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Réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Entre les lignes — Chapitre 16

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4
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Entre les lignes

Chapitre 16

Chapitre 16
Le silence qui a succédé au claquement brutal de la porte est plus assourdissant, plus terrifiant encore qu'une explosion. Je suis toujours là, prostré sur la moquette de mon bureau, les membres glacés, le corps secoué de tressaillements incontrôlables que je ne parviens plus à maîtriser. Les secondes s'étirent comme des heures, chaque battement de mon cœur résonnant dans mes tempes comme un glas funèbre, lourd et définitif. Autour de moi, le manuscrit de ma vie gît, éparpillé, des centaines de feuillets blancs qui ressemblent désormais à un linceul étalé sur mes espoirs et mes trahisons. Je fixe une page où l'encre a bavé, formant des taches sombres sous les larmes de Noélie ; elle a lu ma vérité la plus intime, elle a pénétré de force dans le jardin secret que je pensais inviolable, et elle l'a réduit en cendres d'une seule gifle.
La douleur qui me comprime la poitrine est si vive, si acérée, que j'ai l'impression physique que mes côtes vont céder sous la pression. C'est une agonie lente, une suffocation de chaque instant. Je tente de me redresser, de retrouver un semblant de dignité, mais mes forces m'ont totalement abandonné. Je rampe sur quelques centimètres pour m'adosser contre le bois froid de mon bureau, ramenant mes jambes contre mon torse dans un geste de protection dérisoire. De l'autre côté du mur, dans notre chambre, le bruit d'un tiroir qu'on ouvre avec une violence inouïe me fait sursauter. Puis, le choc sourd d'une valise que l'on jette sur le lit me transperce les entrailles. Chaque son me lacère. Elle ne plaisantait pas. Elle n'est plus la femme douce et patiente que j'ai connue ; elle est en train de démanteler notre existence commune, pièce par pièce, vêtement par vêtement.
Je sors mon téléphone de ma poche d'une main si tremblante que je manque de le faire fracasser au sol. L'écran s'illumine, agressif dans la pénombre du bureau. Tout ce qui constitue mon oxygène, tout ce qui me permet de rester debout dans ce monde de mensonges, se trouve là, à portée de doigt. J'ai une envie viscérale, presque animale, de l'appeler. Je veux hurler mon désespoir dans le combiné, lui crier que le ciel vient de s'effondrer sur ma tête. Je veux entendre sa voix rauque me dire que tout ira bien, qu'il va venir me chercher à l'autre bout de la nuit, qu'il va nous sortir de cet enfer.
Mais mon pouce reste suspendu, pétrifié au-dessus de son nom. Si je l'appelle, si je cherche un refuge immédiat auprès de lui ce soir, je signe l'arrêt de mort définitif de ma paternité. Noélie a été d'une clarté effrayante : choisir cet homme, c'est renoncer à jamais à cet enfant qui n'est pas encore né, mais dont je sens déjà le poids immense dans l'équilibre précaire de mon âme. Je revois l'image de l'échographie, ce petit point de vie qui battait avec tant de force. Comment peut-on exiger d'un homme qu'il s'arrache soit le cœur, soit les poumons ? Si je reste, je vais mourir à petit feu, desséché loin de l'homme que j'aime. Si je pars, je deviens un fantôme, une absence, un paria pour mon propre fils.
Le bruit des cintres qui s'entrechoquent dans la pièce voisine redouble d'intensité, comme un rythme macabre. J'entends Noélie étouffer un nouveau sanglot, un cri de rage contenue qui me brise le cœur. Je ferme les yeux et je commence à me frapper le front contre le bureau, encore et encore, cherchant une douleur physique réelle capable d'anesthésier, même une seconde, cette torture mentale insupportable. Je suis pris au piège de mes propres mots. J'ai voulu écrire ce livre pour me libérer, pour crier au monde que l'amour ne s'éteint jamais, et c'est ce même livre, chaque phrase, chaque virgule, qui devient aujourd'hui mon bourreau.
Je fixe de nouveau le téléphone. Une notification apparaît en haut de l'écran : un message de lui, envoyé il y a quelques minutes seulement.
— Bien rentré ? Je sens encore ton parfum sur ma peau. Je t'aime, Dorian. Dors bien.
Ces mots, qui auraient dû m'inonder de bonheur, me déchirent les entrailles comme des lames de rasoir. "Dors bien". Comment pourrais-je seulement fermer l'œil alors que mon monde est en train de se pulvériser ? Je commence à taper une réponse, les doigts crispés sur l'écran tactile, les larmes brouillant ma vue. "Tout est fini. Elle a lu le manuscrit. Elle sait tout, chaque détail. Elle me demande de choisir entre toi et mon enfant. Je suis par terre, Nans. Je ne sais plus comment respirer sans mourir un peu plus."
Je relis le message, le curseur clignotant avec une cruauté mécanique. Si j'appuie sur envoyer, le désastre devient définitif. Je l'implique dans cet échec, je le traîne avec moi dans mon enfer. Je sens la panique monter, une crise d'angoisse violente qui me serre la gorge et me donne envie de vomir. Ma vue se trouble totalement, les larmes inondent mon visage et s'écrasent sur l'écran, brouillant les lettres. Je suis l'unique artisan de mon propre malheur. J'ai attendu douze longues années pour retrouver ma lumière, et aujourd'hui, on me demande de l'éteindre de mes propres mains pour ne pas être un monstre aux yeux de mon fils.
Je pose le téléphone au sol, loin de moi, comme s'il s'agissait d'un objet empoisonné. Je me recroqueville en position fœtale sur la moquette, au milieu des chapitres froissés et piétinés. Le froid de la nuit commence à s'insinuer dans la pièce par les fentes des fenêtres, mais je ne fais pas un geste pour me couvrir. Je reste là, immobile, à écouter le bruit de la valise que l'on referme dans la chambre d'à côté, chaque "clac" de la fermeture éclair étant un clou supplémentaire que l'on enfonce dans mon cercueil. L'agonie est totale, lente, insupportable. Je suis Dorian, un homme dont le talent est enfin reconnu, un écrivain dont le rêve se réalise, et je n'ai jamais été aussi seul, aussi brisé, aussi vide de tout espoir. La nuit ne fait que commencer, et je sens avec une certitude terrifiante que je ne serai plus jamais le même homme lorsque l'aube se lèvera.
L'aube se lève sur une maison qui n'est plus qu'une carcasse vide, un décor de théâtre après le drame. Les premières lueurs d'un gris sale et froid filtrent à travers les persiennes du bureau, éclairant cruellement mon visage ravagé et les centaines de pages du manuscrit qui tapissent encore le sol comme les débris d'un crash. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Pas une seconde. Chaque minute de ce calvaire nocturne a été une entaille de plus dans ma chair. Vers sept heures du matin, le bruit sourd d'une valise que l'on traîne lourdement dans le couloir me fait sursauter. Je me redresse avec une raideur douloureuse, les muscles crispés par le froid et l'angoisse, et je sors dans le couloir, le cœur battant à s'en briser les côtes.
Noélie est là, debout devant la porte d'entrée, sa silhouette sombre se découpant contre la lumière blafarde. Ses traits sont éteints, sa peau est d'une pâleur de cire, et elle semble lointaine, presque irréelle sous son manteau de laine. Elle ne me regarde pas, elle refuse de croiser mon regard, fixant un point invisible sur le bois de la porte.
— Je pars chez ma sœur pour deux jours, dit-elle d'une voix monocorde, une voix de morte, totalement dénuée de la moindre trace d'émotion. J'ai besoin de réfléchir, de savoir s'il reste assez de débris de nous pour que je puisse encore seulement supporter de regarder ton visage sans avoir envie de vomir.
Elle pose sa main sur la poignée, ses doigts se crispant sur le métal froid, puis elle se ravise. Elle se tourne lentement vers moi et plante ses yeux dans les miens. Un éclair de haine glacée, une fureur pure, y passe.
— Et je t'ordonne, Dorian... je t'ordonne de tout dire à cet homme. Dis-lui que votre petit jeu est terminé. Dis-lui qu'il a détruit nos vies, qu'il a brisé une famille avant même qu'elle n'ait eu la chance d'exister. Fais-le maintenant. Si tu choisis de rester avec lui, je te le répète : je disparaîtrai. Je ferai en sorte que tu ne me retrouves jamais, que tu ne saches jamais où nous sommes. Tu n'entendras jamais le premier cri de ton enfant, tu ne verras jamais son visage. Jamais.
La porte claque avec une violence qui fait vibrer les murs. Le silence qui s'installe aussitôt est plus lourd, plus étouffant que toutes ses menaces. Je reste planté là, seul au milieu de l'entrée, le souffle court, les mains tremblantes. Dès que j'entends le moteur de sa voiture s'éloigner et s'éteindre au loin, une impulsion irrépressible, un besoin viscéral de secours s'empare de moi. Je ne peux pas rester seul avec ce poids qui m'écrase les poumons. Je saisis mon téléphone et je tape un message d'une main fiévreuse, les larmes brouillant déjà ma vue.
— Nans, viens chez moi. Tout de suite. S'il te plaît, j'ai besoin de toi. Je t'en supplie, viens.
Vingt minutes plus tard, le crissement violent des pneus sur le gravier me fait sursauter. Nans ne frappe même pas à la porte. Il entre comme une tempête, le visage déformé par une inquiétude atroce, le souffle court, les yeux cherchant désespérément les miens. À l'instant même où je vois sa silhouette franchir le seuil, je perds le peu de force qu'il me restait. Je me jette littéralement dans ses bras, m'accrochant à lui comme un naufragé s'agrippe à une bouée en pleine mer. Mes doigts s'enfoncent dans le cuir de son blouson, je cache mon visage contre son torse. Les sanglots m'étouffent, des râles de douleur animale que je ne peux plus contenir.
— Dorian... Mon Dieu, Dorian, qu'est-ce qui se passe ? murmure-t-il d'une voix étranglée en me serrant contre lui à m'en briser le dos, ses mains parcourant fébrilement mes cheveux pour tenter de m'apaiser. Dis-moi, parle-moi, tu me fais peur... Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je tente de parler, de former des mots, mais ma gorge n'est plus qu'un champ de ruines, un amas de muscles noués par la terreur.
— Elle... elle a... commencé-je, avant d'être coupé par un spasme de larmes qui me tord le ventre. Elle a tout lu, Nans... Le manuscrit... elle a trouvé le manuscrit hier soir.
Nans se fige instantanément. Je sens son corps devenir dur comme de la pierre sous mes doigts. Je me détache un peu de lui, cherchant désespérément son regard, mais je baisse les yeux presque aussitôt, incapable de soutenir l'intensité de sa propre détresse qui commence à poindre.
— Elle sait tout, continué-je en m'étouffant avec mes propres mots, m'arrêtant sans cesse au milieu de mes phrases. Chaque détail... les douze ans de vide... nous... l'amour... Elle m'a giflé... et elle est partie il y a dix minutes. Elle me laisse deux jours pour... pour prendre une décision.
Je m'arrête, incapable de continuer, le souffle coupé par une nouvelle décharge de douleur. Nans me regarde, le visage blême, les traits tirés comme s'il venait de recevoir un coup en plein cœur. Ses mains tremblent violemment sur mes épaules.
— Quelle décision, Dorian ? Dis-le moi.
— Elle m'a dit... si je te choisis... si je reste avec toi... je ne verrai jamais mon enfant. Elle va disparaître, elle fera en sorte que je ne les retrouve jamais. Je... je ne connaîtrai jamais mon fils, Nans. Je ne serai jamais son père. Jamais.
Je m'effondre de nouveau contre son torse, mes jambes se dérobant sous moi. Je parle entre deux hoquets déchirants, ma voix se brisant à chaque syllabe, chaque mot étant une torture.
— Je ne peux pas... je ne peux pas abandonner mon bébé, Nans. C'est mon sang, c'est ma chair qui grandit là-bas... mais je ne peux pas te quitter non plus. Je t'aime tellement... je ne peux pas retourner dans le noir... pas après t'avoir retrouvé après douze ans... je vais mourir si je te perds encore... je ne peux pas choisir... je ne peux pas !
Nans reste silencieux un long moment, mais je sens ses propres larmes, brûlantes, mouiller mes cheveux. Il me soulève presque pour m'emmener vers le canapé du salon, nous asseyant l'un contre l'autre, nos corps soudés dans le malheur. Il me prend le visage entre ses mains larges, m'obligeant à lever les yeux vers lui. Ses yeux sont brillants d'une tristesse infinie, d'un désespoir que je n'avais jamais vu chez lui. Il m'embrasse alors, un baiser désespéré, un baiser qui a le goût amer du sel et de la fin du monde.
— Dorian, regarde-moi, dit-il enfin d'une voix nouée, tellement serrée qu'on sent l'effort colossal qu'il fait pour ne pas exploser en sanglots devant moi.
Il prend une grande inspiration saccadée, ses traits se contractant sous une douleur pure.
— Si toi, tu ne peux pas prendre cette décision... si ce choix est trop inhumain pour tes épaules... alors c'est moi qui vais le faire pour nous deux. Je ne peux pas te laisser te détruire ainsi, Dorian. Je ne peux pas laisser cet enfant grandir sans son père par ma faute, et je ne pourrais jamais vivre en sachant que je t'ai transformé en une ombre morte de remords.
— Non, Nans, ne dis pas ça... je t'en supplie, ne fais pas ça ! m'écrié-je en m'agrippant à ses poignets.
— Si, Dorian. Je n'en ai pas envie. Dieu sait que je donnerais chaque goutte de mon sang pour rester avec toi jusqu'à mon dernier souffle. Mais je le dois. Pour toi. Pour ton fils. Pour qu'un jour, tu puisses le regarder dans les yeux sans avoir honte.
Il se lève brusquement, le visage dévasté par une noblesse tragique qui me tue. Il m'embrasse une dernière fois, un baiser court, violent, un baiser d'adieu définitif qui me déchire l'âme. Puis, sans se retourner, il se dirige vers la porte d'entrée. Ses épaules larges sont secouées de sanglots qu'il tente désespérément de masquer en pressant le pas.
— Nans ! Non ! Reviens ! hurlé-je en me précipitant derrière lui, manquant de trébucher dans le couloir. Tu ne peux pas encore m'abandonner ! Pas après douze ans ! Je n'y arriverai pas sans toi, Nans ! Je vais crever ! Reviens, je t'en supplie !
Je le poursuis jusque sur le perron, mes cris déchirant le calme matinal du quartier. Il ne s'arrête pas. Il marche vers sa voiture comme un condamné marche vers l'échafaud, la tête basse. Arrivé à la portière, il s'arrête enfin et se retourne une ultime fois vers moi. Son visage est noyé de larmes, ses traits sont déformés par une souffrance atroce, une agonie que je n'oublierai jamais jusqu'à mon dernier souffle.
— Je t'aime plus que tout au monde, Dorian, crie-t-il d'une voix brisée qui me transperce les entrailles. Et c'est précisément pour ça que je pars ! Pour que tu puisses vivre ! Pour ton fils !
Il monte dans sa voiture, le moteur vrombit brutalement et il démarre en trombe, faisant voler le gravier, laissant derrière lui un nuage de poussière et le vide le plus absolu que j'aie jamais ressenti.
Je reste là, debout sur le seuil de la porte ouverte, les bras ballants, incapable de réaliser que ma vie vient de s'éteindre une seconde fois, plus violemment encore que la première. Mes jambes lâchent enfin et je m'écroule lourdement sur le ciment froid du perron. Je hurle son nom, encore et encore, à m'en déchirer la gorge, mais seule l'absence et le silence de la rue me répondent. Je me roule en boule devant la porte d'entrée, mes mains griffant désespérément le sol dur, pleurant toutes les larmes de mon être, brisé, dévasté, orphelin de l'homme qui était ma seule et unique vérité. Le monde continue de tourner, mais pour moi, tout vient de s'arrêter dans le sillage rouge des feux d'une voiture qui disparaît à l'horizon.
Je suis resté là, prostré sur le seuil de la porte, pendant ce qui m'a semblé être une éternité. Le froid a fini par engourdir mes membres, mais la douleur dans ma poitrine, elle, reste brûlante, une plaie béante que l'air hivernal ne parvient pas à cicatriser. Je finis par me traîner à l'intérieur, refermant la porte sur le vide que Nans a laissé derrière lui. La maison est redevenue ce qu'elle a toujours été au fond : une prison de silence et de convenances.
J'erre dans les pièces comme un fantôme. Chaque recoin me rappelle ma trahison ou ma perte. Dans le salon, l'empreinte de nos corps est encore marquée sur le canapé où, quelques minutes plus tôt, il me tenait le visage entre ses mains. Je monte à l'étage, mes pas pesants faisant craquer le parquet. J'entre dans notre chambre, celle que Noélie a désertée. L'odeur de son parfum flotte encore, mêlée à celle de la lessive, mais c'est l'odeur de Nans que je cherche désespérément sur mes propres vêtements. Je porte mon pull à mon nez, fermant les yeux, et je m'effondre sur le lit défait. Je respire ce qu'il reste de lui, cette fragrance boisée et masculine qui s'étiole déjà, s'évaporant comme mon bonheur.
Je suis resté ainsi, allongé en chien de fusil, pendant des heures, fixant le plafond sans voir les ombres qui s'allongeaient. Mon téléphone, resté dans ma poche, se met soudain à vibrer. Le bruit me fait sursauter comme une décharge électrique. Mon cœur s'emballe. Est-ce lui ? Est-ce Nans qui a changé d'avis ? Est-ce Noélie qui m'annonce qu'elle ne reviendra jamais ?
Je saisis l'appareil d'une main fébrile. C'est mon éditeur.
Je décroche, la voix blanche, méconnaissable.
— Allô ?
— Dorian ! mon cher Dorian ! tonne sa voix, débordante d'un enthousiasme qui me donne envie de hurler. Je ne vous dérange pas ? J'ai une nouvelle extraordinaire à vous annoncer. Nous avons passé la matinée avec les graphistes suite à vos demandes d'hier. La couverture est parfaite, le rendu est d'une puissance émotionnelle rare. Je viens de donner l'ordre de lancement. C'est fait, Dorian ! Le livre est parti à l'impression. Dans quelques semaines, votre histoire sera dans toutes les vitrines !
Chaque mot qu'il prononce est un coup de poignard. Ce livre... ce livre qui a causé ma perte. Ce livre qui a mis le feu à ma vie.
— Non... murmuré-je, le souffle court. Non, il faut tout arrêter.
— Pardon ? Je n'ai pas bien entendu, la liaison est mauvaise.
— Il faut tout annuler ! m'écrié-je, me redressant brusquement sur le lit, la panique me serrant la gorge. Je ne veux plus publier ce livre. Je retire mes droits, je romps le contrat, faites ce que vous voulez, mais n'imprimez pas une seule page de cette histoire !
Un silence pesant s'installe à l'autre bout du fil. L'enthousiasme de mon éditeur s'évapore instantanément, remplacé par une froideur professionnelle teintée d'incompréhension.
— Dorian, calmez-vous. De quoi parlez-vous ? Le "bon à tirer" a été signé hier après-midi. Les rotatives sont déjà en marche à l'heure où je vous parle. Vous vous rendez compte des enjeux financiers ? Des contrats de distribution ?
— Je m'en moque des enjeux ! hurlé-je, les larmes coulant de nouveau sur mon visage. Ce livre est une malédiction ! Il a détruit ma famille, il m'a arraché l'homme que j'aime, il va me coûter mon fils ! Je vous en supplie, appelez l'imprimerie, dites-leur de tout brûler, je paierai les frais, je m'endetterai sur dix ans s'il le faut, mais ne laissez pas ces mots sortir dans le monde !
— Dorian, écoutez-moi bien, reprend-il d'une voix ferme, presque dure. C'est trop tard. Techniquement, juridiquement, c'est impossible. Le processus est lancé, les premiers exemplaires seront prêts demain. Et laissez-moi vous dire une chose, même si vous êtes dans un état de détresse que je ne m'explique pas : ce que vous avez écrit est un chef-d'œuvre. C'est votre vérité, et elle appartient maintenant au public. Vous ne pouvez pas reprendre ce que vous avez donné.
— Vous ne comprenez pas... balbutié-je, m'effondrant de nouveau sur les draps. Vous ne comprenez pas ce que vous venez de faire...
— C'est vous qui l'avez fait, Dorian. Vous l'avez écrit. Reposez-vous. C'est le contrecoup du stress, c'est normal. On se rappelle demain.
Il raccroche. Le "bip" de fin d'appel résonne comme une sentence de mort. Je lâche le téléphone qui glisse sur la couette. C'est scellé. Ma confession va être multipliée à des milliers d'exemplaires. Mon secret, mon amour pour Nans, ma trahison envers Noélie, tout va devenir public, immuable, gravé dans le papier et l'encre.
Je me relève et je redescends dans mon bureau. Je contemple le désordre des pages au sol. Ce manuscrit est devenu un monstre qui m'a dévoré. Nans est parti pour que je puisse être un père, pour que je puisse garder Noélie et cet enfant. Mais comment pourrais-je un jour les regarder en face alors que le monde entier pourra lire, noir sur blanc, que mon cœur appartient à un autre ?
Je m'assois par terre, au milieu des ruines de ma vie. Je ramasse une page, celle de la rencontre à la librairie, celle que j'avais tant insisté pour mettre en couverture. Je la regarde longuement. La photo de Nans sur mon téléphone, celle que j'ai montrée à l'éditeur, est la dernière image que j'ai de lui, souriant, avant le désastre.
Je réalise alors avec une horreur glacée que Nans a cru faire un sacrifice héroïque en partant, mais que le livre, lui, ne partira pas. Il va rester. Il va hanter chaque jour de mon futur. Je suis condamné à vivre dans le souvenir de ce que j'ai perdu, avec le témoignage de ma propre lâcheté étalé dans toutes les librairies du pays.
La nuit tombe de nouveau sur la maison. Noélie revient demain, ou après-demain. Je dois ranger ce bureau. Je dois effacer les preuves du passage de Nans. Je dois redevenir le Dorian qu'elle exige que je sois. Mais tandis que je ramasse les feuilles une à une, mes mains tremblent de dégoût pour moi-même.
Fin du chapitre 16.
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