Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Super-héros — Chapitre 4 · Une autre
Auteur
Super-héros
Chapitre 4 · Une autre
Le soleil perce la couche grise au-dessus des toits de Paris quand Adrien amorce sa descente. Il repère l'immeuble en angle juste derrière l'impasse où se niche le MacQueen's — un toit plat, zinc patiné, cage d'escalier condamnée sur le côté. Il se pose sans bruit, pieds nus sur le métal tiède, et retire le justaucorps en trois gestes précis. Le spandex colle à la peau à cause de la sueur matinale. Il le roule en boule serrée, l'enfonce dans le sac plastique qu'il a laissé la veille derrière la souche de cheminée, puis enfile le jean et la veste sombre pliés à côté. Les vêtements civils retombent sur ses épaules de déménageur comme une armure à l'envers — pas pour protéger, mais pour disparaître. Il passe la main sur son visage, gratte la mâchoire carrée, descend l'escalier de service les marches deux par deux.
Le MacQueen's sent le vinaigre et la cire froide. Paulo n'est pas encore là — la réserve est éteinte, pas de trace de fumée de cigare. Adrien pousse la porte du bar, pose son sac sous le comptoir en cristal, et allume les néons ambrés qui prennent trente secondes à démarrer, clignotant comme des yeux fatigués avant de stabiliser leur lueur orange. La télévision suspendue au-dessus du bar reste éteinte. Il ne l'allume jamais le matin.
La mise en place commence par les citrons verts. Il en sort deux kilos du frigo, les coupe en deux sur la planche, presse chaque moitié avec le presse-citron manuel en inox — le jus coule acide et vif dans le bol en verre, parfum qui lui pique l'intérieur des narines. Il filtre les pépins à la passoire fine, réserve le liquide vert pâle. Ensuite la menthe : deux bottes entières, tiges ligaturées par un élastique. Il effeuille chacune d'elles, triant les feuilles abîmées qu'il jette dans le seau, gardant les intactes — lisses, dentelées, d'un vert sombre presque noir — qu'il empile dans le bac plastique. Ses doigts sentent le menthol jusqu'aux jointures.
Les rondelles de citron jaune : il en aligne six sur la planche, tranche fin, régulier, chaque rondelle de trois millimètres exactement, la pulpe translucide laissant voir les fibres. Il les range dans le bac en inox, couvre d'un film plastique, range au frais. Les bouteilles de service : il remplit le bitter, la vodka, le gin, le rhum blanc depuis les bidons d'un litre sous le comptoir, vissant les pommes doseuses, essuyant les gouttes avec le chiffon gris qui sent l'eau de javel diluée. Il vérifie la réserve de glace — deux bacs pleins, cubes réguliers — sort les verres à cocktail du lave-vaisselle, les range sur l'étagère en verre dépoli, essuie le comptoir en cristal avec le chiffon propre, le fait briller sous les néons ambrés.
L'estomac vide, le café noir du matin encore là comme un souvenir brûlé au fond de la gorge. Les muscles détendus, relâchés — la nuit avec Sarah a laissé une langueur dans ses mouvements, quelque chose de liquide dans la façon dont il se penche, attrape, range. Il pense au papier plié dans la poche de sa veste — le numéro de téléphone, l'écriture rapide, le « meilleure baise de ma vie » — et repousse la pensée. Service dans quarante minutes. Il sort les tire-bouchons, les cuillères à mélange, les passoires à glace, aligne tout sur le tapis en caoutchouc noir derrière le bar.
La porte de la cuisine s'ouvre sur un coup de hanche. Jérôme débarque avec un plateau de frites qu'il pose sur le passe-plat, mais il ne s'arrête pas là — il traverse la salle, contourne les tables, arrive au bar en trois enjambées, les yeux écarquillés, le souffle court comme s'il avait couru depuis la station de métro.
— Y en a une autre.
Adrien ne lève pas les yeux de la bouteille de bitter qu'il essuie.
— Une autre quoi ?
— Bah une putain d'autre avec des pouvoirs, t'as pas vu les infos ?
— Euh non, j'étais un peu occupé hier soir. Vas-y, raconte.
— Bah une putain d'autre avec des pouvoirs, t'as pas vu les infos ?
— Euh non, j'étais un peu occupé hier soir. Vas-y, raconte.
Jérôme s'accoude au comptoir en cristal, paumes à plat, penché en avant comme s'il allait débiter une liste de courses. Son tablier de cuisine est maculé de taches d'huile, le torchon sur son épaule sent la friture.
— Hier soir, TF1, bulletin d'information exceptionnel à 23h17. Genre ils ont coupé la programmation, là, au milieu d'un film, pour passer un truc. Ils ont récupéré des images — nettes, hein, pas floues, pas une merde de téléphone tremblant — une caméra de surveillance de banque, apparemment. Une femme. Devant un guichet automatique. Et là, elle — elle défonce le truc à mains nues. Comme ça. Comme tu casserais un biscuit. Le distributeur, l'écran, tout. Avec ses mains. Et elle prend les billets, plein de billets, elle fourre tout dans un sac — un truc de sport, genre sac de gym — et là...
Jérôme fait un geste avec la main droite — un mouvement sec, horizontal, comme un coup de couteau.
— Elle disparaît. Comme ça. L'instant d'avant elle était là, en train de ramasser le fric, l'instant d'après — plus rien. Juste la poussière qui retombe. La poussière, tu m'entends ? Genre elle se désintégrait ou je sais pas quoi. Les mecs du JT ils disent qu'ils ont fait ralentir l'image, qu'il n'y a pas de coupure, pas de montage, que c'est continu. Une frame elle est là, la frame d'après y a plus rien que de la poussière qui tombe sur le trottoir.
Adrien a cessé d'essuyer la bouteille. Sa main reste immobile, le chiffon enroulé autour du goulot, les doigts serrés. Le néon ambré bourdonne au-dessus de sa tête. L'odeur du jus de citron vert — acide, vif — lui parvient comme à travers un filtre.
— Une femme, répète-t-il.
— Ouais. Brune, je crois, d'après les images. Enfin on la voyait mal de face, surtout de dos et de trois quarts. Mais c'est une femme, c'est sûr. Et elle a des putains de pouvoirs, mec. Elle démolit un distributeur comme on casse du sucre et pouf, elle se tire en disparaissant. C'est pas un tour de magie, c'est pas un fake — TF1 ils ont fait analyser les images, les experts ils disent que c'est authentique, pas de trucage.
— Ouais. Brune, je crois, d'après les images. Enfin on la voyait mal de face, surtout de dos et de trois quarts. Mais c'est une femme, c'est sûr. Et elle a des putains de pouvoirs, mec. Elle démolit un distributeur comme on casse du sucre et pouf, elle se tire en disparaissant. C'est pas un tour de magie, c'est pas un fake — TF1 ils ont fait analyser les images, les experts ils disent que c'est authentique, pas de trucage.
Adrien pose la bouteille sur le comptoir. Lentement. Le verre touche le cristal sans bruit. Son visage ne change pas — la mâchoire carrée reste verrouillée, les yeux gris fixent un point sur la planche à découper où une goutte de jus de citron vert s'étale lentement — mais quelque chose dans ses épaules s'est rigidifié, une tension qui n'était pas là il y a trente secondes.
Depuis neuf ans — depuis ses dix-huit ans, depuis le matin où il se réveille avec la capacité de soulever son lit à une main et de flotter au-dessus du sol de son studio de banlieue — il croit être seul. Unique. Le seul être au monde à porter cette anomalie dans sa chair. Pas une mission, pas un don, pas une malédiction non plus — juste un fait, comme une mutation tardive que personne n'a expliquée et qu'il apprend à vivre seul, dans le silence, avec le commissaire Ribaudi comme seul confident opérationnel. Le justaucorps en kevlar, le demi-masque noir, les vols au-dessus de Paris à jeun — tout cela construit sur la certitude qu'il est le seul. Qu'il n'y en a pas d'autre. Que cette chose en lui n'a pas de pendant, pas de miroir, pas de jumeau.
Et maintenant une femme démolit un guichet automatique à mains nues et se désintègre dans la poussière sur une caméra de surveillance.
— T'as pas vu les images ? demande Jérôme. Elles sont partout sur internet, là. Le Monde, Libération, tout le monde en parle. Même Twitter, c'est que ça.
— Non, j'ai pas regardé.
— Bah regarde, mec. C'est des trucs de fou. Ça fait penser au Sauveur, en fait — genre un autre super-héros, sauf que celle-là elle vole une banque au lieu de sauver des gens. Enfin, c'est pas pareil, hein, le Sauveur il vole pas, il sauve les gens, mais c'est le même genre de — de trucs impossibles, quoi.
— Bah regarde, mec. C'est des trucs de fou. Ça fait penser au Sauveur, en fait — genre un autre super-héros, sauf que celle-là elle vole une banque au lieu de sauver des gens. Enfin, c'est pas pareil, hein, le Sauveur il vole pas, il sauve les gens, mais c'est le même genre de — de trucs impossibles, quoi.
Adrien reprend le chiffon. Essuie la bouteille de vodka. La range. En sort une autre. L'essuie aussi. Les gestes sont mécaniques, précis, exactement les mêmes que d'habitude — mais le rythme a changé, quelque chose de plus lent dans la rotation de son poignet, comme si chaque mouvement demandait un effort supplémentaire de concentration.
— T'imagines, là, cette meuf, elle rentre dans le bar ? demande Jérôme. Genre, dans ton bar, si elle débarque, tu lui sers quoi ?
La question est stupide, typique de Jérôme — mais Adrien la saisit comme une bouée.
— Un mojito, dit-il. Comme tout le monde.
Jérôme ricane, secoue la tête, récupère son plateau de frites et repousse la porte de la cuisine de son épaule. Le battant oscille deux fois puis se stabilise. L'odeur de friture reste suspendue dans l'air, mêlée au vinaigre, à la cire, au menthol.
Adrien reste seul derrière le comptoir. Le néon ambré bourdonne. La télévision suspendue reste éteinte au-dessus de lui — noire, muette, un écran vide qui réfléchit la lumière orange comme un miroir sombre.
Il n'est pas seul.
Le mot tourne dans sa tête, simple, brutal, irréfutable. Il n'est pas seul. Neuf ans de certitude — neuf ans de solitude choisie, de secret gardé, de vols solitaires au-dessus des toits, d'interventions sans témoin, de collaboration discrète avec un commissaire fatigué — neuf ans construits sur le fait qu'il est unique, et tout cela vient de se fissurer sur trois phrases de Jérôme entre deux plateaux de frites.
La porte de la réserve s'ouvre. Paulo en sort, un nuage de fumée de cigare traînant derrière lui comme un fantôme. Il grommelle un ordre vague à l'adresse de la cuisine — « Jérôme, les frites, bouge » — puis s'installe derrière son bureau, la porte entrouverte, laissant filtrer le son d'une radio qui parle de l'événement. Adrien entend les mots filtrés par le bois — « phénomène inexpliqué », « images authentifiées », « enquête ouverte » — et son poing se serre autour du manche du presse-citron en inox.
Le métal cède légèrement sous la pression de ses doigts. Il relâche. Regarde la trace — une empreinte profonde dans l'acier, comme un moulage de ses phalanges. Il glisse le presse-citron sous le comptoir, dans le tiroir du fond, là où personne ne regarde.
Service dans vingt minutes. Les premiers clients vont arriver. Il reprend la bouteille de rhum, la remplit, visse la pomme doseuse, essuie la goutte, range. Les gestes sont précis. Mécaniques. Le café noir du matin brûle au fond de sa gorge.
Il n'est pas seul.
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