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✦ tounet777 L'appel des Abysses XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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L'appel des Abysses — Chapitre 10

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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L'appel des Abysses

Chapitre 10

Chapitre 10
Un mois s'est écoulé depuis que le monde de la surface a découvert notre existence. Un mois durant lequel la paix, fragile mais réelle, s'est installée entre les hommes et les peuples de l'eau. Mais aujourd'hui, le temps semble s'être arrêté. L'effervescence qui règne dans la cité de corail est indescriptible. Ce n'est pas une simple fête ; c'est la naissance d'une ère nouvelle.
Dans ma chambre de nacre, au plus haut des tours du palais d'Hippocampos, je me prépare. Ma mère, Galatée, est à mes côtés. Ses mains caressent mes épaules, elle dispose sur mon torse des colliers de perles de verre poli par les siècles.
— Tu es prêt, mon fils ? me demande-t-elle, sa voix vibrant d'une émotion contenue.
— Je n'ai jamais été aussi sûr de moi, mère.
Je regarde ma queue. Sous l'effet de l'excitation et de la magie qui sature l'eau aujourd'hui, mes écailles bleu nuit ne sont plus seulement sombres. Elles irradient d'une lumière interne, un bleu électrique qui semble palpiter à chaque battement de mon cœur. Les nervures dorées qui les parcourent brillent comme des filaments de soleil pur. Je suis Hélios-Mar, et aujourd'hui, mon nom prend tout son sens.
De l'autre côté de la cité, je sais que Mako se prépare aussi. Le Roi Triton, son père, doit l'escorter. Pour nous, le mariage n'est pas un contrat. C'est l'union par l'élément qui nous fait vivre : l'eau elle-même. Nous allons vivre « L'Éclipse de Mer », la rencontre entre ma lumière et son obscurité des fonds.
Le signal est donné par un chant de baleines qui résonne dans toutes les abysses. Je sors de ma chambre et nage vers la grande arène naturelle du Récif Sacré. En chemin, je croise des milliers de tritons et de sirènes. Les clans ne sont plus séparés. Ils nagent ensemble, formant une spirale de couleurs et de mouvements.
Lorsque j'arrive au centre de l'arène, le Roi Triton et mon père, Hippocampos, m'attendent. Ils croisent leurs tridents, créant une arche d'énergie argentée.
Puis, Mako apparaît.
Le souffle me manque. Sa queue, d'ordinaire d'un vert émeraude sauvage, est devenue d'une brillance presque insoutenable. Elle scintille d'un éclat vert phosphorescent, projetant des lueurs sur les parois de corail comme si mille gemmes y étaient incrustées. Il est la nuit profonde, l'ombre souveraine, et il s'avance vers moi avec une puissance tranquille.
Nous nous rejoignons au centre. Les regards de nos peuples sont fixés sur nous.
— Commençons l'Entrelacement, déclare le Roi Triton d'une voix qui fait vibrer l'océan.
Mako s'approche. Ses bras puissants m'entourent, créant ce contraste immédiat d'or et d'ombre que tout le monde attendait. Je m'illumine de tout mon éclat, mon corps irradiant une lumière dorée qui vient lécher ses écailles sombres.
— Je suis à toi, murmure Mako dans mon esprit.
— Et je suis tien, pour l'éternité des courants.
Nos queues commencent à s'enrouler l'une autour de l'autre. C'est « Le Lien de Sel ». Le mouvement est lent, sacré. Mes écailles bleu-or s'imbriquent étroitement dans ses écailles vert-émeraude. La spirale que nous formons est si parfaite, si serrée, que nous ne formons plus qu'un seul être hybride de lumière et de ténèbres. On dit que même le courant le plus violent ne pourrait plus nous séparer désormais.
Alors, nous entamons « Le Grand Accord ». Mako commence. Il émet une note sourde, une vibration qui semble venir des profondeurs de la terre, un chant qui parle de la solidité des rochers et de la patience des abysses. Je le rejoins avec une note cristalline, haute, pure, qui porte en elle la chaleur du soleil et la légèreté de l'écume.
Nos deux fréquences se cherchent, se frôlent, puis fusionnent. L'harmonie est si parfaite qu'une onde de choc lumineuse part de nos corps, illuminant tout le récif. Les deux clans ferment les yeux, emportés par cette vibration unique. Nous ne chantons plus deux chants, nous sommes le Chant.
Propulsés par cette fusion, nous entamons notre ascension finale. Nos queues entrelacées battent l'eau à l'unisson, nous projetant vers le haut avec une vitesse foudroyante. Nous traversons les couches d'eau, du noir au turquoise, jusqu'à voir la surface miroiter.
C'est le moment des « Noces d'Écume ».
Nous jaillissons hors de l'eau dans un saut majestueux. Au moment précis où nos corps quittent l'élément liquide, le soleil touche l'horizon, embrasant le ciel de rouge et d'orangé. Dans l'air salé, nous restons suspendus une seconde éternelle. Le mélange de la lumière déclinante, de l'air frais et des gouttelettes d'eau qui tombent de nos écailles scelle notre destin.
Nous retombons dans un fracas d'écume blanche. Sous l'eau, la fête explose.
Le Roi Triton et Hippocampos s'approchent de nous. Ils nous tendent chacun une perle noire géante, extraite des fosses les plus dangereuses, le « Serment des Abysses ». Nous les échangeons dans un baiser profond.
— Le pacte est scellé, proclame Hippocampos.
La fête dure des jours. On danse, on chante, on s'aime. Il n'y a plus de clan des Profondeurs, plus de clan de la Barrière. Il n'y a que le peuple de la Mer, uni par l'amour de deux princes qui ont eu le courage de briser les chaînes du passé. Mako me serre contre lui, sa queue toujours nouée à la mienne.
— Tu vois, Ayden ? me dit-il alors que nous regardons les nôtres célébrer ensemble. L'éclipse est finie, mais notre lumière, elle, ne s'éteindra jamais.
— Jamais, Mako.
Nous plongeons ensemble vers notre nouvelle vie, au cœur d'un océan qui n'a jamais été aussi vaste, et pourtant, aussi accueillant.
Le ressac de la mer vient mourir sur le rivage, là même où, un an plus tôt, tout commence. Mako et moi flottons entre deux eaux, nos queues se frôlant paresseusement dans le calme de la nuit. Le monde a changé. La peur a laissé place à une curiosité respectueuse, et le village est devenu un symbole de paix entre deux humanités.
Je prends les mains de Mako dans les miennes. Sous la lune, ses yeux verts me fixent avec cette intensité qui me donne toujours le vertige. Je sens le besoin de lier nos destins non plus seulement par le sang et l'eau, mais par les mots et la loi des hommes.
— Mako, commencé-je, ma voix vibrant d'une émotion nouvelle. Nous nous sommes unis sous l'écume, devant nos clans et l'immensité des abysses. Mais une partie de moi, celle qui a grandi ici, celle qui a marché sur ces pavés, a besoin de plus.
Mako incline la tête, curieux.
— Je veux que nous nous mariions sur la terre. Devant mes amis, devant les hommes. Je veux que le monde entier voit que notre union n'est pas seulement un pacte entre deux princes, mais l'amour de deux êtres qui refusent de choisir entre l'air et l'eau. Je veux t'épouser à la mairie, Mako.
Un sourire radieux illumine le visage du triton. Il me serre contre lui, son souffle chaud contre mon cou.
— Tout ce qui est à toi est à moi, Ayden. Si la terre est ton foyer, elle sera le mien aussi. Oui, marions-nous devant ton peuple.
Un an passe. Une année de préparatifs, de rires et de découvertes. Une année où le village s'habitue à voir Mako marcher sur ses jambes encore parfois hésitantes. Nous avons fait monter nos perles noires du Serment des Abysses sur deux bracelets de cuir et d'argent que nous ne quittons jamais.
Le jour J arrive enfin. Le petit village de pêcheurs est en ébullition. Sur la place de la mairie, un camion satellite blanc marqué du logo rouge de France 2 est stationné. Camille, la journaliste qui a suivi mon histoire depuis le début, est là avec son équipe. Elle a obtenu l'autorisation exceptionnelle de filmer la cérémonie pour un documentaire historique.
L'entrée des parents est un choc visuel pour la foule. Hippocampos et le Roi Triton s'avancent dans des tenues qui défient l'imagination humaine : soies marines aux reflets changeants, plaques de nacre et corail rouge. Le Roi Triton porte une coiffe de vertèbres de baleine, et ma mère, Galatée, resplendit dans sa robe de mousseline de mer parsemée de perles. Tout le monde les regarde, fasciné.
Mako m'attend devant l'autel improvisé. À ses côtés se tiennent mes piliers, mes frères de mer : Luis, Marco et le jeune Tom, tous en costume, lissant nerveusement leurs vestes, les yeux déjà brillants d'une émotion contenue. Mako est sublime dans son costume bleu nuit, mais c'est l'éclat de sa peau et son bracelet de perle noire qui captivent l'assistance.
Le maire finit de lire les articles de loi d'une voix tremblante. Le silence dans la salle devient total. Camille fait signe à son caméraman de serrer le cadre. Je me tourne vers Mako. Je prends ses mains, et je sens qu'elles tremblent autant que les miennes.
— Mako... commencé-je, et ma gorge se noue instantanément.
Je ferme les yeux un instant pour ne pas m'effondrer tout de suite. Quand je les rouvre, mon regard plonge dans le sien avec une honnêteté brutale.
— Avant toi... je n'étais qu'une carcasse vide dérivant sur un océan sans nom. Je pensais que ma vie se résumait à l'odeur du gasoil, au froid des filets et à une solitude si profonde que je ne l'entendais même plus crier. Je regardais l'horizon chaque soir en espérant que la mer m'avale, parce que je ne savais pas que j'avais une place ailleurs que dans le néant.
Une première larme coule, lourde. Tom, au premier rang, détourne le regard, la gorge serrée.
— On m'a rendu mon nom, Hélios-Mar, l'héritage de mon sang. Mais ce nom n'est qu'un mot vide si tu n'es pas là pour le prononcer. Tu es mon âme, Mako. Je le dis ici, devant les hommes, devant les caméras, devant l'univers : sans toi, je ne suis absolument rien. Je ne suis qu'une vague qui s'éteint, une ombre qui s'efface. Si tu me lâches la main, je coule. Je n'ai plus la force d'exister seul.
Ma voix se brise, je lutte pour continuer, mes poumons brûlant d'une émotion trop vaste pour mon corps d'homme.
— Tu as fait le sacrifice ultime. Tu as quitté l'immensité bleue, le silence sacré des abysses où tu étais un dieu, pour venir ramper sur ce sol sec et poussiéreux. Tu acceptes de souffrir à chaque pas sur cette terre brûlante, tu acceptes de respirer cet air qui blesse tes branchies, juste pour que je puisse poser mes yeux sur toi chaque matin. C'est une dette que je ne pourrai jamais rembourser. Je te donne ma vie, Mako. Pas seulement mes jours, mais mon dernier souffle, mon dernier battement de cœur. Je t'aime d'un amour qui me fait mal, un amour qui me déchire et me reconstruit à chaque seconde. Tu es ma boussole, mon nord, ma seule raison de ne pas me laisser emporter par le courant. Si tu devais disparaître, le monde entier deviendrait un désert de sel où je finirais par m'évaporer de douleur.
Mako ne retient plus ses larmes. Une larme pure, lourde de tout son amour, glisse sur sa joue. Il serre mes mains si fort que je sens nos bracelets de perles noires s'entrechoquer. Il murmure, la voix étouffée par le sanglot :
— Tu es ma lumière, Hélios. Mon soleil. Je marcherais sur des braises éternellement juste pour entendre ton cœur battre contre le mien.
Le maire nous déclare mariés. La salle explose. Luis et Tom se jettent dans nos bras, Marco nous broie les côtes dans une étreinte de géant, les yeux rouges. Camille, derrière sa caméra, essuie ses larmes en tentant de garder son micro stable.
Nous sortons sur le perron sous une pluie de pétales de fleurs marines et de coquillages polis. Le village entier est là. France 2 filme ce moment où le Roi Triton et mon père Hippocampos se tiennent debout, majestueux, observant leur fils s'unir à la terre. Pour la première fois, l'homme et la mer ne sont plus en guerre.
La fête sur le port dure jusqu'à l'aube. On mélange le vin et l'hydromel, les chants de marins et les mélodies des abysses. Mako et moi nous isolons sur le bout de la jetée, nos bracelets brillant sous la lune.
— On a réussi, Hélios, murmure Mako en posant sa tête sur mon épaule.
— On a fait plus que ça, mon prince. On a prouvé que même l'océan ne peut pas éteindre un feu comme le nôtre.
Je l'embrasse, un baiser qui goûte le sel, les larmes et l'éternité. L'histoire d'Ayden et Mako est désormais gravée dans la pierre du quai et portée par chaque vague qui vient le caresser.
Les décennies coulent sur le village comme l'eau sur les écailles de nacre : sans laisser de trace. Pour le monde extérieur, nous sommes devenus des icônes, des légendes vivantes que le temps semble avoir oubliées. Mais à l'intérieur de notre petite maison de pêcheur, la réalité est bien plus cruelle.
Je me tiens devant le miroir de l'entrée. Mon visage est le même qu'il y a quarante ans. Ma peau est lisse, mes cheveux sont toujours aussi sombres, et l'éclat d'Hélios-Mar brûle encore avec la même intensité dans mes yeux. À mes côtés, Mako est inchangé, une statue de marbre vert et d'émeraude que les années n'osent pas effleurer. Nous sommes les prisonniers d'une jeunesse éternelle, tandis que tout autour de nous, le monde se fane.
Aujourd'hui, le village est silencieux. Une cloche sonne au loin, un glas lourd qui déchire mon cœur.
— C'est l'heure, Ayden, murmure Mako en posant une main fraîche sur mon épaule.
Nous marchons vers le petit cimetière qui surplombe la falaise. C'est ici que nous enterrons aujourd'hui le dernier d'entre eux. Tom. Le petit Tom, qui courait autrefois sur le pont du chalutier, est parti à son tour. Avant lui, il y a eu Marco, dont le cœur de géant a fini par s'arrêter un soir d'hiver. Puis Luis, mon frère d'âme, qui a gardé son sourire malicieux jusqu'à son dernier souffle, même quand ses mains ne pouvaient plus tenir un filet.
Nous avançons au milieu des villageois qui s'écartent avec une crainte religieuse. Ils nous regardent comme des fantômes. Pour eux, nous sommes des rappels douloureux de leur propre finitude.
Je m'arrête devant la tombe fraîche. Je vois les enfants de Tom, puis ses petits-enfants. Ils ont tous vieilli. Ils ont tous des rides, des cheveux blancs, des mains qui tremblent. Et nous, nous restons là, figés dans une perfection qui devient une insulte à leur deuil.
— Adieu, mon ami, soufflé-je en déposant un coquillage poli sur la terre brune.
Une larme brûlante coule sur ma joue. C'est une douleur que l'océan ne m'a pas apprise : celle de survivre à ceux qui nous ont appris à être humains.
Le soir tombe sur le port désert. Camille, la journaliste de France 2, n'est plus là depuis longtemps pour filmer nos vies. Son successeur a essayé, mais nous avons fini par fermer nos portes. La célébrité n'est rien face au vide laissé par les rires de Luis et la force de Marco.
Mako et moi sommes assis sur le quai, nos jambes balançant au-dessus de l'eau noire.
— Je ne peux plus rester ici, Mako, dis-je d'une voix brisée par les sanglots. Chaque pierre de ce village me rappelle un mort. Chaque coin de rue est le fantôme d'un ami. La terre est devenue un cimetière pour moi.
Mako me serre contre lui. Son odeur de sel et d'abysse est ma seule ancre.
— Je sais, Hélios. Le temps des hommes est une flèche, le nôtre est un cercle. Il est temps de rentrer. La mer ne vieillit pas. Elle ne meurt pas.
Nous nous levons. Une dernière fois, je regarde ma maison. La peinture s'écaille, le bois travaille. Elle aussi finira par retourner à la poussière. Nous laissons tout derrière nous : les meubles, les photos jaunies, les souvenirs d'une vie de terrestre qui nous semble désormais être un rêve lointain.
Nous descendons sur la plage isolée. Sans un mot, nous enlevons nos vêtements. Les bracelets de perles noires brillent une dernière fois sous la lune. Nous entrons dans l'eau. Le froid nous accueille, les branchies s'ouvrent dans un soulagement douloureux. Dans un craquement familier, nos jambes se fondent, nos queues se déploient.
L'éclat d'or et d'émeraude illumine le fond sablonneux. Nous plongeons.
Les années deviennent des siècles. Sous l'eau, dans la cité de nacre, nous avons pris nos places de souverains. La paix que nous avons instaurée dure toujours. Mais l'appel de la surface ne s'éteint jamais tout à fait.
Parfois, lors des nuits de pleine lune, deux formes lumineuses remontent des abysses. Nous ne sortons plus de l'eau. Nous restons juste là, à la limite de l'écume, observant le village qui a bien changé. Les maisons de pierre ont été remplacées par des structures de verre, les vieux chalutiers par des navires technologiques.
Mais le cimetière sur la falaise est toujours là.
Nous nageons le long de la côte, invisibles pour les nouveaux habitants qui ne croient plus vraiment aux légendes des "Princes de la Mer". Pourtant, les anciens racontent encore aux enfants qu'en prêtant l'oreille, on peut entendre deux voix s'élever de la crique, un chant d'une tristesse infinie qui pleure les amis disparus.
— Regarde, Mako, dis-je en désignant une petite silhouette sur le quai. Un enfant qui regarde l'horizon.
— Il nous cherche, Ayden. Comme toi tu cherchais l'horizon autrefois.
Nous restons là un moment, deux ombres éternelles contemplant le passage éphémère de la vie humaine. Nous sommes les gardiens d'un passé que nous sommes les seuls à posséder encore. Une larme salée se perd dans l'immensité de l'océan, une goutte d'eau parmi des milliards, emportant avec elle le souvenir d'un rire de Luis, d'une tape dans le dos de Marco, et du visage d'un jeune homme nommé Ayden qui, un jour, a simplement voulu être aimé.
Nous plongeons à nouveau, retournant au silence des profondeurs, emportant nos morts dans notre mémoire immortelle.
Epilogue
Dans la métropole de verre qui a remplacé le vieux port, l'histoire d'Ayden et Mako est devenue un murmure que l'on n'enseigne plus qu'aux plus petits. Pour les écoliers de cette ère technologique, Hélios-Mar est une figure de conte, une métaphore poétique sur la fusion des éléments.
— Et n'oubliez pas, conclut l'institutrice devant sa classe, Ayden est le symbole de l'espoir. C'est une invention de nos ancêtres pour se donner du courage face à l'immensité.
Au fond de la salle, Sarah, une jeune archiviste en formation qui assiste à la séance, baisse les yeux. Elle seule sait que sous les fondations de l'ancienne bibliothèque, promise à la destruction, elle a découvert quelque chose qui défie toute logique.
Quelques heures plus tôt, Sarah a extrait d'un coffre de nacre un manuscrit massif, protégé par des peaux de mer tannées. Ce n'est pas un livre officiel, mais un recueil de souvenirs écrit à deux mains. L'écriture de Marco, épaisse et brute, alterne avec celle de Luis, plus fine et élégante.
En tournant les pages, Sarah a senti son cœur se briser. Ce livre est le témoignage de ceux qui sont restés. Marco et Luis y racontent leurs vies après le départ d'Ayden. Ils y confessent leur solitude, le vide immense laissé par le triton de lumière, et surtout, leur détermination à ne pas le laisser disparaître des mémoires.
— On l'écrit ici parce qu'on ne peut le dire à personne. Ayden ne sait pas qu'on prépare ce livre. Il pense qu'on a repris nos vies de pêcheurs, mais nos cœurs sont restés sous l'eau avec lui. On veut que dans mille ans, si quelqu'un trouve ce journal, il sache qu'Ayden n'était pas un conte. Il était notre frère. Il était réel.
— Signé : Marco et Luis.
Ayden n'en a jamais rien su. Durant toutes ses années de vie sous-marine, il a cru que ses amis l'avaient simplement pleuré avant de passer à autre chose. Il ignorait que ses deux frères de terre avaient passé leurs dernières années à graver son existence dans l'encre pour le protéger de l'oubli.
Poussée par une force invisible, Sarah court vers la jetée alors que la lune se lève. Elle tient le livre contre son cœur, ainsi que la vieille photo argentique trouvée à l'intérieur, où l'on voit Ayden et Mako, rayonnants le jour de leur mariage, leurs bracelets de perles noires brillant au poignet.
Elle s'assoit sur le granit froid, les jambes dans le vide, et pleure. Elle pleure pour Luis et Marco, morts de vieillesse en chérissant le souvenir d'un ami qui ne vieillissait pas.
Soudain, l'eau s'illumine. Une traînée d'or et une traînée d'émeraude percent l'obscurité. Deux visages apparaissent à la surface, à quelques mètres d'elle. Le temps n'a eu aucune prise sur eux. Ayden est là, aussi beau que sur la photo de mariage, ses yeux habités par une mélancolie séculaire.
Il s'approche du quai, ses mains s'agrippant au rebord. Son regard se pose immédiatement sur l'objet que tient Sarah.
— Qu'est-ce que c'est ? demande-t-il d'une voix qui semble porter le poids de l'océan.
— C'est votre histoire, Ayden... répond Sarah entre deux sanglots. Vos amis, Marco et Luis... ils ont écrit ce livre pour vous. Ils l'ont caché pour que le monde ne vous oublie jamais. Ils vous aimaient tellement...
Ayden se fige. Il tend une main tremblante et effleure la couverture du bout des doigts. En voyant les signatures de ses deux amis au bas de la première page, ses yeux s'embrument. Pour la première fois depuis des siècles, le prince de la mer laisse couler des larmes qui ne sont pas de sel, mais de pur chagrin humain.
Mako s'approche, posant son menton sur l'épaule d'Ayden, observant lui aussi ce témoignage d'une fidélité qui a traversé les âges. Le silence est total, seulement rompu par les pleurs de la jeune femme.
Ayden relève les yeux vers Sarah. Son regard est d'une intensité déchirante.
— Garde-le, Sarah, murmure-t-il d'une voix douce.
Sarah s'arrête de pleurer, surprise. — Mais... c'est à vous. C'est votre preuve ! Je dois le montrer au monde, je dois dire à tous que la légende est vraie !
Ayden esquisse un sourire d'une tristesse infinie. Il secoue la tête lentement.
— Non. Si le monde sait que nous sommes réels, il cherchera à nous posséder, à nous étudier, à détruire ce qu'il reste de paix sous les vagues. Marco et Luis ont écrit ce livre pour que je survive dans les cœurs, pas pour que je devienne une curiosité. Garde ce livre, Sarah. Garde notre secret. Sois la dernière à savoir la vérité.
— Je... je serai seule à savoir ? demande-t-elle, le cœur lourd.
— Tu ne seras jamais seule tant que tu porteras notre histoire en toi. Marco et Luis veillaient sur moi depuis la terre. Maintenant, c'est à toi de veiller sur notre mémoire. Brûle-le si on tente de te le prendre, mais ne laisse personne transformer notre amour en une vérité froide.
Mako prend la main d'Ayden. Ils commencent à reculer vers le large.
— Adieu, Sarah, souffle Ayden. Et merci de m'avoir appris que mes amis m'aimaient encore, même après que leurs voix se soient tues.
Dans un éclat de lumière dorée et verte, ils plongent. Sarah reste seule sur le quai, serrant le manuscrit contre elle. Elle regarde l'horizon, sachant qu'elle ne racontera jamais la vérité à personne. Elle sera la gardienne de l'ombre, la seule dépositaire d'un amour qui a vaincu le temps.
Elle se lève et s'éloigne dans la nuit, portant sous son bras le secret d'Hélios-Mar, tandis que sous les vagues, Ayden nage avec un cœur un peu moins lourd, sachant enfin que l'amitié de Marco et Luis était, elle aussi, immortelle.
Fin.
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