Les dix jours furent durs, et beaux.
Léonie passa trois heures au téléphone avec Gaspard, un soir, sur la terrasse, sous les étoiles. Il voulait reprendre. Il avait changé, disait-il. Il parlait d'un appartement, d'un chien, d'enfants.
— Tu as rencontré quelqu'un, dit-il à la fin, ce n'est pas ça ?
— Oui.
— Un homme du Sud.
— Deux personnes.
Un silence, long.
— Deux ?
— Deux, dit Léonie. Et je ne vais pas choisir.
— Tu ne vas pas choisir, répéta Gaspard, comme s'il testait la phrase.
— Et tu vas faire quoi ? Vivre à trois ?
— Oui.
— Les gens vont te prendre pour une folle.
— Les gens me prennent déjà pour une folle depuis que je dis que je sens des choses pour vivre.
Il rit. Il rit sincèrement, pour la première fois depuis deux ans, et Léonie eut un pincement.
— Tu es heureuse ? demanda-t-il.
— Oui.
— Alors bon.
Il raccrocha là-dessus, sans drame. Elle resta une heure sur la terrasse après, à regarder le bassin, à se dire que Gaspard n'avait jamais été un mauvais homme — juste un homme qui ne sentait rien, et qui avait fini par ne plus rien provoquer.
Elle formula la fragrance en six jours.
Elle travailla sur la table de la terrasse, avec sa valise d'essences, ses buvards, ses petits flacons, un ventilateur qui brassait l'air chaud. Nayla passait, sentait, disait *non* ou *oui* sans hésiter, et se trompait rarement. Idriss, un soir, s'assit à côté d'elle, prit un buvard, et le sentit longtemps.
— C'est la peau, dit-il. Mais pas la peau seule.
— Il manque quelque chose.
— Il manque l'endroit où on met le nez.
Il prit sa main, retourna le poignet, et posa son nez dans la saignée, comme le premier jour. Léonie ferma les yeux.
— Cèdre, dit-elle. Un peu de fève tonka. Et le savon beldi.
— C'est ça.
Elle l'écrivit. La formule fut complète le septième jour. Elle l'envoya à Margaux avec un titre : *Horra.*
Le téléphone sonna dix minutes plus tard.
— *Horra* ? dit Margaux. — C'est quoi ?
— Femme libre.
— C'est joli. — Un bruit de clavier. — C'est arabisant, par contre. Tu vas te faire allumer par le service marketing.
— Tant mieux.
— Tu es amoureuse.
— Je suis plusieurs choses.
— Tu es amoureuse, répéta Margaux. Et tu es deux fois amoureuse, si j'en crois le ton.
— Trois fois, dit Léonie.
Un silence au bout du fil.
— Bon, dit Margaux. Raconte.
Le huitième jour, Nayla affronta sa famille. Elle le fit dans la cuisine de Zohra, avec Zohra, ce qui était la seule manière. Elle dit qu'elle ne se marierait pas cet hiver. Qu'il y avait un homme, oui, et une femme aussi, et que si on voulait comprendre, on pouvait venir boire le thé.
Sa mère cria un peu. Puis demanda des détails. Puis cria encore, parce que les détails étaient pires que prévu.
— Et lui, il est d'accord ? demanda-t-elle, en parlant d'Idriss.
— C'est lui qui a proposé les trois mois d'essai.
— Trois mois d'essai, comme un yaourt.
— Comme un yaourt, oui.
Sa mère réfléchit longtemps.
— Et elle sait faire le pain ? demanda-t-elle enfin.
— Qui ?
— La Française.
Nayla regarda Zohra. Zohra haussa les épaules.
— Elle apprendra, dit Nayla.
C'était bon signe.
Le neuvième jour, Idriss posa ses conditions, assis sur la margelle du bassin qu'il avait réparé.
— Trois mois d'essai, dit-il. Léonie vit ici six mois par an, elle garde Aubriane six mois. Moi je ne quitte pas Zahria, mais je peux y aller un mois par an. On se retrouve tous les deux mois, tous les trois. On refait le contrat chaque fois. Et le jour où l'un de nous veut sortir, il sort proprement, sans drame.
— Et si on ne veut pas que tu sortes ? demanda Nayla.
— Alors on négocie.
— C'est vachement romantique, dit Léonie.
— C'est très romantique, dit-il. — Il sortit de sa poche trois rubans de soie : miel, crème, vert. — Le romantisme, c'est de l'organisation.
Ils firent la cérémonie le dernier soir, dans le patio, sans personne, sous les lanternes. Zohra avait fait un dîner et était montée se coucher « pour ne pas déranger », ce qui voulait dire qu'elle écouterait tout depuis le balcon, et tout le monde le savait.
Léonie prit la parole, parce qu'elle était l'invitée, et que c'était à elle de commencer.
— Nayla. Tu m'as bandé les yeux le deuxième jour et tu m'as appris à ne pas avoir peur. Je te choisis, pas comme un accident de vacances. Je te choisis comme une personne avec qui je veux vieillir, même si on vieillit séparément six mois par an.
Elle se tourna vers Idriss.
— Idriss. Tu m'as attachée avec un ruban et tu m'as appris à dire *ambre*. Je te choisis. Je te choisis même quand tu es de mauvaise humeur et que tu ne parles pas pendant deux heures.
Nayla parla ensuite, et elle fut brève, ce qui était rare.
— Vous deux, dit-elle. Vous êtes ma maison. Je vous choisis. Et je vous préviens : je vais être insupportable.
— On sait, dit Idriss.
— Chut.
Idriss parla en dernier. Il n'aimait pas les discours.
— Je vous choisis, dit-il. Et je vous tiens. C'est tout.
Ils nouèrent les rubans aux poignets les uns des autres, trois nœuds, trois fois. Nayla refit, au henné, les trois traits sur chaque paume. Léonie pleura, Nayla rit, Idriss les prit toutes les deux contre lui et ne dit plus rien pendant un long moment.
Puis, du balcon, une voix tomba :
— Vous avez fini ? Il reste du tajine.
— Zohra ! cria Nayla.
— Je ne dérange pas, moi. Je constate.
Ils montèrent ensuite. Ce ne fut pas une nuit spectaculaire : ce fut une nuit douce, lente, drôle, avec des fous rires, des coudes dans les côtes, un genou mal placé, et un long silence à la fin. Léonie s'endormit entre les deux, la main droite dans la main de Nayla, la main gauche dans celle d'Idriss, les trois traits de henné se touchant presque.
Note de l'auteur
Trois mois plus tard ! Léonie ouvrit le flacon et posa la touche sur la peau de son poignet. *Horra*. Elle en avait fait tirer cinquante exemplaires, en série confidentielle. La maison avait accepté, un peu par curiosité, un peu par calcul. Sur l'étiquette, trois traits fins, en triangle. Pas d'explication.
Son appartement d'Aubriane était grand, clair, un peu vide, et il sentait maintenant autre chose que Gaspard. Elle avait gardé le canapé. Elle avait jeté la moitié du reste.
Son téléphone vibra. Une photo : Nayla dans le patio de Dar Zohra, une main sur la hanche, l'air furieux d'être prise en photo. Une autre : Idriss, en contrebas, qui pose une tesselle dans le bassin.
Puis un message de Nayla : *« Il reste cinquante et un jours. J'ai compté. »*
Léonie sourit, reboucha le flacon, et répondit : *« J'ai compté aussi. »*
Puis, comme tous les soirs à dix-huit heures, elle s'assit sur le canapé, appela en visio, et resta une heure à écouter deux personnes se disputer pour savoir qui avait mis le couvert, dans une cour ocre, à trois mille kilomètres, sous des lanternes de fer forgé. Elle n'avait rien à dire. Elle écoutait. C'était sa place. C'était chez elle.
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