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✦ Spector Les nuits folles de Pierre Dubourg XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Les nuits folles de Pierre Dubourg — Chapitre 8

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Spector
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Les nuits folles de Pierre Dubourg

Chapitre 8

1970
Le voyage de retour en France fut interminable.
Pierre traverse l'Atlantique dans un silence presque absolu. Claude et Charly tentent parfois d'engager la conversation, mais le chanteur répond par quelques mots avant de replonger dans ses pensées.
Depuis l'annonce du drame, personne ne l'a vu pleurer.
Par fierté.
Par pudeur.
Ou peut-être parce que la douleur est devenue trop profonde pour trouver un chemin jusqu'aux larmes.
Les obsèques de Diego, puis quelques jours plus tard celles de Jacques, sont une épreuve dont il ne sort pas indemne.
Derrière ses lunettes noires, ses yeux rougis trahissent les nuits sans sommeil plus sûrement que les sanglots qu'il refuse d'offrir au monde.
Devant la tombe de Diego, Pierre repense au premier morceau qu'ils avaient improvisé ensemble. Il revoit son violon s'enflammer, son sourire d'enfant lorsqu'une mélodie prenait vie. Il perd un musicien d'exception, mais surtout un homme d'une bonté rare, incapable de la moindre méchanceté.
Puis vient le tour de Jacques.
Et cette fois, le vide lui semble encore plus immense.
En quelques mois, l'écrivain était devenu bien davantage qu'un parolier.
Il était devenu le grand frère que la vie ne lui avait jamais donné.
Le seul capable de lui dire qu'une chanson était mauvaise sans craindre sa colère.
Le seul qui osait le contredire lorsque tout le monde s'empressait de lui donner raison.
Ils pouvaient passer des nuits entières à refaire le monde, à parler de littérature, de politique, de cinéma ou simplement de la bêtise humaine, que Jacques disséquait avec une ironie mordante.
Pierre se surprend à tendre l'oreille, comme s'il espérait encore entendre sa voix lui lancer :
— Tu te prends un peu trop au sérieux, mon Pierrot.
Mais cette voix s'est tue.
Pour toujours.
Ce jour-là, en quittant le cimetière, Pierre comprend que ce voyage en Louisiane lui a offert l'un des plus beaux albums de sa carrière.
Il lui a aussi arraché deux amis.
Et, pour la première fois depuis longtemps, il a le sentiment que le succès ne compensera jamais certaines absences.
Pierre traverse les mois qui suivent dans une étrange déconnexion.
Il honore les engagements pris avant le drame, sans jamais réellement retrouver le plaisir qui l'animait jusque-là.
Chaque soir, il monte sur scène, chante avec la même justesse, sourit au public quand il le faut et salue les applaudissements avec cette élégance qui le caractérise.
Mais ceux qui le connaissent vraiment comprennent immédiatement que quelque chose s'est éteint.
Il n'improvise plus.
Il plaisante beaucoup moins avec ses musiciens.
Les interviews deviennent une corvée.
Il accepte encore quelques émissions de télévision pour assurer la promotion de son nouvel album, mais décline la plupart des invitations. Les journalistes évoquent une fatigue passagère. Ses proches savent qu'il s'agit de bien autre chose.
Pourtant, le disque connaît un destin remarquable.
La presse salue unanimement cette rencontre entre le blues américain, les influences tziganes et la chanson française. Le public répond présent lui aussi. L'album s'installe durablement en tête des ventes et plusieurs morceaux deviennent des incontournables de son répertoire.
Ce succès apaise Pierre sans jamais parvenir à le consoler.
Comme chaque année désormais, l'été le conduit à Sanary-sur-Mer.
La maison de Claire est devenue leur refuge, loin des studios, des salles de concert et des photographes.
Un matin, Claire lui demande de la suivre dans le jardin.
Au bout d'une laisse se tient un magnifique dogue des Canaries, encore jeune, au regard à la fois puissant et étonnamment doux.
Pierre reste quelques secondes sans parler.
Puis il s'accroupit devant l'animal, qui vient aussitôt poser sa lourde tête contre lui.
— Il est pour toi, souffle Claire. Je me suis dit qu'il te ferait du bien.
Le chanteur passe une main affectueuse sur le cou du chien.
— Il va falloir lui trouver un nom...
Il réfléchit un instant.
Puis un sourire discret éclaire enfin son visage.
— Baron.
Claire relève les yeux.
— Comme le héros du dernier roman de Jacques ?
Pierre acquiesce doucement.
— Je crois que ça lui aurait plu.
Le chien remue la queue comme s'il approuvait ce choix.
Pour la première fois depuis longtemps, Claire voit Pierre sourire sans effort.
Un sourire fragile.
Mais un vrai sourire.
À la rentrée, Pierre s'éloigne volontairement des studios d'enregistrement et des salles de concert.
Il retrouve un univers qui lui fait de plus en plus de bien : le cinéma.
Jean-Claude Rouland lui confie l'un des rôles principaux de son nouveau film, consacré aux célèbres truands marseillais Carbone et Spirito. Le tournage s'installe pendant près de deux mois dans les rues de Marseille, entre le Vieux-Port, les quartiers populaires et les calanques.
Lorsque Rouland retrouve Pierre, il est frappé par le changement.
Ce n'est plus l'acteur fantasque qui, quelques mois plus tôt, réécrivait les dialogues entre deux verres de whisky avec Bernard Bourdin.
Pierre arrive chaque matin à l'heure.
Il connaît parfaitement son texte.
Ne discute presque jamais les indications du réalisateur.
Et lorsqu'une scène est terminée, il s'éloigne discrètement pour retrouver Baron.
Le magnifique dogue des Canaries ne quitte pratiquement jamais son maître et devient rapidement la mascotte du tournage.
— Finalement, c'est lui le vrai premier rôle ! plaisante un machiniste.
Pierre rit.
Ce rire, Jean-Claude ne l'avait plus entendu depuis longtemps.
Son partenaire s'appelle Alain Natale.
Immense vedette du cinéma français, Natale est un homme d'une beauté presque insolente. Il dégage une assurance naturelle qui fascine autant les réalisateurs que le public féminin.
Mais derrière ce charme se cache un tempérament difficile.
Exigeant.
Ombrageux.
Prompt à la colère.
Entre les deux acteurs, les rapports restent courtois mais distants.
Ils se respectent.
Sans jamais réellement s'apprécier.
Au milieu du tournage, Claire rejoint Pierre pour quelques jours.
Ils profitent de ces parenthèses loin des plateaux pour se promener sur le Vieux-Port, dîner face à la mer et retrouver une complicité que les derniers mois avaient parfois mise à l'épreuve.
Un soir, alors que le soleil disparaît derrière Notre-Dame-de-la-Garde, ils s'installent sur un muret dominant le port.
Claire garde le silence quelques instants.
Puis elle glisse doucement sa main dans celle de Pierre.
— Il faut que je te dise quelque chose.
Il tourne la tête vers elle.
Elle sourit.
Un sourire où se mêlent l'émotion et une légère inquiétude.
— Je suis enceinte.
Le temps semble s'arrêter.
Pierre reste figé.
Comme incapable de comprendre ce qu'il vient d'entendre.
Puis un sourire immense illumine son visage.
Sans prononcer un mot, il prend Claire dans ses bras et la serre contre lui.
Très fort.
Pour la première fois depuis la disparition de Jacques et de Diego, il sent qu'au milieu de tout ce qu'il a perdu... la vie vient de lui offrir une raison extraordinaire d'espérer.
À la fin de l'année, la télévision publique consacre une grande émission à Claire Auban.
Ses plus grands succès sont repris tout au long de la soirée par une impressionnante galerie d'invités.
Pierre est évidemment présent.
Autour d'eux se retrouvent Larry, Franckie, Christophe Kolarov, plusieurs jeunes chanteuses à la mode... mais surtout un homme dont la simple présence suffit à faire taire les conversations dans les loges.
Émile Brassero.
Pour Pierre comme pour Claire, il est bien plus qu'un chanteur.
Il est une institution.
Depuis près de vingt ans, Brassero traverse les générations sans jamais perdre de sa superbe. Ses textes, souvent teintés d'anarchisme, dénoncent les puissants avec une poésie rugueuse et drôle qui n'appartient qu'à lui. Son immense moustache, sa carrure de déménageur et sa voix grave en ont fait l'une des figures les plus respectées de la chanson française.
Pierre a grandi avec ses disques.
Adolescent, il connaissait chacune de ses chansons par cœur.
Il lui arrive encore de reprendre certaines de ses chansons lorsqu'il joue seul à la guitare.
Lorsque l'animateur annonce que Brassero interprétera La Romance légère en duo avec Pierre, le chanteur sent son cœur accélérer.
Il n'a jamais été aussi nerveux avant une répétition.
Soucieux que tout soit parfait, il fait venir Antonio, dont les arabesques de guitare ont tant apporté à son dernier album.
Le musicien accepte avec enthousiasme.
Les répétitions débutent dans une ambiance étonnamment simple.
Brassero arrive avec quelques minutes d'avance, une cigarette déjà consumée au coin des lèvres et une autre prête à prendre le relais.
Il serre chaleureusement la main d'Antonio.
— Alors c'est toi le guitariste dont tout le monde me parle ?
Le jeune Tzigane, un peu intimidé, acquiesce.
— Fais-moi plaisir... oublie que je suis là et joue comme tu sais le faire.
Quelques minutes suffisent.
Le morceau prend vie avec une facilité déconcertante.
Brassero est lui-même un excellent guitariste. Il propose un accord, modifie un enchaînement, suggère une respiration dans le chant, toujours avec douceur, sans jamais imposer quoi que ce soit.
Pierre est fasciné.
L'homme qu'il imaginait impressionnant se révèle d'une bienveillance presque paternelle.
Entre deux prises, Brassero fume cigarette sur cigarette, plaisante avec les techniciens, échange quelques mots avec les maquilleuses, s'intéresse sincèrement aux jeunes artistes présents sur le plateau.
Il n'y a chez lui ni arrogance, ni distance.
Seulement une curiosité intacte.
À la fin de la répétition, Pierre reste quelques instants seul avec lui.
— Je voulais simplement vous dire merci...
Brassero sourit.
— Pour quoi donc ?
— Pour toutes les chansons que vous avez écrites. Sans elles... je ne serais probablement jamais devenu chanteur.
Le vieux moustachu tire une longue bouffée sur sa cigarette avant de répondre avec son flegme habituel.
— Alors tâche d'écrire les tiennes assez bien pour qu'un gamin te dise la même chose dans vingt ans.
Pierre ne répond pas.
Il sourit simplement.
Ce conseil vaut, à ses yeux, toutes les récompenses du monde.
Pierre a tenu à inviter ses parents.
Léon et Olga prennent place parmi le public, fiers de voir leur fils participer à cette grande soirée consacrée à Claire.
Assise quelques rangs devant eux, la chanteuse rayonne.
Sa grossesse commence à se deviner et lui donne un éclat particulier. Pierre ne peut s'empêcher de la trouver encore plus belle qu'auparavant.
Lorsque le présentateur annonce :
— Et maintenant... Émile Brassero et Pierre Dubourg !
Un murmure parcourt le plateau.
Claire sent son cœur battre plus vite.
Elle savait que Pierre serait présent.
Mais voir son compagnon chanter aux côtés de celui qu'elle admire depuis son adolescence dépasse tout ce qu'elle avait imaginé.
Les deux hommes interprètent La Romance légère dans une version épurée, portée par la guitare délicate d'Antonio.
La voix rocailleuse de Brassero répond à celle, plus lumineuse, de Pierre.
Le contraste est magnifique.
Dans le public, Léon essuie discrètement une larme.
Olga lui serre doucement la main.
Lorsque la dernière note s'éteint, le plateau applaudit longuement.
Pierre, Brassero et Antonio rejoignent Claire auprès du présentateur.
Après quelques mots sur la chanson, celui-ci se tourne vers le vieux maître.
— Émile, quel regard portez-vous sur l'œuvre de Claire Auban ?
Brassero sourit sous son épaisse moustache.
— Claire... c'est une poète. Elle écrit avec le cœur, sans jamais chercher l'effet. Je la considère un peu comme une fille spirituelle. J'aime sa pudeur, sa sensibilité... et je crois qu'elle a encore de très belles pages à écrire.
Claire rougit sous les applaudissements.
Le présentateur poursuit :
— Et Pierre Dubourg ?
Brassero tourne la tête vers lui avec bienveillance.
— Pierre est un garçon que j'aime beaucoup. Il est drôle, généreux... et il a un sacré talent pour fabriquer des chansons qui restent dans la tête.
Le public rit.
Brassero reprend, plus sérieux.
— Mais, au fond... je crois que nous ne faisons pas exactement le même métier.
Un léger silence s'installe.
Avec son accent chantant du Midi, il poursuit calmement :
— Claire et moi, nous sommes des artisans. On travaille le bois à la main, lentement... chanson après chanson. Pierre, lui... c'est une industrie à lui tout seul. Il écrit, il compose, il produit, il joue, il tourne des films... et malgré tout, il trouve encore le moyen de faire un bébé.
Le public rit de nouveau. Il esquisse un sourire avant de conclure :
— Alors oui... c'est un industriel de la chanson.
Il se tourne vers Pierre et pose une main affectueuse sur son épaule.
— Mais un industriel de très, très grand talent.
Le public applaudit chaleureusement.
Pierre sourit avec humilité.
Au fond de lui, pourtant, la formule continue de résonner.
Industriel de la chanson.
Il ignore encore que cette phrase, reprise dès le lendemain par tous les journaux, le suivra pendant de longues années.
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