Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Parfum de l'interdit — Chapitre 1 · Parfum de la trahison
Auteur
Parfum de l'interdit
Chapitre 1 · Parfum de la trahison
POV Amira
La chaleur de Hassi Messaoud en cette fin d'après-midi de juillet était une présence tangible, presque vivante. Elle ne tombait pas avec le soleil couchant ; elle stagnait, épaisse et poisseuse, chargée de cette poussière ocre qui imprégnait tout dans cette ville champignon née du pétrole. L'air vibrait du grondement perpétuel des générateurs diesel et du ballet lointain des camions-citernes sur la route de Ouargla, cette artère vitale qui reliait le désert au reste du monde.
Je gravissais les marches de béton de l'immeuble R+3 où Mohsin louait son studio. Mes sandales à talons claquaient contre les degrés fissurés, marqués par les ans et les vents de sable. Les murs extérieurs, d'un ocre délavé qui avait dû être jaune paille à l'origine, semblaient suer la fatigue de la journée. Des climatiseurs antédiluviens crachaient leur condensation sur les rebords des fenêtres, créant de longues traînées noirâtres sur la façade.
Je tenais contre ma poitrine un sac en plastique blanc du restaurant El Baraka, ce petit établissement algérien coincé entre une échoppe de pièces détachées automobiles et un cybercafé borgne. À l'intérieur, un tajine d'agneau aux pruneaux encore chaud exhalait son parfum de cannelle et de coriandre. Une surprise. J'avais fini plus tôt que prévu mon service de standardiste chez PetroServ Italy, cette compagnie pétrolière italienne où je travaillais à mi-temps depuis six mois, et l'envie soudaine de voir Mohsin, de rompre la monotonie de nos soirées passées au téléphone à échanger des banalités entre deux silences embarrassés, m'avait saisie comme une urgence.
Trois mois. Trois mois que nous étions fiancés. Trois mois que cette petite bague en or avec sa pierre rouge sang brillait à mon annulaire gauche, promesse d'un avenir que je m'efforçais d'imaginer radieux malgré les doutes qui, parfois, la nuit, me nouaient le ventre.
Je m'arrêtai sur le palier du deuxième étage, reprenant mon souffle. La cage d'escalier sentait l'urine et le détergent bon marché. Une ampoule nue pendait du plafond, diffusant une lumière jaune maladive. Quelque part, derrière une porte, un téléviseur hurlait un match de football commenté en arabe classique. Des rires d'enfants fusaient d'un autre appartement.
J'ajustai mes cheveux, dégageant une mèche brune qui collait à mon front moite, et sortis de mon sac à main les clés que Mohsin m'avait données deux semaines auparavant. « Comme ça, tu pourras venir quand tu veux, ma gazelle. Tu es chez toi ici. » Les mots résonnaient encore dans ma mémoire, prononcés avec ce sourire en coin qu'il arborait quand il essayait de paraître romantique.
La clé tourna dans la serrure avec un grincement métallique familier. La porte s'ouvrit sur la fraîcheur relative de l'intérieur. Le climatiseur ronronnait de façon inquiétante, crachotant par intermittence comme s'il était sur le point de rendre l'âme. J'entrai, refermant doucement derrière moi.
Le studio était plongé dans une semi-pénombre. Les rideaux épais, d'un bordeaux passé, étaient tirés, ne laissant filtrer qu'une rai de lumière orangée du soleil déclinant. L'odeur me frappa immédiatement. Ce n'était pas celle de Mohsin, ce mélange de gel douche au pin et de transpiration masculine que je connaissais par cœur. Non. C'était un parfum sucré, écœurant, artificiel. Une fragrance de fleur tropicale bas de gamme, celle que vaporisait à outrance Madjda, cette voisine du dessous que je croisais parfois dans l'escalier et qui me saluait avec une familiarité déplacée.
Je me figeai sur le paillasson en fibre de coco, le sac de plastique crissant entre mes doigts soudain glacés malgré la chaleur.
Un bruit me parvint de la chambre. Un gémissement. Rauque. Satisfait. Indéniablement celui de Mohsin. Puis un rire de femme, bas, complice, obscène dans son intimité.
Le temps se dilata. Mon cœur s'arrêta – une seconde, deux – comme suspendu dans ma poitrine puis repartit dans un galop sourd qui montait jusqu'à mes tempes, envahissait mes tympans, noyait le ronronnement du climatiseur. Mes jambes refusaient de bouger. Une partie de moi voulait fuir, dévaler les escaliers, me retrouver dans la rue, n'importe où ailleurs. Mais mes pieds restèrent sur le paillasson, cloués par quelque chose de plus fort que la raison, quelque chose d'obscur et d'impérieux que je ne reconnaissais pas, qui me poussa en avant malgré tout, vers ce que je n'aurais pas dû vouloir voir.
J'avançai d'un pas. Puis d'un autre. Mes sandales étaient silencieuses sur le carrelage froid en damier blanc et noir, dont plusieurs carreaux étaient fêlés. Le couloir étroit menait directement à la chambre. La porte était entrouverte, un rai de lumière jaune tombant en diagonale, projetant des ombres mouvantes sur le mur.
Je m'approchai. Chaque pas était une éternité.
Et je vis.
La scène était éclairée par la lampe de chevet bon marché, une de ces horreurs en plastique doré achetées au souk, qui projetait une lumière crue sur les murs nus, peints d'un bleu délavé. Le lit, défait, n'était qu'un enchevêtrement de draps froissés couleur crème, tachés de sueur.
Mohsin était allongé sur le dos, complètement nu, son torse imberbe luisant de transpiration. Ses yeux étaient clos, sa bouche entrouverte dans une expression d'abandon total, presque vulgaire. Sa main droite était posée sur sa tête, l'autre pendait mollement sur le côté du lit.
Et Madjda, sa voisine.
Madjda était agenouillée entre ses jambes écartées, elle aussi nue, à l'exception d'une culotte en dentelle rouge vif qui tranchait de façon obscène sur la pâleur de ses fesses rebondies. Sa chevelure noire de jais, épaisse et brillante comme du plastique, cascadait sur son dos nu, effleurant la courbe de ses reins cambrés. Ses lèvres, artificiellement pulpeuses et d'un rouge violent assorti à sa culotte — cette couleur criarde qu'elle mettait toujours, ce rouge de prostituée bon marché — se mouvaient sur le sexe dressé de Mohsin avec une habileté évidente, une assurance née de la pratique.
Le mouvement était rythmé, régulier, professionnel. Sa tête montait et descendait avec une lenteur calculée, ses lèvres gonflées enserrant le membre tendu dans un va-et-vient obscène. Elle ne se contentait pas de le prendre en bouche ; elle le savourait, le léchait, laissant sa langue tracer des arabesques sur toute sa longueur avant de l'engloutir à nouveau. Ses joues se creusaient à chaque aspiration, et un filet de salive brillait à la commissure de ses lèvres.
Les mains de Mohsin étaient profondément enfouies dans la masse de cheveux noirs, la guidant, contrôlant le rythme, s'ancrant dans ce plaisir qui lui arrachait des sons que je ne lui avais jamais entendus. Jamais avec moi, jamais pour moi.
Un son guttural s'échappa de sa gorge.
— Oh putain... oui... comme ça... continue... ta bouche est parfaite...
Sa voix était rauque, brisée par le désir. Je ne l'avais jamais entendu parler ainsi. Avec moi, il était toujours réservé, presque timide dans nos rares moments d'intimité, limités à quelques baisers et caresses par-dessus les vêtements, toujours interrompus par des scrupules religieux et sociaux de préserver ma virginité jusqu'au jour J du mariage. Il parlait de respect, de tradition, du regard des familles.
Mensonges. Tout n'était que mensonges.
Madjda émit un petit rire étouffé, sans cesser son mouvement. Un rire de gorge, satisfait, presque victorieux. Elle accentua la pression de ses lèvres, accéléra imperceptiblement le rythme, et Mohsin arqua le dos, ses hanches se soulevant légèrement du matelas pour aller à la rencontre de cette bouche vorace.
— Tu aimes ça, hein ? murmura-t-elle d'une voix rauque en relâchant brièvement son sexe, sa langue traçant des cercles humides autour du gland gonflé. Dis-moi que tu aimes ça...
— Putain, oui... j'adore... prends-la plus profond... comme la dernière fois...
— Putain, oui... j'adore... prends-la plus profond... comme la dernière fois...
La dernière fois. Les mots me frappèrent comme un coup de poing dans le ventre. Ce n'était donc pas la première fois. Combien de fois ? Depuis combien de temps ?
Je ne respirais plus. Le sac en plastique glissa de mes doigts engourdis et tomba sur le sol avec un bruit mou. Le récipient en aluminium du tajine heurta le carrelage, et la sauce orangée aux pruneaux se répandit en une flaque grasse et poisseuse, tachant le joint entre deux carreaux.
Le bruit, aussi discret fût-il dans le grondement du climatiseur, suffit.
Mohsin ouvrit les yeux. Son regard, d'abord vitreux de plaisir, se posa sur moi, debout dans l'encadrement de la porte, pétrifiée. Une lueur s'éteignit lentement dans ses yeux – remplacée par quelque chose de pire que la honte, pire que la surprise. Une sorte de défi fatigué, presque résigné. Comme si ma présence ici était une nuisance qu'il avait vaguement anticipée. Ses mains ne quittèrent pas les cheveux de Madjda. Il ne la repoussa pas. Il ne dit rien.
Madjda, sentant le changement de tension dans le corps de son amant, tourna lentement la tête sans interrompre son geste. Ses lèvres rouges restèrent enroulées autour du sexe de Mohsin encore quelques secondes, comme pour affirmer sa possession, avant de se retirer dans un bruit de succion obscène. Un filet de salive resta suspendu entre sa bouche et le membre tendu.
Elle sourit en croisant mon regard. Un sourire lent, carnassier, triomphant. Ses yeux noirs bordés de khôl trop épais me jaugèrent avec une satisfaction animale, primitive. Il n'y avait ni gêne ni excuse dans ce regard. Seulement une victoire affichée, une jouissance de m'avoir volé quelque chose.
Et elle ne s'arrêta pas. Au contraire, elle se pencha à nouveau, sa langue traçant une ligne humide et délibérée le long de la verge de Mohsin, depuis la base jusqu'au gland, avant de le reprendre entièrement en bouche, ses yeux rivés sur moi. Elle voulait que je voie. Elle voulait que je sache qu'elle avait ce que je n'avais pas. Qu'elle faisait ce que je refusais de faire.
Ce sourire. Ce putain de sourire fut la pire des gifles.
Une nausée violente monta dans ma gorge. Le sol sembla se dérober sous mes pieds. Un bourdonnement aigu emplit mes oreilles, couvrant presque le ronronnement du climatiseur et les gémissements obscènes qui reprenaient dans la chambre.
Je reculai d'un pas. Puis d'un autre. Mes jambes tremblaient comme si elles allaient se dérober. Je pivotai sur moi-même, trébuchai sur le sac renversé, et me mis à courir. Je dévalai les escaliers quatre à quatre, mes talons claquant contre le béton dans un bruit de panique, mes cheveux volant derrière moi.
— Amira ! Attends !
La voix de Mohsin, derrière moi, montait dans la cage d'escalier. J'entendis des bruits de pas précipités, le froissement d'un tissu qu'on enfile à la hâte.
— Amira, putain, attends ! Je peux t'expliquer !
Mais je ne m'arrêtai pas. Je poussai la lourde porte d'entrée de l'immeuble et me retrouvai dans la fournaise du dehors. La chaleur me frappa comme un mur solide, mais je ne la sentis pas. Je courus, sans savoir où, les larmes brouillant ma vue, les sanglots déchirant ma poitrine.
J'entendis Mohsin sortir à son tour, m'appeler depuis le seuil de l'immeuble, mais sa voix s'estompa rapidement. Il ne me suivit pas. Évidemment. Il n'avait même pas pris le temps de s'habiller correctement. Ou peut-être Madjda le retenait-elle, ses lèvres rouges reprenant leur office.
Je courus jusqu'à perdre haleine. Les rues de Hassi Messaoud défilaient dans un brouillard de larmes et de poussière. Les ouvriers qui rentraient du chantier me regardaient avec curiosité, mais je ne les voyais pas. Les échoppes fermaient leurs rideaux métalliques dans un vacarme de ferraille, les femmes rentraient chez elles en traînant des enfants fatigués, les taxis klaxonnaient dans un concert assourdissant.
Je ne m'arrêtai que lorsque mes poumons furent en feu, lorsque mes jambes refusèrent de me porter plus loin. Je me retrouvai en périphérie de la ville, là où les rues goudronnées cédaient brutalement la place au désert. Une frontière nette entre le monde des hommes et l'éternité minérale du Sahara.
Devant moi s'étendait une mer de sable, ondulant jusqu'à l'horizon dans des teintes de cuivre et d'or sous le soleil qui plongeait. Au loin, les derricks clignotaient, leurs lumières rouges et jaunes s'allumant les unes après les autres comme des étoiles empoisonnées. Le bourdonnement de l'industrie était encore perceptible, mais ici, il semblait plus lointain, presque irréel.
Je m'effondrai à genoux sur le sable encore brûlant de la journée, mes mains s'enfonçant dans la matière chaude et mouvante. Je haletais, des sanglots secs me déchirant la gorge sans qu'aucune larme ne vienne plus.
Les images tournaient en boucle dans mon esprit. Madjda. Ses lèvres rouges. Le sexe de Mohsin. Ce sourire. Ce putain de sourire. Sa langue. Ses mains à lui dans ses cheveux à elle. « Prends-la plus profond... comme la dernière fois... »
— Pourquoi ?
Le mot sortit dans un murmure rauque, avalé par le vent chaud qui soufflait du désert, charriant des grains de sable qui piquaient la peau de mon visage.
— Pourquoi ?
Je hurlai cette fois, ma voix se brisant dans l'immensité indifférente.
Aucune réponse ne vint. Le désert ne répondait jamais.
Lentement, je baissai les yeux sur ma main gauche. La bague. Cette petite bague en or avec sa pierre rouge comme du sang coagulé. Mohsin me l'avait offerte il y a trois mois, dans ce même restaurant El Baraka où j'avais acheté le tajine qui gisait maintenant sur le carrelage de son studio. Il avait mis un genou à terre de façon théâtrale, attirant les regards et les applaudissements des autres clients. Il avait parlé d'avenir, de famille, de construire quelque chose ici, à Hassi Messaoud, où l'argent coulait à flots pour ceux qui savaient saisir leur chance. Il avait parlé d'amour.
Mensonges.
Tout n'avait été que mensonges.
Un sanglot rauque me déchira à nouveau la gorge, un son animal, primitif, que je ne me connaissais pas. Mes doigts se refermèrent sur la bague, agrippant le métal tiède. Je tirai. L'anneau résista, serré à ma jointure, comme s'il refusait de partir, comme s'il voulait me retenir dans cette illusion que je m'étais construite.
Avec un effort qui m'arracha un cri de rage et de douleur, je l'arrachai. Ma peau racla contre le métal, une fine trace rouge apparaissant sur mon doigt.
Je tins la bague devant mes yeux, la regardant scintiller faiblement dans la lumière mourante du jour. Un instant, je revis le visage rayonnant de Mohsin lorsqu'il me l'avait passée au doigt. Les promesses. Les serments. « Tu es tout pour moi, ma gazelle. Je te respecte trop pour te toucher avant notre nuit de noces. »
Puis je revis ses mains dans les cheveux de Madjda. Son visage extasié. Son indifférence quand il avait ouvert les yeux et m'avait vue. Le respect. Quel respect ?
D'un geste brusque, je me redressai. Je fis face au désert, à cette immensité qui avalait tout, qui ne gardait rien. Je bandai mon bras, et de toutes mes forces, je lançai la bague vers l'obscurité grandissante.
L'anneau décrivit un arc argenté dans l'air, captant une dernière fois la lumière avant de disparaître dans les ténèbres du sable, sans un bruit, sans une trace.
Englouti. Comme mon avenir. Comme mes rêves.
Je restai là, debout, le bras encore tendu dans le geste du lancer, tremblante de tous mes membres. Le vent chaud du désert séchait les larmes sur mes joues, laissant des traînées salées qui tiraillaient ma peau. Le soleil disparut derrière l'horizon, et l'obscurité tomba avec cette brutalité propre au désert, passant du jour à la nuit en quelques minutes.
Les premières étoiles apparurent, froides et lointaines, indifférentes à la douleur humaine.
Je fermai les yeux. Dans le silence du désert, j'entendis ma propre respiration se calmer progressivement, retrouvant un rythme régulier. Mon cœur, qui battait encore à tout rompre il y a quelques instants, se stabilisa.
Et dans ce calme forcé, une pensée se forma. Nette. Tranchante. Froide comme l'acier.
Plus jamais.
Les mots résonnèrent dans mon esprit avec la force d'un serment.
Plus jamais je ne ferai confiance.
J'ouvris les yeux, fixant les lumières lointaines de Hassi Messaoud. La ville brillait comme une plaie ouverte dans la nuit, ses néons criards et ses feux de derricks créant une aura orangée dans le ciel noir.
Plus jamais je ne serai cette femme naïve qui croit aux promesses.
Je baissai les yeux sur mon doigt nu, sur la trace rouge qui marquait encore l'emplacement de la bague.
Plus jamais l'amour.
Le mot me sembla soudain ridicule, obscène. L'amour. Qu'était l'amour sinon un mensonge qu'on se racontait pour supporter la médiocrité du quotidien ? Une illusion qu'on nourrissait pour ne pas voir la vérité crue : les hommes ne cherchaient qu'une chose, et ce n'était certainement pas une connexion de l'âme.
Mohsin me l'avait prouvé. Avec les lèvres rouges de Madjda enroulées autour de sa queue, avec ce sourire satisfait qu'il affichait même en me voyant, avec son absence totale de remords. « Prends-la plus profond... comme la dernière fois... » Combien de « dernières fois » y avait-il eu pendant qu'il me jurait amour et respect ?
Si c'était ça, l'amour, alors je n'en voulais plus.
Je tournai le dos au désert et à la bague perdue. Je me mis à marcher d'un pas mécanique vers les lumières de la ville. Mes sandales s'enfonçaient dans le sable, rendant chaque pas difficile, mais j'avançais. Une jambe devant l'autre. Encore et encore.
Lorsque j'atteignis les premières rues goudronnées, mes larmes avaient complètement séché. Sur mon visage, il n'y avait plus de douleur visible. Plus de chagrin. Juste une expression dure, fermée, comme un masque de pierre.
Je passai devant des groupes d'hommes attablés aux terrasses des cafés, fumant leurs chichas et discutant football dans des nuages de fumée âcre. Certains me regardèrent avec curiosité — une femme seule, le visage marqué, à cette heure — mais je ne leur accordai aucun regard.
Je passai devant l'immeuble de Mohsin sans ralentir, sans même lever les yeux vers la fenêtre du deuxième étage où une lumière brillait encore. Peut-être était-il là-haut, en train de finir ce que j'avais interrompu. Peut-être Madjda riait-elle, satisfaite de sa victoire.
Je m'en foutais.
J'entrai chez moi, où j'habitais avec ma mère et mes deux sœurs, Sarah et Djawida, dans un immeuble plus récent, plus propre, à l'autre bout de la ville. Je grimpai les quatre étages sans m'arrêter, ouvris ma porte, et la refermai derrière moi en tournant la clé à double tour.
— C'est toi, Amira ? appela la voix de ma mère depuis le salon.
— Oui, maman. Je vais me coucher, je suis fatiguée.
— Tu n'as pas dîné ? Sarah a préparé un couscous...
— Je n'ai pas faim. Bonne nuit.
— Oui, maman. Je vais me coucher, je suis fatiguée.
— Tu n'as pas dîné ? Sarah a préparé un couscous...
— Je n'ai pas faim. Bonne nuit.
Je ne lui laissai pas le temps de répondre. Je me dirigeai vers ma chambre, celle que je partageais avec Djawida, ma sœur cadette. Heureusement, elle n'était pas là. Probablement chez une amie.
Dans ma chambre, je me déshabillai mécaniquement, laissant tomber mes vêtements en tas sur le sol. J'entrai dans la minuscule salle de bain que nous partagions toutes les trois et ouvris le robinet de la douche. L'eau était tiède, presque chaude — à Hassi Messaoud, l'eau froide n'existait pas vraiment en été — mais je m'en foutais.
Je me glissai sous le jet et fermai les yeux. L'eau ruisselait sur mon corps, emportant la poussière du désert, la sueur de la course, et peut-être, espérais-je vaguement, le souvenir de cette scène.
Mais les images restaient. Gravées. Indélébiles.
Je me savonnai avec des gestes brusques, presque violents, comme si je pouvais effacer de ma peau l'humiliation, la trahison. Je frottai jusqu'à ce que ma peau rougisse, jusqu'à ce que mes gestes ralentissent d'épuisement.
Finalement, je m'adossai contre le carrelage froid et me laissai glisser jusqu'à m'asseoir sous le jet. L'eau tambourinait sur mon crâne, noyant mes pensées dans un bruit blanc apaisant.
Combien de temps restai-je ainsi ? Je ne le sus jamais. Lorsque je sortis enfin, l'eau était devenue froide — miracle nocturne de Hassi Messaoud — et mes doigts étaient fripés.
Je m'enroulai dans une serviette et retournai dans ma chambre. Je m'allongeai sur mon lit étroit, fixant le plafond fissuré. Le ventilateur au-dessus de ma tête tournait paresseusement, brassant l'air chaud sans vraiment rafraîchir.
Mon téléphone vibra sur la table de nuit. Un message. Puis un autre. Et encore un autre.
Je le pris, déverrouillai l'écran. Mohsin.
— Amira, laisse-moi t'expliquer.
— C'est pas ce que tu crois.
— Elle m'a sauté dessus, je te jure. C'est elle qui a insisté.
— Réponds-moi, putain.
— Tu vas pas gâcher trois mois pour une connerie ?
— T'es qu'une coincée de toute façon. Madjda au moins elle sait s'occuper d'un homme. Elle suce comme une déesse et elle avale tout. Toi t'aurais jamais fait ça.
— C'est pas ce que tu crois.
— Elle m'a sauté dessus, je te jure. C'est elle qui a insisté.
— Réponds-moi, putain.
— Tu vas pas gâcher trois mois pour une connerie ?
— T'es qu'une coincée de toute façon. Madjda au moins elle sait s'occuper d'un homme. Elle suce comme une déesse et elle avale tout. Toi t'aurais jamais fait ça.
Le dernier message fut celui de trop. Quelque chose se brisa définitivement en moi. Non pas mon cœur — il était déjà en miettes. Mais quelque chose de plus profond. Ma capacité à croire. Ma capacité à espérer.
Sans un mot, je bloquai son numéro. Puis j'effaçai notre conversation entière. Puis je supprimai toutes les photos que nous avions prises ensemble. Une par une. Méthodiquement.
Lorsque j'eus terminé, il ne restait plus aucune trace de Mohsin dans mon téléphone. Comme s'il n'avait jamais existé.
Je reposai l'appareil et fermai les yeux. Le sommeil ne vint pas. Les images revenaient. Encore et encore. Madjda. Ses lèvres. Ce sourire. Sa langue sur lui. Ses mains à lui dans ses cheveux à elle.
Mais cette fois, au lieu de pleurer, je sentis autre chose naître en moi. Une résolution. Froide. Implacable.
Si les hommes ne cherchaient que le plaisir de la chair, alors moi aussi je jouerais ce jeu. Mais je le jouerais mieux qu'eux. Je prendrais ce que je voulais, quand je le voulais, sans jamais donner mon cœur. Sans jamais me laisser atteindre.
Mohsin voulait une femme qui suce et qui avale ? Très bien. Il y en avait plein comme Madjda. Mais moi, je serais différente. Je ne serais pas celle qui se fait tromper. Je serais celle qui prend son plaisir et s'en va. Celle qui ne s'attache jamais.
Je serais libre. Vraiment libre. Pas de cette liberté illusoire que promettait le mariage, mais d'une liberté totale, égoïste, protectrice.
Hassi Messaoud, la ville qui avait promis un avenir, venait de m'en voler un. Mais je ne lui pardonnerais pas. Je ne pardonnerais à personne.
La brèche était ouverte, et par elle s'engouffrait, non pas le sable du désert, mais une carapace nouvelle, dure et impénétrable.
La reconstruction solitaire venait de commencer. Elle serait longue, douloureuse, et se ferait loin de l'amour.
Demain, je serais quelqu'un d'autre.
Quelqu'un que plus rien ne pourrait briser.
Quelqu'un qui prendrait ce qu'elle voulait, comme les hommes le faisaient.
Quelqu'un qui ne croirait plus jamais aux promesses murmurées dans le noir.
Le parfum de la trahison imprégnait encore mes narines, mélange écœurant de ce parfum tropical bon marché et de l'odeur du sexe. Mais bientôt, ce serait un autre parfum que je porterais.
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