamais été aussi naturel. Tu aurais joué un rôle.
— Ça change tout ! Tout le monde va scruter ces photos avec encore plus d'attention parce que c'est ton travail. Je ne peux pas y aller, Xavier. C'est trop.
— Écoute-moi bien, reprend-il en durcissant le ton pour me sortir de ma torpeur. Ta vie ne finit pas, elle commence. Tu crois que les gens te jugent ? Ils sont fascinés.
Il sort une pile de revues d'art de son sac et les étale sur le tapis.
— Regarde ça, Côme. Lis.
Je baisse les yeux vers les articles. On y parle d'une « révélation esthétique », d'un « modèle qui incarne la fragilité de l'homme moderne ». Un critique écrit même que l'anonymat du sujet fait de cet inconnu une « icône de notre temps ».
— Tu vois ? murmure Xavier en se rapprochant, ses lèvres frôlant presque mon oreille. Ils ne voient pas un employé. Ils voient une œuvre. Ils voient la beauté que j'ai extraite de toi. Demain, tu ne seras pas une proie. Tu seras le roi de cette galerie.
Il m'attrape par les épaules et me tire contre son torse. Son odeur de cuir et de tabac blond agit comme un sédatif puissant. Malgré tout, la conversation continue de m'angoisser. Il me détaille comment la soirée va se dérouler : les interviews, les mécènes, les lumières. Chaque détail qu'il ajoute est une nouvelle source de stress, mais il ponctue chaque phrase d'une caresse ou d'un baiser sur mon front.
— Tout ira bien, je te le promets, souffle-t-il. Je serai juste derrière toi. On a créé quelque chose que cette ville n'oubliera jamais. Tu as peur parce que tu es en train de naître à une nouvelle vie, Côme. Et la naissance est toujours douloureuse.
Je ferme les yeux, me laissant bercer par sa certitude inébranlable, tout en sentant le gouffre du vernissage s'ouvrir sous mes pieds à seulement soixante-douze heures de l'échéance. Xavier reste avec moi une grande partie de la nuit, me montrant l'engouement sur le web, transformant peu à peu ma terreur en une sorte de détermination fatale.
Le jour J se lève sur Besançon dans une clarté printanière qui semble presque ironique face à la tempête qui ravage mes entrailles. Je n'ai pas fermé l'œil. À six heures du matin, je fixais encore le plafond, comptant les minutes comme les battements d'un cœur condamné. À huit heures précises, on frappe à ma porte. Trois coups secs, familiers.
Xavier entre, rayonnant, une énergie électrique émanant de chaque pore de sa peau. Il me regarde, note mes traits tirés et mes mains tremblantes, puis s'approche pour poser ses mains sur mes épaules.
— Aujourd'hui, c'est le grand jour, Côme. Je sais que tu es stressé, je sens ton cœur battre jusque dans tes doigts. Mais respire. Tout est sous contrôle.
Il sort un carnet de sa veste.
— Je t'ai préparé un marathon de préparation. Tu n'as pas à réfléchir, laisse-toi porter.
La journée devient un tourbillon flou, une succession de soins destinés à transformer le simple mortel en une icône de papier glacé. Xavier m'entraîne d'abord chez le coiffeur pour rafraîchir ma coupe, puis chez une esthéticienne pour un soin du visage purifiant et un massage relaxant censé dénouer les nœuds d'acier de mes muscles. Je subis même une manucure, une attention au détail qui me laisse pantois. Chaque professionnel qui s'occupe de moi semble savoir, par le regard de Xavier, qu'ils travaillent sur une œuvre d'art vivante.
Enfin, vient l'étape de la styliste. Elena m'attend avec une tenue qui semble avoir été sculptée sur moi. C'est une chemise d'un noir profond, dans une matière stretch et soyeuse qui moule mon torse à la perfection sans être vulgaire, laissant deviner le relief de mes muscles à chaque mouvement. Le pantalon, ajusté, souligne la longueur de mes jambes. Je me regarde dans la glace : je suis méconnaissable. Je suis sexy, sophistiqué, d'une élégance qui me terrifie.
Le soir tombe. La galerie de la rue de Pontarlier est assiégée par une foule compacte. Xavier m'entraîne par une porte dérobée et me consigne dans une salle adjacente, une sorte de boudoir luxueux séparé de l'exposition par d'épais rideaux de velours.
— Reste ici, murmure-t-il en me prenant par la taille. Tu ne verras les photos qu'au dernier moment. Je veux que ton émotion soit réelle.
La galerie est divisée en deux parties. Dans la première, où le tout-Besançon s'engouffre, les photos géantes sont exposées. J'entends le brouhaha monter, les exclamations de surprise, les murmures admiratifs. Ce sont les clichés où l'on ne voit pas mon visage : mon dos, mes mains, mes hanches, avec sous chaque cadre d'immenses annotations de Xavier expliquant sa démarche, la traque, la lumière, la naissance du désir.
Soudain, le silence se fait. Xavier prend la parole. Sa voix, amplifiée, résonne jusque dans ma cachette. Il parle de l'art, de l'anonymat, de la beauté cachée dans le quotidien d'un homme ordinaire. Puis, je vois l'assistante de Xavier écarter le rideau.
— C'est à vous, Côme. Il vous attend.
Mes jambes sont du coton. Je sors de l'ombre pour entrer dans la lumière crue de la galerie. C'est une explosion. Dès que j'apparais, les journalistes me mitraillent de flashs. Les questions fusent de toutes parts, un mur de son qui m'oppresse. Heureusement, Xavier est là. Il répond à tout, d'une voix calme et assurée, me protégeant de son aura de célébrité.
Je balaye la foule du regard et mon cœur manque un battement. Je vois mes collègues de bureau. Ils sont là, au premier rang, la bouche littéralement ouverte. Ils me regardent, puis regardent les photos, puis reviennent à moi. L'un d'eux me montre du doigt, les yeux écarquillés, avant de commencer à applaudir avec frénésie. Le mouvement se propage. Ils sifflent, crient mon nom, hurlent des « Bravo Côme ! » qui me font monter les larmes aux yeux.
— Et maintenant, déclare Xavier en posant sa main dans le bas de mon dos, le moment est venu.
D'un geste théâtral, il dévoile la deuxième partie de la galerie. Le souffle de la foule est coupé. Ici, ce sont les photos de mon visage. Des portraits d'une intensité insoutenable, et surtout, les clichés de mon corps nu, d'une sensualité que je n'aurais jamais cru posséder. Je me vois, magnifique, vulnérable et puissant à la fois. La mise en scène est sublime, jouant sur les ombres pour magnifier chaque courbe de ma peau.
L'angoisse me submerge un instant devant tant d'impudeur exposée, mais Xavier se colle à moi. Il me prend fermement par la taille et me souffle à l'oreille, sa voix vibrant contre ma tempe :
— Tout va bien, regarde-les... Ils sont à tes pieds. Je suis là, je ne te lâche pas.
L'appréhension se transforme en une ivresse étrange. Les gens se bousculent pour m'approcher, pour prendre des photos avec moi. Certains ont déjà acheté des tirages et me les tendent avec des stylos, me demandant une dédicace comme si j'étais une star de cinéma. Je signe, encore sous le choc, les mains tremblantes mais le sourire aux lèvres, porté par les applaudissements de mes collègues qui n'en reviennent toujours pas que le "Côme du wagon 7" soit devenu l'icône de la ville.
Sous le regard fier et possessif de Xavier De Langres, je comprends que ma vie de l'ombre est définitivement terminée. L'Homme de la Place 42 est né, et il appartient désormais à l'éternité du papier.
La porte de l'appartement de Xavier claque derrière nous, étouffant enfin les derniers échos des applaudissements, le crépitement incessant des flashs et le brouhaha de la foule qui scandait mon nom. Le silence de la pièce est lourd, presque oppressant après une telle décharge d'adrénaline. Nous restons un instant dans l'entrée, dans la pénombre, le souffle court. Je sens encore sur moi le poids de milliers de regards, cette sensation d'avoir été déshabillé par toute une ville.
Xavier se tourne vers moi. Ses yeux gris brillent d'une fierté féroce. Sans un mot, il m'attrape par le col de cette chemise de soie noire qui m'a coûté tant d'angoisse et me plaque contre le mur.
— Tu as été monumental, Côme. Tu les as tous possédés.
L'excitation qui a couvé toute la soirée explose d'un coup. Je ne suis plus le spectateur de ma propre vie. Je l'agrippe, mes doigts s'enfonçant dans ses épaules, et je cherche sa bouche dans un baiser qui goûte le champagne et la victoire. C'est une agression sensorielle, une lutte de langues et de dents qui nous laisse pantelants. L'adrénaline se transforme en un désir pur, animal, irrépressible.
Je fais glisser mes mains vers sa ceinture, mes doigts fébriles luttant avec le cuir. Je veux le voir, je veux le sentir. Je dégage sa bite, déjà raide et brûlante, qui jaillit de son pantalon. Sa queue est magnifique, parcourue de veines saillantes, témoignant de son propre état d'excitation. Je m'agenouille sur le parquet, sans quitter ses yeux des miens, et je l'engouffre dans ma gorge. Xavier lâche un râle sourd, sa main s'agrippant violemment à mes cheveux courts pour guider mes mouvements. Le contraste entre ma peau fraîchement soignée par l'esthéticienne et la rudesse de son sexe me rend fou. Je le suce avec une faim dévorante, voulant boire chaque goutte de son excitation.
Il m'arrache brusquement au sol et m'entraîne vers le grand lit défait. Il me jette sur le matelas et déchire presque ma chemise de prix. Il me met à nu, m'exposant une dernière fois, mais cette fois-ci, c'est le seul regard qui compte. Il écarte mes jambes, son regard se posant sur mon cul, cette partie de moi que toute la galerie a admirée en photo mais que lui seul peut toucher.
— Ils ont tous rêvé de ça, murmure-t-il d'une voix rauque. Mais il n'y a que moi qui entre.
Il me retourne sans ménagement. Je sens ses doigts s'enfoncer dans mes fesses, les écartant pour m'ouvrir à lui. Il crache dans sa main pour lubrifier l'entrée et, d'un coup de rein sauvage, il s'enfonce en moi. Un cri de douleur et de plaisir mêlés déchire ma gorge. C'est brutal, profond, absolu. Il me prend par derrière, ses mains serrant mes hanches avec une force qui laissera des marques. Chaque coup de boutoir me fait basculer en avant, mon visage s'écrasant contre les draps.
— Dis-le, Côme... dis que tu es à moi ! ordonne-t-il entre deux gémissements saccadés.
— Je suis à toi... putain, Xavier, prends-moi encore ! crié-je, le corps secoué par des spasmes.
On change de position dans un chaos de membres et de sueur. Il se met sur le dos et je le chevauche, m'enfonçant sur sa bite jusqu'à la garde. Je me cambre, offrant mon torse à la lumière de la lune qui filtre par la fenêtre. Je vois ma queue qui bat contre mon ventre, trempée de liquide séminal. Le plaisir est une onde de choc qui part de mon cul et irradie dans tout mon être. Je gémis, je hurle, je ne suis plus qu'un animal en quête de jouissance. Les sons de nos corps qui s'entrechoquent, ce bruit de chair contre chair, remplissent la pièce.
Le rythme s'accélère, devenant frénétique. Xavier se redresse, m'attrape par la nuque et m'embrasse tandis qu'il accélère ses coups de reins. Je sens la tension monter, cette électricité qui s'accumule derrière mes couilles. On arrive au bord du gouffre ensemble.
— Je viens, Xavier... je viens !
L'orgasme me foudroie. Mon sperme jaillit en jets puissants, souillant mon propre torse et ses mains. Quelques secondes plus tard, il lâche un dernier cri de triomphe et je sens sa semence brûlante m'inonder de l'intérieur, une chaleur profonde qui semble me lier à lui pour toujours. Nous nous effondrons l'un sur l'autre, trempés de sueur, l'odeur du sexe et de la victoire flottant autour de nous.
De longues minutes passent dans un silence sacré. Nous restons enlacés, les corps encore vibrants. Xavier finit par se redresser contre l'oreiller et allume une cigarette, la lueur de la braise éclairant son profil de dieu déchu. Il me regarde longuement avant de parler.
— Côme, il faut qu'on parle de la suite.
Je me blottis contre lui, encore ivre de plaisir.
— Quelle suite ? L'expo est un succès, c'est tout ce qui compte.
— Non, ce n'est que le début, dit-il d'une voix sérieuse. Ce soir, j'ai été contacté par deux agents de grandes maisons de couture à Paris et par un éditeur international. Ils ont vu les photos de l'affiche et les premiers retours sur les réseaux. Ils veulent travailler avec toi. Ils veulent "l'Homme de la Place 42" pour des campagnes de mode majeures.
Je me redresse d'un bond, le cœur recommençant à battre trop vite.
— De la mode ? Mais Xavier, je ne suis pas mannequin. J'ai un travail, une vie... je dois retourner au bureau lundi.
Xavier lâche une bouffée de fumée et me fixe intensément.
— Ton travail ? Tu veux vraiment retourner tracer des plans toute la journée dans un bureau gris après ce que tu as vécu ce soir ? Tu as vu comment ils te regardaient. Tu as vu ce que tu es capable de dégager.
— C'est ma sécurité, Xavier. C'est ma vie réelle.
Il pose sa main sur ma joue, ses doigts encore imprégnés de l'odeur de notre étreinte.
— Ta vie réelle, c'est ce qui s'est passé dans cette galerie. C'est ce qui vient de se passer sur ce lit. Réfléchis, Côme. Est-ce que ton travail actuel te plaît vraiment ? Est-ce que tu te vois vieillir derrière cet écran, alors que le monde entier veut voir ton corps et ton visage ? Je ne te demande pas de répondre maintenant. Mais ne ferme pas la porte. Tu es une étoile, ne retourne pas dans l'ombre par peur de briller.
Je reste silencieux, mon regard fuyant vers la fenêtre. L'idée de Paris, des studios de mode, de cette vie de lumière me donne autant le vertige que l'angoisse de la veille. Mais en sentant le poids de Xavier à côté de moi, je sais qu'il a déjà planté une graine de doute que rien ne pourra déraciner.
Le lundi matin arrive avec la brutalité d'une sentence. Après un week-end hors du temps, enfermé dans l'appartement de Xavier à explorer les confins de nos corps et de nos désirs, je dois reprendre le chemin de la réalité. Mais dès que je pose le pied sur le trottoir pour rejoindre la gare, je comprends que la réalité telle que je la connaissais a été pulvérisée.
Besançon n'est plus la ville grise et anonyme où je me fondais dans le décor. Elle est devenue un immense catalogue à ma gloire. En marchant vers l'arrêt de bus, je manque de trébucher : de nouvelles photos, bien plus explicites que l'affiche de la semaine passée, ont été installées. Sur l'une d'elles, mon visage apparaît de profil, les yeux mi-clos, une expression de pur abandon gravée sur mes traits. Sur une autre, mon torse nu est magnifié par un jeu d'ombres qui rend chaque pore de ma peau fascinant.
Devant une devanture de presse, je me fige. Je fais la une de trois magazines différents. L'Est Républicain titre en gros plan : « Le mystère levé sur l'Homme de la Place 42 : une révélation bisontine ». Une revue d'art nationale affiche mon corps en couverture avec ce seul mot : « ICONIQUE ».
L'horreur de la célébrité me percute de plein fouet. Dans le bus, le silence se fait sur mon passage. Je sens les regards peser sur moi, brûlants, indiscrets. Un groupe de jeunes au fond chuchote nerveusement en me montrant du doigt. Une femme assise en face de moi sort discrètement son téléphone et, sans même essayer de cacher son geste, prend une photo de moi de loin. Je baisse la tête, mon cœur cognant contre mes côtes. Je ne suis plus un passager, je suis une attraction. Je suis la créature de Xavier De Langres égarée dans le monde des mortels.
Arriver au travail est un véritable calvaire. Dès que je franchis les portes automatiques de l'immeuble de bureaux, l'activité semble s'arrêter. Les hôtesses d'accueil me fixent avec des yeux ronds. Je me dépêche de rejoindre mon étage, espérant trouver refuge dans mon cubicule, mais c'est peine perdue.
À peine ai-je posé mon sac que tous mes collègues, absolument tous, convergent vers mon bureau. C'est une marée humaine de visages familiers qui me regardent soudain comme si j'étais un étranger venu d'une autre galaxie.
— Côme ! Mais c'est incroyable ! Pourquoi tu n'as rien dit ? s'exclame ma voisine de bureau, les mains jointes.
— Comment tu as rencontré Xavier De Langres ? C'est une légende ! demande un autre, des étoiles dans les yeux.
Les questions fusent, m'étouffent. Ils veulent savoir si j'étais stressé, comment s'est passé le shooting. Une de mes collègues s'approche, un sourire admiratif aux lèvres :
— Franchement, Côme, poser nu comme ça... tu n'as aucune honte à avoir. On ne se serait jamais doutés qu'il y avait un corps pareil sous tes chemises de bureau. C'est magnifique, vraiment.
Je bafouille des réponses vagues, sentant le rouge me monter aux joues. Je me sens exposé, comme si j'étais encore debout sur l'estrade d'Elena, sans défense. Toute la journée, je reste incapable de me concentrer sur le moindre plan, sur la moindre ligne droite. Mes yeux fixent l'écran, mais mon esprit revoit la galerie, les applaudissements, et surtout, les mains de Xavier sur ma peau. Les paroles de Xavier résonnent en boucle dans mon crâne : « Est-ce que ton travail actuel te plaît vraiment ? » Je regarde mon bureau, les dossiers empilés, la lumière blafarde des néons. Tout me paraît soudainement dérisoire, fade, presque mort. Le contraste entre l'intensité de la nuit dernière — la sueur, les cris, l'odeur de la bite de Xavier et la jouissance totale — et la grisaille de ces murs est insupportable. Je suis devenu trop grand pour ce costume. Je suis une œuvre d'art coincée dans une cage de bureaucrate.
La sortie du travail est encore plus surréaliste. En franchissant le hall, je vois une petite foule massée devant les bureaux. Au centre, Xavier est là. Il ne se cache pas. Il est adossé à sa voiture de sport, lunettes noires sur le nez, signant quelques autographes sur des catalogues de l'exposition pour des passants enthousiastes.
Dès qu'il m'aperçoit, son visage s'éclaire. Il s'avance vers moi avec cette assurance royale qui le caractérise. Sous les regards médusés de mes collègues qui sortent en même temps que moi, et sous les flashs des curieux qui ont dégainé leurs smartphones, il m'attrape par la taille et m'embrasse à pleine bouche, une étreinte possessive et longue qui provoque des acclamations et des sifflements dans la rue.
Besançon est en train de devenir le théâtre de ma nouvelle vie.
Xavier se recule de quelques centimètres, ses mains restant ancrées sur mes hanches, ses yeux gris plongeant dans les miens avec une intensité insoutenable.
— Alors ? me demande-t-il, faisant abstraction de la foule qui nous entoure. Tu as eu le temps de peser le poids de ton ancienne vie aujourd'hui ? Tu as vu le vide ?
Je le regarde, mais mes yeux semblent fixer un point invisible derrière lui. Je repense aux magazines, aux regards dans le bus, aux commentaires de mes collègues sur ma nudité, et à cette proposition de Paris, de la mode, de l'inconnu. Mon souffle est court, mon esprit est un champ de bataille entre la sécurité d'un passé qui s'effrite et le vertige d'un futur qui m'appelle.
Je baisse lentement les yeux, prenant un air absent, presque déconnecté de la réalité bruyante de la rue. Le silence s'installe entre nous, malgré le tumulte autour.
— Xavier... murmuré-je d'une voix presque inaudible. J'ai bien réfléchi à ta demande.
Il resserre sa prise sur mes hanches, son regard s'attendant à une réponse qui pourrait changer nos deux vies à jamais.
— Et alors ? Quelle est ta décision, Côme ?
Je lève les yeux vers lui, mais mon expression reste indéchiffrable, un masque de doute et de stupéfaction mêlés. Les passants retiennent leur souffle, mes collègues observent la scène comme s'il s'agissait du dénouement d'un film.
— Ma réponse est...
Le mot reste suspendu dans l'air frais du soir, alors que le soleil décline sur les toits de la ville, laissant Xavier, la foule et mon propre destin dans l'attente d'un souffle qui ne vient pas encore.
Fin du chapitre 6.
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