Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les ex de la même fille — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les ex de la même fille
Chapitre 1
Chapitre 1
Je fixe la vitre embuée de la fenêtre, le regard perdu dans les collines sombres du Jura. La pluie martèle le toit de tuiles anciennes de ma petite maison à Orgelet, ce village paumé où j'ai atterri après la rupture, comme si changer de décor pouvait effacer les traces. C'est une de ces soirées d'automne où le froid s'infiltre partout, même dans les os, et où l'envie de rien me cloue au canapé. Mon téléphone vibre sur la table basse, mais je l'ignore. Je sais que c'est probablement un message du boulot – je travaille à distance pour une agence de com basée à Lons-le-Saunier, rien de folichon, juste des mails et des visios qui me font regretter Paris. Ou peut-être pas. Paris, c'était Léa. Et Léa, c'est fini.
Je me lève enfin, traîne les pieds jusqu'à la cuisine minuscule. J'ouvre le frigo, attrape une bière locale – une de ces blondes artisanales brassées dans le coin, avec un goût de houblon qui me rappelle les randonnées solitaires que je fais pour m'aérer la tête. Je décapsule, bois une gorgée directement au goulot. Le liquide froid me descend dans la gorge, mais ça ne chasse pas cette lourdeur au creux de la poitrine. Pourquoi je pense encore à elle ? Sept mois, bordel. Sept mois que j'ai quitté l'appart, que j'ai fui vers ce bled où les vaches sont plus nombreuses que les habitants. Orgelet, avec son lac aux eaux sombres en hiver, ses forêts denses et ses routes sinueuses qui mènent nulle part. C'est censé être thérapeutique, non ? La nature, le silence, tout ça.
Je retourne au salon, m'affale sur le vieux fauteuil hérité de mes grands-parents. La télé est allumée sur une chaîne locale, un reportage sur les fromages du Jura – comté, morbier, des trucs qui me font saliver mais que je n'ai pas le cœur à manger ce soir. Mon téléphone vibre à nouveau. Cette fois, je le prends. Notification Instagram. Je n'y vais plus beaucoup, mais l'habitude est tenace. Je swipe, ouvre l'appli. Le feed défile : des potes de Paris qui postent des stories de soirées, des paysages jurassiens likés par des comptes locaux, et puis, sans que je m'y attende, une suggestion de profil. Léa.
Mon pouce s'arrête. Je ne la suis plus, bien sûr. J'ai bloqué, débloqué, re-bloqué. Mais Instagram a cette manie de te rappeler les fantômes. Je clique, par curiosité malsaine. Son profil est public, comme toujours. Elle n'a jamais aimé se cacher. Les premières photos : un selfie avec un filtre soleil couchant, une assiette de salade dans un resto branché, une story d'un concert à Besançon. Je descends, machinalement. Des posts anodins, des citations motivantes sur le lâcher-prise – ironique, venant d'elle. Et puis, plus bas, une photo qui me fait froncer les sourcils.
Elle est attablée dans un café, riant aux éclats, mais il y a une main sur la table, pas la sienne. Une main masculine, avec une montre au poignet. La légende : « Moments simples qui font tout ». Postée il y a un mois. Je zoome, essaie de voir plus. Pas de tag, pas de visage. Juste cette main. Mon estomac se noue un peu, mais je me dis que c'est rien. Un ami, un collègue. Léa a toujours eu plein de potes mecs. Je ferme l'appli, pose le téléphone face contre table. Je finis ma bière d'un trait, allume une cigarette – mauvaise habitude reprise depuis l'arrivée ici – et sors sur le perron malgré la pluie fine.
Le village est désert à cette heure. Les lumières des maisons voisines percent à peine le brouillard qui monte du lac. Je tire une bouffée, expire lentement. Pourquoi ça me touche encore ? Léa était toxique, putain. Les crises pour rien, les accusations permanentes : « T'es distant, Jules. T'es pas investi. » Et moi qui m'excusais, qui essayais de réparer ce qui n'était pas cassé par ma faute. Les nuits blanches à me demander ce que j'avais fait de mal. Ici, dans le Jura, j'ai retrouvé un semblant de paix. Des balades en forêt, des marchés locaux où je discute avec des vieux qui me parlent du temps qu'il fait. Pas de drama. Pas de Léa.
Les jours suivants passent dans une routine floue. Le matin, je me lève tôt, fais du café fort, travaille sur mon ordi avec vue sur les prairies humides et les sapins sombres. L'après-midi, une pause pour une marche jusqu'aux ruines du château de Presilly, dans le village voisin – ces vieilles pierres envahies de lierre qui dominent la vallée et me font me sentir minuscule. Le soir, je cuisine des trucs simples – une fondue jurassienne, du vin jaune – et je lis des livres empruntés à la petite bibliothèque municipale. Mais Instagram me hante. Je retourne sur son profil, une fois, deux fois. Des stories éphémères : elle à une expo à Dole, elle en randonnée dans les montagnes – pas loin d'ici, merde. Et toujours ces allusions subtiles. Une photo de deux verres de vin sur une table, légendée « Soirée parfaite ». Une ombre masculine dans le fond d'un selfie.
Je commence à douter. Est-ce que c'est parano ? Ou est-ce que je sens quelque chose ? Je me moque de moi-même en riant seul dans ma cuisine : « Jules, t'es pathétique. Elle a le droit de vivre, non ? » Mais le soir, allongé dans mon lit sous les poutres apparentes, je rumine. Les souvenirs reviennent : nos disputes explosives, ses manipulations subtiles – me faire douter de mes amis, m'isoler petit à petit. Et moi qui restais, parce que... pourquoi, au juste ? Parce que je croyais que c'était de l'amour. Ou parce que j'avais peur d'admettre autre chose.
Une semaine plus tard, c'est un vendredi matin pluvieux. Je suis au marché d'Orgelet, sur le parking de l'église, à acheter du pain et du saucisson sous les stands qui se serrent les uns contre les autres malgré la flotte. Mon téléphone vibre dans ma poche. Je le sors, distrait. Une nouvelle story de Léa. Elle est sur une terrasse, avec un fond de lac – le lac de Vouglans, je reconnais. Et là, pas d'ambiguïté : un bras autour de ses épaules. Un mec, brun, jeune, qui l'embrasse sur la tempe. La légende : « Avec lui, tout est simple ». Mon cœur rate un battement. Je reste planté là, au milieu des étals, la pluie gouttant sur mon parapluie. Le vendeur me demande si ça va, je marmonne un « oui » et m'éloigne.
De retour chez moi, je m'assois à la table en bois massif, ouvre Instagram à nouveau. Je descends son feed. Des photos cumulées : eux deux en balade, mains enlacées ; un dîner aux chandelles avec vue sur les monts du Jura ; un selfie dans une voiture, direction un week-end quelque part. Postées sur les dernières semaines. Elle a un nouveau mec. Arnaud, d'après les tags. 23 ans, à en juger par son profil lié. Il a l'air... normal. Souriant, décontracté. Pas le genre à supporter ses crises, me dis-je avec une pointe d'amertume.
Je passe l'après-midi à alterner entre rage sourde et rire nerveux. Je me parle tout haut, comme un fou : « Bravo, Léa. T'as trouvé un nouveau pigeon. Et toi, Jules, t'es là à espionner comme un ado. Pathétique. » Je sors marcher sous la pluie, monte jusqu'aux falaises surplombant le village. Le vent froid me fouette le visage, mais ça ne calme rien. Le soir, j'ai plus envie de cuisiner. Je décide d'aller chercher une pizza à pied – il y a une petite pizzeria sympa pas loin, vers le centre du village, celle qui fait des margheritas bien croustillantes et des calzones généreuses. Je mets mon imper, j'enfile mes chaussures, et je descends la rue principale sous la pluie qui s'est calmée un peu. L'air sent la terre mouillée et le bois de cheminée. J'arrive devant la pizzeria, la lumière chaude filtre par la vitre embuée, je commande une reine à emporter, je patiente en regardant les habitués au comptoir.
Je repars avec la boîte chaude sous le bras, je remonte chez moi en marchant vite pour que ça ne refroidisse pas trop. Une fois à la maison, je m'installe sur le canapé, j'ouvre la boîte, je mange directement dedans en zappant sur Netflix sans vraiment regarder. Je m'endors tard, le téléphone encore allumé sur son profil.
Les jours suivants, je fais comme si de rien n'était. Travail, randonnées, un apéro avec des voisins – des retraités sympas qui me parlent de la cueillette des champignons. Mais ça bouillonne dedans. Et puis, un soir, alors que je rentre d'une balade au bord du lac, gelé jusqu'aux os, une notification me fait sursauter. DM Instagram. D'un compte inconnu : @arnaud_vlg.
— Salut mec. Faut qu'on parle. C'est à propos de Léa. Elle fait les mêmes trucs avec moi qu'avec toi. J'ai vu vos vieux posts. J'ai besoin de comparer des notes. T'es dispo pour un café ?
Je relis, incrédule. Mon premier réflexe : supprimer. Le deuxième : répondre un truc agressif. Mais je zoome sur sa photo de profil. C'est lui. Arnaud. Le nouveau. Cheveux bruns en bataille, yeux clairs, un sourire qui semble sincère. Je pose le téléphone, me sers un verre de vin jaune – fort, acide, parfait pour les nerfs. Qu'est-ce qu'il veut ? Me narguer ? Ou... autre chose ?
Je ne réponds pas tout de suite. Je passe deux jours à y penser, à tourner en rond dans ma petite maison. Je fouille son profil à lui : des posts sur des randos dans le Jura, des photos de son chien, un labrador noir ; des stories de concerts indie. Il a l'air cool. Pas toxique. Pourquoi il me contacte ? Et Léa, elle sait ? Probablement pas. Le troisième soir, après une journée de boulot merdique, je craque.
— OK. Vendredi, 18h, au café PMU en centre-ville ?
Il répond quasi instantanément : « Parfait. Merci mec. Vraiment. »
Vendredi arrive avec une neige fine, la première de la saison. Orgelet est féerique sous ce manteau blanc, mais je suis tendu comme un arc. J'arrive en avance au café PMU – un endroit typique du coin, avec son zinc usé, ses tables en formica, les turfistes qui scrutent l'écran plasma pour les courses et une cheminée qui crépite dans le fond. Je commande un vin chaud, m'installe à une table au fond, près de la fenêtre qui donne sur la petite place. Je triture ma serviette, imagine mille scénarios : il va me menacer, me supplier de la laisser tranquille, ou pire, me dire qu'elle parle encore de moi.
Il pousse la porte à 18h pile. Plus grand que sur les photos, avec un manteau en laine et des boots crottées de neige. Il me repère, s'approche, tend la main.
— Jules ?
— Ouais. Arnaud ?
— C'est moi. Merci d'être venu.
— Ouais. Arnaud ?
— C'est moi. Merci d'être venu.
Sa poigne est ferme, son regard direct. Pas d'hostilité. On s'assoit. On commande des bières – locales, évidemment – et il commence direct, sans tourner autour.
— Écoute, je sais que c'est bizarre. Mais j'ai besoin de savoir si je deviens fou. Léa… elle me fait des crises pour rien. Un jour elle est aux anges, le lendemain elle me reproche d'être distant. Et j'ai vu tes anciens posts avec elle – les mêmes phrases, les mêmes cœurs.
Je l'écoute, stupéfait. Il déballe tout : les manipulations subtiles, les doutes instillés, les « t'es le seul qui me comprend » suivis de silences punitifs. C'est comme s'il lisait dans mes souvenirs. Au début, je reste sur la défensive.
— Attends… tu as vraiment lu nos vieux posts ?
— Ouais. J'ai scrollé des heures. C'était flippant de voir à quel point c'était calqué.
— Ouais. J'ai scrollé des heures. C'était flippant de voir à quel point c'était calqué.
Petit à petit, ça sort. Je lui raconte mes propres histoires.
— La fois où elle a fouillé mon téléphone pour rien, elle m'a accusé d'infidélité inventée de toutes pièces. J'ai passé la nuit à m'excuser.
— Putain, moi aussi. Exactement le même scénario. Elle m'a dit : « Si t'as rien à cacher, pourquoi tu te défends autant ? »
— Putain, moi aussi. Exactement le même scénario. Elle m'a dit : « Si t'as rien à cacher, pourquoi tu te défends autant ? »
On compare les dates, les messages similaires qu'elle nous envoyait. Et puis, un fou rire nous prend. Nerveux, au début.
— Attends, elle t'a fait le coup du « je pars en week-end seule pour réfléchir » ?
— Ouais ! Et deux jours après, elle revenait comme si de rien n'était.
— Ouais ! Et deux jours après, elle revenait comme si de rien n'était.
On rit plus fort, attirant les regards des habitués au bar. Le vin chaud aide, la cheminée réchauffe. Cette connivence bizarre, née d'un mal partagé, se transforme en quelque chose de plus léger. On parle des bons moments aussi – parce qu'il y en avait, au début – mais surtout des red flags qu'on a ignorés.
La soirée s'étire. On commande une planche de charcuterie – saucisse de Morteau, comté affiné.
— Elle te faisait le coup du « t'es trop sensible » quand tu exprimais un truc qui te pesait ?
— Tout le temps. Et après elle pleurait en disant que c'était moi qui la faisais souffrir.
— Tout le temps. Et après elle pleurait en disant que c'était moi qui la faisais souffrir.
Dehors, la neige tombe plus dru, isolant le village dans un cocon blanc. Arnaud me parle de sa vie.
— Je bosse comme guide de rando dans le Jura, je vis à Clairvaux-les-Lacs, pas loin. J'adore la nature, la photo…
Moi, je lui raconte mon exil volontaire ici, mes balades solitaires, mon job qui me laisse du temps pour réfléchir. On évite Léa un moment, on parle de tout et de rien : les meilleurs spots pour skier, les festivals locaux, même de musique – on aime les mêmes groupes indie.
Mais au fil des verres, la conversation glisse.
— Pourquoi on a supporté ça, au juste ?
— Peur de la solitude, peut-être. Ou… déni.
— Peur de la solitude, peut-être. Ou… déni.
Il acquiesce, silencieux. Puis :
— T'as déjà pensé que… peut-être on cherchait pas la bonne personne ? Que c'était pas juste elle, mais… nous ?
Je sens un frisson, pas seulement à cause du froid qui s'infiltre par la porte. On se regarde un peu trop longtemps.
— Ouais, genre, on est juste nuls en amour, quoi.
On rit, mais le rire sonne faux. On laisse planer. On ne creuse pas. Pas ce soir.
Le patron commence à ranger les chaises, signe que c'est l'heure de fermer. Dehors, la neige a recouvert les toits et les voitures d'un épais tapis blanc. On se lève, on enfile nos manteaux. Sur le seuil du café, l'air glacial nous coupe le souffle. Arnaud sort son téléphone.
Le patron commence à ranger les chaises, signe que c'est l'heure de fermer. Dehors, la neige a recouvert les toits et les voitures d'un épais tapis blanc. On se lève, on enfile nos manteaux. Sur le seuil du café, l'air glacial nous coupe le souffle. Arnaud sort son téléphone.
— Bon… on s'échange nos numéros ? Histoire de pas perdre le contact.
Je sors le mien aussi. On tape chacun le numéro de l'autre, on s'envoie un petit message test pour vérifier – un simple « Salut c'est Arnaud » qui arrive presque instantanément sur mon écran. On sourit, un peu gênés, un peu soulagés.
Il me tend la main, mais au lieu d'une simple poignée, il me tire doucement vers lui et on se fait une accolade rapide, virile, mais qui dure une seconde de plus que nécessaire. Son manteau sent la laine humide et la neige fraîche.
— On se revoit bientôt, hein ?
— Ouais. Le week-end prochain, si t'es libre. Une rando, ou un truc comme ça. Y a des sentiers superbes vers le lac quand il fait beau.
— Ouais. Le week-end prochain, si t'es libre. Une rando, ou un truc comme ça. Y a des sentiers superbes vers le lac quand il fait beau.
Il hoche la tête, sourire en coin.
— Parfait. Je t'envoie un message pour caler ça. Bonne nuit, Jules.
— Bonne nuit, Arnaud.
— Bonne nuit, Arnaud.
On se sépare là, sous la neige qui continue de tomber doucement. Je remonte la rue principale vers chez moi, les mains dans les poches, le cœur un peu plus léger qu'en arrivant. Pour la première fois depuis des mois, je ne pense plus à Léa. Je pense à la rando qu'on va faire ensemble le week-end prochain. Et ça me fait sourire tout seul dans la nuit blanche d'Orgelet.
Les jours qui suivent la soirée au PMU passent dans une sorte de brouillard doux. Je me surprends à checker mon téléphone plus souvent que d'habitude, à relire les trois ou quatre messages qu'on s'est envoyés depuis : un « Bien rentré ? » de sa part à 23 h 47, mon « Ouais, et toi ? » à 23 h 52, puis son « Nickel, bonne nuit champion » avec un petit emoji soleil. Rien de fou, rien de chargé, et pourtant chaque notification fait monter un sourire idiot sur mon visage.
La semaine file entre boulot (des powerpoints interminables sur des campagnes locales pour des fromageries), balades solitaires autour du village et nuits où je rumine moins Léa que ce qu'on s'est dit – ou plutôt ce qu'on n'a pas dit – au café. Je me repasse la scène en boucle : son regard quand il a posé la question « Peut-être on ne cherchait pas la bonne personne ? », le rire un peu forcé qu'on a eu après, l'accolade sur le seuil, son manteau qui sentait la laine humide et la neige. Et ce « On se revoit bientôt, hein ? » qui résonne encore.
Vendredi soir, il m'envoie :
— Demain t'es libre ? Rando vers le belvédère de la Queue de l'Éventail ? 9 h 30 sur le parking ?
Je réponds dans la seconde :
— Ouais parfait. J'apporte le thé.
— Nickel. Moi les barres énergétiques. À demain.
— Nickel. Moi les barres énergétiques. À demain.
Samedi matin, je me réveille avant que le réveil sonne. Le ciel est clair, bleu dur, le genre de jour d'hiver où le froid pique mais où le soleil fait briller la neige comme du diamant. Je prépare un thermos de thé au citron et miel – recette de ma mère, celle qui réchauffe vraiment –, je glisse deux pommes, une barre de céréales, je mets mes couches thermiques, le pantalon de rando imperméable, les grosses chaussures montantes, le bonnet en laine, les gants. Je regarde par la fenêtre : Orgelet est silencieux, les toits blancs fument doucement sous le soleil levant. Je prends mon sac, mes bâtons, et je pars.
Le parking du belvédère est presque désert. Sa Jeep cabossée est déjà là, garée de travers, moteur encore chaud. Il est appuyé contre le capot, bonnet noir enfoncé jusqu'aux sourcils, écharpe grise autour du cou, un sourire qui s'élargit quand il me voit arriver.
— T'es pile à l'heure, champion.
— J'allais pas te laisser geler tout seul.
— J'allais pas te laisser geler tout seul.
Il rit, tape dans ses mains gantées, le bruit claque dans l'air cristallin.
— Prêt à morfler un peu ? 12 km, 450 m de dénivelé, neige partout.
— J'ai connu pire.
— J'ai connu pire.
On ajuste les sacs, on vérifie les lacets. Il sort une petite carte plastifiée, la déplie sur le capot.
— On descend vers le lac, on passe par la grotte de la Queue de l'Éventail, on remonte par les crêtes, retour par le sentier panoramique. Ça te va ?
— Nickel.
— Nickel.
On attaque la descente. Le sentier est étroit, bordé de sapins chargés de neige qui craquent de temps en temps. Nos pas crissent en rythme, presque synchrones. Au début, on parle peu. Juste des indications pratiques :
— Attention, verglas là.
— Merci.
— Regarde le givre sur les branches, on dirait du sucre glace.
— C'est dingue comme c'est beau.
— Merci.
— Regarde le givre sur les branches, on dirait du sucre glace.
— C'est dingue comme c'est beau.
Le soleil monte, allume des reflets sur le lac en contrebas. L'eau est d'un bleu presque irréel, bordée d'une fine pellicule de glace qui scintille. On s'arrête sur un promontoire, on sort les téléphones. Il cadre le paysage avec soin, objectif vers les montagnes. Je le regarde un instant en coin pendant qu'il zoome sur le lac ; il ne s'en rend pas compte, concentré sur son écran. Je détourne les yeux quand il relève la tête.
— T'es vraiment photographe ou c'est juste pour Instagram ?
— Passionné. J'ai un vieux reflex qui dort dans un placard, mais en rando c'est le téléphone. Plus léger.
— Moi je prends des photos pourries et je les efface deux jours après.
— Passionné. J'ai un vieux reflex qui dort dans un placard, mais en rando c'est le téléphone. Plus léger.
— Moi je prends des photos pourries et je les efface deux jours après.
Il rit.
— Garde-les dans la tête, c'est mieux.
On repart. Le sentier descend plus raide. La neige est moins profonde sous les arbres, mais glissante. À un virage, mon pied part, je vacille. Il me rattrape par le coude, main ferme.
— Ça va ?
— Ouais… merci. J'ai les appuis d'un veau aujourd'hui.
— Normal. La neige change tout. Faut réapprendre.
— Ouais… merci. J'ai les appuis d'un veau aujourd'hui.
— Normal. La neige change tout. Faut réapprendre.
Sa main reste une seconde de trop. Pas insistante, juste là. Nos regards se croisent brièvement, il lâche doucement, on sourit tous les deux un peu gênés et on continue sans un mot.
On arrive au bord du lac. Le sentier longe la rive sur quelques centaines de mètres. L'eau clapote doucement contre les pierres gelées. Des canards glissent en silence, indifférents au froid. On s'arrête sur un gros rocher plat face à l'eau. J'ouvre le thermos, verse le thé dans les gobelets qu'il sort de son sac.
— T'as mis du miel ?
— Ouais. Ma mère en mettait toujours.
— Ouais. Ma mère en mettait toujours.
Il prend une gorgée, ferme les yeux.
— Putain c'est bon.
— Ça réchauffe de l'intérieur.
— Ça réchauffe de l'intérieur.
On s'assoit côte à côte, épaule contre épaule pour bloquer le vent. Le silence est confortable. De temps en temps nos regards se croisent quand l'un tourne la tête vers l'autre ; on sourit, on détourne les yeux vers le lac comme si de rien n'était. Puis il parle, voix basse.
— J'ai repensé à l'autre soir. Beaucoup.
— Moi aussi.
— C'est con, hein ? De réaliser qu'on a passé des années à essayer de coller à un truc qui nous allait pas.
— Moi aussi.
— C'est con, hein ? De réaliser qu'on a passé des années à essayer de coller à un truc qui nous allait pas.
Je hoche la tête, fixe le lac.
— Ouais. J'ai toujours cru que c'était moi qui étais nul en couple. Que j'avais juste pas trouvé la bonne.
— Pareil. Je me disais : « C'est Léa qui est tordue, point. » Mais en vrai…
— Pareil. Je me disais : « C'est Léa qui est tordue, point. » Mais en vrai…
Il laisse la phrase en suspens. On boit encore. Puis je pose la question qui tourne depuis des jours.
— T'as déjà eu l'impression que… que les relations avec les filles, c'était pas vraiment ça ? Que ça coinçait toujours quelque part ?
Il expire lentement, nuage blanc.
— Ouais. Souvent. Comme si y avait toujours un truc qui manquait, même quand tout allait bien en surface. J'ai toujours mis ça sur le dos de la personne d'en face.
— Pareil. Je me disais que j'avais pas fait assez d'efforts, que j'étais pas assez investi.
— Pareil. Je me disais que j'avais pas fait assez d'efforts, que j'étais pas assez investi.
Un silence long. Le vent fait tomber de la neige des branches au-dessus de nous.
— On est cons, hein ? je murmure.
— Grave. Mais on commence à comprendre des trucs.
— Grave. Mais on commence à comprendre des trucs.
On se lève, on reprend la marche. La montée vers les crêtes est plus dure, le souffle court, les cuisses qui brûlent. On parle par bribes, entre deux respirations.
— T'as déjà eu envie de tout plaquer et de repartir de zéro ?
— Tout le temps. C'est pour ça que je suis venu m'enterrer ici.
— Moi pareil. Clairvaux, c'est pas le bout du monde, mais c'est loin de tout ce qui me faisait chier avant.
— Tout le temps. C'est pour ça que je suis venu m'enterrer ici.
— Moi pareil. Clairvaux, c'est pas le bout du monde, mais c'est loin de tout ce qui me faisait chier avant.
On atteint le sommet. Vue à 360°. Le lac en bas, les monts du Jura à perte de vue, la neige qui scintille partout. On s'arrête, essoufflés, heureux. Il sort une barre énergétique, la casse en deux, m'en tend la moitié.
— Merci.
— De rien.
— De rien.
On mange en silence, assis sur un rocher. Le soleil tape, on enlève bonnet et écharpe. Nos regards se croisent plusieurs fois pendant qu'on mange ; à chaque fois on sourit un peu plus, on détourne les yeux un peu plus lentement.
Puis il se tourne vers moi.
Puis il se tourne vers moi.
— Jules… je sais pas ce que ça va donner, mais je suis content qu'on se soit croisés. Vraiment.
— Moi aussi.
— Moi aussi.
On reste là un moment, à regarder le paysage. Puis on se lève, on finit la boucle lentement, en profitant du paysage. Quand on revient au parking, le soleil est déjà bas, la lumière dorée.
Il ouvre sa Jeep, sort une petite bouteille d'eau.
— Tu veux que je te raccompagne jusqu'à chez toi ? Ou tu préfères marcher ?
— Je marche. Ça me fait du bien.
— OK. Alors… on se refait un truc bientôt ?
— Ouais. Très bientôt.
— Je marche. Ça me fait du bien.
— OK. Alors… on se refait un truc bientôt ?
— Ouais. Très bientôt.
On se fait une nouvelle accolade – plus longue, plus naturelle. Son étreinte est chaude malgré le froid. Il sent la sueur propre, la neige, le grand air.
— Merci pour la rando, Arnaud.
— Merci d'être venu.
— Merci d'être venu.
Il monte dans sa voiture, baisse la vitre.
— Je t'appelle dans la semaine ?
— Ouais. Appelle.
— Ouais. Appelle.
Il démarre, klaxonne une fois, s'éloigne sur la route enneigée.
Je remonte à pied vers Orgelet, les joues rougies par le froid et par autre chose. Le village apparaît au détour du chemin, petites lumières qui s'allument dans le crépuscule. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens chez moi. Pas juste dans ce bled paumé du Jura. Chez moi dans ma peau. Et ça, c'est nouveau.
Je remonte à pied vers Orgelet, les joues rougies par le froid et par autre chose. Le village apparaît au détour du chemin, petites lumières qui s'allument dans le crépuscule. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens chez moi. Pas juste dans ce bled paumé du Jura. Chez moi dans ma peau. Et ça, c'est nouveau.
Fin du chapitre 1.
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