Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les aventures d'Alexandrine, gouvernante stricte — Chapitre 8 · Une jeune femme en détresse
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les aventures d'Alexandrine, gouvernante stricte
Chapitre 8 · Une jeune femme en détresse
Puis une semaine passa, puis deux, mais aucune des deux élèves ne revint au cours. Et sans que la baronne eut été informée de la raison de leur absence, sans même un mot d'excuse ni d'explication.
La baronne était-elle allée trop loin ? Pas pour Adélaïde en tout cas : sa mère, Madame de Monceaux ne s'était pas plaint de son traitement qui semblait bien en adéquation avec ses… « valeurs éducatives.» Au contraire, elle aurait même bien été plus loin dans les châtiments corporels sur sa fille si on l'avait écoutée et si elle avait pu, par conséquent, suivre ses envies.
J'en étais à redouter que cette mère n'ait pris l'initiative de la fouetter cruellement dans leur demeure. Non, me rassurai-je, elle est trop lâche et prend un malin plaisir à la regarder les subir de ma main et de celle de la baronne.
Mais si d'aventure elle avait chargé un homme, une brute, un gueux, un jardinier rustre ou autre homme de main de le faire? (De main. Comme l'expression était de circonstance pour parler de ces choses-là, j'en aurais presque tremblé d'effroi pour la pauvre fille, prétentieuse et chochotte certes, et hautaine quand elle en avait le pouvoir, mais tout de même si sensible, au corps si raffiné et si délicat, pauvre enfant.)
La suite des événements, fort heureusement, ne tarda pas à nous révéler la réalité, une réalité tout autre qui apaisa mes craintes.
Ma maîtresse, elle, ne se faisait pas de souci pour ces pauvres créatures. Ce qui l'agaçait c'est qu'on séchât ses leçons de piano et qu'on n'ait pas la politesse de la prévenir d'avance ni de s'excuser de son absence. Je ne pense pas que le maigre argent qu'elle en retirait lui manquât (j'avais compris depuis un moment que ça n'était pas cette motivation qui l'avait incitée à donner des cours), je savais que sa fortune était conséquente, et encore, sans doute bien plus grande que ce que je pouvais concevoir.
Mais elle percevait cette désertion comme un affront personnel, une insulte, un manque de respect envers elle. Et elle, qui avait tant eu de mal, avait mis tant de temps, à nouer des relations avec des femmes de la meilleure société, devait être terrifiée à l'idée de retomber dans l'oubli, d'être ignorée, voire traitée comme une paria.
Mais je sentais qu'elle était un peu plus inquiète de l'absence d'Elsa car elle n'avait noué aucun lien avec sa famille, et même si ils étaient des bourgeois très traditionnels à la réputation de conservateurs très durs, elle devait se demander si la jeune fille ne s'était pas plaint auprès de ses parents de ses traitements, et si le fait qu'elle l'eut ainsi punie sans les en informer ne les avait pas courroucés.
Aussi – je commençais à être habituée à sa lâcheté – me demanda-t-elle d'aller, de sa part, s'enquérir chez eux de la santé d'Elsa, et l'air de rien, de demander pourquoi elle n'était pas venue à ses leçons de piano.
Je ne pouvais bien entendu pas le lui refuser. Et même si dans la bonne société il put parâtre incongru, voire déplacé, qu'on envoie une domestique pour ce genre de mission chez une famille qu'on ne connaît pas, je ne fus pas trop surprise des manières de ma maîtresse, parfois excentriques, jusqu'à frôler l'impertinence.
Mais moi, à sa différence, je ne manquais aucunement de courage et avais toujours pris mes responsabilités et assumé mes actes et mes envies. Que risquais-je ? Me faire claquer la porte au nez ? Me faire jeter dehors comme une malpropre ? Je m'en moquais, je ne connaissais pas ces gens et puis je n'étais que l'émissaire de Madame la baronne. Après tout, si la démarche semblait impolie ou grossière, ça ne rejaillirait que sur elle.
Et puis je suis une gouvernante qui a servi de grandes maisons, je ne suis pas une petite bonniche sans éducation, je sais tenir ma place, ce qu'il faut dire et ne pas dire.
Je mis donc ma plus belle tenue (une tenue du dimanche, mais stricte, avec veste au-dessus d'un corset des plus chics), pris mon parapluie, me coiffai d'un beau chapeau (un de ceux qui avaient appartenu à Armande) et allai jusqu'à la demeure de ces gens.
Je clochai, patientai un moment. Un majordome d'un âge canonique m'ouvrit, il leva un œil circonspect sur moi, me demanda qui j'étais et le motif de ma présence. Je tendis la carte de la baronne et me présentai, l'informai que ma maîtresse voulait s'enquérir de la santé de la jeune Elsa puisqu'elle n'était pas venue à ses leçons de piano depuis plus de deux semaines, peut-être lui était-il arrivé quelque chose, Madame s'inquiétait. Et j'ajoutai que la baronne étant elle-même souffrante actuellement elle n'avait pu faire le déplacement en personne, ce pourquoi elle m'envoyait.
- Entrez, me dit-il. Attendez là, je vais voir si Madame Steinert a un message à vous transmettre en retour.
Moins de deux minutes après je vis arriver une dame aux cheveux gris, très bien mise, à l'allure renfrognée, qui porta sur ma personne un regard descendant, quelque peu hautain. Je me dis qu'au pire elle alla m'éconduire, peut-être en accablant d'injures, par mon intermédiaire, ma patronne.
- Bonjour, me dit-elle. Vous êtes la gouvernante de la baronne Arschficken ?
- Oui Madame. Alexandrine, pour vous servir.
- Eh bien, effectivement, Elsa est souffrante depuis quelques temps. Elle ne sort pas de sa chambre. Elle est neurasthénique. Vous pourrez rassurer la baronne, elle s'en remettra, c'est un mal qui n'est pas nouveau, elle en a déjà souffert. Elle est plutôt fragile. Trop délicate. C'est cette génération, je pense. Enfin…
- A-t-elle vu un médecin ? Excusez-moi cette question, c'est simplement parce que la baronne pourrait vous en recommander un ?
- Oui nous avons un médecin de famille depuis longtemps, un éminent praticien. Et si besoin – si cela devait durer trop - il pourrait l'adresser à des spécialistes avec qui il est en relation. Car il y a – même si je n'espère pas en arriver à cette extrémité – des cliniques très bien à Genève.
- Je n'en doute pas, Madame. Est-ce que… ? Excusez mon impertinence, est-ce que vous pensez que je pourrais lui parler ? Je ne suis qu'une gouvernante, naturellement, mais j'ai prodigué des soins, dans ma carrière, à beaucoup de personnes chez mes maîtres… Et parfois, quelques paroles apaisantes…
La dame me tança d'un œil à la fois interloqué et presque indigné, fit silence quelques secondes, me jaugea, et à ma grande surprise finit par lâcher dans un soupir :
- Cela m'étonnerait que quoi que ce soit améliore son état en ce moment… Mais si vous pensez.. Pourquoi pas ? Mais pas plus de dix minutes, elle a besoin de beaucoup de repos en ce moment. Faites en sorte de ne pas la fatiguer davantage. De toute façon, elle se lassera vite de votre présence, comme de celle de tout le monde pour l'heure, et il ne m'étonnerait pas qu'elle vous renvoie très vite. Enfin, si vous avez du temps à perdre… Suivez-moi, je vais vous y conduire.
L'escalier de bois très ancien était très sombre, et le palier de l'étage encore plus. Arrivées devant la première porte, la mère d'Elsa toqua et sans attendre ouvrit la porte, passa le seuil. La chambre baignait dans une demi-obscurité.
- Elsa, vous avez de la visite.
J'attendis derrière sa mère qui ne bougeait pas. Une voix faible monta de son lit.
- Qui ça ?
- C'est Alexandrine, la gouvernante de ta professeure de piano, elle vient aux nouvelles.
Elsa ne répondit pas. Sa mère me laissa, se retira, et avant de refermer la porte, me dit :
- Pas trop longtemps, comme je vous ai dit.
- Oui Madame.
Mes yeux commencèrent à s'accoutumer à la pénombre. J'aperçus Elsa en chemise de nuit, à demi-découverte qui s'asseyait sur sa couche, les couvertures remontées jusqu'à sa taille, et me regardait avec curiosité.
- Bonjour Mademoiselle Elsa, dis-je d'une voix franche mais douce, en prenant une chaise, la rapprochant du lit et m'asseyant.
- Bonjour Alexandrine, répondit-elle avec sa voix cristalline que je lui reconnus.
- Je viens aux nouvelles. Votre mère m'a dit que vous étiez souffrante.
- Oui en effet. Vous le voyez.
- Personnellement, je m'inquiétais un peu. Je sais que la baronne a des manières d'une autre époque, mais étant ma patronne, très autoritaire comme vous le savez, je me dois d'obéir à ses ordres.
- Oui, je le comprends, Alexandrine.
- Comment va votre séant ?
- Ça va, au bout de deux jours, je ne ressentais plus rien.
- Oui mais les bleus à l'âme restent plus longtemps, je le sais bien.
- Ça n'est pas ça...
- Oui, Madame votre mère m'a dit que vous étiez sujette à la neurasthénie.
- La neurasthénie. Elle a bon dos. Ma mère sait très bien pourquoi je suis dans cet état-là.
- Ah bon, il y aurait une autre cause ?
- Bien entendu. Alexandrine, ce que je vais vous dire… (et elle avait baissé la voix) Je veux bien me confier à vous mais n'en parlez ni à ma mère ni à la baronne. Si on vous questionne, dites que je vous ai parlé de mon mal, que nous avons parlé de piano, du temps qu'il fait, de choses et d'autres, mais ne me trahissez pas, s'il-vous-plaît. Ça ne ferait qu'aggraver les choses.
- N'ayez crainte. Je suis venue uniquement parce que la baronne – vous la connaissez – s'indignait que vous ne veniez plus et qu'on ne l'ait pas prévenue. C'est de ma seule initiative que j'ai osé demandé à votre mère de vous voir. Je m'inquiète pour vous. Je ne dirai même pas à la baronne que je vous ai vue.
- Entendu, je vous fais confiance. Voilà, la raison de mon mal est simple : mes parents ont décidé de me marier très vite. Je leur avais pourtant dit que je voulais d'abord voyager, connaître le monde. Peut-être apprendre le piano dans d'autres académies, en Italie. Devenir une artiste, une concertiste. Vivre de la musique. Devenir indépendante. Mes parents ont qualifié ça de lubie. Ils disent que cela a assez duré, que j'ai déjà eu l'outrecuidance de repousser des beaux partis, qu'ils ont fait montre d'assez de patience. Ils ont en tête un homme.
- Riche et vieux, c'est cela ?
- Non, c'est un homme jeune, pour une fois. Il a un peu plus de trente ans. Un riche héritier.
- Boiteux et laid ? dis-je pour essayer de l'amuser et de lui montrer de l'empathie.
- Non, il n'est pas vilain garçon, il a de l'allure, ça n'est pas ça.
- Eh bien, peut-être que si vous l'épousiez il vous permettrait de continuer à perfectionner votre piano, à développer votre talent. Et peut-être vous emmènerait-il en voyage dans toute l'Europe.
- Ça j'en doute. Il est dans les affaires. Enfin je ne le connais pas. Je lui ai à peine parlé, et juste une fois. Mais je sais qu'il veut des enfants. Il veut une épouse, une femme qui lui fasse des héritiers. Et très vite.
Bien entendu, mes parents ne lui ont rien dit, lui cachent mon état actuel, essaient de gagner du temps. Mais ça les met en fureur. Ils m'ont même dit que ce qui me ferait le plus grand bien ce serait de reprendre mes leçons de piano. Ainsi que les traitements de la baronne et de sa gouvernante. Que ça me remettrait les idées en place, me remettrait dans le droit chemin. Ils ont même été dire que si la baronne voulait me prendre en pension, et me jeter dans sa cave avec un traitement des plus sévères, ils en seraient enchantés. Cela les a beaucoup amusés. Ils plaisantaient bien-sûr, mais en réalité, avec la colère dans laquelle je les mets, je me demande de quoi ils sont capables.
- Parce que… ils savent pour votre dernier châtiment ?
- Oui naturellement, je leur ai raconté.
- Et qu'ont-ils dit alors ?
- Ils en ont été ravis, m'ont répondu que si j'ai été punie de la sorte c'est que je l'avais forcément mérité. Ils ont même voulu en voir le résultat. J'ai dû exhiber mon fessier à ma mère et mon père. Et devant tous les domestiques qu'ils ont rameutés ! Ah ils ont bien pris leur temps, à suivre avec leurs doigts les boursouflures, les zébrures, que m'a laissées la cravache, ils étaient admiratifs.
- Oui, vous deviez avoir honte, en effet.
- Devant vous ou devant la baronne, je m'en fiche. Mais tous ces gens qui me connaissent, qui m'ont vue grandir et devenir une femme…
En attendant chaque jour, chaque heure qui passe, risque de compromettre leur projet. Le monsieur va se lasser. Il va finir par se dire que je suis valétudinaire. Qu'on lui cache un mal mystérieux. La mélancolie, ou la tuberculose, allez savoir. S'il renonce ça va les mettre en fureur. Ils sont capables de me jeter je ne sais où…
- Dans un couvent ?
- Oh non, ils sont calvinistes, ça ne risque pas. Mais ils pourraient me jeter à la rue, me déshériter. Je ne sais pas comment je finirais. Et s'ils me coupent les vivres, je ne pourrais même pas continuer à suivre des leçons de piano et je ne pourrais jamais vivre de mon art.
- Bon. Et si vous essayiez de rencontrer ce jeune homme ? De discuter de ses projets ? Qu'il apprenne à vous connaître, vous et vous envies ? Peut-être ferait-il des concessions, et accepterait-il que vous continuiez le piano, par exemple.
- Mais je devrais me marier. Aller avec cet homme…
- Mais vous dites qu'il n'est pas déplaisant.
- Ah Alexandrine, un homme. Quel qu'il soit. Je ne peux m'y résoudre. Un homme. Ce qu'il va me faire….
Elle fondit en larmes.
- Il ne faut pas avoir peur, Mademoiselle Elsa, les hommes peuvent être très doux, tentai-je d'une voix pleine de compassion.
- Oh Alexandrine, dit-elle dans un sanglot étouffé, je ne veux pas d'un homme ! Je n'aime pas les hommes ! Pourquoi devrais-je être obligée de… ? Je suis sûre que vous me comprenez, Alexandrine.
- Oui Elsa, je vous comprends, dis-je le plus chaleureusement possible. Mais il faut être discrète, ce genre de choses ne plaît pas aux gens de la haute société.
Elle se jeta dans mes bras, m'enlaça, et pleura à chaudes larmes dans mon cou.
- Allons, allons... lui dis-je d'une voix douce, en la berçant légèrement et en caressant ses cheveux.
- Que vais-je devenir, Alexandrine ?
- Que pensez-vous faire ?
- Je ne sais pas, je n'ai pas de solution. Je n'ai plus d'espoir.
- Vous n'avez pas des personnes de votre famille, même éloignée, des amis, qui pourraient vous aider ?
- Hélas, je n'ai personne. Personne de confiance, personne qui réprouverait les choix de mes parents. En tout cas, personne qui prendrait le risque de les trahir pour m'aider à fuir.
Elle se mura un moment dans le silence, pleura, renifla, puis me dit d'une voix éteinte :
- Je n'aurais jamais imaginé ma vie comme ça, je suis désespérée. Vous savez ? Je sais comment fuir. Définitivement.
- Et comment ?
- Fuir ce monde. Je suis certaine qu'il y en a un plus beau qui m'attend… Là-haut.
- Elsa ! Il doit y avoir une autre solution. Vous ne devez pas envisager ça. Vous êtes une belle jeune femme, talentueuse, sensible, pleine de qualités. Si vous êtes décidée vous pouvez envisager une autre vie, mais sur cette terre ! Vous devez prendre votre courage à deux mains.
- Mais fuir comment ? Et où ?
Mon esprit tournait à cent à l'heure, cette fille si belle m'émouvait, et l'imaginer mettre fin à ses jours m'était insupportable.
- Écoutez, lui dis-je, vous pourriez vous enfuir à Paris. J'ai des contacts là-bas, je peux leur envoyer un pli. Ils pourraient vous héberger quelque temps. Et vous pourriez trouver un emploi. La guerre ayant éclaté voici plusieurs mois, tous les hommes sont partis, il va y avoir plein de travail pour les femmes. Bien entendu, je ne vous vois pas travailler dans une usine. Mais je connais une gouvernante qui est au service de l'épouse du ministre de la guerre. Elle pourrait sans doute vous aider. Et peut-être vous aider à dénicher un emploi. Que savez-vous faire, à part jouer du piano ?
- Je sais coudre…
- C'est déjà un début. Vous n'avez pas d'autres talents.
- Je parle allemand. Mon père est originaire de Zurich et j'ai appris l'allemand à l'école, en plus du français.
- Eh bien, ça pourrait vous être utile. Évidemment, par les temps qui courent, il ne faudrait pas qu'on vous prenne pour une Allemande. Vous n'aurez qu'à dire que vous êtes Alsacienne, que vous avez fui cette province occupée et que vous avez perdu vos papiers.
- Vous croyez ?
- Mais oui !
- Mais comment vais-je faire pour fuir ? Je n'ai même pas accès à mon livret d'épargne, mes parents m'ont tout confisqué. Ils ont peur que je leur fausse compagnie.
- Je vous aiderai, Elsa, ne vous en faites pas. Laissez-moi une semaine. Vous avez le droit de sortir ?
- Oui, si je feins d'aller mieux, mes parents me laisseront sortir pour prendre le soleil et me promener dans un parc, par exemple.
- C'est très bien. Écoutez-moi bien. Vous voyez le Grand Hôtel ? Il est tout près du parc. Je vous donne rendez-vous dimanche en 6 dans le salon d'accueil de cet hôtel. C'est grand, très fréquenté, anonyme. Prenez une petite ombrelle, ça me permettra de vous retrouver facilement et de vous dissimuler du public quand nous nous promènerons ensuite dans le parc pour parler.
- C'est vrai, Alexandrine ? Vous allez m'aider ?
- Oui, d'ici-là j'aurais activé mes contacts et je suis sûre que nous pourrons échafauder un plan. Je vais vous sortir de ce traquenard.
- Oh merci Alexandrine ! s'écria-t-elle.
J'allais lui intimer d'être plus discrète mais elle m'étreignit avec force de ses deux bras dans un élan spontané et écrasa ses lèvres sur les miennes en me serrant.
J'en restai toute chose. Je me décollai, elle faillit se répandre en excuses mais je posai l'index sur ses lèvres pour l'inviter au silence.
Je caressai sa joue, douce comme une pèche toute fraîche, et je partis à reculons en continuant de lui faire signe de se taire. Je quittai sa chambre et la maison.
La baronne était-elle allée trop loin ? Pas pour Adélaïde en tout cas : sa mère, Madame de Monceaux ne s'était pas plaint de son traitement qui semblait bien en adéquation avec ses… « valeurs éducatives.» Au contraire, elle aurait même bien été plus loin dans les châtiments corporels sur sa fille si on l'avait écoutée et si elle avait pu, par conséquent, suivre ses envies.
J'en étais à redouter que cette mère n'ait pris l'initiative de la fouetter cruellement dans leur demeure. Non, me rassurai-je, elle est trop lâche et prend un malin plaisir à la regarder les subir de ma main et de celle de la baronne.
Mais si d'aventure elle avait chargé un homme, une brute, un gueux, un jardinier rustre ou autre homme de main de le faire? (De main. Comme l'expression était de circonstance pour parler de ces choses-là, j'en aurais presque tremblé d'effroi pour la pauvre fille, prétentieuse et chochotte certes, et hautaine quand elle en avait le pouvoir, mais tout de même si sensible, au corps si raffiné et si délicat, pauvre enfant.)
La suite des événements, fort heureusement, ne tarda pas à nous révéler la réalité, une réalité tout autre qui apaisa mes craintes.
Ma maîtresse, elle, ne se faisait pas de souci pour ces pauvres créatures. Ce qui l'agaçait c'est qu'on séchât ses leçons de piano et qu'on n'ait pas la politesse de la prévenir d'avance ni de s'excuser de son absence. Je ne pense pas que le maigre argent qu'elle en retirait lui manquât (j'avais compris depuis un moment que ça n'était pas cette motivation qui l'avait incitée à donner des cours), je savais que sa fortune était conséquente, et encore, sans doute bien plus grande que ce que je pouvais concevoir.
Mais elle percevait cette désertion comme un affront personnel, une insulte, un manque de respect envers elle. Et elle, qui avait tant eu de mal, avait mis tant de temps, à nouer des relations avec des femmes de la meilleure société, devait être terrifiée à l'idée de retomber dans l'oubli, d'être ignorée, voire traitée comme une paria.
Mais je sentais qu'elle était un peu plus inquiète de l'absence d'Elsa car elle n'avait noué aucun lien avec sa famille, et même si ils étaient des bourgeois très traditionnels à la réputation de conservateurs très durs, elle devait se demander si la jeune fille ne s'était pas plaint auprès de ses parents de ses traitements, et si le fait qu'elle l'eut ainsi punie sans les en informer ne les avait pas courroucés.
Aussi – je commençais à être habituée à sa lâcheté – me demanda-t-elle d'aller, de sa part, s'enquérir chez eux de la santé d'Elsa, et l'air de rien, de demander pourquoi elle n'était pas venue à ses leçons de piano.
Je ne pouvais bien entendu pas le lui refuser. Et même si dans la bonne société il put parâtre incongru, voire déplacé, qu'on envoie une domestique pour ce genre de mission chez une famille qu'on ne connaît pas, je ne fus pas trop surprise des manières de ma maîtresse, parfois excentriques, jusqu'à frôler l'impertinence.
Mais moi, à sa différence, je ne manquais aucunement de courage et avais toujours pris mes responsabilités et assumé mes actes et mes envies. Que risquais-je ? Me faire claquer la porte au nez ? Me faire jeter dehors comme une malpropre ? Je m'en moquais, je ne connaissais pas ces gens et puis je n'étais que l'émissaire de Madame la baronne. Après tout, si la démarche semblait impolie ou grossière, ça ne rejaillirait que sur elle.
Et puis je suis une gouvernante qui a servi de grandes maisons, je ne suis pas une petite bonniche sans éducation, je sais tenir ma place, ce qu'il faut dire et ne pas dire.
Je mis donc ma plus belle tenue (une tenue du dimanche, mais stricte, avec veste au-dessus d'un corset des plus chics), pris mon parapluie, me coiffai d'un beau chapeau (un de ceux qui avaient appartenu à Armande) et allai jusqu'à la demeure de ces gens.
Je clochai, patientai un moment. Un majordome d'un âge canonique m'ouvrit, il leva un œil circonspect sur moi, me demanda qui j'étais et le motif de ma présence. Je tendis la carte de la baronne et me présentai, l'informai que ma maîtresse voulait s'enquérir de la santé de la jeune Elsa puisqu'elle n'était pas venue à ses leçons de piano depuis plus de deux semaines, peut-être lui était-il arrivé quelque chose, Madame s'inquiétait. Et j'ajoutai que la baronne étant elle-même souffrante actuellement elle n'avait pu faire le déplacement en personne, ce pourquoi elle m'envoyait.
- Entrez, me dit-il. Attendez là, je vais voir si Madame Steinert a un message à vous transmettre en retour.
Moins de deux minutes après je vis arriver une dame aux cheveux gris, très bien mise, à l'allure renfrognée, qui porta sur ma personne un regard descendant, quelque peu hautain. Je me dis qu'au pire elle alla m'éconduire, peut-être en accablant d'injures, par mon intermédiaire, ma patronne.
- Bonjour, me dit-elle. Vous êtes la gouvernante de la baronne Arschficken ?
- Oui Madame. Alexandrine, pour vous servir.
- Eh bien, effectivement, Elsa est souffrante depuis quelques temps. Elle ne sort pas de sa chambre. Elle est neurasthénique. Vous pourrez rassurer la baronne, elle s'en remettra, c'est un mal qui n'est pas nouveau, elle en a déjà souffert. Elle est plutôt fragile. Trop délicate. C'est cette génération, je pense. Enfin…
- A-t-elle vu un médecin ? Excusez-moi cette question, c'est simplement parce que la baronne pourrait vous en recommander un ?
- Oui nous avons un médecin de famille depuis longtemps, un éminent praticien. Et si besoin – si cela devait durer trop - il pourrait l'adresser à des spécialistes avec qui il est en relation. Car il y a – même si je n'espère pas en arriver à cette extrémité – des cliniques très bien à Genève.
- Je n'en doute pas, Madame. Est-ce que… ? Excusez mon impertinence, est-ce que vous pensez que je pourrais lui parler ? Je ne suis qu'une gouvernante, naturellement, mais j'ai prodigué des soins, dans ma carrière, à beaucoup de personnes chez mes maîtres… Et parfois, quelques paroles apaisantes…
La dame me tança d'un œil à la fois interloqué et presque indigné, fit silence quelques secondes, me jaugea, et à ma grande surprise finit par lâcher dans un soupir :
- Cela m'étonnerait que quoi que ce soit améliore son état en ce moment… Mais si vous pensez.. Pourquoi pas ? Mais pas plus de dix minutes, elle a besoin de beaucoup de repos en ce moment. Faites en sorte de ne pas la fatiguer davantage. De toute façon, elle se lassera vite de votre présence, comme de celle de tout le monde pour l'heure, et il ne m'étonnerait pas qu'elle vous renvoie très vite. Enfin, si vous avez du temps à perdre… Suivez-moi, je vais vous y conduire.
L'escalier de bois très ancien était très sombre, et le palier de l'étage encore plus. Arrivées devant la première porte, la mère d'Elsa toqua et sans attendre ouvrit la porte, passa le seuil. La chambre baignait dans une demi-obscurité.
- Elsa, vous avez de la visite.
J'attendis derrière sa mère qui ne bougeait pas. Une voix faible monta de son lit.
- Qui ça ?
- C'est Alexandrine, la gouvernante de ta professeure de piano, elle vient aux nouvelles.
Elsa ne répondit pas. Sa mère me laissa, se retira, et avant de refermer la porte, me dit :
- Pas trop longtemps, comme je vous ai dit.
- Oui Madame.
Mes yeux commencèrent à s'accoutumer à la pénombre. J'aperçus Elsa en chemise de nuit, à demi-découverte qui s'asseyait sur sa couche, les couvertures remontées jusqu'à sa taille, et me regardait avec curiosité.
- Bonjour Mademoiselle Elsa, dis-je d'une voix franche mais douce, en prenant une chaise, la rapprochant du lit et m'asseyant.
- Bonjour Alexandrine, répondit-elle avec sa voix cristalline que je lui reconnus.
- Je viens aux nouvelles. Votre mère m'a dit que vous étiez souffrante.
- Oui en effet. Vous le voyez.
- Personnellement, je m'inquiétais un peu. Je sais que la baronne a des manières d'une autre époque, mais étant ma patronne, très autoritaire comme vous le savez, je me dois d'obéir à ses ordres.
- Oui, je le comprends, Alexandrine.
- Comment va votre séant ?
- Ça va, au bout de deux jours, je ne ressentais plus rien.
- Oui mais les bleus à l'âme restent plus longtemps, je le sais bien.
- Ça n'est pas ça...
- Oui, Madame votre mère m'a dit que vous étiez sujette à la neurasthénie.
- La neurasthénie. Elle a bon dos. Ma mère sait très bien pourquoi je suis dans cet état-là.
- Ah bon, il y aurait une autre cause ?
- Bien entendu. Alexandrine, ce que je vais vous dire… (et elle avait baissé la voix) Je veux bien me confier à vous mais n'en parlez ni à ma mère ni à la baronne. Si on vous questionne, dites que je vous ai parlé de mon mal, que nous avons parlé de piano, du temps qu'il fait, de choses et d'autres, mais ne me trahissez pas, s'il-vous-plaît. Ça ne ferait qu'aggraver les choses.
- N'ayez crainte. Je suis venue uniquement parce que la baronne – vous la connaissez – s'indignait que vous ne veniez plus et qu'on ne l'ait pas prévenue. C'est de ma seule initiative que j'ai osé demandé à votre mère de vous voir. Je m'inquiète pour vous. Je ne dirai même pas à la baronne que je vous ai vue.
- Entendu, je vous fais confiance. Voilà, la raison de mon mal est simple : mes parents ont décidé de me marier très vite. Je leur avais pourtant dit que je voulais d'abord voyager, connaître le monde. Peut-être apprendre le piano dans d'autres académies, en Italie. Devenir une artiste, une concertiste. Vivre de la musique. Devenir indépendante. Mes parents ont qualifié ça de lubie. Ils disent que cela a assez duré, que j'ai déjà eu l'outrecuidance de repousser des beaux partis, qu'ils ont fait montre d'assez de patience. Ils ont en tête un homme.
- Riche et vieux, c'est cela ?
- Non, c'est un homme jeune, pour une fois. Il a un peu plus de trente ans. Un riche héritier.
- Boiteux et laid ? dis-je pour essayer de l'amuser et de lui montrer de l'empathie.
- Non, il n'est pas vilain garçon, il a de l'allure, ça n'est pas ça.
- Eh bien, peut-être que si vous l'épousiez il vous permettrait de continuer à perfectionner votre piano, à développer votre talent. Et peut-être vous emmènerait-il en voyage dans toute l'Europe.
- Ça j'en doute. Il est dans les affaires. Enfin je ne le connais pas. Je lui ai à peine parlé, et juste une fois. Mais je sais qu'il veut des enfants. Il veut une épouse, une femme qui lui fasse des héritiers. Et très vite.
Bien entendu, mes parents ne lui ont rien dit, lui cachent mon état actuel, essaient de gagner du temps. Mais ça les met en fureur. Ils m'ont même dit que ce qui me ferait le plus grand bien ce serait de reprendre mes leçons de piano. Ainsi que les traitements de la baronne et de sa gouvernante. Que ça me remettrait les idées en place, me remettrait dans le droit chemin. Ils ont même été dire que si la baronne voulait me prendre en pension, et me jeter dans sa cave avec un traitement des plus sévères, ils en seraient enchantés. Cela les a beaucoup amusés. Ils plaisantaient bien-sûr, mais en réalité, avec la colère dans laquelle je les mets, je me demande de quoi ils sont capables.
- Parce que… ils savent pour votre dernier châtiment ?
- Oui naturellement, je leur ai raconté.
- Et qu'ont-ils dit alors ?
- Ils en ont été ravis, m'ont répondu que si j'ai été punie de la sorte c'est que je l'avais forcément mérité. Ils ont même voulu en voir le résultat. J'ai dû exhiber mon fessier à ma mère et mon père. Et devant tous les domestiques qu'ils ont rameutés ! Ah ils ont bien pris leur temps, à suivre avec leurs doigts les boursouflures, les zébrures, que m'a laissées la cravache, ils étaient admiratifs.
- Oui, vous deviez avoir honte, en effet.
- Devant vous ou devant la baronne, je m'en fiche. Mais tous ces gens qui me connaissent, qui m'ont vue grandir et devenir une femme…
En attendant chaque jour, chaque heure qui passe, risque de compromettre leur projet. Le monsieur va se lasser. Il va finir par se dire que je suis valétudinaire. Qu'on lui cache un mal mystérieux. La mélancolie, ou la tuberculose, allez savoir. S'il renonce ça va les mettre en fureur. Ils sont capables de me jeter je ne sais où…
- Dans un couvent ?
- Oh non, ils sont calvinistes, ça ne risque pas. Mais ils pourraient me jeter à la rue, me déshériter. Je ne sais pas comment je finirais. Et s'ils me coupent les vivres, je ne pourrais même pas continuer à suivre des leçons de piano et je ne pourrais jamais vivre de mon art.
- Bon. Et si vous essayiez de rencontrer ce jeune homme ? De discuter de ses projets ? Qu'il apprenne à vous connaître, vous et vous envies ? Peut-être ferait-il des concessions, et accepterait-il que vous continuiez le piano, par exemple.
- Mais je devrais me marier. Aller avec cet homme…
- Mais vous dites qu'il n'est pas déplaisant.
- Ah Alexandrine, un homme. Quel qu'il soit. Je ne peux m'y résoudre. Un homme. Ce qu'il va me faire….
Elle fondit en larmes.
- Il ne faut pas avoir peur, Mademoiselle Elsa, les hommes peuvent être très doux, tentai-je d'une voix pleine de compassion.
- Oh Alexandrine, dit-elle dans un sanglot étouffé, je ne veux pas d'un homme ! Je n'aime pas les hommes ! Pourquoi devrais-je être obligée de… ? Je suis sûre que vous me comprenez, Alexandrine.
- Oui Elsa, je vous comprends, dis-je le plus chaleureusement possible. Mais il faut être discrète, ce genre de choses ne plaît pas aux gens de la haute société.
Elle se jeta dans mes bras, m'enlaça, et pleura à chaudes larmes dans mon cou.
- Allons, allons... lui dis-je d'une voix douce, en la berçant légèrement et en caressant ses cheveux.
- Que vais-je devenir, Alexandrine ?
- Que pensez-vous faire ?
- Je ne sais pas, je n'ai pas de solution. Je n'ai plus d'espoir.
- Vous n'avez pas des personnes de votre famille, même éloignée, des amis, qui pourraient vous aider ?
- Hélas, je n'ai personne. Personne de confiance, personne qui réprouverait les choix de mes parents. En tout cas, personne qui prendrait le risque de les trahir pour m'aider à fuir.
Elle se mura un moment dans le silence, pleura, renifla, puis me dit d'une voix éteinte :
- Je n'aurais jamais imaginé ma vie comme ça, je suis désespérée. Vous savez ? Je sais comment fuir. Définitivement.
- Et comment ?
- Fuir ce monde. Je suis certaine qu'il y en a un plus beau qui m'attend… Là-haut.
- Elsa ! Il doit y avoir une autre solution. Vous ne devez pas envisager ça. Vous êtes une belle jeune femme, talentueuse, sensible, pleine de qualités. Si vous êtes décidée vous pouvez envisager une autre vie, mais sur cette terre ! Vous devez prendre votre courage à deux mains.
- Mais fuir comment ? Et où ?
Mon esprit tournait à cent à l'heure, cette fille si belle m'émouvait, et l'imaginer mettre fin à ses jours m'était insupportable.
- Écoutez, lui dis-je, vous pourriez vous enfuir à Paris. J'ai des contacts là-bas, je peux leur envoyer un pli. Ils pourraient vous héberger quelque temps. Et vous pourriez trouver un emploi. La guerre ayant éclaté voici plusieurs mois, tous les hommes sont partis, il va y avoir plein de travail pour les femmes. Bien entendu, je ne vous vois pas travailler dans une usine. Mais je connais une gouvernante qui est au service de l'épouse du ministre de la guerre. Elle pourrait sans doute vous aider. Et peut-être vous aider à dénicher un emploi. Que savez-vous faire, à part jouer du piano ?
- Je sais coudre…
- C'est déjà un début. Vous n'avez pas d'autres talents.
- Je parle allemand. Mon père est originaire de Zurich et j'ai appris l'allemand à l'école, en plus du français.
- Eh bien, ça pourrait vous être utile. Évidemment, par les temps qui courent, il ne faudrait pas qu'on vous prenne pour une Allemande. Vous n'aurez qu'à dire que vous êtes Alsacienne, que vous avez fui cette province occupée et que vous avez perdu vos papiers.
- Vous croyez ?
- Mais oui !
- Mais comment vais-je faire pour fuir ? Je n'ai même pas accès à mon livret d'épargne, mes parents m'ont tout confisqué. Ils ont peur que je leur fausse compagnie.
- Je vous aiderai, Elsa, ne vous en faites pas. Laissez-moi une semaine. Vous avez le droit de sortir ?
- Oui, si je feins d'aller mieux, mes parents me laisseront sortir pour prendre le soleil et me promener dans un parc, par exemple.
- C'est très bien. Écoutez-moi bien. Vous voyez le Grand Hôtel ? Il est tout près du parc. Je vous donne rendez-vous dimanche en 6 dans le salon d'accueil de cet hôtel. C'est grand, très fréquenté, anonyme. Prenez une petite ombrelle, ça me permettra de vous retrouver facilement et de vous dissimuler du public quand nous nous promènerons ensuite dans le parc pour parler.
- C'est vrai, Alexandrine ? Vous allez m'aider ?
- Oui, d'ici-là j'aurais activé mes contacts et je suis sûre que nous pourrons échafauder un plan. Je vais vous sortir de ce traquenard.
- Oh merci Alexandrine ! s'écria-t-elle.
J'allais lui intimer d'être plus discrète mais elle m'étreignit avec force de ses deux bras dans un élan spontané et écrasa ses lèvres sur les miennes en me serrant.
J'en restai toute chose. Je me décollai, elle faillit se répandre en excuses mais je posai l'index sur ses lèvres pour l'inviter au silence.
Je caressai sa joue, douce comme une pèche toute fraîche, et je partis à reculons en continuant de lui faire signe de se taire. Je quittai sa chambre et la maison.
° ° °
Dans la semaine qui suivit, ma tête fut en ébullition. Je dus ruser pour pouvoir sortir beaucoup plus souvent qu'à l'ordinaire. Il ne fallait pas éveiller les soupçons de ma patronne, même si à la fin de la semaine il me semblait qu'elle me regardait d'un air suspicieux. Cependant je savais qu'une fois mon entreprise réussie (Elsa enfuie) ma vie personnelle reprendrait son cours normal. Et l'idée de sauver cette petite me donnait du courage.
Heureusement en plus des dimanches après-midi qu'elle me laissait libres, je disposais habituellement de quelques brèves soirées (où j'avais le droit de sortir de temps à autres – pas plus d'une heure ou deux), et je pouvais trouver de temps en temps un motif pour quitter la maison (aller en course, à la poste etc...)
Je ne perdis donc pas de temps et allai envoyer un télégramme à Adèle, cette ancienne amie dont j'avais évoqué l'existence à Elsa. Je lui avais rendu un sacré service dans le passé en lui donnant une information sur un poste libre qui ne m'intéressait pas, et elle m'était en quelque sorte redevable. Elle aurait pu s'en moquer mais je la savais droite, loyale et fidèle à la parole qu'elle m'avait donnée de me rendre la pareille si un jour l'occasion s'en présenterait.
Je ne pouvais par télégramme lui expliquer toute l'affaire (et bien entendu il n'était pas question de dévoiler les vraies raisons de sa fuite), le nombre de mots étant limités (et chers), et ça n'aurait pas été discret puisqu'il faut dicter à l'opératrice le texte ; je ne pouvais pas courir le risque, si la police faisait une enquête sur la disparition de la jeune fille enfuie, qu' on puisse faire le rapprochement avec ce télégramme. Je voulais bien prendre des risques mais pas au point d'avoir des ennuis avec la justice ni de perdre et mon emploi, et ma réputation.
La baronne était abonnée au téléphone (privilège et signe de sa richesse, mais bien entendu je ne pouvais pas téléphoner de chez elle sans risquer d'être entendue.) Je demandai donc à Adèle à quel moment je pouvais l'appeler et où.
Deux jours après je reçus sa réponse : elle me demandait de l'appeler en fin d'après-midi (entre 18 et 19 heures) au numéro indiqué chez ses patrons. Il s'avérait un peu compliqué de dire à la baronne pourquoi je devais sortir à cette heure-ci mais j'inventai un motif : j'attendais un télégramme qui devait arriver en fin d'après-midi d'une cousine au sujet d'une tante pas bien en point. Elle me regarda d'un air sceptique mais me laissa aller ; j'étais suffisamment dévouée envers elle, et objectivement, elle n'avait rien à me refuser. Elle fut rassurée par la suite quand elle vit que je n'avais pas à partir pour me rendre auprès de ma famille, ce qu'elle avait redouté, je le compris ensuite.
Je fus ravie d'entendre la voix d'Adèle qui allait bien et semblait plus que satisfaite de son emploi. Elle avait des responsabilités et dirigeait toute une équipe de domestiques. Je l'aurais presque enviée.
Je restai imprécise mais lui expliquai qu'il s'agissait de sauver une jeune fille en danger. Une jeune fille suisse de bonne famille à qu'il faudrait trouver un petit emploi et un logement. Il y eut un silence et j'entendis son sourire : elle savait depuis longtemps mon attirance pour les femmes.
Elle me demanda juste : « elle n'est pas enceinte au moins ? »
Je la rassurai sur ce point mais restai évasive : elle n'avait rien fait de mal mais devait échapper à un bien triste destin. Elle me dit que l'ouvrage ne manquait pas dans la capitale et qu'elle pourrait lui trouver une chambre de bonne. Je la remerciai chaleureusement.
Il ne me restait plus qu'à me rendre au rendez-vous que j'avais fixé à Elsa. Je la retrouvai à l'heure dite dans le parc, bien dissimulée sous son ombrelle et portant des lunettes fumées et un foulard de soie sur ses longs cheveux.
Je m'assis sur le banc à son côté. Je lui expliquai tout le plan que j'avais échafaudé jusque dans les moindres détails. Je lui donnai le billet de train pour Paris, le nom et l'adresse d'Adèle où elle irait la trouver une fois là-bas. J'avais réservé ici une chambre d'hôtel à l'Hôtel du Parc, naturellement sous un faux nom. Elle devrait y dormir la veille de son départ, et nous nous mîmes d'accord sur la façon dont elle pourrait me faire passer ses malles ce fameux soir où je me rendrais à l'hôtel pour les déposer. Elle savait comment les amener jusqu'au jardin : il y avait une porte du fond qu'elle ouvrirait et m'attendrait pour me les remettre.
Un peu plus tard dans la soirée elle sortirait (ses parents ne l'avaient pas enfermée et la laissait encore libre de ses mouvements) sous prétexte de prendre un peu l'air frais du soir et irait jusqu'à l'hôtel où je l'attendrais assise dans le grand salon. De là, nous n'aurions plus qu'à monter dans la chambre d'où je m'éclipserais discrètement, la lui laissant pour y passer la nuit. Au petit matin elle partirait très tôt avec ses malles et se ferait conduire jusqu'à la gare. Avec un peu de chance, ses parents n'auraient pas encore ameuté toute la ville, même s'ils se seraient déjà aperçus de son absence. Elle devrait être camouflée comme en ce jour afin de ne pas être reconnue. Tout au plus se souviendrait-on d'une jeune femme en robe longue, dissimulée sous une capeline et un foulard et des lunettes foncées.
- Vous êtes sûre que ça va marcher, Alexandrine ? me demanda-t-elle, le visage déformé par l'anxiété
- Tranquillisez-vous. Nous allons tout faire pour ça. Détendez-vous et ayez l'air chez vous le plus naturel possible. Bien entendu, feignez toujours la neurasthénie, restez cloîtrée jusque là. C'est seulement les derniers jours que vous manifesterez votre envie de sortir un peu plus pour prendre l'air. Ça rassurera vos parents, ils se diront que votre état s'améliore peu à peu… et que vous êtes en train d'accepter votre sort, et que vous n'allez pas tarder à plier et à céder à leurs choix.
La pauvrette posa sa main sur la mienne :
- Oh Alexandrine, vous avez tellement l'air sûre de vous. J'envie votre confiance dans l'avenir, j'envie votre assurance. J'espère qu'un jour je serai aussi forte que vous.
- Il n'y a pas de raison. Quand vous vous serez rendu maîtresse de votre destin, vous aurez cette satisfaction d'avoir réussi. En attendant, il va falloir vous armer de courage. Vos épreuves ne font que commencer. Et quand vous serez à Paris, vous n'aurez pas forcément la vie facile. J'essaierai de vous aider du mieux que je peux. Avec mes contacts. Mais je serai à plus de sept-cent kilomètres. Vous devrez compter avant tout sur vous. La liberté ça se mérite, ma petite.
- Je le comprends. Oh Alexandrine. Je ne vous serai jamais assez reconnaissante de tout ce que vous faites pour moi.
Et là dessus, elle inclina sa charmante tête avec une grâce qui m'émut profondément et posa sa bouche entrouverte sur la mienne, me l'offrant, profitant qu'il n'y avait personne qui ne put nous apercevoir dans les environs. Elle était dans une posture d'offrande et d'attente, aussi je n'hésitai pas et lui enfournai ma langue dans sa bouche. Je l'enroulai avec la sienne et son goût citronné et de rose me provoqua une émotion violente, d'autant que j'avais été surprise par son geste. Je sentis mon sexe se tremper instantanément. Le baiser fut bref mais profond et elle me l'avait rendu avec une passion insoupçonnée. Elle m'avait embrassée avait maladresse, candeur mais une telle fraîcheur : je compris que c'était sans aucun doute la première fois qu'elle embrassait.
Terriblement troublée, je préférai me lever du banc, sans empressement (ç'aurait pu paraître suspect à un potentiel témoin) et je m'apprêtai à prendre congé :
- Il vaut mieux que je parte maintenant, ne faisons pas durer cette rencontre, ne risquons pas de nous faire surprendre ensemble et de tout compromettre.
- Merci Alexandrine, fit-elle dans un grand soupir. J'ai confiance en vous. Vous savez que… vous avez ma vie entre vos mains.
Avait-elle peur que je la trahisse ? Que je la dénonce, elle, et son projet de fuite ? Me croyait-elle assez perfide et sadique pour que je jouisse de son malheur et de la voir peut-être sévèrement punie ?
- Ne vous inquiétez pas, Elsa. Vous savez, je prends de gros risques moi aussi. Si notre combine devait être dévoilée, je pourrais perdre ma place. Et ma réputation. Et donc ma chance de retrouver un emploi à tout jamais. Moi je n'ai plus guère la possibilité de trouver un bon parti, toute gouvernante expérimentée que je suis.
J'avoue que j'ai du plaisir parfois à châtier la chair, mais jamais à tourmenter les âmes.
Je m'inclinai doucement, lui envoyai un petit baiser discret de la main :
- À mercredi soir.
Elle me fit un tout petit geste de la main. Elle semblait apeurée et émue.
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Commentaires ()
J'essaie de mettre un peu d'action dans mes histoires sinon (s'il n'y avait que des scènes de cul - ou de sm - basiques) ça finirait par être ennuyeux
Merci ma Wedre, tu vas aimer la suite, je te promets :)
(La suite samedi ;))
On basculerait presque dans un roman d'espionnage 😋. Doc, tu nous offres là un virage tout à fait inattendu... et du coup, tu nous pends à tes lèvres... enfin, à ta plume 😉.
Et puis, ce baiser... si tendre... si frais... si fougueux... J'en veux encore 🤤 !
En tout cas, voici un chapitre qui marque un tournant décisif. On a hâte de lire la suite 😌.