Un an s'était presque écoulé depuis Disneyland lorsque David et Louise retrouvèrent la maison de Bretagne pour les vacances d'été. Il avait dix-neuf ans, elle vingt-trois ; Johanna venait d'en avoir vingt-neuf et Milan cinq.
La maison avait repris son odeur d'été : la pierre chauffée dès le matin, les serviettes humides abandonnées près de la piscine, la crème solaire, le sel que le vent rapportait jusque dans le jardin. Les fenêtres restaient ouvertes jusque tard dans la nuit et, dès le petit déjeuner, chacun semblait déjà vivre dehors.
Louise n'avait plus tout à fait le statut d'invitée. Une partie de ses affaires était restée là depuis Noël. La mère de David l'appelait directement lorsqu'elle voulait savoir à quelle heure ils arriveraient, Milan réclamait sa présence avant même celle de son oncle et le père de David avait cessé depuis longtemps de lui demander ce qu'elle voulait boire.
Dès les premières heures, Louise reprit dans la maison les habitudes qu'elle avait prises l'été précédent. La chaleur y aidait. Les fenêtres restaient ouvertes dès le matin, les portes-fenêtres ne se fermaient presque plus et chacun allait pieds nus de la cuisine à la terrasse. Louise circulait dans un short léger, un débardeur ou un tee-shirt ample passé au réveil, sans ajouter de vêtement simplement parce qu'il aurait été convenable de le faire.
La mère de David la regardait parfois sans commentaire. Ce n'était pas tant la quantité de peau visible qui l'intriguait que l'absence de ces petits gestes auxquels elle-même ne pensait plus : remettre une bretelle, tirer sur un tissu, vérifier une silhouette avant d'ouvrir une porte.
Un matin, alors qu'elles prenaient seules leur café dans la cuisine, elle finit par demander :
— Ça ne te fait jamais mal ?
Louise baissa les yeux vers elle-même.
— Quoi ?
— De ne rien porter dessous.
— Au contraire. Je trouve ça beaucoup plus agréable. Surtout quand il fait chaud.
La mère de David eut un petit mouvement sceptique.
— J'aurais l'impression que tout bouge.
Louise sourit.
— Ça bouge. C'est juste qu'au bout d'un moment on ne trouve plus ça anormal.
La mère de David hocha la tête et reprit son café. Louise ne poursuivit pas.
Le changement ne se produisit pas dès le lendemain. Certains matins, elle descendait habillée comme elle l'avait toujours été. Mais elle commença à retirer son soutien-gorge plus tôt le soir ; une autre fois, elle prit son petit déjeuner dans son tee-shirt de nuit avant de remonter s'habiller. Quand un voisin sonna, elle enfila encore un gilet avant d'aller ouvrir.
Quelques jours plus tard, elle traversa pourtant la terrasse avec une panière de linge dans un débardeur souple. En voyant le facteur entrer dans la cour, sa main remonta par réflexe vers sa poitrine, hésita, puis alla seulement repousser une mèche de cheveux.
Johanna, assise près de la piscine, leva les yeux vers Louise.
Louise avait vu elle aussi. Elle ne dit rien.
La mère de David revint avec le courrier.
— Qui a encore laissé les serviettes mouillées sur les transats ?
David leva la main sans conviction.
— Je savais bien que c'était toi.
Louise et Johanna, surtout, retrouvèrent immédiatement leur facilité de Noël. Elles partaient chercher du pain ensemble, s'attardaient devant un café, échangeaient des vêtements. David les voyait parfois revenir du village en pleine conversation et continuer à parler jusque dans la cuisine comme si elles avaient simplement oublié de l'interrompre en franchissant la porte.
Il aimait les voir côte à côte : Louise longue, claire, nerveuse sous ses cheveux roux ; Johanna déjà brune de soleil, la taille marquée et les hanches plus pleines. Louise la regardait parfois avec cette concentration silencieuse que David lui connaissait devant un modèle. Depuis leur après-midi au centre de soins, Johanna ne paraissait plus s'en étonner.
Un soir, dans la mansarde, Louise passa distraitement les doigts sur le ventre de David. Sous son nombril subsistait cette fine ligne sombre qu'elle connaissait bien. Elle la suivit jusqu'à ce qu'elle disparaisse sous son short, puis releva les yeux vers lui.
— Tu sais ce que j'aimerais ?
David se méfia aussitôt de son sourire.
— Non.
— Te voir complètement lisse.
Il crut d'abord qu'elle plaisantait. Louise secoua la tête. Elle aimait déjà son torse presque imberbe, ses longues jambes, cette peau claire qui bronzait lentement ; elle avait envie de voir ce que cela donnerait en allant jusqu'au bout.
— Même les jambes ? demanda-t-il.
— Surtout si on fait le reste.
Ils en rirent, puis l'idée resta. Après la douche, Louise revint avec un rasoir neuf, une serviette et un bol d'eau tiède. Elle commença par les jambes, lentement, en tendant la peau du bout des doigts avant chaque passage. La lame faisait un bruit léger et régulier ; après chaque bande dégagée, elle rinçait le rasoir puis passait la paume à rebrousse-poil pour vérifier le résultat. Elle remonta vers les cuisses, le ventre, les hanches. Plus elle approchait des zones intimes, moins David plaisantait. Louise, elle, gardait la même concentration, mais son sourire revenait chaque fois qu'elle sentait son corps réagir sous ses doigts.
Lorsqu'elle eut terminé, elle posa le rasoir et prit le tube de crème laissé près de la serviette. David crut qu'elle allait simplement le lui tendre. Louise en déposa au contraire une noisette dans sa paume.
— Après tout ce travail, je vais jusqu'au bout.
La crème était fraîche. Elle commença par ses mollets et remonta lentement, les deux mains à plat, avec des gestes plus proches d'un massage que d'un soin. Sur les cuisses, elle ralentit encore. David la regardait faire ; Louise levait parfois les yeux vers lui sans interrompre le mouvement.
Elle passa ensuite sur le ventre, les hanches et toute la peau que le rasage venait de rendre plus sensible. La fraîcheur de la crème disparut peu à peu sous la chaleur de ses mains. Louise prit son temps. À chaque frémissement, le coin de sa bouche remontait légèrement, mais ses mains continuaient avec le sérieux appliqué d'un soin.
— Tu avais dit de la crème, murmura David.
— C'est exactement ce que je fais.
Ses mains poursuivirent leur travail quelques secondes encore. Quand elle les retira enfin, David resta immobile, la respiration moins régulière qu'au début. Louise observa le résultat, puis son visage.
— Voilà, murmura-t-elle. Maintenant, j'ai envie de vérifier autrement.
Louise resta entre ses jambes. Sa main parcourut lentement la peau qu'elle venait de raser, du ventre jusqu'au creux des hanches, avec la même attention amusée qu'elle avait eue depuis le début. Puis son expression changea. David la vit se pencher. Le premier contact de ses lèvres lui arracha une inspiration brusque. Louise s'arrêta et leva les yeux vers lui. Le regard dura à peine une seconde. Puis elle reprit. David posa une main derrière lui. La fraîcheur laissée par le rasage était encore présente sur sa peau ; le reste n'était plus que chaleur. Ses doigts trouvèrent les cheveux de Louise sans chercher à guider son mouvement. Par moments, ses yeux remontaient vers lui. David finit par fermer les siens.
— Non.
Il les rouvrit. Louise le regardait avec un sourire. Quelques instants plus tard, elle s'arrêta et remonta lentement vers lui. David voulut l'attirer contre sa bouche ; elle résista juste assez pour le faire attendre.
— Alors ?
— Alors quoi ?
Elle passa une dernière fois la main sur son ventre parfaitement lisse.
— Je vérifiais.
— Et ?
Cette fois elle l'embrassa.
— Vérification concluante.
Leur étreinte terminée, David se tourna vers le miroir.
— Alors ?
Louise recula juste assez pour le voir en entier.
— J'aime beaucoup. Il sourit.
— C'était donc uniquement pour toi.
— Évidemment.
Elle revint contre lui et posa une dernière fois la paume sur sa peau lisse, satisfaite du résultat.
Le lendemain matin, David arriva près de la piscine en short. Johanna remarqua ses jambes avant même qu'il eût atteint les transats. Son regard descendit jusqu'aux chevilles, remonta lentement jusqu'au bord du tissu, puis s'arrêta. Louise, installée au soleil, suivit exactement le trajet de ses yeux.
Johanna releva enfin la tête vers elle.
Louise avait déjà ce petit sourire qui signifiait qu'elle n'avait rien manqué.
— Beau travail, dit Johanna.
David regarda ses jambes.
— Merci.
— Je ne parlais pas à toi.
Louise éclata de rire. Johanna vint s'asseoir au bord du transat voisin.
— Tu as vraiment tout fait ? demanda-t-elle.
La question s'adressait à Louise. David tourna la tête vers elle.
Louise prit quelques secondes avant de répondre.
— J'aime finir ce que je commence.
Johanna mordit légèrement l'intérieur de sa joue pour retenir son sourire. Ses yeux revinrent une fraction de seconde vers le short de David.
Louise le vit.
Cette fois, leur sourire fut franchement complice.
— Vous êtes pénibles, toutes les deux, dit David.
— On n'a rien dit, répondit Johanna.
— C'est précisément le problème.
Louise tendit la main vers lui et effleura son mollet parfaitement lisse.
— Tu vois ? Il commence déjà à devenir susceptible.
Johanna posa ses lunettes de soleil sur son nez.
— Il s'en remettra.
David partit vers la piscine sous leurs deux regards. Derrière lui, il entendit Louise rire à voix basse et Johanna lui répondre quelque chose qu'il ne distingua pas.
Ils passèrent une partie de la journée autour de la piscine. La pierre était déjà chaude sous les pieds et Louise alternait quelques longueurs avec de longues minutes au soleil.
Lorsqu'elle sortit de l'eau, elle s'allongea à plat ventre sur un transat et posa le tube de crème près de Johanna.
— Tu peux me faire le dos ?
Johanna prit le tube. Louise ramena ses cheveux sur une épaule, passa les mains derrière elle et défit naturellement l'attache de son bikini. Les liens retombèrent de chaque côté du transat.
La première noisette de crème était froide. Louise contracta les épaules.
— Elle sort du frigo ?
Johanna rit et commença à l'étaler entre les omoplates. Sous ses paumes, la crème se réchauffa rapidement. Elle descendit le long du dos, revint vers les épaules, insista près de la nuque, puis repartit plus bas.
— Là aussi, dit Louise en indiquant son flanc du bout des doigts.
Johanna suivit la ligne de sa taille. Ses pouces débordèrent légèrement sur les côtés avant de revenir vers la colonne. Au passage suivant, le bout de ses doigts effleura la peau au-delà de la ligne laissée libre par le bikini défait.
Louise ne bougea pas.
Johanna ralentit.
David arrivait de la maison avec trois verres.
— Tu aurais pu me demander.
Louise tourna la tête vers lui.
— Johanna a les mains plus douces.
Johanna eut un rire.
— Désolée.
— Tu n'as pas l'air désolée.
— Pas vraiment.
Louise rit à son tour, puis se redressa sur les coudes pour regarder Johanna.
— Merci. C'était parfait.
Son haut de bikini, toujours défait, glissa sur le transat et découvrit sa poitrine.
Johanna baissa les yeux. Quelques secondes plus tôt, ses doigts avaient frôlé cette même peau.
Louise surprit son regard. Elle ne chercha pas à se couvrir.
— Très douces, confirma-t-elle avec un sourire.
Johanna releva les yeux vers elle.
— Tu avais déjà donné ton avis.
David posa les verres sur la petite table.
— Je vois que mon absence n'a posé aucun problème.
Louise se rallongea en riant et lui tendit une jambe.
— Il reste ça.
— Quel privilège.
Cette fois, ce fut Johanna qui prit son verre pour cacher son sourire.
Quelques jours plus tard, ils descendirent au marché.
Il faisait déjà chaud. Les allées étaient pleines, les étals débordaient de fruits, de vêtements légers et de paniers posés à même les tréteaux.
David marchait un peu derrière les autres.
Une jeune femme passa près de lui dans une robe très fine. Il la regarda. Son attention resta une seconde sur le mouvement du tissu, puis il continua simplement d'avancer.
Un peu plus loin, ce fut lui qu'on regarda.
Deux filles de son âge étaient arrêtées devant un étal. L'une d'elles suivit son passage des yeux avant de murmurer quelque chose à l'autre. Elles sourirent.
David le remarqua.
Louise venait de revenir vers lui. Elle prit un abricot dans un sac, le frotta contre sa robe et mordit dedans.
Du jus resta au coin de sa bouche. David l'essuya du pouce. Louise lui mordit légèrement le doigt, sourit et repartit vers Johanna.
Il la regarda s'éloigner.
Puis ses yeux rencontrèrent ceux de Johanna.
Elle l'avait vu.
Aucun des deux ne détourna immédiatement le regard.
Louise apparut entre eux avec une robe contre elle. Johanna éclata de rire.
David les rejoignit.
L'après-midi, Thomas retrouva dans le garage un vieux ballon qui suffit à les faire lever tous les quatre de leurs transats. Personne ne prit vraiment la peine de décider des règles. Ils jouèrent pieds nus dans l'herbe encore chaude, s'arrêtant parfois simplement parce qu'ils riaient trop pour continuer.
Louise était de loin la plus acharnée à vouloir gagner. Lorsque Thomas avait le ballon, elle n'hésitait pas à s'accrocher à lui pour le récupérer et, si dans la course son bikini glissait assez pour découvrir un sein, elle continuait jusqu'au bout, marquait son point et remettait seulement alors le triangle de tissu en place.
David la dépassa en vitesse. Louise tenta de le retenir par son short de bain ; le tissu lui descendit au milieu des fesses et David, surpris, lâcha le ballon pour le remonter aussitôt. Louise récupéra la balle et partit en riant.
— Tricheuse !
— Fallait pas lâcher.
Johanna riait plus fort que les autres. Depuis le début de la partie, elle pestait elle-même contre son maillot une pièce qui remontait entre ses fesses chaque fois qu'elle courait et qu'elle devait régulièrement tirer vers le bas. Elle regarda Louise repartir avec le ballon, puis David encore rouge de s'être retrouvé à moitié les fesses à l'air.
— Elle va vous rendre fous.
Louise se retourna en courant.
— Vous parlez ou vous jouez ?
Johanna repartit derrière elle en riant.
Lorsqu'ils abandonnèrent enfin, Louise se laissa tomber contre David ; Thomas attira Johanna près de lui. Les deux couples se reformèrent presque sans y penser, encore essoufflés.
Le soir, la maison était à eux. Les parents de David avaient emmené Milan dîner chez des cousins, et les quatre adultes installèrent la table dehors, à quelques mètres de la piscine. La chaleur de la journée restait prise dans les dalles et dans les murs ; après le coucher du soleil, l'air avait à peine fraîchi.
Thomas alluma deux bougies pour éloigner les insectes. Johanna apporta le plat, David déboucha une bouteille de vin blanc et Louise revint de la cuisine avec du pain sous le bras et quatre verres coincés entre les doigts.
Ils s'installèrent sans vraiment choisir leurs places. Louise prit celle à côté de David ; Thomas s'assit en face d'elle et Johanna vint naturellement contre son mari.
La fatigue de l'après-midi avait laissé dans leurs corps une agréable lourdeur. Louise avait gardé son short et passé un débardeur très léger sur sa peau encore chaude. Ses cheveux, humides de la douche, séchaient en boucles plus sombres sur ses épaules. Assise de travers, une jambe repliée sous elle, elle laissait son genou contre celui de David. Le contact demeura lorsqu'il se pencha pour remplir son verre.
Johanna avait relevé ses cheveux. Quelques mèches s'étaient déjà échappées et collaient à sa nuque. Sa robe d'été, ample et fine, découvrait ses épaules. Thomas passa derrière elle pour rejoindre sa chaise et posa machinalement une main à sa taille afin de se glisser entre elle et la table. Sa paume y resta une seconde de plus que nécessaire. Johanna tourna légèrement le visage vers lui.
— Merci pour le plat.
— C'est moi qui l'ai fait.
— Justement.
Elle lui donna un coup de coude. Thomas l'embrassa dans les cheveux avant de s'asseoir.
Louise les regarda avec un sourire, puis tendit son verre vers David. Il le remplit. Lorsqu'il reposa la bouteille, elle attrapa sa main avant qu'il puisse la retirer et entrelaça simplement ses doigts aux siens sous le bord de la table.
Ils mangèrent lentement. Personne n'avait vraiment faim après la chaleur et le jeu de ballon, mais personne ne semblait vouloir rentrer. Le vin était froid, les tomates encore tièdes, le pain craquait sous les doigts. Une odeur de basilic se mêlait à celle de la pierre chauffée tout le jour et, derrière eux, l'eau de la piscine remuait doucement contre les margelles.
La conversation revint naturellement sur leur partie. Louise contestait toujours un point que Thomas prétendait avoir marqué. Johanna prit son parti uniquement pour agacer son mari. Thomas protesta ; elle se pencha vers lui comme pour examiner sérieusement ses arguments, l'épaule contre la sienne, puis conclut qu'il était simplement mauvais perdant.
Thomas passa un bras derrière son dossier et lui pinça doucement le côté. Johanna se déroba avec un rire en essayant de repousser sa main. Quelques instants plus tard, sans interrompre sa conversation avec Louise, elle posa la main sur sa cuisse.
Sous la table, le pied nu de Louise glissa contre la cheville de David. Il tourna les yeux vers elle. Elle continuait de parler à Thomas comme si elle n'avait rien fait. Son pied remonta légèrement contre son mollet avant de revenir au sol.
Le jour avait complètement disparu. Les deux bougies éclairaient surtout leurs mains et leurs visages ; plus bas, les corps se perdaient dans l'ombre. La chaleur, elle, ne diminuait pas. Johanna passa deux doigts sous ses cheveux pour dégager sa nuque. Louise tira distraitement sur son débardeur pour décoller le tissu de sa peau.
David surprit alors le regard de Johanna posé sur Louise. Elle venait de ramener ses cheveux sur une seule épaule et essayait d'atteindre du bout des doigts une goutte de vin tombée sur sa cuisse. Johanna regarda un instant, puis releva les yeux.
Elle rencontra ceux de David.
Un sourire très léger passa entre eux.
— Pourquoi vous souriez ? demanda Louise.
— Pour rien, répondit Johanna.
David prit son verre.
— Absolument rien.
Louise plissa les yeux, puis finit par rire.
Lorsqu'il ne resta presque plus rien dans les assiettes, elle étendit ses jambes sous la table et les posa en travers de celles de David. Il passa machinalement une main sur son mollet. Sa peau était encore chaude. Ses doigts suivirent lentement la ligne jusqu'au genou avant de revenir.
Johanna avait vu le geste. Elle se rapprocha de Thomas. Celui-ci avait laissé son bras derrière son dossier ; elle s'y adossa jusqu'à ce que son épaule trouve sa poitrine. Il l'accueillit sans interrompre la conversation.
Les deux couples restèrent ainsi quelque temps, chacun dans une proximité qui n'excluait pas les deux autres.
Ce fut Louise qui finit par regarder au-delà de la piscine.
— Quand j'étais étudiante, on passait parfois une partie de l'été chez un oncle, avec mes cousins. Il y avait une plage à dix minutes à pied. Une nuit comme celle-ci, on a décidé d'aller se baigner.
Thomas leva son verre.
— Voilà une histoire qui commence mal.
— Elle commence très bien.
Louise raconta leur départ dans le noir, les lampes des téléphones déjà presque déchargées, un cousin qui jurait connaître un raccourci et les avait conduits au milieu d'un champ, puis la plage enfin trouvée après vingt minutes de marche avec du sable plein les chaussures. Ils avaient oublié les serviettes sur les chaises du jardin.
— Et vous êtes tous entrés nus ? demanda Johanna.
— Évidemment.
— Évidemment, répéta David.
Louise lui lança un regard et continua. Elle avait été parmi les premiers à se déshabiller ; les autres avaient suivi avec des assurances très inégales. Un cousin avait couru vers l'eau dès qu'il avait retiré son caleçon pour éviter les regards, un autre avait soigneusement caché ses vêtements sous une barque avant de passer dix minutes à chercher laquelle. Ils avaient crié en entrant dans l'eau froide, beaucoup moins en ressortant lorsqu'ils avaient compris qu'il faudrait maintenant parcourir tout le chemin du retour sans une seule serviette.
— Vous êtes rentrés comment ? demanda Thomas.
— Mouillés.
Johanna éclata de rire.
— Très mouillés, précisa Louise. On a remis nos vêtements comme on a pu et on est rentrés avec du sable partout.
Thomas avait cessé de manger. Johanna faisait tourner son verre entre ses doigts. David regardait Louise.
— Ça donne envie, dit Thomas.
Louise posa son verre.
— La mer est toujours là.
Thomas regarda vers le ciel.
— Il fait encore vingt-cinq degrés.
Johanna tourna la tête vers lui.
— Ne l'encourage pas.
— Je constate.
Louise posa aussitôt les deux mains sur la table.
— On descend.
David eut un rire.
— À la mer ? Maintenant ?
— C'est le principe d'un bain de minuit.
Johanna regarda Louise, puis Thomas. Elle secoua la tête, mais son sourire resta.
— Et les maillots ? demanda-t-elle.
Louise se leva pour empiler les assiettes.
— Quels maillots ?
Cette fois, personne ne répondit tout de suite.
Le silence ne dura que quelques secondes, mais David sentit l'idée changer de nature. Aller marcher jusqu'à la mer était une chose. Se baigner à quatre en était une autre. Louise emporta les assiettes vers la cuisine comme si la question était réglée. Thomas se leva à son tour pour prendre les verres. Johanna resta assise.
— Elle est sérieuse ? demanda-t-elle.
— Tu la connais, répondit David.
Johanna eut un petit rire et regarda vers la porte par laquelle Louise venait de disparaître.
— Justement.
Ils partirent avec quatre serviettes jetées sur les épaules et une petite lampe que Thomas avait retrouvée dans l'entrée. Louise avait refusé de prendre autre chose. Le chemin descendait entre les haies et les murs de pierre. La chaleur s'y attardait encore ; par endroits, une odeur de chèvrefeuille couvrait presque celle de la mer.
Au début, ils marchèrent par couples. Louise tenait David par la main. Derrière eux, Thomas et Johanna parlaient à voix basse. Puis le chemin se rétrécit et les positions changèrent. Thomas passa devant avec la lampe. Louise le suivit. David se retrouva quelques mètres avec Johanna. Sa robe frôlait parfois sa jambe lorsqu'ils évitaient ensemble une pierre ou une branche.
— Tu vas vraiment le faire ? demanda-t-il.
Johanna regarda devant elle.
— Me baigner ?
— Tu sais très bien.
Elle laissa passer quelques pas.
— Je n'en sais rien.
Puis elle lui jeta un regard de côté.
— Et toi ?
David sourit sans répondre.
La plage apparut au bout du chemin, presque vide, large bande pâle sous le ciel. La mer était noire, à peine séparée de l'horizon. Thomas éteignit la lampe. Pendant quelques secondes, ils restèrent simplement là, avec le bruit régulier des vagues devant eux.
Louise posa sa serviette sur le sable.
— Alors ?
Personne ne bougea.
Elle regarda successivement les trois autres, amusée.
— Vous étiez beaucoup plus courageux à table.
Thomas retira ses chaussures.
— Je n'ai rien promis.
— Moi non plus, dit Johanna.
Louise enleva ses chaussures, puis son short. Elle ne se pressait pas. Elle posa chaque vêtement sur la serviette, garda son débardeur quelques secondes encore et regarda Johanna.
— Dernière chance.
Johanna secoua la tête, mais elle riait.
La plage était encore sombre. Un large nuage masquait une partie de la pleine lune et adoucissait tout : le sable, l'eau, les silhouettes. Louise passa les bras au-dessus de sa tête et retira son débardeur. Dans cette lumière incertaine, David distingua surtout la pâleur de sa peau et la masse de ses cheveux sur ses épaules.
Thomas retira son tee-shirt. David fit de même. Louise ôta le reste de ses vêtements et partit vers l'eau sans se retourner.
Thomas la regarda s'éloigner, puis abandonna son short sur sa serviette.
— Traître, murmura Johanna.
— Je vais me baigner.
Il partit derrière Louise.
Johanna et David restèrent seuls sur le sable, encore partiellement habillés. Au loin, Louise poussa un cri lorsque l'eau lui arriva aux cuisses. Thomas éclaboussa dans sa direction.
Johanna regarda la mer, puis David.
— On va avoir l'air ridicules si on reste là.
— On peut prétendre qu'on gardait les serviettes.
Elle rit, puis retira sa robe.
David la regarda. Johanna posa la robe sur sa serviette, hésita encore, puis continua. Il baissa les yeux vers ses propres vêtements et les retira à son tour.
À cet instant, le nuage glissa lentement vers le large.
La pleine lune apparut tout entière. La plage blanchit presque d'un coup ; leurs ombres se dessinèrent à leurs pieds et l'eau prit des reflets d'argent. Ils s'étaient déshabillés en comptant sur une obscurité qui venait de disparaître.
Johanna tourna les yeux vers David.
Cette fois, elle le vit nettement. Son regard parcourut ses épaules, sa poitrine, son ventre, descendit jusqu'à sa nudité et s'y arrêta. Le rasage qu'elle avait remarqué quelques jours plus tôt ne laissait plus aucune place au doute. Ses yeux restèrent là un instant de plus que nécessaire avant de remonter lentement le long de son corps.
David ne bougea pas.
Quand Johanna retrouva son regard, elle eut ce même sourire retenu qu'au bord de la piscine.
Derrière eux, Louise s'était retournée dans l'eau. La lune éclairait maintenant son corps bien davantage que lorsqu'elle avait quitté ses vêtements. Elle leva les bras.
— Vous venez ?
Johanna regarda encore David une seconde.
— On y va avant que je change d'avis.
Elle partit vers la mer.
David la suivit.
Le froid les saisit dès les premiers mètres. Johanna cria lorsqu'une vague lui frappa le ventre et se jeta en avant pour ne plus avancer centimètre par centimètre. David plongea derrière elle. Lorsqu'il ressortit, Louise venait d'envoyer une gerbe d'eau au visage de Thomas.
Il riposta aussitôt. Louise recula en riant, puis revint sur lui avant qu'il ait le temps de se préparer. Thomas la rattrapa franchement à la taille. Elle s'agrippa à ses épaules et tenta de le déséquilibrer ; il la souleva presque hors de l'eau avant qu'ils ne retombent ensemble dans une éclaboussure.
Ils reparurent en riant.
— Tricheur !
— Tu as commencé.
Louise lui sauta de nouveau dessus. Thomas la reçut sans précaution particulière, les mains à sa taille, tandis qu'elle cherchait à lui enfoncer les épaules sous l'eau. Une seconde plus tard, elle s'était déjà échappée. Leurs corps pouvaient se heurter franchement ; ni l'un ni l'autre ne retenait le geste suivant.
Johanna riait.
— Elle va finir par te noyer.
— Viens m'aider au lieu de parler.
Thomas tendit une main vers elle. Johanna recula.
— Certainement pas.
Louise profita de la distraction pour l'attaquer encore. David reçut une partie de l'éclaboussure et riposta. Johanna, prise entre eux, voulut lui rendre le coup.
David attrapa son poignet.
Son autre main rencontra sa taille lorsqu'une vague la fit vaciller.
Johanna cessa de rire.
Un peu d'eau demeurait entre leurs corps. David gardait pourtant les doigts refermés autour de son poignet et sa paume contre son flanc.
Elle aurait pu reculer.
Elle resta là.
Son regard descendit vers la main posée à sa taille, puis remonta vers David.
Il relâcha son poignet. L'autre main suivit plus lentement.
Johanna lui envoya brusquement de l'eau au visage.
— Trop lent.
Elle s'éloigna en riant. David la suivit.
Cette fois, lorsqu'il la rattrapa, Johanna se retourna avant qu'il ne la touche. Ses mains vinrent sur ses épaules pour le repousser. David recula d'un pas, revint ; ses doigts retrouvèrent brièvement ses hanches.
Johanna leva les yeux vers lui.
Derrière eux, Louise venait encore de se jeter sur Thomas. Il l'attrapa au vol et tous deux disparurent dans l'eau en riant.
Johanna, elle, avait cessé de pousser.
Une vague les sépara.
Quelques mètres plus loin, Louise nagea vers David et s'accrocha une seconde à ses épaules pour tenter de le couler. Il lui envoya de l'eau au visage. Elle revint contre lui, encore essoufflée, et l'embrassa rapidement.
Thomas avait rejoint Johanna. Il passa un bras autour de sa taille ; elle se laissa attirer contre lui et posa les mains sur ses épaules.
Les quatre se rapprochèrent ensuite. La fatigue calma le jeu. Ils nagèrent encore un peu, parlèrent du lendemain, de la température de l'eau, de l'histoire de Louise qui avait finalement réussi à les entraîner jusque-là. Johanna affirma qu'elle ne recommencerait jamais. Thomas lui rappela qu'elle avait dit exactement la même chose avant d'entrer.
Lorsqu'ils regagnèrent la plage, personne ne se précipita vers ses vêtements. L'air semblait presque chaud après la mer. Louise essora ses cheveux et s'assit nue sur sa serviette, les genoux remontés. David s'installa près d'elle. En face, Thomas et Johanna s'assirent côte à côte.
La pleine lune baignait maintenant la plage d'une clarté presque irréelle. Les corps n'étaient plus de simples silhouettes : la lumière suivait les épaules, les torses, les jambes encore brillantes d'eau. David regarda Louise, familière jusque dans sa nudité, puis Johanna. Elle parlait à Thomas, une main posée derrière elle dans le sable. Elle surprit le regard de David, le soutint un instant, puis revint vers son mari.
Louise, elle, observait les deux frères avec cette concentration particulière qu'elle prenait devant un modèle.
— Quoi ? demanda Thomas.
— Rien. Je regarde.
— Ça, on avait remarqué.
Elle sourit et continua. Sans vêtements, certaines ressemblances devenaient plus évidentes : la longueur des jambes, une façon identique de tenir les épaules lorsqu'ils étaient assis, la même ligne dans le torse malgré deux corps très différents. Thomas était plus dense, plus puissant ; David plus long, plus fin.
David tourna la tête vers elle.
— Tu le trouves beau ?
Louise regarda Thomas encore une seconde.
— Oui.
Elle ne chercha pas à atténuer sa réponse. David attendit malgré lui quelque chose de plus. Louise se contenta de prendre sa main et de jouer avec ses doigts. Cela suffit.
Thomas se leva pour récupérer une bouteille d'eau restée près des vêtements. En traversant une zone plus claire du sable, son corps apparut davantage. David remarqua alors l'absence presque totale de pilosité et surtout le soin manifeste apporté à son épilation intime. La découverte le surprit assez pour qu'il regarde aussitôt Louise.
Elle suivit la direction de ses yeux.
Son sourire arriva trop vite.
— Tu savais ? murmura David.
Louise haussa une épaule.
Johanna, qui avait entendu, baissa la tête avec un sourire qu'elle tenta inutilement de cacher.
— Attendez...
Thomas revint avec la bouteille.
— Quoi ?
— Rien, dirent Louise et Johanna presque ensemble.
Thomas les regarda tour à tour, puis renonça.
Ils restèrent encore longtemps sur la plage. La conversation devint plus lente, débarrassée de l'excitation de la baignade. Thomas parla d'une mission à venir sans donner de date précise. Johanna lui demanda combien de temps il pensait partir. Il répondit qu'il n'en savait rien. Elle posa simplement sa main sur sa cuisse.
Louise s'était rapprochée de David. Elle avait ramené la serviette derrière leurs épaules sans chercher à se couvrir vraiment et gardait sa tête contre lui. De temps en temps, leurs genoux se touchaient. En face, Johanna s'était appuyée contre Thomas. Les deux couples avaient repris leur place, mais quelque chose de la baignade demeurait dans la facilité avec laquelle leurs regards circulaient désormais.
Louise leva les yeux vers le ciel.
— Ça valait le coup.
Johanna eut un rire très doux.
— Ne prends pas ça pour une victoire.
— Trop tard.
Thomas tendit le bras derrière sa femme et l'attira contre lui. David passa la main sur l'épaule humide de Louise. Pendant quelques minutes encore, personne ne proposa de rentrer.
Thomas se releva le premier et tendit la main à David.
David la prit. Thomas tira beaucoup trop fort et l'envoya presque contre lui.
— Idiot.
David lui donna un coup d'épaule.
Thomas répondit aussitôt.
— Tu veux recommencer ?
— Quand tu veux.
Ils se saisirent presque en même temps. David essaya de le faire basculer ; Thomas l'attrapa à la taille et tous deux roulèrent dans le sable en riant, parfaitement indifférents à leur nudité.
— Vous êtes vraiment frères, dit Louise.
David parvint à se dégager. Thomas lui balaya aussitôt une jambe et il retomba dans le sable.
Johanna éclata de rire.
— Complètement déloyal.
— C'est mon petit frère. J'ai le droit.
Louise regardait les deux hommes lutter dans le sable. Lorsqu'elle tourna la tête, elle rencontra les yeux de Johanna.
Johanna souriait encore.
Louise leva légèrement un sourcil.
Le sourire de Johanna s'élargit.
Elles reportèrent presque ensemble les yeux vers les deux frères.
David venait enfin de prendre le dessus.
— Ah, dit Louise. Là, ça devient intéressant.
— Je trouve aussi.
Thomas profita de l'inattention de David pour le renverser de nouveau.
Quand ils finirent par se relever, ils se rhabillèrent sans hâte. Louise et David partagèrent la même serviette sur le chemin du retour. Quelques mètres devant eux, Thomas et Johanna marchaient main dans la main. À un tournant, Johanna regarda derrière elle. Son regard rencontra celui de David, puis elle se retourna vers Thomas sans ralentir.
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