Au début de septembre, la mère de David remonta avec lui à Paris pour l'aider à s'installer avant la rentrée, et Johanna les accompagna. Thomas était enfin revenu de mission et pouvait garder Milan quelques jours ; entre l'enthousiasme maternel, l'imprévoyance de David et les cartons empilés dans l'entrée, quelqu'un finirait bien par devoir décider où mettre les assiettes, les livres et tout ce qu'il avait emporté sans savoir s'il en aurait besoin.
La journée tomba au milieu d'une chaleur anormale. L'appartement, au quatrième étage d'un immeuble ancien, gardait l'air comme une serre ; dans l'escalier, l'odeur du bois ciré et de la pierre chaude se mêlait à celle du carton et de la sueur. Après plusieurs allers-retours, la mère de David s'était réfugiée dans la cuisine pour nettoyer les placards. On l'entendait ouvrir les portes, faire couler l'eau, déplacer de la vaisselle ; cette présence toute proche, séparée d'eux par quelques mètres et un couloir, allait devenir une frontière beaucoup plus sensible qu'ils ne l'auraient imaginé.
Johanna et David continuaient à monter les affaires depuis la voiture. Elle s'était habillée pour porter des charges, rien de plus : un short souple, un débardeur clair, les cheveux noués à la hâte. La chaleur avait rendu le coton presque transparent par endroits. Il s'assombrissait entre ses omoplates, collait à ses côtes, puis se décollait lorsqu'elle se redressait. Chaque fois qu'elle se penchait sur une caisse, l'encolure s'ouvrait et David apercevait davantage qu'il n'aurait dû. Il détournait les yeux, puis les ramenait malgré lui, avec la sensation très précise de profiter d'un angle qu'elle ne lui avait pas offert.
Johanna finit par s'en rendre compte. En remontant l'escalier devant lui, elle sentit son débardeur glisser et posa une main sur son encolure, trop tard pour empêcher le regard de David. Elle se retourna. Il avait déjà baissé les yeux, mais sa rougeur disait ce qu'il venait de voir. Elle aurait pu remettre son vêtement en place et clore l'incident. Au lieu de cela, elle resta une seconde immobile, essoufflée, consciente de sa poitrine lourde sous le tissu humide et du fait qu'il en connaissait maintenant une image plus intime.
David finit par retirer son tee-shirt trempé. Le geste déplaça brutalement le trouble. Johanna vit son torse nu, la sueur qui suivait le creux de ses pectoraux et descendait sur son ventre, sa taille étroite, la ligne sombre sous le nombril. Elle regarda assez longtemps pour que David comprenne qu'il n'était plus seul à voir ce qu'il ne devrait peut-être pas regarder.
Ils se retrouvèrent sur le palier, beaucoup trop près l'un de l'autre. David lui prit une caisse ; les doigts de Johanna glissèrent sur les siens, puis son avant-bras effleura son ventre nu. Aucun des deux ne recula immédiatement. Elle leva les yeux vers lui. Dans la cuisine, sa mère referma bruyamment un placard et demanda où se trouvaient les verres. Le son les sépara presque physiquement. Johanna répondit d'une voix un peu trop forte qu'elle arrivait, mais ne bougea pas encore. David regardait une goutte de sueur descendre de son cou vers l'encolure. Johanna suivit ses yeux. Cette fois elle savait exactement ce qu'il regardait. La proximité de sa belle-mère rendait impossible le moindre geste et, paradoxalement, donnait à leur immobilité une tension presque obscène : ils ne faisaient rien, mais tous deux avaient conscience de ce qui aurait pu arriver si l'appartement avait été vide.
Dans la pièce principale, cette tension continua par fragments. Johanna s'accroupit pour ouvrir un carton ; son short remonta haut sur ses cuisses et son débardeur s'écarta de nouveau lorsqu'elle se pencha. David vit, puis détourna les yeux vers la cuisine comme s'il craignait d'être surpris par sa mère. Lorsqu'il revint vers Johanna, elle le regardait déjà. Elle se redressa lentement. Son regard descendit sur le torse nu de David et s'arrêta sur son ventre avant de remonter. Ils n'avaient toujours rien fait. Pourtant la retenue devenait presque un geste en elle-même. La voix de la mère de David, les bruits d'éponge et de vaisselle, ses allées et venues possibles maintenaient entre eux une distance de quelques dizaines de centimètres qui semblait demander un effort disproportionné. David eut soudain la certitude que Johanna éprouvait la même chose que lui. Cette découverte fut plus troublante que tout ce qu'il avait aperçu sous son débardeur.
La sonnette retentit au moment précis où le silence devenait difficile à soutenir. David releva la tête avec une vivacité qui suffit à Johanna avant même qu'il eût prononcé le prénom de Louise.
Elle entra comme un courant d'air dans l'appartement surchauffé, un grand sac de toile sur l'épaule, les cheveux roux relevés de travers et une robe claire, très légère, choisie sans autre préoccupation que la chaleur. Elle ne portait pas de soutien-gorge ; le tissu suivait librement sa petite poitrine et ses mouvements sans qu'elle parût seulement y penser.
David fit aussitôt un pas vers elle.
Il n'eut pas le temps d'en faire un second.
— Louise ! Viens voir ce qu'on a fait !
Sa mère venait de surgir de la cuisine et s'était déjà emparée de son bras. Louise eut tout juste le temps d'adresser à David un sourire amusé avant d'être entraînée vers le fond de l'appartement.
— Tu te souviens du mur qu'on voulait enlever ? Eh bien, regarde. Finalement on l'a gardé, mais on a ouvert ici. Ça change tout. Et la cuisine, attends, il faut que je te montre la cuisine.
— Maman...
Elle ne l'entendit pas, ou choisit de ne pas l'entendre.
— Et là, on va mettre les étagères. Enfin, son père dit que ça fera trop chargé, mais il disait déjà ça pour le meuble de l'entrée et maintenant il trouve ça très bien. Louise, tu en penses quoi ?
Louise se retourna vers David, toujours planté au milieu des cartons.
— Je crois que je dois étudier la question.
— Tu vois ! lança sa mère, ravie d'avoir obtenu un soutien qui n'en était pas un.
Johanna, restée près de la fenêtre, baissa la tête pour cacher son sourire.
Depuis que Louise avait franchi la porte, David n'avait pratiquement pas cessé de la regarder. Il attendait manifestement qu'elle réussît à parcourir les quelques mètres qui les séparaient ; sa mère, avec une efficacité remarquable, venait de transformer cette distance en parcours d'obstacles.
— Et la salle de bain, continua-t-elle. Tu n'as pas vu la salle de bain.
David soupira.
— Elle vient d'arriver.
— Justement.
— Elle pourrait peut-être poser son sac.
Sa mère regarda seulement alors le grand sac de toile toujours accroché à l'épaule de Louise.
— Mais oui, ma pauvre ! Donne-moi ça.
— Je peux le prendre, dit immédiatement David.
— Non, laisse, j'y suis.
Elle prit le sac et le déposa elle-même sur une chaise.
Johanna éclata de rire.
David se retourna vers elle.
— Quoi ?
— Rien.
— Si.
Elle secoua la tête, incapable cependant d'effacer son sourire. Quelques minutes plus tôt, elle avait été seule avec lui sur ce palier, troublée par une proximité dont ils avaient tous les deux compris le danger ; elle retrouvait maintenant avec une facilité presque déconcertante le David qu'elle connaissait depuis des années, contrarié parce que sa mère accaparait la fille qu'il aimait.
Louise avait compris elle aussi. Elle se laissait conduire d'une pièce à l'autre avec une docilité exagérée qui devenait progressivement une plaisanterie entre elle et David. Chaque fois que sa mère lui tournait le dos pour désigner une moulure, un meuble ou l'emplacement futur d'une lampe, Louise cherchait ses yeux par-dessus son épaule.
— Et ici, dit sa mère, on hésite encore. Moi, je mettrais quelque chose sur ce mur.
— Moi aussi, répondit Louise très sérieusement.
— Tu vois !
— Elle dira oui à tout si ça lui permet de terminer la visite, fit David.
Louise mordit sa lèvre pour ne pas rire.
— Pas du tout. Je suis passionnée par les murs.
Cette fois Johanna rit franchement.
— Vous êtes insupportables tous les deux, protesta la mère de David, sans paraître le moins du monde vexée. Puisqu'on se moque de moi, je vais faire du café. Louise, tu en veux un ?
— Oui, merci.
— Et j'ai fait un gâteau. Tu restes dîner, j'espère ?
David ferma les yeux une seconde.
— Maman.
— Quoi, encore ?
— Laisse-la respirer.
Sa mère le regarda enfin, puis regarda Louise, puis revint vers son fils. Quelque chose sembla soudain lui apparaître.
— Ah.
Ce simple « ah » fit rougir David.
Johanna se concentra sur ce qu'elle avait devant elle.
— Bon, reprit sa mère avec une innocence devenue beaucoup moins crédible. Johanna, tu viens m'aider ?
— Avec plaisir.
Elle passa devant David et, suffisamment près pour que sa belle-mère ne l'entendît pas, murmura :
— Courage.
Il lui lança un regard noir qui acheva de la faire rire.
À peine les deux femmes eurent-elles disparu dans la cuisine que Louise revint vers lui. Son sourire changea en retrouvant le sien ; toute la gaieté de la scène demeurait dans ses yeux, mais quelque chose de plus intime y reparut aussitôt. Elle posa une main sur son ventre nu en passant devant lui, geste simple, amoureux, parfaitement assumé.
Johanna, qui venait de se retourner dans l'encadrement de la cuisine, les aperçut.
Son amusement se suspendit un instant.
Ce qu'elle et David venaient de retenir avec tant d'effort, Louise le rendait extraordinairement simple. Elle regardait son corps, le touchait, se laissait regarder dans une robe qui accompagnait librement chacun de ses mouvements, sans honte ni clandestinité.
La tension entre Johanna et David retomba presque d'un coup, mais elle ne disparut pas ; elle changea de place. En retournant auprès de sa belle-mère, Johanna entendit Louise rire derrière elle, puis la voix plus basse de David. Elle éprouva à la fois le soulagement de les savoir enfin ensemble et ce léger serrement qu'elle ne voulait pas encore examiner.
— Tu me passes les tasses ? demanda sa belle-mère.
Johanna ouvrit le placard.
— Tu l'aimes bien, Louise, non ?
— Beaucoup. Elle est adorable.
Puis, après une seconde :
— Et manifestement, je ne suis pas la seule.
Johanna sourit malgré elle.
— Non. Manifestement.
Lorsque Johanna et la mère de David partirent enfin, Louise resta quelques secondes près de la porte après l'avoir refermée. Le silence de l'appartement changea immédiatement de nature. David se retourna vers elle. Louise avait vu son trouble sans en connaître la cause ; elle n'en demanda rien. Elle s'approcha seulement, posa les deux mains sur son torse encore chaud et l'embrassa. Cette fois David ne resta pas immobile. Il l'attira contre lui avec une urgence qui la surprit, comme si toute la tension accumulée depuis l'après-midi cherchait soudain un endroit où aller.
Louise sentit son désir contre elle et sourit dans leur baiser. Elle fit glisser sa robe de ses épaules avec cette simplicité corporelle qui déstabilisait toujours David ; le tissu tomba à ses pieds et elle resta devant lui presque nue, sans détourner les yeux. David parcourut son corps de ses mains, des épaules à la taille, puis aux hanches. Il embrassa sa poitrine, sentit ses mamelons se durcir sous sa bouche et entendit Louise retenir un souffle avant de passer les doigts dans ses cheveux. Chez elle, rien n'avait le caractère volé qui l'avait tant troublé quelques semaines plus tôt : elle le regardait la regarder, guidait parfois sa main, se rapprochait lorsqu'elle voulait davantage.
Ils gagnèrent la chambre encore encombrée de cartons. Louise l'allongea sur le lit et vint contre lui. Leur désir avait quelque chose de pressé et de joyeux, débarrassé pour quelques minutes de toutes les questions qui occupaient David. Ils se caressèrent longuement, apprenant encore les réactions de l'autre, jusqu'à ce que Louise l'attire en elle. David ralentit d'abord, attentif à son visage ; elle noua ses jambes autour de lui et lui demanda de ne pas s'arrêter. Le rythme devint plus profond, leurs corps humides de chaleur glissant l'un contre l'autre. Louise jouit la première, serrée contre lui, le souffle brisé dans son cou. La sentir se contracter autour de lui emporta David quelques instants plus tard. Il resta ensuite sur elle, encore essoufflé, avant de se dégager et de s'allonger à son côté.
Louise posa la tête sur son épaule. Par la fenêtre ouverte montaient les bruits de la rue et l'air du soir, enfin un peu plus frais. David pensa fugitivement à Johanna, au débardeur humide, au regard échangé près de la cuisine. Puis Louise passa une jambe sur les siennes et l'embrassa au creux de l'épaule. La présence réelle de son corps ramena David vers elle. Quelques minutes plus tard, ils rirent en découvrant qu'ils avaient fait tomber un carton de livres au pied du lit.
Les semaines suivantes confirmèrent ce qui s'était annoncé au mariage. David et Louise se virent presque chaque jour. Elle avait quatre années d'avance sur lui, davantage d'autonomie, surtout une manière d'habiter son corps qui renversait tout ce qu'il avait commencé à associer au désir. Louise ne portait pratiquement jamais de soutien-gorge, non par négligence mais parce qu'elle avait depuis longtemps réfléchi à ce geste. Elle choisissait ses vêtements comme elle choisissait une couleur ou une matière pour un dessin : pour une coupe, un mouvement, une lumière, parfois simplement parce qu'ils protégeaient du froid. Elle supportait mal qu'une pièce destinée uniquement à contraindre son corps devienne une obligation sociale. Pour David, ce détail qu'il avait appris à chercher dans la foule de Disneyland devenait la présence quotidienne de la femme qu'il aimait.
Les premiers matins, il continua pourtant à regarder avec une intensité qui le désolait. Louise traversait son appartement à moitié réveillée, un café à la main, les cheveux encore emmêlés ; sous un vieux tee-shirt ou un débardeur souple, le mouvement de sa poitrine suffisait à détourner David d'une phrase, d'un livre, parfois même de ce qu'elle était en train de lui raconter. Un matin, elle le surprit. Il rougit ; elle baissa les yeux vers elle-même puis lui demanda, avec un amusement sans cruauté, si cela lui faisait toujours cet effet. David répondit oui. Louise haussa les épaules : il allait devoir s'y habituer, puisqu'elle ne comptait pas modifier sa manière de s'habiller pour calmer son regard.
Elle ne fut pas toujours aussi sereine face aux conséquences. Les Beaux-Arts l'emmenaient souvent dehors avec son carnet ; David l'accompagnait sur les quais, dans un square ou à la terrasse d'un café, où il lisait pendant qu'elle dessinait. Louise remarqua peu à peu ces absences très courtes pendant lesquelles une chemise plaquée par le vent, une robe légère ou un débardeur laissant deviner une poitrine libre suffisaient à l'absorber. Ce n'était pas tellement qu'il regarde une autre femme qui l'agaçait ; c'était de continuer à lui parler et de comprendre, à son silence, qu'elle avait momentanément cessé d'exister pour lui.
Un après-midi près du canal, elle dut répéter deux fois une question sur l'ombre d'un parapet. David suivait une femme sur l'autre rive dont le tee-shirt, soulevé par le vent, laissait deviner une poitrine libre. Lorsqu'il revint enfin vers elle, il s'excusa aussitôt et se referma avec une honte si rapide qu'elle empêchait presque toute conversation. Louise claqua son carnet plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu, puis le rouvrit presque aussitôt. Ce n'était pas la femme qui l'avait blessée, mais l'absence de David : il disparaissait dans un regard, revenait coupable, puis l'obligeait à assister à la punition qu'il s'infligeait lui-même.
Le soir, elle revint pourtant sur le sujet. Elle lui parla de Lina Esco et de Free the Nipple, qu'elle avait découverts quelques années plus tôt, moins comme une doctrine à suivre que comme des mots enfin posés sur quelque chose qu'elle ressentait depuis l'adolescence : pourquoi le torse d'un garçon pouvait-il être banal alors que le sien devait devenir, à partir d'un certain âge, un problème public ? Elle ne prétendait pas que les seins n'avaient jamais rien de sexuel. Elle savait trop bien l'effet que les siens produisaient sur David, et il lui arrivait d'en jouer avec lui. Ce qu'elle refusait, c'était qu'ils soient sexuels tout le temps, pour tout le monde, indépendamment de son intention.
— Tu crois que je suis une victime de la société ? demanda David avec un sourire.
— Un peu, répondit-elle. On t'a appris qu'il y avait quelque chose à voir, puis qu'un garçon correct devait faire semblant de ne pas l'avoir vu. C'est pratique : on fabrique le désir et la honte en même temps.
Elle lui raconta alors son enfance. Ses parents avaient pratiqué le naturisme sans militantisme spectaculaire ; certaines vacances s'étaient déroulées dans des lieux où l'on se baignait nu, où un corps qui sortait de la douche ou s'allongeait au soleil ne constituait pas automatiquement une scène sexuelle. En grandissant, Louise avait surtout été surprise de découvrir que ce naturel devenait soudain inconvenant dès qu'il s'agissait de son propre corps de jeune femme.
— Je comprends que ça puisse gêner quelqu'un, ajouta-t-elle. Mais la gêne des autres ne peut pas décider de tous mes vêtements. Je ne demande à personne de se déshabiller avec moi. Je demande seulement qu'on me laisse choisir ce que je porte.
David resta un moment silencieux. La théorie de Louise ne supprimait rien de son désir ; elle lui donnait au contraire une place plus précise. Il pouvait aimer la poitrine de Louise, la trouver érotique, être troublé par son mouvement sous un tee-shirt, sans transformer pour autant chaque femme qui s'habillait ainsi en invitation.
La scène se répéta assez pour qu'elle cherchât à comprendre. Quelques jours plus tard, elle écrivit à Johanna et, après quelques messages sur Milan et Thomas, demanda si David avait toujours regardé les femmes de cette manière. Johanna préféra l'appeler. Elle raconta seulement ce qui pouvait aider : Disneyland, la longue file d'attente, cette femme au tee-shirt clair vers laquelle le regard de David était revenu pendant presque toute l'attente, puis la honte qui l'avait saisi lorsqu'il s'était su découvert. Elle ignorait si cette attirance avait existé auparavant ; elle savait seulement que c'était là qu'elle l'avait vue prendre forme. Elle ne parla ni de la salle de bain ni de son propre trouble. Ces choses-là appartenaient à leur limite.
— Depuis, il s'est persuadé que cette façon de regarder dit quelque chose de mauvais sur lui, expliqua-t-elle. C'est surtout ça qui le rend malheureux.
Louise répondit qu'elle n'avait aucune envie de devenir la policière de ses yeux. Johanna approuva ; David savait déjà voir, peut-être même trop bien, mais il devait apprendre à remarquer, ressentir puis revenir sans transformer chaque désir en faute. Après avoir raccroché, Johanna resta quelque temps immobile avec la sensation d'avoir donné à Louise une clé qu'elle avait été la première à tenir. Une part d'elle aurait préféré la garder. La transmettre était encore une manière de s'effacer à l'endroit juste.
Quelques jours plus tard, Louise et David retournèrent dessiner près du canal. Une femme passa dans une robe de coton légère ; une rafale plaqua le tissu contre sa poitrine et David la suivit des yeux. Louise le vit, mais ne ferma pas son carnet. Elle attendit simplement qu'il revînt vers elle. Lorsqu'il le fit, il rougit et murmura « pardon ».
— Je ne te demande pas de ne rien voir, dit-elle. Mais quand tu reviens vers moi, reviens vraiment.
Puis elle reprit son crayon. Plus tard, David réussit à lui expliquer ce qui le tourmentait depuis Disneyland : l'impression qu'être surpris révélait d'un seul coup ses pensées, son désir, cette fascination pour les poitrines libres et la part de ruse qu'il y avait parfois dans sa manière de regarder. Louise posa sa main sur la sienne. Elle n'aimait pas ses absences ; elle n'avait pas besoin de le condamner pour autant. Peu à peu, David apprit à revenir plus vite. La liberté corporelle de Louise resta puissamment érotique pour lui, mais cessa de servir de preuve contre lui-même ; il pouvait regarder sa poitrine sous un débardeur, sentir le désir monter, puis entendre la suite de la phrase et rester auprès d'elle.
Un après-midi, le regard circula dans l'autre sens. Louise leva les yeux de son carnet vers David assis sur le rebord d'une fontaine. La lumière découpait sa mâchoire et ses épaules sous un tee-shirt sombre ; depuis le mariage elle savait qu'il était beau, mais elle connaissait maintenant les silences, la timidité et les gestes qui rendaient cette beauté plus intime. Elle ouvrit une nouvelle page et lui demanda de ne pas bouger.
— Pourquoi ?
— J'ai envie de te dessiner.
Être regardé ainsi le déstabilisa davantage qu'il ne l'aurait cru. Pendant vingt minutes, les yeux de Louise allèrent du papier à son visage, à ses épaules, à ses mains ; leur insistance n'avait pourtant rien du jugement qu'il redoutait. Elle regardait parce qu'elle cherchait des lignes, parce qu'elle le trouvait beau, et la gêne familière céda peu à peu à une sensation plus calme. Deux jeunes femmes passèrent près de la fontaine ; l'une regarda David, puis le carnet, puis David encore. Louise le remarqua et sentit cette petite pointe de jalousie qu'elle connaissait désormais mieux, mêlée d'une fierté presque tendre. Lui ne comprit qu'après son sourire qu'il avait été observé.
Au fil des semaines, leurs appartements cessèrent d'être des territoires séparés. Une chemise de David resta chez Louise, puis une brosse à dents ; un carnet de Louise apparut près de son lit. Ils apprirent les rythmes l'un de l'autre, y compris les imperfections. Louise pouvait encore s'agacer lorsqu'il disparaissait trop longtemps dans un regard, David se refermer lorsqu'il se croyait découvert, mais ils savaient davantage revenir. Un dimanche matin, Louise travaillait assise par terre dans un vieux tee-shirt trop grand tandis que David relisait depuis plusieurs minutes la même page. Elle finit par suivre son regard vers son propre corps.
— Encore ?
Cette fois, David soutint son regard.
— Oui.
Louise sourit, reprit son crayon et dit :
— Alors regarde.
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