La lumière grise du petit matin filtre par la fenêtre du studio, posant des bandes pâles sur le mur lézardé. Adrien ouvre les yeux. Le drap a glissé sur le côté. À côté de lui, Sarah remue, encore à moitié endormie, les cheveux collés en mèches sombres contre la nuque. Des traces blanches, sèches et craquelées, marquent sa peau — entre les seins, le long des côtes, sur le ventre, jusque dans le creux des hanches. Le sperme de la veille a séché en une pellicule tendue qui craquelle quand elle étire les jambes.
Elle frotte l'intérieur de sa cuisse du bout des doigts, sent la croûte se détacher en flocons, et pousse un grognement sourd.
— Je suis collante de partout.
Sa voix est rauque, à peine réveillée. Elle se redresse, les seins lourds oscillant légèrement, et regarde autour d'elle avec des yeux encore flous.
— Tu as une douche qui fonctionne, au moins ?
Adrien pointe du menton vers la porte entrouverte au fond du studio.
— Là. Mais l'eau met trois minutes à chauffer.
Sarah se lève du lit d'un mouvement lent, les jambes raides. Des marques violacées ponctuent ses hanches — les empreintes de ses doigts à lui, là où il l'a maintenue en plein vol. Elle marche jusqu'à la salle de bain sans se couvrir, chaque pas faisant craquer la pellicule de sperme séché sur son ventre. La porte claque. L'eau coule.
Adrien reste immobile sur le lit quelques secondes, les yeux au plafond. Puis il se lève. Nu, il enjambe son jean déchiré qui traîne par terre — celui de Sarah, ouvert en deux depuis l'entrejambe jusqu'à la ceinture — et gagne la kitchenette. Le Nescafé est à la même place que toujours, entre les fils électriques apparents et le mur écaillé. Il remplit la bouilloire, verse une cuillerée de poudre dans la tasse, attend.
Le bruit de l'eau dans la douche couvre tout. Il entend Sarah fredonner quelque chose d'indistinct, un air qu'il ne reconnaît pas. Il verse l'eau chaude sur le Nescafé, remue avec une cuillère qu'il rince ensuite sous le robinet. Le café est noir, sans sucre. Il boit une gorgée, brûlante, le regard fixé sur le carrelage fissuré.
Quand Sarah ressort de la salle de bain, une serviette de main enroulée autour de la poitrine, elle a la peau rosée par la chaleur. Ses cheveux sont trempés, plaqués en arrière, et l'eau perle encore sur ses épaules. Elle sent le savon de Marseille — le seul qu'Adrien possède, un pain jaune posé sur le bord du lavabo.
— Tu n'as rien à manger ?
Elle ouvre le placard au-dessus de l'évier. Vide, à part une boîte de thon entamée et un paquet de pâtes de riz. Elle referme.
— Rien du tout.
Adrien pose sa tasse sur le comptoir.
— Non.
Il ne détaille pas. Il n'a jamais eu besoin de beaucoup manger — son métabolisme brûle autrement, l'énergie vient d'ailleurs — mais Sarah, elle, est humaine. Normale. Elle a faim le matin.
— Si tu continues à venir ici, il faudra que je fasse des courses, dit-il.
Les mots sortent secs, presque mécaniques, mais quelque chose dans l'angle de sa mâchoire se crispe. Ça l'embête. Pas elle. Le fait de ne pas être prêt. Le fait de ne pas avoir anticipé les besoins d'une autre personne que lui-même.
— Tu prends quoi au petit-déj ? dit-il.
Sarah s'appuie contre le chambranle de la porte, la serviette serrée sous les aisselles.
— Ce que je prends au petit-déjeuner ? Chocolat chaud. Et des tartines de beurre demi-sel.
Elle le regarde avec une expression qui ne laisse pas de place à la négociation.
— Comme toute Bretonne qui se respecte. Pas de beurre doux. Le beurre doux, c'est pour les Parisiens qui ne savent pas vivre.
Adrien hoche la tête. Chocolat chaud. Beurre demi-sel. Il enregistre.
— Et j'ai besoin d'un pantalon, ajoute-t-elle en pointant du pied le jean déchiré sur le sol.
— Le mien est mort.
Adrien ouvre l'armoire — une penderie étroite, à moitié vide. Il sort un jean noir, le lance sur le lit. Sarah le prend, le déplie, l'enfile. Le tissu pend sur ses hanches, la taille est beaucoup trop large, les jambes trop longues. Elle roule le bas plusieurs fois, serre la ceinture au dernier trou, et le jean tient à peine. Elle a l'air d'une gamine dans les vêtements de son père.
— Ça va faire l'affaire, dit-elle sans se plaindre.
Elle ramasse son sac à main par terre, vérifie son téléphone. Puis elle se tourne vers Adrien. Il est toujours nu, debout près de la kitchenette, la tasse de café vide à la main. Sarah s'approche de lui. Son regard descend de son visage vers son torse, les abdominaux découpés, la ligne de poils sombres qui descend vers le bas-ventre. Elle pose sa main à plat sur son sexe — une paume ouverte, les doigts repliés autour de la bite, une pression ferme mais brève, un geste de propriété plus que de désir.
— Bonne journée, elle dit.
Et elle l'embrasse. La bouche contre la sienne, la langue qui glisse une seconde, le goût de dentifrice et de café noir mêlés. Puis elle se recule, enfile sa veste, et pousse la porte du studio. L'escalier grince sous ses pas. Le bruit s'éteint.
Adrien reste seul. Le studio sent encore le savon de Marseille et le sperme. Il pose la tasse, enfile son justaucorps et met son masque, puis ouvre la fenêtre. Celle-ci donne sur une impasse étroite, encastrée entre deux murs aveugles — aucun vis-à-vis, aucune fenêtre voisine, un puits de lumière condamné par l'architecture urbaine. Il a choisi ce studio pour cette raison. Trouver un appartement à Paris avec une fenêtre sans vis-à-vis n'est pas simple, mais cette impasse derrière l'Opéra est parfaite. Personne ne le voit prendre son envol.
Il se hisse sur l'appui, plie les genoux, et saute. Le vide l'aspire pendant un dixième de seconde, puis l'air le porte. Il monte en spirale, vertical, jusqu'à percer la couche de nuages bas qui pèsent sur Paris. Là-haut, le soleil est déjà levé. Il file vers le sud-est, au-dessus des toits, invisible depuis le sol.
À huit heures quarante, une alerte tombe sur la fréquence que Ribaudi lui a donnée. Accident sur le périphérique, sortie Porte d'Italie. Un jeune homme coincé dans sa voiture, la carrosserie tordue comme du papier alu. Les pompiers n'arrivent pas à atteindre la portière.
Adrien atterrit sur l'accotement à 8h52. Les pompiers reculent — ils le connaissent maintenant, le Sauveur, le type en justaucorps noir qui arrive de nulle part. Il attrape le montant du toit, tire d'un mouvement lent et contrôlé. Le métal gémit, se tord, s'ouvre comme une boîte de conserve. Le jeune homme à l'intérieur — dix-neuf ans peut-être, le visage couvert de sang, les yeux écarquillés — est dégagé en moins de trente secondes. Les pompiers le glissent sur un brancard. L'un d'eux tape Adrien sur l'épaule. Il hoche la tête et repart.
À neuf heures précises, il se pose sur le toit d'un immeuble de bureaux près de Bercy. Le béton est froid, couvert de gravier. Ribaudi est déjà là, enroulé dans son trench-coat gris, les mains dans les poches. Ses yeux de chien fatigué sont plus cernés que d'habitude. Il fume, ce qu'il ne fait jamais avant dix heures.
— Vous saviez qu'il y en avait au moins une autre que moi ? demande Adrien sans préambule.
Ribaudi tire une bouffée, exhale par le nez.
— Non.
Le mot tombe comme une pierre.
— Aucune idée. Aucun signal, aucun rapport, rien. Et puis cette vidéo.
Il sort une tablette de la poche intérieure de son trench-coat. L'écran s'allume. Il tape un mot de passe, ouvre un fichier vidéo.
— Celle-ci précède la vidéo diffusée par les médias. Les caméras de la banque l'ont enregistrée avant que la séquence ne fuie. Regardez.
Adrien prend la tablette. L'image est en noir et blanc, granuleuse, tournée depuis l'angle supérieur gauche d'un guichet automatique. Le timestamp indique 03h12. La rue est déserte. Pas un piéton, pas une voiture. Le distributeur se dresse seul sur le trottoir, éclairé par un réverbère.
Puis, d'un coup — sans transition, sans mouvement, sans flou — elle est là. La femme brune. Masquée. Debout devant le guichet, comme si elle avait toujours été à cet endroit. Elle regarde à droite. Tourne la tête. Regarde à gauche. Un mouvement rapide, animal, celui de quelqu'un qui vérifie que le terrain est libre. Puis elle se tourne vers le distributeur et frappe.
Adrien repasse la séquence. Arrête l'image. Le passage de « rien » à « elle est là » occupe une seule frame. Pas de scintillement, pas de distorsion, pas de trace de mouvement entre deux points. Elle n'est pas, puis elle est.
— Téléportation ? dit-il à voix basse.
— Possible, répond Ribaudi.
— Mais ça pourrait être autre chose. Matérialisation — elle se construit sur place, atome par atome, assez vite pour que la caméra ne capte rien. Ou invisibilité — elle était déjà là, elle devient visible. Trois pistes, aucune confirmation.
Adrien repasse la vidéo une troisième fois. Le moment où elle apparaît. Le regard circulaire. Le coup porté au guichet. Et puis, sur l'autre vidéo — celle diffusée par les médias — le moment où elle se désintègre en poussière après avoir récupéré l'argent. Matérialisation et désintégration. Ou téléportation dans les deux sens. Ou invisibilité activée et désactivée.
— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? demande-t-il en rendant la tablette.
Ribaudi la glisse dans sa poche. Il tire une dernière bouffée, écrase le mégot sous le talon.
— La contacter. Parler avec elle. Savoir ce qu'elle veut, pourquoi elle attaque des distributeurs.
Il marque une pause.
— Pas l'arrêter. Pas tenter de la soumettre. On ne sait pas de quoi elle est capable — si elle peut se téléporter, elle peut disparaître avant qu'on l'attrape. Si elle peut se matérialiser, elle peut peut-être se matérialiser à l'intérieur d'un blindage. On ne prend aucun risque. Pas encore.
Adrien hoche la tête. Le vent souffle sur le toit, soulevant le gravier. En bas, Paris bourdonne, indifférent.
— Je la trouverai, dit-il.
Ribaudi le regarde avec ses yeux fatigués.
— Pas la trouver. La contacter. C'est différent.
Il remonte le col de son trench-coat, tourne les talons, et disparaît par la cage d'escalier.
Adrien reste seul sur le toit. Le soleil perce les nuages. Il pense à Sarah couverte de sperme sous la douche, au chocolat chaud et au beurre demi-sel, au jean noir trop grand qui pendait sur ses hanches. Puis il pense à la femme brune qui apparaît de nulle part et frappe le métal à mains nues.
Il ne sait pas encore lequel des deux l'effraie le plus.
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