Louise partit dans le Sud quelques jours avant Noël. Son père supportait mal le premier hiver depuis la mort de sa femme et elle n'hésita pas lorsqu'il lui demanda, avec la pudeur qu'il mettait dans toutes ses demandes, si elle comptait rentrer. David l'accompagna à la gare et resta sur le quai jusqu'à la disparition du train ; en regagnant seul son appartement, il eut la sensation d'avoir laissé partir non seulement la femme qu'il aimait, mais celle auprès de laquelle son désir avait commencé à cesser de lui faire honte.
Deux jours plus tard, il retrouva la maison familiale en Bretagne. Le froid avait durci les chemins et le vent rabattait jusque dans le jardin une odeur d'iode, de terre mouillée et de fumée. Milan courut vers lui dès l'entrée ; Thomas, revenu depuis peu de mission, arriva derrière son fils et serra brièvement son frère contre lui. Le lendemain, ils allèrent couper du bois. Après une heure d'effort, assis sur une vieille souche avec le souffle blanc devant le visage, Thomas parla de sa mission, David de Paris et de Louise ; aucun des deux n'avait besoin de tout dire pour retrouver cette simplicité fraternelle qui manquait parfois au reste.
Johanna était là, évidemment, et sa présence empêchait pourtant David de retrouver complètement l'ancien ordre. Dès le premier matin, elle descendit dans la cuisine avec un pantalon de pyjama et un tee-shirt gris trop large sous lequel elle n'avait visiblement rien mis. En se penchant vers un placard, le coton suivit librement sa poitrine ; David regarda avant même d'avoir pris conscience du mouvement, puis baissa les yeux vers sa tasse. Johanna l'avait vu, mais ne dit rien. Quelques heures plus tard, lorsqu'il revint du jardin avec Thomas, le tee-shirt collé au dos par l'effort, il se baissa pour déposer les bûches près du poêle et surprit à son tour le regard de Johanna sur lui. Cette fois ce fut elle qui détourna les yeux.
Les jours précédant Noël se passèrent ainsi, dans une familiarité à peine déplacée. Ils plaisantaient comme autrefois, se croisaient dans la cuisine ou près du feu, parlaient de Milan, de Thomas, de choses parfaitement ordinaires ; pourtant chacun semblait savoir qu'un regard pouvait maintenant durer davantage et qu'aucun des deux ne tenait à éprouver ce qui arriverait si la distance diminuait réellement.
Le soir de Noël, lorsque Johanna redescendit vêtue de la longue robe bleu nuit qu'elle avait portée au mariage, David la reconnut immédiatement et cessa pendant quelques secondes d'écouter ce que lui racontait sa mère. Il se souvenait moins de la robe elle-même que de l'effet qu'elle avait produit sur lui la première fois : le dos presque entièrement découvert, la coupe très ouverte sur la poitrine, l'impossibilité évidente de porter un soutien-gorge dessous et surtout cette manière qu'avait le tissu d'accompagner les mouvements de Johanna au lieu de les retenir.
Son regard descendit naturellement vers son décolleté et il pensa presque aussitôt à Louise, aux longues conversations qu'ils avaient eues depuis le mariage et à cette distinction qu'elle s'efforçait de lui faire comprendre entre voir un corps et lui attribuer automatiquement une intention sexuelle. Une poitrine, lui avait-elle expliqué, ne devenait pas un message simplement parce qu'un homme pouvait la désirer ; une femme pouvait choisir une robe, ne pas porter de soutien-gorge, laisser son corps bouger librement sous un tissu sans que rien de tout cela fût destiné à celui qui la regardait.
David avait compris, et il était même convaincu qu'elle avait raison, mais cette compréhension ne changeait malheureusement rien à ce que Johanna produisait sur lui. Il savait que cette robe n'était pas pour lui, que le mouvement de ses seins sous l'étoffe ne lui était pas davantage adressé que la peau nue de son dos et que son propre désir ne disait rien des intentions de Johanna. Pourtant il regardait, et surtout il aimait regarder ; lorsqu'elle traversa la pièce et que la lumière des bougies fit apparaître successivement la courbe de sa poitrine puis celle de son épaule, il dut reconnaître que Louise lui avait appris à ne plus confondre son désir avec une faute, mais certainement pas à cesser de désirer.
Johanna surprit ce premier regard avant de prendre place à table, près de Thomas, David à sa gauche. Elle n'en montra rien, mais elle le reconnut immédiatement, car depuis Disneyland elle avait appris à distinguer chez lui l'attention distraite de ce moment particulier où quelque chose retenait réellement ses yeux. Elle aurait pu en sourire intérieurement et passer à autre chose ; au lieu de cela, elle éprouva une satisfaction brève et chaude, presque aussitôt suivie d'un malaise qu'elle tenta de repousser.
David la trouvait désirable. Ce n'était évidemment pas la première fois qu'un homme la regardait ainsi et elle savait depuis longtemps l'effet que pouvaient produire certaines robes, son décolleté ou simplement sa façon de marcher, mais le regard de David lui importait d'une manière qu'elle aurait préféré ne pas examiner. Peut-être parce qu'elle l'avait connu enfant, peut-être parce qu'elle avait assisté depuis quelques mois à cette transformation étrange qui faisait apparaître progressivement un homme là où elle avait si longtemps continué à voir le petit frère de Thomas ; toujours était-il que la satisfaction éprouvée lui sembla assez coupable pour qu'elle cherche presque aussitôt les yeux de son mari.
Thomas lui sourit et Johanna lui rendit son sourire avec une tendresse parfaitement sincère. Elle l'aimait, elle était heureuse qu'il soit enfin revenu de mission pour Noël, et rien dans ce qu'elle éprouvait pour lui ne s'était affaibli. C'était précisément cette certitude qui rendait plus difficile à expliquer le plaisir qu'elle venait de ressentir sous le regard de David.
Le repas s'installa bientôt dans le bruit familier des fêtes. Milan s'impatientait devant les plats, son grand-père remplissait les verres avec une générosité que sa femme surveillait du coin de l'œil, tandis que la mère de David racontait une histoire que tout le monde connaissait déjà mais qu'elle enrichissait chaque année de détails nouveaux. La chaleur du feu se mêlait à celle des corps et à l'odeur des sauces ; les bougies jetaient sur la table une lumière mouvante qui accrochait les verres, les couverts et les visages et qui, chaque fois que Johanna se tournait, glissait sur la peau nue de son épaule.
David essaya d'abord de suivre les conversations et y parvint assez bien, jusqu'au moment où Johanna se pencha pour répondre à Milan et où son parfum lui parvint, très léger, mêlé à l'odeur de ses cheveux. Le mouvement avait légèrement modifié la chute de sa robe et son regard descendit avant qu'il eût véritablement décidé de regarder.
Ce n'est pas pour toi.
La phrase lui vint presque avec la voix de Louise et il releva les yeux, non parce qu'il considérait désormais ce qu'il venait de faire comme une faute, mais parce qu'il savait précisément ce que Louise avait voulu lui apprendre : le fait qu'il désirât ce qu'il voyait ne transformait pas Johanna en participante de son désir.
Seulement, l'image resta. Quelques minutes plus tard, Johanna se tourna vers Thomas pour lui murmurer quelque chose et David aperçut son dos sous la lumière ; lorsqu'elle revint vers la table, son bras effleura le sien et son parfum lui parvint de nouveau. Aucun de ces détails n'aurait eu beaucoup d'importance isolément, mais leur accumulation commençait à former une sensation continue dans laquelle David avait de plus en plus de mal à distinguer ce qu'il voyait, ce qu'il entendait et ce que la simple proximité de Johanna faisait naître en lui.
Sous la table, leurs genoux se rencontrèrent une première fois lorsqu'ils changèrent de position. Johanna recula légèrement sa jambe sans interrompre sa conversation et David fit de même ; un peu plus tard, ils se touchèrent de nouveau et, cette fois, le contact dura peut-être une seconde avant que l'espace ne se rétablît entre eux.
David but une gorgée d'eau et chercha à reporter son attention sur son père, qui discutait avec Thomas. Johanna riait à côté de lui et il connaissait ce rire depuis des années, comme il connaissait son parfum, sa voix et quantité de gestes auxquels il n'avait autrefois accordé aucune signification particulière ; pourtant, ce soir-là, toutes ces choses familières semblaient avoir changé de nature parce qu'elles appartenaient désormais à une femme dont il avait découvert qu'il pouvait désirer le corps.
Sans s'en rendre compte, il se mit à faire rebondir sa jambe sous la table. Johanna connaissait ce geste depuis toujours. Elle l'avait vu faire ses devoirs ainsi, attendre un résultat d'examen ou s'impatienter pendant un trajet en voiture et, tout en continuant à écouter Thomas, elle posa presque machinalement une main sur sa cuisse.
— Arrête, murmura-t-elle avec un sourire.
La jambe de David s'immobilisa immédiatement. Ce contact n'avait rien créé qui n'eût commencé bien avant, mais il réunit brusquement tout ce que David avait essayé jusque-là de maintenir séparé : la robe reconnue dès l'entrée de Johanna, sa poitrine sous la lumière, son parfum lorsqu'elle s'était penchée, son rire à quelques centimètres de lui, leurs genoux qui s'étaient rencontrés sous la table et maintenant la chaleur de sa main à travers son pantalon. Ce qui n'avait été jusque-là qu'une succession de perceptions possédait soudain un point de convergence physique, et David sentit son corps répondre progressivement à une excitation qu'il contenait depuis le début du repas.
Il cessa presque de respirer. Johanna, elle, continua d'abord à regarder Thomas, car son geste avait été si spontané qu'elle n'avait aucune raison d'en mesurer immédiatement l'effet. Puis elle perçut l'immobilité soudaine de David, sa respiration devenue plus profonde, cette manière presque excessive qu'il avait de ne plus bouger, comme si le moindre déplacement risquait de révéler ce qui se passait en lui.
Elle tourna légèrement la tête et découvrit son profil baissé vers son assiette, la rougeur qui gagnait peu à peu son visage. Il lui fallut encore une seconde pour comprendre, une seconde pendant laquelle sa main resta posée sur lui et où la signification de ce contact changea entièrement.
Ce n'était plus sa cuisse qu'elle sentait. C'était un homme sous sa main, un homme dont elle venait de provoquer le trouble et qui, à quelques centimètres d'elle, faisait tout ce qu'il pouvait pour le dissimuler.
Johanna baissa les yeux vers sa main. Elle ne la retira pas. Elle aurait dû la retirer aussitôt. Pourtant elle resta. Sous sa paume, la jambe de David était parfaitement immobile. Johanna laissa passer quelques secondes avant de retirer sa main.
Son regard revint vers Thomas, assis tout près d'elle, et la culpabilité se fit plus vive précisément parce que son amour pour lui ne faisait aucun doute. Elle ne manquait de rien auprès de son mari, ne cherchait rien ailleurs, et pourtant cette certitude ne supprimait pas l'autre : pendant quelques secondes, elle aimait être cette femme-là pour David, celle dont la proximité suffisait à bouleverser son corps.
Lorsqu'elle regarda de nouveau son beau-frère, quelque chose avait définitivement changé. Elle ne pouvait plus superposer aussi facilement au jeune homme assis près d'elle le garçon dont elle arrêtait autrefois la jambe d'une pression distraite de la main. Le même geste venait de lui révéler la distance parcourue entre les deux.
Alors seulement elle retira sa main et la posa sur la table, près de son verre, avec un naturel qu'elle espéra suffisant pour que personne ne remarquât rien. Thomas se tourna presque au même moment vers elle et lui demanda quelque chose ; elle répondit sans hésiter, puis sourit lorsqu'il posa brièvement sa main dans son dos. David, à sa gauche, ne disait toujours rien.
Johanna reprit sa fourchette. Lorsqu'elle tendit son verre à Thomas, sa main trembla assez pour faire tinter le cristal contre la bouteille. Elle avait aimé son désir. Et cette pensée demeura avec elle longtemps après que la conversation eut repris.
David inspira lentement et changea de position sur sa chaise, avec l'espoir que ce mouvement suffirait à calmer son corps autant qu'à dissimuler son trouble. À côté de lui, Johanna avait repris sa fourchette et répondait à Thomas avec un naturel presque déconcertant ; rien dans sa voix, dans son visage ni dans la manière dont elle se pencha vers son mari ne permettait de deviner ce qui venait de se passer sous la table.
David essaya lui aussi de revenir au repas, mais sa cuisse semblait avoir conservé la mémoire de sa main. Il en retrouvait la chaleur, le poids léger de ses doigts, puis surtout cet instant étrange où tout avait changé : Johanna avait cessé de le toucher machinalement, elle avait tourné les yeux vers lui, et pourtant sa main n'était pas repartie tout de suite.
Combien de temps était-elle restée ? Deux secondes, peut-être trois. À présent qu'il essayait de les mesurer, elles lui paraissaient beaucoup plus longues. Il aurait voulu savoir ce qui s'était passé pour elle pendant ce bref intervalle. Avait-elle simplement été surprise ? Avait-elle hésité par embarras avant de retirer sa main ? Ou avait-elle éprouvé, elle aussi, quelque chose qu'elle n'avait pas immédiatement voulu interrompre ? Il n'avait aucun moyen de le savoir et se reprocha presque aussitôt cette dernière pensée, qui transformait trop facilement son propre désir en désir partagé.
Pourtant, lorsqu'il osa regarder Johanna, elle avait toujours le visage tourné vers Thomas, mais ses doigts jouaient distraitement avec le pied de son verre. David baissa de nouveau les yeux. Ce détail ne prouvait rien. David reprit son verre et but une gorgée.
Plus tard, dans sa chambre, David relut les messages de Louise. Elle lui racontait sa journée et avait simplement écrit qu'il lui manquait. Il resta un moment sur cette phrase avant de glisser une main sous le drap. Il pensa d'abord à Louise, à sa robe rouge, à leur danse, à son sourire lorsqu'elle l'avait regardé avant de partir. Mais bientôt un autre souvenir s'imposa : la main de Johanna sur sa cuisse, sa chaleur à travers le pantalon et surtout ces quelques secondes durant lesquelles elle avait compris son excitation sans retirer immédiatement sa paume.
David essaya de revenir à Louise, mais les images continuèrent de se mêler. Le visage et le corps de Louise, son envie de l'embrasser et de la retrouver, puis le regard de Johanna et cette main demeurée trop longtemps sur sa jambe. Il se masturba ainsi jusqu'au plaisir, incapable de séparer complètement les deux femmes dans son imagination.
Après, cette confusion le troubla davantage que le geste lui-même. Louise lui manquait réellement et il sentait déjà qu'elle occupait une place particulière. Pourtant, lorsqu'il ferma les yeux, ce fut encore la chaleur de la main de Johanna qu'il crut sentir sur sa cuisse.
Les jours suivants, Johanna resta chaleureuse mais ils se retrouvèrent rarement seuls. David découvrit avec gêne qu'il attendait parfois un accident, un passage trop étroit, une main rencontrée par hasard, quelque contact assez banal pour n'exiger aucune décision. Thomas, au contraire, rendait ces journées simples : ils marchaient sur la grève, jouaient aux cartes, rentraient avec les chaussures humides et les mains rougies par le froid. Auprès de son frère, David retrouvait ce qu'il ne voulait surtout pas perdre.
Le trente et un décembre, Johanna conduisit David et Milan jusqu'à la gare. Elle portait une jupe courte et des bas sombres auxquels David ne prêta d'abord guère attention. À force pourtant de passer de l'accélérateur au frein, le tissu remonta progressivement sur ses cuisses jusqu'à laisser apparaître la lisière plus sombre d'un bas, puis quelques centimètres de peau nue.
David la remarqua. Johanna surprit le déplacement de ses yeux, suivit machinalement leur direction et comprit. Une gêne très réelle la saisit ; elle posa la main sur son ourlet pour le rabattre, mais la route tournait et elle dut reprendre le volant avant d'y parvenir. David avait déjà regardé ailleurs.
Johanna tira légèrement sur le bord de sa jupe. Une seconde plus tard, sa main s'arrêta et revint sur le volant. La contradiction l'irrita. Elle voulait cacher ce qu'elle n'avait pas choisi de montrer et, dans le même temps, retrouver sur elle ce regard qui lui avait procuré tant de plaisir quelques jours auparavant.
Au premier feu rouge, elle rabattit enfin sa jupe et en lissa le tissu. David eut la délicatesse de ne pas regarder le geste, mais lorsqu'elle releva la tête, leurs yeux se rencontrèrent. Johanna soutint son regard une fraction de seconde avant que le feu ne repasse au vert.
Quelques minutes plus tard, David aperçut Louise devant la gare. Johanna vit son visage changer avant même d'avoir compris ce qu'il regardait. Louise attendait sous l'auvent, les cheveux roux échappés de son bonnet et soulevés par le vent, une main autour de la poignée de sa valise. Lorsqu'elle reconnut la voiture, elle leva le bras et sourit. Toute la tension qui avait accompagné David pendant le trajet disparut.
— Louise.
Il n'avait prononcé que son prénom, mais quelque chose dans sa voix frappa Johanna. À peine la voiture arrêtée, il détacha sa ceinture, ouvrit la portière et courut sous la pluie. Louise abandonna sa valise et vint à sa rencontre ; ils se rejoignirent à quelques mètres de la voiture et s'embrassèrent avec cette évidence des amoureux qui, pendant quelques secondes, cessent simplement de s'occuper du reste du monde.
Johanna les regarda derrière le pare-brise balayé par les essuie-glaces. Quelques minutes auparavant, elle avait été extraordinairement consciente du regard de David sur sa cuisse et avait même dû reconnaître qu'elle regrettait de le perdre. Maintenant, il ne faisait plus aucun effort pour ne pas la regarder : il avait tout simplement cessé de penser à elle. Louise avait pris toute la lumière.
La constatation provoqua chez Johanna un sentiment plus complexe qu'elle ne l'aurait voulu. David pouvait la désirer, elle le savait désormais ; elle pouvait même prendre plaisir à ce désir. Mais ce qu'elle voyait devant la gare appartenait à autre chose. Lorsqu'il regardait Johanna, quelque chose en lui se tendait et hésitait ; lorsqu'il regardait Louise, son visage entier s'ouvrait.
Johanna pouvait le troubler. Louise le rendait heureux. Et cette différence, loin de lui déplaire entièrement, rendit soudain Louise plus intéressante encore à ses yeux.
Le soir, Louise apparut pour le réveillon dans une longue robe noire qui semblait faite moins pour habiller son corps que pour bouger avec lui. Les fines bretelles laissaient ses épaules nues et l'étoffe suivait librement sa poitrine, sa taille et ses hanches avant de descendre jusqu'aux chevilles.
Mais ce fut surtout la fente qui attira le regard de David. Lorsqu'elle se tenait immobile, elle ne découvrait qu'une partie de sa jambe ; dès qu'elle avançait, le tissu s'écartait beaucoup plus haut, laissant apparaître sa cuisse presque jusqu'à la hanche avant de retomber derrière elle. Chaque mouvement semblait promettre une réponse que l'étoffe retirait l'instant suivant, et David connaissait assez Louise pour que cette incertitude suffît à rendre la robe terriblement troublante.
Johanna l'observait également. L'absence complète de surveillance avec laquelle Louise la portait. Elle ne rabattait pas machinalement le tissu lorsqu'elle s'asseyait, ne vérifiait pas ce que la fente pouvait découvrir lorsqu'elle croisait les jambes et ne semblait pas anticiper chacun de ses mouvements pour déterminer ce que les autres risquaient de voir.
Johanna repensa à la voiture. Quelques heures plus tôt, quelques centimètres de peau apparus au-dessus de son bas avaient suffi pour que sa main descende aussitôt vers son ourlet. Elle avait tiré sur sa jupe tout en regrettant presque que David cessât de regarder.
Louise semblait ne pas connaître ce dédoublement. La robe bougeait avec elle et elle la laissait faire. Johanna éprouva alors une jalousie inattendue, qui ne concernait ni la jeunesse ni le corps de Louise, mais cette liberté apparemment si simple. Elle-même pouvait choisir une robe très ouverte, montrer son dos ou son décolleté, jouer même du regard qu'elle suscitait ; quelque part subsistait pourtant toujours une limite dont elle connaissait exactement l'emplacement et qu'elle corrigeait presque instinctivement lorsque le tissu la franchissait sans son accord.
Louise semblait avoir placé cette limite ailleurs.
— Personne ne bouge !
La voix de la mère de David interrompit ses pensées. Elle venait de surgir avec son téléphone et cette détermination qui signifiait que personne ne dînerait avant d'avoir participé à une série de photographies dont elle seule comprenait l'organisation. Elle commença par Milan avec ses grands-parents, exigea ensuite ses deux fils, Thomas avec Johanna, puis David avec Louise. Elle avait adopté cette dernière avec une rapidité qui amusait toute la famille et agaçait parfois affectueusement David ; depuis son arrivée, elle lui avait déjà demandé son avis sur la table, le dessert, une nouvelle lampe et la couleur d'un mur qu'elle envisageait de repeindre au printemps.
— Louise, viens avec moi maintenant. David, prends-nous.
— Maman, laisse-la respirer.
— Elle respire très bien.
Louise éclata de rire et passa un bras autour de sa belle-mère.
— Je confirme.
La mère de David l'embrassa aussitôt sur la joue.
— Elle, au moins, est gentille avec moi.
— Attends quelques mois, répondit David.
— Trop tard, dit sa mère. Je l'ai adoptée.
Après plusieurs photographies, elle regarda Johanna puis Louise avec satisfaction.
— Toutes les deux, maintenant.
— Pourquoi ? demanda Johanna en riant.
— Parce que je veux mes belles-filles ensemble.
— Techniquement...
— Johanna, ne commence pas.
Elle les plaça elle-même devant le sapin avant de reculer pour juger du résultat.
— Plus près. Vous avez l'air de deux collègues à un pot de départ.
Louise rit et passa naturellement un bras autour de la taille de Johanna, qui posa le sien dans son dos. David leva le téléphone. Et oublia momentanément de prendre la photo.
Le contraste entre elles était saisissant. Johanna, brune et dorée, avait les courbes plus pleines enveloppées de bleu nuit ; Louise, plus claire, paraissait presque lumineuse dans le noir de sa robe, ses cheveux roux répandus sur ses épaules tandis que la fente découvrait une longue partie de sa jambe. Serrées l'une contre l'autre, elles riaient encore de l'autoritarisme photographique de sa mère, et leur proximité donnait à leurs deux beautés quelque chose de plus frappant encore.
— David ?
Il sursauta.
— Quoi ?
— La photo.
Louise lui adressa un sourire amusé. Johanna, elle, reconnut son regard et sentit revenir cette chaleur coupable désormais familière.
— Encore une, décréta sa mère après avoir inspecté le résultat. Celle-là est floue.
— Elle n'est pas floue.
— J'ai bougé.
— Tu n'es même pas dessus.
— Fais plaisir à ta mère.
Pour la seconde photographie, Louise se rapprocha encore et leurs corps se touchèrent presque de l'épaule à la hanche. Johanna sentit sa chaleur contre elle, le bras de Louise autour de sa taille et, lorsqu'elle tourna légèrement la tête, trouva son visage beaucoup plus près qu'elle ne s'y attendait.
David baissa imperceptiblement le téléphone.
— Mais photographie-les ! s'impatienta sa mère.
Il obéit.
Un peu plus tard, tout le monde s'était regroupé autour du téléphone pour examiner les clichés lorsque Louise se pencha par-dessus l'épaule de Johanna. Sa robe s'ouvrit largement le long de sa jambe. Thomas leva les yeux. David le vit.
Ce ne fut qu'un regard, mais il en suivit presque malgré lui le trajet jusqu'à la jambe de Louise et surprit ensuite sur le visage de son frère une expression fugitive d'étonnement. De l'endroit où Thomas se trouvait, pensa-t-il aussitôt, la robe avait peut-être révélé ce que lui-même n'avait fait qu'imaginer depuis le début de la soirée.
Une crispation immédiate lui serra le ventre. Puis Thomas reprit sa conversation. Il n'avait fait aucune remarque, n'avait pas insisté et semblait déjà écouter leur père lorsque David prit conscience de l'injustice de sa propre réaction.
Quelques jours plus tôt, lui-même avait regardé la poitrine de Johanna sous sa robe en sachant parfaitement qu'elle ne lui montrait rien. Dans la voiture, il avait surpris la peau apparue au-dessus de ses bas. Il aurait trouvé absurde qu'on attribuât à ces regards une intention qu'ils n'avaient pas. Pourquoi celui de Thomas aurait-il signifié davantage ?
La pensée de Louise revint une nouvelle fois : voir n'était pas prendre, et ce que celui qui regardait éprouvait ne transformait pas le corps de l'autre en invitation. Seulement, la leçon était beaucoup moins confortable lorsqu'elle s'appliquait à sa propre petite amie.
Johanna avait observé la scène. Elle avait vu le regard de Thomas, la crispation presque immédiate de David puis son effort visible pour se raisonner, et cette symétrie lui apparut avec une ironie troublante : David supportait mal qu'un autre homme regarde Louise tandis qu'elle-même avait passé les derniers jours à savourer secrètement le regard que David posait sur elle.
— Regardez celle-là, annonça sa belle-mère.
Elle montrait la photographie de Johanna et Louise. Sur l'écran, Louise avait le visage légèrement tourné vers Johanna plutôt que vers l'objectif ; leurs tailles se touchaient et elles riaient encore.
— Elle est belle, dit Johanna.
— Évidemment. J'ai deux très belles belles-filles.
— Une et demie, corrigea David.
Sa mère lui lança un regard sévère.
— Louise est adoptée.
— Je n'ai rien signé, protesta Louise.
— Trop tard.
Elle l'attira contre elle et l'embrassa sur la tempe, déclenchant un nouveau rire général.
La soirée se prolongea longtemps après minuit. Lorsque David referma la porte, Louise était penchée pour retirer une de ses chaussures. Elle la laissa tomber près du lit, se débarrassa de l'autre d'un mouvement du pied et se redressa. David resta près de la porte.
Pendant toute la soirée, il avait regardé cette robe par fragments. Il avait vu les fines bretelles sur ses épaules claires, le noir faire ressortir les taches de rousseur dispersées sur sa peau, l'étoffe suivre librement sa poitrine lorsqu'elle riait ou se penchait vers quelqu'un. Il avait surtout suivi des yeux cette fente qui s'ouvrait à chacun de ses pas, remontait le long de sa jambe et se refermait toujours une seconde trop tôt.
Maintenant, Louise était devant lui. Seule. Ses cheveux roux avaient perdu l'ordre relatif qu'elle leur avait donné en début de soirée. Des boucles épaisses retombaient autour de son visage et sur ses épaules ; quelques-unes s'étaient prises dans les bretelles de sa robe. Ses joues étaient encore légèrement colorées par la chaleur du salon et le champagne, et lorsqu'elle lui sourit, David sentit revenir d'un seul coup tout ce qu'il avait contenu depuis la gare.
Elle lui avait manqué. Et il la désirait terriblement. Louise le regarda rester immobile une seconde de trop et son sourire s'accentua. Elle n'eut pas besoin de demander ce qu'il attendait.
Elle fit un pas vers lui. La fente s'ouvrit. David suivit le mouvement jusqu'en haut de sa cuisse avant de relever les yeux vers elle. Louise avait vu son regard. Elle continua pourtant d'avancer exactement de la même manière.
Ce fut elle qui parcourut le dernier mètre. David posa les mains sur sa taille et l'embrassa. Le premier contact prolongea enfin les baisers trop brefs de la soirée. Louise referma la porte derrière eux et revint aussitôt contre lui. Cette fois, personne ne les interrompit.
Louise se serra contre lui et David sentit immédiatement son corps à travers la légèreté de la robe. Ses mains remontèrent dans son dos tandis que celles de Louise se refermaient derrière sa nuque. Il l'embrassa encore, plus longtemps, retrouvant le goût de sa bouche, son parfum, puis l'odeur plus intime de ses cheveux lorsqu'elle tourna le visage.
Il avait presque oublié combien le désir pouvait être différent lorsqu'il cessait d'être seulement un regard. Toute la soirée, Louise avait été à quelques mètres de lui, parfaitement visible et pourtant inaccessible : assise près de sa mère, serrée contre Johanna pour une photographie, penchée au-dessus d'une épaule, traversant le salon avec cette robe qui semblait continuellement jouer avec ce qu'elle révélait. À présent, David pouvait poser les mains là où ses yeux s'étaient arrêtés.
Elles descendirent lentement de sa taille vers ses hanches. Louise inspira contre sa bouche. La réaction, minuscule, augmenta encore son désir. Sa main trouva l'ouverture de la robe et rencontra directement la chaleur de sa cuisse. Il s'y attarda, presque surpris par le contraste entre la peau nue et l'étoffe froide qui glissait sur le dos de ses doigts.
Il remonta. Très lentement cette fois. La fente s'écarta davantage qu'elle ne l'avait fait devant lui pendant toute la soirée et David découvrit enfin ce que chaque mouvement de la robe lui avait permis d'imaginer sans jamais lui donner de certitude. Son souffle se suspendit.
Et l'expression de Thomas lui revint. Une seconde seulement : Louise penchée vers Johanna, le noir de la robe écarté le long de sa jambe, son frère placé de l'autre côté, puis cette surprise dans ses yeux. Une crispation jalouse se mêla brutalement à son désir.
Louise bougea contre sa main. L'image disparut presque aussitôt. Elle venait de glisser les doigts sous sa chemise et David sentit ses paumes parcourir son dos. Sa bouche retrouva la sienne avec une impatience qui ne laissait aucune place à son frère, et il répondit avec la même ardeur.
Ils reculèrent jusqu'au lit sans vraiment cesser de s'embrasser. Louise heurta le matelas derrière ses genoux et eut un petit rire contre sa bouche. David sourit à son tour. Puis il la regarda.
De près, elle lui parut plus belle encore que pendant le réveillon. Le noir faisait paraître sa peau presque lumineuse ; une bretelle avait légèrement glissé sur son épaule et ses cheveux défaits encadraient son visage. Sa respiration soulevait plus rapidement sa poitrine sous le tissu et ses yeux verts ne quittaient pas les siens.
David avait envie de tout regarder. Cette fois, il ne s'en voulut pas. Il passa les doigts dans les boucles qui couvraient son épaule, les repoussa doucement et posa les lèvres sur sa peau. Louise inclina la tête et il descendit vers son cou, sentant ses mains se resserrer dans son dos.
Il aimait cette différence entre la Louise de quelques minutes auparavant, parfaitement à l'aise au milieu de toute sa famille, riant dans les bras de sa mère ou contre Johanna devant l'objectif, et celle qu'il retrouvait maintenant, dont les gestes répondaient aux siens avec une intimité qui n'appartenait qu'à eux.
La robe qui l'avait fasciné toute la soirée devint bientôt un obstacle. Lorsqu'elle glissa enfin loin d'elle, David resta un instant à la regarder. Cette fois, il n'y avait plus rien à deviner. La vision lui donna un désir si immédiat qu'il revint vers elle sans parler. Louise l'accueillit contre elle, et leur baiser retrouva aussitôt l'impatience des premières secondes.
Il pensa encore fugitivement à Thomas. À ce qu'il avait peut-être aperçu. Puis Louise l'attira sur le lit et cette pensée devint dérisoire. Il n'y avait plus de salon, plus de photographies, plus de robe s'ouvrant sous le regard d'un autre. Il y avait la chaleur de Louise contre lui, ses cheveux répandus sur l'oreiller, ses jambes mêlées aux siennes, son souffle tout près de son visage et cette façon qu'elle avait de le ramener vers elle chaque fois qu'un peu d'espace se formait entre leurs corps.
Ils s'étaient trop manqués pour prendre encore leur temps. Ils firent l'amour avec l'empressement des retrouvailles, d'abord presque maladroitement tant ils voulaient se retrouver tout entiers, puis plus lentement lorsque l'urgence commença à céder. Le reste passa dans les gestes, les souffles retenus pour ne pas être entendus au rez-de-chaussée, les rires étouffés lorsqu'un bruit de la maison les immobilisait quelques secondes, puis cette incapacité à rester longtemps éloignés l'un de l'autre.
Plus tard, Louise resta blottie contre lui, une jambe passée sur les siennes, ses cheveux roux répandus sur sa poitrine. David avait encore le cœur trop rapide. Au pied du lit, il aperçut la robe noire. Il revit la fente, le regard de Thomas, sa propre jalousie. Puis Louise remua dans ses bras et vint, presque endormie, chercher davantage de chaleur contre lui. David reporta son attention sur son verre. Il resserra son bras autour d'elle et enfouit le visage dans ses cheveux. Cette fois, il n'avait plus envie de regarder personne d'autre.
Le lendemain matin, Louise descendit la première. Elle avait enfilé une tenue légère, presque sommaire, comme si elle s'était habillée uniquement pour quitter la chambre : un petit haut souple qui laissait ses épaules et une partie de son ventre nus, et un short très court dont l'étoffe disparaissait presque sous le bas du vêtement lorsqu'elle marchait. Rien ne semblait véritablement retenu ni ajusté. Ses cheveux roux, encore défaits de la nuit, tombaient en boucles désordonnées autour de son visage et dans son dos.
Après la robe noire de la veille, cette tenue aurait pu paraître plus audacieuse encore. Louise, pourtant, descendait l'escalier pieds nus avec le naturel de quelqu'un qui n'avait consacré aucune pensée particulière à ce qu'il pouvait laisser voir. Elle avait froid, peut-être ; elle croisa un instant les bras sur elle-même en traversant le couloir, puis les laissa retomber dès qu'elle entra dans la cuisine.
La mère de David était seule devant la cafetière.
— Déjà debout ?
Louise grimaça.
— J'ai besoin de ça.
Elle désigna le café.
— Ça, je peux faire.
Elle lui tendit une tasse avant même que Louise ait eu le temps d'en chercher une. Son regard passa brièvement sur sa tenue, sans surprise particulière.
— Tu vas avoir froid.
— Probablement.
— Il y a un gilet de David sur la chaise.
Louise regarda le vêtement, puis sa tasse.
— Le café d'abord.
— Je reconnais bien là quelqu'un de raisonnable.
Louise sourit et vint s'asseoir à la table, remontant une jambe sous elle. Le mouvement découvrit davantage sa cuisse ; elle n'y prêta aucune attention. La mère de David non plus. Elle posa devant elle du pain, du beurre et de la confiture avec cette manière qu'elle avait de nourrir les gens avant même de leur demander s'ils avaient faim.
— Tu as bien dormi ?
Louise releva les yeux de sa tasse.
— Très bien.
Quelque chose dans son expression fit sourire la mère de David.
— Tant mieux.
Elle n'ajouta rien et se retourna vers la cafetière. Louise cacha son sourire dans sa tasse. La conversation resta quelque temps légère. Elles parlèrent du réveillon, de Milan qui s'était endormi beaucoup trop tard, des photographies prises la veille et de celles que la mère de David avait déjà prévu d'envoyer à tout le monde. Puis celle-ci demanda simplement :
— Ton père était tout seul hier ?
Le changement fut presque imperceptible. Louise garda les deux mains autour de sa tasse.
— Non. Il avait des amis à dîner.
— C'est bien.
— Oui.
— Enfin, je crois.
La mère de David s'assit en face d'elle. Louise regarda un moment le café avant de reprendre :
— Je l'ai appelé hier matin. Et avant-hier. Je téléphone presque tous les jours, en fait.
Elle eut un petit sourire qui cherchait à rendre la chose moins importante.
— Pour vérifier qu'il mange. Qu'il ouvre son courrier. Qu'il ne laisse pas traîner pendant trois semaines un truc auquel il faut répondre. Des choses idiotes.
— Ce ne sont pas des choses idiotes.
Louise releva les yeux.
— Depuis que maman est morte, j'ai toujours l'impression que si je ne vérifie pas... je ne sais pas.
Elle chercha ses mots.
— Qu'il va s'arrêter.
Cette fois, il n'y avait plus rien de la jeune femme qui, la veille encore, traversait le salon dans sa robe noire sous les regards. Assise pieds nus dans cette cuisine, les cheveux défaits, à moitié perdue dans une tenue choisie sans y penser, Louise paraissait soudain beaucoup plus jeune.
— Il travaillait, avant. Il faisait les courses, évidemment. Il savait très bien se débrouiller. Mais maman organisait tellement de choses autour de lui que depuis qu'elle n'est plus là...
Elle s'interrompit.
— J'ai peur qu'il se laisse aller ?
— Oui.
La mère de David ne lui répondit pas tout de suite.
— Et toi, qui vérifie que tu manges ?
Louise eut un rire bref.
— Moi.
— Mauvaise réponse.
— David, parfois.
— Déjà mieux.
Louise sourit, mais ses yeux restèrent sérieux.
— Je sais qu'il n'est pas vieux. Je sais aussi que je ne suis pas sa mère. Mais quand je pars, j'ai toujours cette espèce de...
Elle fit un petit geste de la main, incapable de trouver le mot.
— De culpabilité ?
Louise acquiesça. La mère de David tendit alors la main par-dessus la table et la posa sur son avant-bras.
— Ton père a perdu sa femme. Il n'a pas perdu sa capacité à vivre.
Louise baissa les yeux vers cette main.
— Je sais.
— Non. Tu le sais là.
Elle désigna sa tête.
— C'est ailleurs que tu ne le sais pas encore.
Louise resta silencieuse. La main de la mère de David demeura simplement sur son bras.
— Ici, tu n'as personne à surveiller.
Louise regarda par la fenêtre. La lumière grise du matin éclairait le jardin encore humide. Elle inspira profondément, puis ramena sa tasse contre elle.
— Ça fait bizarre quand quelqu'un dit ça.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai l'impression qu'on m'autorise à partir.
— Alors pars.
Louise tourna vers elle un regard surpris.
— Pas de chez nous, hein ! précisa aussitôt la mère de David. Je viens juste de t'adopter, tu ne vas pas déjà t'échapper.
Louise éclata de rire. La gravité se rompit sans disparaître complètement.
— Vous adoptez rapidement les gens.
— Seulement ceux que j'aime bien.
— Ça fait combien de temps que vous me connaissez ?
— Assez.
Louise secoua la tête, encore souriante.
— Et puis, ajouta la mère de David en se levant, quelqu'un qui supporte mon fils mérite qu'on s'occupe d'elle.
— Je vais lui répéter.
— Fais donc.
Elle passa derrière Louise et posa brièvement une main sur son épaule avant de retourner vers le plan de travail. Louise resta quelques secondes devant son café, puis attrapa enfin une tartine.
— Il est à toi, le gilet sur la chaise ? demanda-t-elle.
— Non, à David.
Louise le regarda.
— Alors je peux le prendre.
— Voilà. Tu commences à comprendre comment fonctionne cette maison.
Dans les jours qui suivirent, la mère de David continua à l'accaparer avec cette affection envahissante qui faisait parfois lever les yeux au ciel à son fils : elle l'entraînait dans la cuisine, lui demandait son avis sur tout, lui montrait les photographies de famille et lui racontait des souvenirs de David qu'il aurait préféré voir oubliés. Louise s'en amusait et se laissait faire.
Un matin, après la pluie, Thomas proposa d'aller courir sur la route côtière. Louise n'avait emporté aucune tenue adaptée ; Johanna l'entraîna dans sa chambre pour lui prêter quelque chose. La première brassière fut beaucoup trop grande. Louise la passa pourtant et se tourna vers le miroir. Le tissu flottait autour de sa petite poitrine ; lorsqu'elle leva les bras, un sein apparut presque entièrement par l'ouverture. Johanna eut un rire. Son regard resta sur la peau claire, le mamelon rosé, la ligne fine des côtes et du ventre. Elle sentit une chaleur lui monter au visage, beaucoup plus intime que la simple gêne d'avoir surpris une amie nue.
— On oublie.
Johanna lui tendit finalement un tee-shirt de sport très extensible. Louise retira la brassière devant elle et enfila directement le tee-shirt. La matière épousa sa petite poitrine sans rien dissimuler de sa forme. Puis elle ôta son short pour passer le collant noir. Debout devant le miroir, longue, mince, les fesses hautes et fermes, elle demanda à Johanna si la taille convenait. Johanna mit une seconde de trop à répondre. Ses yeux avaient suivi les jambes, le creux entre les cuisses, la courbe nette des fesses. Louise la surprit dans le miroir et ne plaisanta pas immédiatement. Leurs regards se rencontrèrent dans la glace ; Johanna comprit qu'elle venait d'être vue en train de désirer.
— Toi, tu rougis maintenant ? demanda enfin Louise, plus doucement que la plaisanterie ne l'exigeait.
Johanna lui lança une chaussette.
— Habille-toi et tais-toi.
Quelques minutes plus tard, elles descendirent encore en riant. David regarda Louise la première. Son regard passa ensuite vers Johanna et s'y attarda une seconde de trop. Lorsqu'il releva les yeux, elle le regardait déjà, un sourire au coin des lèvres.
Le jogging s'étira rapidement le long des petites routes. Louise partit d'un bon rythme et Thomas se plaça presque naturellement à sa hauteur. Il courait avec cette économie de mouvement que l'habitude avait rendue presque invisible ; là où David cherchait encore son souffle dans les premières montées, lui continuait à parler.
Louise lui répondait sans difficulté. Leurs voix revenaient par fragments lorsque le vent tombait, parfois suivies d'un rire. Johanna les regardait quelques mètres devant elle. Louise avait relevé ses cheveux, mais des mèches s'en échappaient déjà et battaient contre sa nuque. À mesure que l'effort réchauffait son corps, le tissu se faisait plus présent contre elle. Johanna retrouvait par instants une ligne, un mouvement qu'elle connaissait désormais autrement.
Elle ramena les yeux sur la route. À côté d'elle, David respirait plus fort.
— Ça va ?
Il acquiesça sans gaspiller son souffle. Devant, Thomas se retourna une fois pour vérifier leur distance, ralentit quelques foulées, puis Louise ralentit avec lui. Ils les attendirent au sommet d'une côte.
— Vous êtes pénibles, tous les deux, souffla Johanna en arrivant.
Thomas sourit et repartit. Louise resta quelques secondes près d'elle. La sueur faisait briller son front et son cou ; son souffle était plus profond qu'au départ, mais déjà régulier. Elle effleura le dos de Johanna en la dépassant.
— Doucement dans la descente.
Puis elle rejoignit Thomas. Johanna sentit encore la pression légère de sa main plusieurs foulées plus tard.
Ils finirent par s'arrêter près d'un muret. Thomas semblait à peine entamé. Louise avait les joues rouges et respirait plus vite, mais parlait déjà avec lui de la route qu'ils prendraient au retour. David se pencha, les mains sur les genoux. Johanna s'appuya contre la pierre en cherchant sa bouteille.
Louise posa un pied sur le muret pour s'étirer. Elle continuait à écouter Thomas, le visage tourné vers lui. Lorsqu'elle se pencha sur sa jambe, le tissu de sa tenue se tendit avec elle. David s'interrompit au milieu d'une gorgée. Johanna aperçut son regard, puis regarda Louise à son tour.
La position en disait davantage que Louise ne semblait en avoir conscience. À chaque mouvement, l'étoffe suivait étroitement ses hanches, se tendait, puis se relâchait lorsqu'elle se redressait un peu. Johanna n'eut pourtant besoin d'en voir que très peu. Le reste lui revenait de la chambre avec une précision troublante : la peau que le vêtement recouvrait, la courbe qu'il ne faisait plus que suggérer.
Thomas continuait à parler. Son regard descendit une fois, brièvement, avant de revenir au visage de Louise. Johanna le vit aussi. Il n'y eut ni commentaire ni plaisanterie. Thomas reprit simplement sa bouteille. Louise changea de jambe. David continua de la regarder. Johanna, elle, regarda David.
Lorsqu'elle releva les yeux, David regardait toujours Louise. Johanna eut un léger sourire. Louise se redressa alors et repoussa une mèche humide derrière son oreille. En se retournant, elle rencontra le regard de Johanna. Johanna resta une seconde immobile, sa bouteille à la main. Louise lui sourit simplement, puis se remit à parler avec Thomas.
Le soleil commençait à chauffer leurs épaules. Thomas marchait lentement le long du muret pour ne pas refroidir ; David avait retrouvé assez de souffle pour protester lorsqu'il annonça qu'il restait encore plusieurs kilomètres. Louise rit et vint se placer près de Johanna. Leur bras se touchèrent. Johanna se décala à peine.
Lorsque Louise leva les deux bras pour refaire sa queue-de-cheval, son épaule frôla de nouveau la sienne. Johanna sentit la chaleur de sa peau à travers le tissu humide et regarda ailleurs, vers Thomas qui indiquait déjà la route. Ils repartirent. Thomas et Louise reprirent bientôt leur place devant. Leur conversation recommença presque aussitôt. Ils couraient côte à côte avec une facilité agaçante, Thomas régulier, Louise plus vive, accélérant parfois de quelques foulées avant de revenir vers lui.
David et Johanna restèrent derrière. Au bout d'un moment, David trouva un second souffle et passa devant elle. Johanna le suivit des yeux quelques secondes. Sa foulée s'était allongée, son corps avait perdu la raideur du départ. Son regard s'attarda. Elle s'en aperçut et fixa de nouveau la route.
Devant lui courait Louise. Johanna la regarda plus longtemps. La distance effaçait les détails, mais pas le mouvement de son corps, ni les cheveux roux qui oscillaient dans son dos. À un virage, Louise se retourna pour voir où ils étaient. Elle leva une main dans leur direction. Johanna répondit du même geste.
De retour à la maison, Thomas proposa le sauna. La cabine était si petite qu'ils durent se serrer sur les deux banquettes ; Louise s'installa en hauteur, face à Thomas, tandis que Johanna prenait place contre David. La chaleur monta vite. Louise continuait à raconter leur footing, les cheveux encore humides, le bikini choisi davantage pour la piscine que pour une cabine brûlante.
En relevant ses cheveux pour les nouer, Louise sentit le haut de son bikini se détendre. Une bretelle glissa, puis le tissu se déplaça assez pour découvrir sa poitrine. Elle baissa les yeux, constata l'incident et, au lieu de se précipiter pour se couvrir, termina tranquillement d'attacher ses cheveux. Elle continua sa phrase.
Ce fut précisément ce naturel qui retint les trois autres. David regarda avec la franchise qu'elle lui connaissait désormais ; Thomas eut ce bref mouvement de surprise de quelqu'un qui ne sait plus exactement où poser les yeux ; Johanna, elle, observa surtout Louise. La jeune femme n'avait ni l'air de provoquer ni celui de subir un accident. Elle était simplement là, consciente d'être vue et décidée à ne pas transformer cette visibilité en catastrophe.
Louise surprit finalement le regard de Thomas, puis celui de Johanna, et sourit.
— Vous pouvez arrêter d'avoir l'air coupables.
Thomas protesta qu'il n'avait pas l'air coupable.
— Alors arrête d'avoir la tête de quelqu'un qui vient d'être pris, répondit-elle.
Johanna éclata de rire.
— Tu sais quand même que tout le monde n'est pas aussi à l'aise que toi, dit Johanna.
Louise acquiesça.
— Bien sûr. Je ne demande pas aux autres d'être nus. Je demande qu'on ne m'explique pas comment je dois être habillée.
Thomas, amusé, lui demanda si elle avait toujours été comme ça. Louise parla alors de ses parents naturistes, des baignades familiales où la nudité n'avait rien d'un spectacle, puis de l'étrangeté qu'elle avait ressentie à l'adolescence lorsqu'on avait commencé à lui expliquer que sa poitrine, contrairement à celle des garçons, devait désormais être cachée.
— Je sais très bien qu'un corps peut être érotique, ajouta-t-elle en regardant brièvement David. Ce que je refuse, c'est qu'il soit obligé de l'être. Et je ne vais pas porter quelque chose qui m'ennuie uniquement pour éviter aux autres d'avoir à réfléchir à leur regard.
Louise prit son haut humide, sembla envisager de le remettre, puis le reposa avec une petite grimace et se cala contre le bois. Johanna resta silencieuse quelques secondes. La chaleur faisait perler la peau de Louise ; une boucle humide s'était collée contre sa tempe. Elle la repoussa distraitement avant de reprendre la conversation comme si rien ne s'était passé.
Johanna ramena ses jambes devant elle et s'assit en lotus, les mains posées sur les genoux. Elle redressa le dos et ferma les yeux. Sa respiration ralentit peu à peu. David la regarda. La position ouvrait davantage sa silhouette. L'étoffe humide s'était plaquée contre sa poitrine et en dessinait maintenant les courbes avec une netteté que le tissu sec atténuait encore quelques minutes plus tôt. À chaque inspiration, ses seins se soulevaient légèrement, tendaient le maillot, puis retombaient avec son souffle.
Plus bas, la position en lotus avait largement ouvert ses cuisses. Le bas du maillot, tiré entre ses hanches, s'était tendu sur son sexe et en laissait deviner le renflement sous l'étoffe humide. Les yeux de David descendirent jusque-là. Ils y restèrent une seconde, puis remontèrent vers sa poitrine. Johanna gardait les yeux fermés. Sa poitrine se souleva encore, lentement. David sentit son excitation monter et changea légèrement de position sur la banquette, sans parvenir pour autant à cesser de la regarder.
Louise fut la première à se lever.
— Je sors, je cuis.
Elle attrapa son haut, ouvrit la porte et la fraîcheur du dehors entra brusquement dans le sauna. En passant devant David, elle baissa les yeux vers lui et remarqua aussitôt ce qu'il cherchait assez maladroitement à dissimuler. Elle eut un sourire.
— Incorrigible.
David rougit. Louise lui effleura les cheveux en passant, puis sortit. La porte se referma derrière elle. Johanna ouvrit les yeux. David la regardait encore. Elle soutint son regard un instant, puis décroisa lentement les jambes.
Quelques jours plus tard, Louise et Johanna revenaient d'une promenade lorsqu'elles passèrent devant une ancienne maison de pierre transformée en centre de soins. Louise ralentit devant la pancarte.
— On vient demain ?
Johanna regarda la maison.
— Toutes les deux ?
Louise parut surprise.
— Évidemment.
Le lendemain, une employée leur donna deux peignoirs et les conduisit dans un vestiaire commun. Louise continua l'histoire qu'elle racontait depuis la voiture tout en se déshabillant. Elle retira son pull, son tee-shirt, et se mit à chercher un élastique dans son sac. Johanna sourit.
— On t'a quand même donné quelque chose pour te couvrir.
Louise regarda le peignoir abandonné sur le banc.
— J'allais le mettre.
Elle lui lança son tee-shirt. Quelques instants plus tard, ce fut Johanna qui se déshabilla. Elle remarqua soudain le silence de Louise. La jeune femme la regardait franchement. Pas avec gêne. Pas davantage avec le regard qu'un homme pouvait poser sur elle. Ses yeux descendirent des épaules vers la poitrine, suivirent la taille puis les hanches avant de revenir vers son visage.
— Tu as vraiment un corps très différent du mien.
Johanna sourit.
— Ça, j'avais remarqué.
— Je ne parle pas de ça. C'est dans les volumes.
Louise regarda encore.
— Tes épaules sont fines, après tout devient plus rond. Chez moi, les lignes sont beaucoup plus droites.
Johanna ne savait pas très bien quoi faire sous cette attention sans désir apparent. Louise pencha légèrement la tête.
— De trois quarts, c'est encore plus beau.
— Pardon ?
— Tourne-toi un peu.
Elle éclata aussitôt de rire.
— Désolée. Réflexe.
Johanna aurait pu enfiler son peignoir. Elle se tourna plutôt vers ses affaires. Louise suivit le mouvement.
— Voilà, souffla Louise.
— Quoi ?
— Ton dos. La taille, puis les hanches. C'est harmonieux.
Elle resta encore quelques secondes à regarder.
— Tu serais très agréable à dessiner.
Cette fois, Johanna remit son peignoir. Louise était déjà occupée à rattacher ses cheveux.
Le massage se déroula presque en silence. Sous la serviette chaude posée sur ses yeux, Johanna entendait la respiration de Louise à quelques mètres, le froissement des draps, la musique étouffée. Une fois seulement, la phrase du vestiaire lui revint. Tu serais très agréable à dessiner. Puis les mains de la masseuse achevèrent de dissoudre le reste.
Après la séance, elles burent un thé près d'une grande baie vitrée. Les peignoirs s'étaient légèrement ouverts avec la chaleur et la fatigue. Elles se regardèrent parfois sans commentaire. Lorsque les tasses furent vides, Louise se leva la première puis se retourna. Elle tendit la main à Johanna pour l'aider à sortir du fauteuil. Johanna la prit. Louise la tira vers elle. Elles commencèrent à marcher vers le vestiaire avant de s'apercevoir que leurs doigts étaient toujours liés. Aucune ne les retira. Ce ne fut qu'au moment où Louise posa l'autre main sur la poignée de la porte qu'elles se séparèrent.
Les derniers jours retrouvèrent ensuite une lenteur de vacances. Les cafés s'attardaient, les promenades se décidaient au dernier moment, la nuit tombait tôt derrière les fenêtres. Louise et Johanna se cherchaient désormais facilement dans la maison. David les surprit un matin partageant un café dans la cuisine ; un autre jour, Louise repartit avec un pull de Johanna qu'elle n'avait même pas demandé. Rien dans leur proximité ne ressemblait à une rivalité. Le dernier soir, ils restèrent tous ensemble près du feu. Thomas racontait une histoire à Milan ; Louise s'était installée par terre, adossée au canapé entre les jambes de David. Johanna lisait à l'autre extrémité. Elle releva les yeux. David la regardait.
Son regard descendit vers Louise blottie contre lui puis revint vers son visage. Elle lui adressa un sourire très bref avant de reprendre son livre. Dans la chambre, Louise se glissa contre lui.
— J'aime bien être ici.
— Je sais.
— Comment tu peux savoir ?
— Ça se voit.
Elle sourit.
— Ta mère me fait du bien.
Quelques minutes plus tard, elle dormait. David resta encore un moment éveillé, une main posée dans son dos. Le lendemain, dans le train vers Paris, Louise s'endormit presque aussitôt contre son épaule. À mesure que la Bretagne s'éloignait, quelques images revinrent : la robe bleu nuit de Johanna, leurs doigts sur le sac dans la voiture, Louise courant sous le ciel gris, le regard de Thomas, les deux femmes revenant ensemble de leur après-midi au salon. Louise resserra inconsciemment les doigts sur sa cuisse. David posa la main sur la sienne. Puis il ferma les yeux.
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