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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Le carnet bleu — Chapitre 2

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Le carnet bleu

Chapitre 2

Chapitre 2
Le réveil n'est plus un signal de départ, c'est une intrusion brutale, un rappel à une réalité que je ne reconnais plus tout à fait. Il est 6h30, et j'ai l'impression de ne pas avoir fermé l'œil, ou d'avoir passé la nuit entière à courir après un train fantôme qui refuse de s'immobiliser. La lumière de l'aube bisontine est d'un blanc laiteux, un froid qui n'éclaire rien mais souligne tout avec une cruauté clinique : la solitude crue de ma chambre, le silence pesant de l'appartement, et ce carnet bleu, toujours là, posé sur l'oreiller voisin comme une présence charnelle que je n'ose plus ignorer.
Je me lève, et chaque mouvement est une redécouverte de ma propre peau, une cartographie que je ne suis plus le seul à posséder. Xavier a écrit sur mes mains, sur la ligne de ma mâchoire, sur le mystère du pli de mon aine. En me brossant les dents, je scrute mon reflet dans la glace avec une intensité maladive, presque dérangeante. Est-ce que je ressemble vraiment à cet homme « d'une élégance raide » qu'il décrit avec tant de ferveur dans ses notes datées d'il y a déjà plusieurs jours ?
Sous la douche, l'eau brûlante est un supplice délicieux. Je laisse le jet frapper mes épaules avec violence, tentant de rincer cette sensation d'être observé en permanence, puis je laisse descendre ma main, lentement, contre ma cuisse. La réaction est instantanée, électrique. L'érection matinale n'est plus une simple fonction biologique, c'est une réponse pavlovienne à l'appel du carnet. C'est une barre de fer qui me fait mal, une tension qui tire sur chaque fibre de mon corps et me rappelle que je suis vivant, affreusement vivant, sous le regard posthume d'un texte abandonné. Je me caresse avec une hâte nerveuse, le front appuyé contre le carrelage froid, gémissant dans la vapeur d'eau qui sature la pièce. Je ne cherche pas l'orgasme, je cherche juste à éteindre l'incendie pour pouvoir enfiler mon costume et affronter la journée de travail qui m'attend.
Mais la journée est un rouleau compresseur.
Au bureau, c'est le chaos technique total. Une erreur de calcul critique sur le projet de turbine hydraulique nous a mis dans une impasse budgétaire, et je passe huit heures consécutives la tête plongée dans des tableurs de contraintes et des schémas industriels complexes. Le temps se dilate et se contracte de façon absurde. Les heures défilent à une vitesse folle parce que mon cerveau est en surchauffe, mais chaque minute passée loin du carnet est une torture silencieuse, une privation d'oxygène. Mes collègues m'interpellent, me tendent des dossiers urgents, me demandent des validations de cotes. Je réponds, je calcule, je trace des lignes droites avec une règle en acier froid, mais mes doigts tremblent sur mon critérium.
Sous le bureau, mes jambes sont agitées, incapables de trouver le repos. À chaque fois que je change de position, le tissu de mon pantalon de flanelle frotte contre mon sexe qui refuse de débander tout à fait. C'est une douleur sourde, lancinante, une érection de stress et de pur désir qui me brûle de l'intérieur. Vers 15h, la pression devient insupportable. Je m'isole dans les toilettes du personnel, à l'autre bout du couloir. Je m'enferme dans la cabine, je déboutonne mon pantalon juste pour libérer la tension qui me broie. Je reste là, haletant dans le silence aseptisé de la cabine, à imaginer Xavier en train de m'observer à travers les lignes qu'il a laissées sur cette tablette de train il y a quelques jours. Je me touche à travers le coton de mon boxeur, un mouvement lent, circulaire, juste pour ne pas hurler de frustration avant la fin du service. Quand je ressors, j'ai le visage d'une pâleur de marbre, mais mes yeux sont deux charbons ardents.
18h30. Je quitte l'agence en courant presque pour attraper le bus. L'air de la gare de Besançon-Viotte est chargé d'une odeur de métal gelé et de givre.
Je monte dans le wagon 7. Ma place 42 est libre, comme si le destin l'avait gardée en réserve pour la suite de cette obsession. Je m'y jette, le souffle court.
Le train s'ébranle dans un grincement de ferraille. Je sors le carnet de ma sacoche, mais mes yeux ne parviennent pas à se fixer sur les pages ; ils scannent frénétiquement l'allée centrale à chaque nouvel arrêt. Et soudain, mon cœur s'arrête net. Un homme vient d'entrer à l'arrêt de Saint-Vit. Il est grand, environ 1m82. Il a les cheveux noirs un peu longs, en bataille sous un bonnet de laine sombre. Il porte un blouson de cuir patiné et un sac en bandoulière qui ressemble à s'y méprendre à une sacoche de photographe professionnel. Ses épaules sont larges, sa démarche est celle d'un homme fatigué mais porté par une fierté sauvage.
C'est lui. C'est forcément lui. Il est revenu chercher son bien.
La panique m'envahit, mêlée d'une audace que je n'aurais jamais cru posséder. Je ne peux pas le laisser passer, je ne peux pas laisser le hasard décider une fois de plus, alors que ce carnet m'attendait depuis plusieurs jours sur cette tablette. Alors que l'homme arrive à ma hauteur, je me lève brusquement, le carnet bleu serré contre ma poitrine comme un bouclier.
— Excusez-moi ? lancé-je.
Ma voix est trop haute, un peu fêlée par l'émotion. L'homme s'arrête net dans l'allée. Il retire l'un de ses écouteurs et me regarde avec une surprise évidente, teintée d'un agacement poli d'être interrompu dans sa bulle. Ses yeux sont sombres, d'un marron profond, mais ils n'ont pas ce gris fatigué, ce gris de tempête dont parle le carnet. Je cherche désespérément le détail final. Le grain de beauté.
Rien. Sa lèvre supérieure est parfaitement lisse. Sa mâchoire est plus ronde, moins tourmentée que celle que j'avais dessinée dans mon esprit. La réalisation me frappe comme une gifle de glace.
— Oui ? répond l'inconnu en penchant la tête.
— Est-ce que... est-ce que vous avez oublié quelque chose ici il y a quelques jours ? Ce carnet, peut-être ? bafouillé-je, le visage montant brusquement en température.
L'homme fronce les sourcils, un petit rire gêné s'échappant de ses lèvres.
— Non, désolé mon pote. C'est pas à moi. Je ne dessine pas, moi.
— Ah... Je... je suis vraiment désolé. Je vous ai confondu avec un ami. Une erreur stupide.
— Pas de souci. Bonne soirée.
Je me rassoie d'un coup, le visage brûlant de honte. J'ai l'impression que tous les passagers du wagon ont les yeux rivés sur moi, que ma solitude et mon obsession sont écrites en lettres de feu sur mon front. Je me sens monstrueusement ridicule, un gamin pris en faute. Pour disparaître, pour m'effacer du monde réel, je replonge la tête dans le carnet, les mains tremblant au point de faire crisser le papier.
Je tourne les feuillets avec une rage fébrile, cherchant un ancrage, une raison de ne pas m'enfuir. Et là, je tombe sur une page que j'avais sautée dans ma hâte aveugle. C'est un dessin. Un autoportrait esquissé au stylo bille bleu, à même le papier ligné.
Le trait est hésitant, presque enfantin par moments, avec des ratures nerveuses et des hachures sombres au niveau de la mâchoire. On y devine un visage de trois-quarts, un nez droit mais un peu fort, une mèche rebelle qui barre le front et, marqué avec une insistance presque brutale, un point noir juste au-dessus de la lèvre.
En dessous, une annotation écrite d'une main rapide et nerveuse :
— J'ai essayé de me dessiner pour toi, Côme. Pour que tu ne sois pas obligé d'inventer mon visage dans le noir. Mais je déteste ça. Je ne sais pas dessiner, mes mains ne comprennent que la lumière et les ombres d'un capteur, pas la précision d'une mine de plomb. Ce n'est peut-être pas si ressemblant que ça, finalement. Ma mâchoire est moins carrée en vrai, mon regard est sans doute moins sombre que ce que ce stylo bille laisse paraître. C'est une ébauche ratée, une caricature de ma propre solitude. Ne t'arrête pas à ce gribouillage, Côme. L'homme que je suis est bien plus fragile que ces quelques traits de plastique et d'encre.
Je caresse le papier du bout des doigts, là où il a appuyé pour marquer son grain de beauté. Ce dessin "raté" me bouleverse plus que n'aurait pu le faire une photographie parfaite. Il y a mis son échec, sa maladresse, son envie désespérée d'être enfin vu par moi. La précision froide de mes plans industriels me semble soudain d'une pauvreté absolue face à ce gribouillage plein d'âme.
Le train ralentit. Nous approchons de Dole. L'obscurité du dehors dévore le paysage gelé. Je sens à nouveau cette érection qui me fait mal, une tension insupportable qui exige une issue. Je glisse ma main sous mon caban, profitant du brouhaha des passagers qui se bousculent pour descendre. Je ne me masturbe pas, je presse simplement mon sexe à travers le tissu de mon pantalon, les yeux fixés sur l'autoportrait de Xavier. Je l'imagine en train de tracer ces lignes il y a une semaine, de pester contre son manque de talent, tout en pensant à la courbure de mon cou qu'il voyait chaque soir.
Je ferme les yeux. Le balancement du train devient la cadence d'une caresse partagée. Ma main bouge imperceptiblement, serrant la chair tendue. Je ne cherche plus Xavier sur le quai. Je le cherche ici, dans ces pages, dans ces ratures, dans cette odeur de papier usé qui me monte au nez. Je suis un homme de trente-deux ans, assis dans le wagon 7, et je suis en train de tomber amoureux d'un homme qui n'existe, pour l'instant, que par une esquisse maladroite et des mots qui me brûlent la peau à travers les vêtements.
Le train siffle. Les portes s'ouvrent sur le froid noir de Dole. Je ne bouge pas. Je continue de lire, mon érection, battant sourdement contre ma paume, attendant que Xavier, le vrai, sorte enfin de l'ombre des lignes pour me toucher.
Le réveil n'a même pas eu besoin de sonner. À 5h45, mes yeux sont déjà fixés sur le plafond, mes oreilles à l'affût du moindre craquement de l'appartement. Le carnet bleu est devenu mon centre de gravité, l'axe invisible autour duquel ma vie bascule désormais. Je ne suis plus ce rouage lisse et poli dont la vie se résumait à des silences et des certitudes. Je suis devenu une ombre qui traque une autre ombre.
Je me lève et, pour la première fois, je ne vais pas sous la douche pour éteindre le feu qui me consume. Je reste nu devant le miroir de l'entrée, le carnet serré contre ma hanche. Je regarde le dessin maladroit de Xavier, ce gribouillage au stylo bille, et je compare. Je cherche dans mon propre reflet ce que lui a vu. Je passe mes doigts sur ma mâchoire, je descends sur mon cou. Je sens mon sexe se tendre, une érection déjà là, familière, presque amicale dans sa persistance. Je ne me cache plus de moi-même. Je veux que Xavier me voie tel que je suis en cet instant : un corps à vif, prêt à se rompre sous la pression de l'attente.
La journée au bureau est une parodie de normalité. Le travail s'abat sur moi, dense, exigeant, et je m'y noie volontairement pour ne pas devenir fou. C'est une bénédiction. Je passe mes heures à simuler la concentration alors que mon esprit est une chambre noire où je développe les images qu'il a plantées en moi. À midi, au lieu de manger, je sors et je marche jusqu'à une petite boutique d'art dans le centre de Besançon. J'achète un feutre de précision, un 0.2 mm, noir absolu. Une pointe technique, pour répondre à sa maladresse.
L'après-midi s'étire, insupportable. Chaque fois que mon chef de projet s'approche, je recouvre le carnet de mes dossiers en cours.
— Ça avance, Côme ? me demande-t-il en posant une main sur mon épaule.
— Presque fini, monsieur. Je peaufine les derniers détails, réponds-je sans ciller.
S'il savait quels détails je peaufine. S'il savait que sous mes doigts, ce ne sont pas des plans que je trace, mais la promesse d'une rencontre. La douleur dans mon pantalon est devenue une compagne constante. C'est une érection qui ne redescend jamais tout à fait, une tension qui m'oblige à marcher avec une raideur nouvelle, presque douloureuse. Je vais aux toilettes non plus pour me soulager, mais pour m'observer. Je me regarde dans le miroir des lavabos, je vois mes yeux brillants, ma peau un peu moite. Je glisse ma main dans ma poche et je presse simplement mon sexe à travers le tissu, juste pour sentir cette décharge qui me rappelle pourquoi je respire encore.
18h30. La gare de Viotte. Le rituel sacré reprend ses droits.
Je monte dans le wagon 7. Je m'assois à la place 42. Je n'ouvre pas le carnet tout de suite. Je regarde les passagers monter. Chaque silhouette d'un mètre quatre-vingt-deux me fait sursauter. Mon cœur cogne contre mes côtes comme un prisonnier contre ses barreaux. Le train siffle, les portes se verrouillent. Il n'est pas là.
C'est alors que je décide de répondre.
Je sors mon nouveau feutre technique. Je tourne les pages du carnet jusqu'à la fin, après son autoportrait raté. Il reste quelques pages blanches, d'un grain magnifique sous la lumière crue du plafonnier. Je pose ma main sur le papier. Mes doigts ne tremblent plus. Je sais ce que je vais faire.
Je commence à dessiner. Pas un visage, je n'oserais pas. Je dessine ma propre main. Une vue anatomique, avec une précision chirurgicale, mais au milieu des os et des tendons, je laisse apparaître des veines qui ressemblent à des racines profondes. Et sur la paume, je dessine une petite tache, un point noir, le jumeau parfait de son grain de beauté.
En dessous, j'écris d'une écriture droite, mais que je sens vibrer de toute mon émotion :
— Xavier, Tu as écrit que tu ne savais pas dessiner. Moi, je ne sais faire que ça. Mais tes mots ont brisé ma règle. Je suis l'homme de la place 42. Je ne suis plus cette statue de marbre que tu imagines. Je suis celui qui te lit chaque soir, celui qui te cherche dans chaque reflet de vitre, dans chaque ombre sur le quai. Nous sommes deux inconnus qui se rejoignent à travers du papier usé. Je laisse ce carnet ici, sur la tablette, comme tu l'as fait il y a quelques jours. Si tu reviens, si tu lis ceci... sache que je ne suis plus seulement un dessin sur une page. Je suis là.
Le train ralentit. Dole.
Je regarde le quai. La bise souffle, soulevant les écharpes. Je vois un homme de grande taille, un sac sur l'épaule, qui s'approche de la porte. Mon sang se fige. Il monte. Il avance dans l'allée. Il s'arrête brusquement deux rangs devant moi. Cette fois, il ne s'assoit pas immédiatement. Il se tourne lentement vers moi.
Nos regards se télescopent. Ses yeux sont gris, d'un gris d'orage et de fatigue, exactement comme il l'avait décrit. Et sur sa lèvre supérieure, le grain de beauté est là, une petite balise sombre sur sa peau claire.
L'érection qui me torturait toute la journée semble s'évanouir instantanément sous le choc de la réalité, remplacée par une tension glacée qui me fige sur mon siège. Je ne bande plus, je suis simplement pétrifié par sa présence réelle. Xavier me voit. Il voit le carnet ouvert sous mes doigts. Il voit ma main encore posée sur ma confession, mais mon manteau bien fermé cache tout le reste.
Xavier fait un pas vers moi. Ses narines se dilatent légèrement. Il ne sourit pas, son visage est grave, presque solennel, marqué par une attente qui semble avoir duré des siècles. Sans rompre le contact visuel, il s'assoit sur le siège juste en face du mien, de l'autre côté de la tablette grise. Il pose ses mains sur ses genoux, ses doigts sont longs, nerveux. Le carnet bleu repose entre nous, tel un témoin silencieux de nos solitudes croisées.
Il se penche légèrement vers moi, réduisant l'espace de ce wagon presque désert, créant une bulle de silence au milieu du vacarme des rails.
— Est-ce que tu veux venir boire un verre avec moi à la sortie du train ? demande-t-il.
Sa voix est exactement comme je l'imaginais : profonde, un peu voilée par le tabac ou la fatigue, avec une vibration qui me parcourt tout le corps d'un frisson nouveau. C'est une question simple, mais elle contient tout le poids des pages que j'ai dévorées. Je déglutis avec peine, sentant mon cœur cogne jusque dans mes tempes, le souffle court.
— Oui, réponds-je dans un souffle presque inaudible. Oui, je veux bien.
Xavier hoche la tête, ses yeux gris ancrés dans les miens. Il ne détourne pas le regard, et pendant tout le reste du trajet vers Besançon, nous restons là, assis face à face. Nous ne parlons plus, mais nous nous observons, liés par le carnet et par cette électricité invisible qui sature l'air entre nos deux corps. Je sens son regard peser sur mon visage, sur mes mains immobiles, et je sais que la nuit ne fait que commencer.
La sortie du train se fait dans un silence irréel, presque religieux, comme si l'air de la gare Viotte était devenu trop dense pour être respiré normalement. Je marche aux côtés de Xavier, sentant sa haute stature fendre la brise glacée à mes côtés. Nous ne nous touchons pas encore, mais l'espace de quelques centimètres qui nous sépare est saturé d'une tension électrique si forte qu'elle me donne le vertige. Nous descendons les escaliers, traversons le hall, puis nous dirigeons vers le centre-ville, vers les lumières tamisées de la place du Marché, nos pas s'accordant instinctivement sur le pavé luisant de pluie.
Nous nous installons au fond d'un café dont les boiseries sombres et les rideaux de velours semblent vouloir protéger notre secret. Xavier retire son manteau et s'assoit en face de moi. Sous la lumière chaude des appliques, ses yeux gris paraissent plus profonds encore, deux abîmes de fatigue et de désir.
Je commande deux whiskys, mes mains tremblant légèrement au moment de reposer la carte sur la table en bois. C'est moi qui romps le silence, car le poids du carnet dans ma sacoche est devenu une charge insupportable qui exige enfin des réponses concrètes.
— Pourquoi ? commencé-je, la voix encore un peu rauque, cherchant son regard. Pourquoi avoir fait tout ça ? Pourquoi avoir écrit pendant des mois, puis laissé ce carnet sur une tablette de train... au lieu de simplement venir me parler ?
Xavier croise les mains sur la table. Il me fixe intensément, sans ciller.
— Parce que te parler de vive voix aurait détruit l'image que j'avais de toi, répond-il doucement. Je t'observais chaque soir. Tu étais cette présence parfaite, cette statue de marbre que je pouvais sculpter avec mes mots. Le carnet était le seul moyen de te posséder sans te briser. Je ne voulais pas d'une conversation banale sur la météo ou le retard des trains. Je voulais ton âme, Côme.
Je fronce les sourcils, repensant à ces derniers jours où je me sentais épié sans jamais réussir à mettre un visage sur cette sensation.
— Mais... tu étais là ? Ces derniers jours, quand je cherchais partout dans le wagon ?
Xavier esquisse un sourire énigmatique, ses yeux gris brillant d'une lueur nouvelle sous la lumière du bar.
— Oui, j'étais là. À chaque fois.
— Je ne t'ai jamais vu, m'exclamé-je, troublé par cette révélation. Je guettais chaque passager, chaque mouvement à chaque arrêt... Comment as-tu pu rester invisible ?
Xavier se penche un peu plus vers moi, sa voix baissant d'un ton.
— Je me mettais à l'écart, Côme. Je montais souvent dans le wagon voisin ou je restais debout sur la plateforme, caché par l'angle de la porte ou par d'autres passagers. Je ne voulais pas que tu m'identifies trop tôt. Je me plaçais de manière à pouvoir observer tes réactions sans que tu puisses croiser mon regard. J'ai vu tes joues s'empourprer quand tu tournais certaines pages. J'ai vu tes mains se crisper sur le cuir bleu. Je t'ai vu lever les yeux vers la foule, égaré, cherchant désespérément un visage alors que j'étais juste là, à quelques mètres, à te regarder succomber lentement à ce que j'avais écrit pour toi.
Un frisson de gêne et d'excitation mêlées me parcourt l'échine. L'idée qu'il ait été le témoin invisible de mon trouble, de mes respirations saccadées et de mon désarroi me bouleverse.
— Dis-moi... reprend Xavier en ancrant son regard dans le mien. Est-ce que tu es déçu ? Maintenant que je suis là, en chair et en os, loin de l'encre et du papier ? Est-ce que l'homme est à la hauteur du fantasme que tu t'es construit en lisant mes mots ?
Je le regarde longuement. Je détaille le grain de sa peau sous la lumière orangée, la petite cicatrice au coin de son sourcil, le mouvement régulier de sa pomme d'Adam. La réalité est bien plus brutale, bien plus troublante que l'écriture.
— Non, réponds-je avec honnêteté. Je ne suis pas déçu. Mais je suis terrifié par ce qui est en train de se passer.
Un demi-sourire flotte sur ses lèvres. Il réduit encore l'espace entre nous, rendant l'atmosphère saturée.
— Je vais te dire une chose que je n'ai pas osé écrire, même dans ce carnet. Je ne sais pas si tu es gay, Côme. Je n'en avais aucune preuve formelle. Mais en écrivant ces pages, en te voyant les dévorer chaque soir avec cette intensité, je l'ai espéré. Je l'ai espéré de toutes mes forces. Chaque mot osé, chaque phrase un peu crue que j'ai jetée sur le papier était un test, une bouteille à la mer. Une façon de voir si tu détournerais le regard par dégoût ou si tu chercherais la suite. Je l'espère encore maintenant, alors que je suis assis en face de toi.
Le désir caché depuis des jours reflue violemment en moi. Je repense à la façon dont ses mots m'avaient littéralement mis à nu, sans qu'il ait eu besoin de poser un doigt sur moi.
— À propos de ça... murmure Xavier, son regard plongeant vers ma bouche avant de remonter. Est-ce que ça t'a dérangé ? Que j'écrive des mots si... explicites ? Que je décrive ton corps, tes hanches, ce que j'avais envie de te faire ? Est-ce que tu t'es senti insulté par cette intrusion, ou est-ce que tu as aimé ça ?
Je sens la chaleur envahir mon cou. Je repense à mes moments de solitude, au plaisir puissant que ses descriptions avaient provoqué dans le secret de ma chambre.
— Au début, j'ai eu peur, avoué-je. Mais très vite, c'est devenu une nécessité. J'avais besoin de voir à travers tes yeux. J'avais besoin de tes mots pour briser la glace de ma propre vie. Tu as écrit des choses sur moi que je n'aurais jamais osé m'avouer.
Xavier pose sa main sur la table, à quelques millimètres seulement de la mienne. La proximité est telle que je sens la chaleur qui s'en dégage.
— On a passé trop de temps à se deviner à travers des ratures, dit-il d'une voix sourde.
Nous restons là pendant ce qui semble être une éternité. La conversation dévie sur nos solitudes respectives, sur ce besoin de trouver un sens à ces trajets monotones. Mais derrière chaque phrase, il y a ce désir qui hurle. Chaque regard de Xavier est une caresse, chaque mouvement de ses lèvres m'hypnotise.
— Je n'ai jamais été aussi conscient de moi-même que depuis que j'ai trouvé ce carnet, ajouté-je.
— Je sais, répond-il simplement. Je voyais ta tension monter chaque soir. Je voyais ton désir grandir à chaque page tournée. Et ce soir, ici, je vois que tu ne peux plus reculer.
Il se lève brusquement, laissant quelques billets sur la table sans cesser de me fixer.
— Viens. Il y a trop de monde ici. Et j'ai passé trop de temps à t'inventer sur le papier. Maintenant, je veux voir si la réalité est aussi brûlante que mes nuits passées à t'écrire.
Je me lève à mon tour, les jambes flageolantes mais le cœur résolu. Le carnet bleu est toujours dans ma sacoche, mais l'histoire, elle, est en train de s'écrire sur le trottoir sombre de la boucle.
Fin du chapitre 2.
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