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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

La dernière notification — Chapitre 4

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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La dernière notification

Chapitre 4

Chapitre 4
Le réveil ce samedi matin n'a pas eu l'odeur habituelle de la défaite. D'ordinaire, mes jours de repos ressemblent à de longues plages de grisaille où j'erre dans mon studio, hanté par l'idée que le lundi de la caisse numéro 4 reviendra trop vite. Mais aujourd'hui, la lumière qui filtre à travers mes rideaux semble plus douce, presque complice. Mon premier réflexe, avant même de frotter mes yeux, est de chercher la chaleur de mon téléphone sur la table de chevet.
Il y a déjà un message. Envoyé à 8h15.
[SMS] Félix : Bien réveillé ? J'espère que tu as fait de beaux rêves, Marceau. Ici, le café est amer dans ce hall d'hôtel, mais repenser à notre discussion d'hier soir me donne le sourire. Profite de ta matinée de calme avant le tourbillon Tiphaine.
Je souris bêtement au plafond. On a passé la matinée entière à s'écrire. Un flux continu de messages, une conversation qui s'étire comme une caresse à travers la ville. C'est étrange comme les mots de quelqu'un qu'on n'a jamais vu peuvent devenir plus réels que les meubles qui m'entourent.
Félix ne se contente pas de banalités ce matin. Il est entré dans une phase de curiosité plus profonde, presque protectrice, qui me bouleverse.
[SMS] Félix : Je repensais à tes dessins... Si tu avais eu une baguette magique, Marceau, et que la peur n'existait pas, tu ferais quoi de tes journées ? Je ne peux pas croire qu'un garçon avec ta sensibilité se voit rester derrière un tapis de caisse toute sa vie. Qu'est-ce qui t'aurait fait vibrer, si le monde n'était pas aussi dur ?
Je reste un long moment les pouces suspendus au-dessus du clavier. Personne ne me demande jamais ça. Pour les gens, je suis juste celui qui scanne les yaourts.
[SMS] Moi : C'est une question difficile... Je crois que j'aurais aimé illustrer des livres pour enfants. Créer des mondes où tout finit bien, où les petits garçons tristes trouvent toujours une forêt magique pour se cacher. Mais la réalité a rattrapé mes parents, puis moi. Il fallait payer les factures. Et puis... j'ai peur de l'échec. J'ai peur que si je montre vraiment ce que j'ai dans le ventre, les gens trouvent ça médiocre. La caisse, c'est une prison, mais c'est une prison où personne ne peut me juger sur mon âme.
[SMS] Félix : C'est triste de se cacher par peur du jugement, alors que tu as certainement de l'or au bout des doigts. Ta peur la plus grande, c'est quoi ? Celle qui t'empêche de dormir quand je ne suis pas là pour te parler ?
[SMS] Moi : Ma plus grande peur... C'est de finir ma vie en ayant été transparent. De partir sans que personne n'ait vraiment remarqué que j'étais là. Et toi, Félix ? Tu me poses beaucoup de questions, mais tu te caches aussi un peu. Un promoteur de vente qui court les routes, ça doit bien avoir des craintes aussi ?
[SMS] Félix : Mes craintes ? (Il a mis du temps à répondre cette fois). Ma plus grande peur, c'est de perdre le lien avec la réalité. De devenir une version de moi-même que je ne reconnais plus pour plaire aux autres. Et de décevoir les gens qui voient en moi quelque chose que je ne suis pas. C'est pour ça que nos échanges me font du bien. Avec toi, je n'ai pas besoin d'être performant.
Au fil des heures, alors que je prépare un déjeuner rapide, l'envie de mettre un visage sur cette voix et ces mots devient presque insupportable. Je veux savoir si ses yeux sont aussi doux que ses vocaux.
[SMS] Moi : Félix... j'adore te parler, mais je dois t'avouer que je commence à devenir fou. J'ai tellement hâte de voir à quoi tu ressembles. J'imagine mille visages, mais aucun ne doit être le bon. Tu ne veux toujours pas m'envoyer une petite photo ? Juste pour que je puisse mettre une image sur cet homme qui me redonne goût à la vie ?
[SMS] Félix : Bientôt, Marceau. Je te le promets. J'ai juste envie que tu t'attaches à ce que je suis à l'intérieur avant que l'image ne vienne tout brouiller. On est tellement plus que notre physique... Mais bientôt, promis. Je ne te ferai pas languir éternellement.
Vers 14h00, alors que je commence à ressentir une boule d'angoisse dans l'estomac à l'idée du concert qui approche, Félix m'envoie un message qui sonne comme un au revoir temporaire.
[SMS] Félix : Marceau, je vais devoir te laisser quelques heures. Mon travail m'appelle pour une grosse mise en place cet après-midi et la soirée va être très intense pour moi. Je ne pourrai sans doute pas répondre tout de suite, mais s'il te plaît... envoie-moi des messages pendant le concert.
[SMS] Moi : Tu vas me manquer. Je vais essayer de ne pas trop t'inonder de plaintes sur la musique d'Ezra, ahah !
[SMS] Félix : Au contraire. Raconte-moi tout. Ce que tu ressens, ce que tu penses de lui, si la foule est supportable. Je veux être dans ta poche pendant que tu seras là-bas. Ça m'aidera à tenir mon propre rythme de travail de savoir que tu penses à moi. Je lirai tout, même si je ne réponds pas tout de suite. Allez, courage, petit dessinateur. Je suis avec toi par la pensée.
Je pose mon téléphone, le cœur serré. Il part travailler, je pars vers mon "supplice". On est tous les deux occupés par nos obligations, mais ce fil invisible ne s'est jamais senti aussi solide. Je regarde mon reflet dans le miroir de la salle de bain. Je me trouve moins terne que d'habitude.
Tiphaine va arriver dans quelques heures avec ses paillettes et son énergie débordante. Je vais entrer dans cette salle immense, Micropolis, et je vais subir ce Ezra. Mais je sais maintenant que chaque fois que je toucherai mon téléphone dans ma poche, ce sera comme si je tenais la main de Félix. Je vais lui raconter ma soirée, seconde par seconde. Je vais lui dire à quel point je trouve ce monde de stars absurde.
……….
Le hall de Micropolis est une fourmilière en pleine ébullition. Partout, des techniciens en noir s'activent, des flight-cases roulent sur le béton dans un vacarme de tonnerre, et les talkies-walkies crépitent sans relâche. Au milieu de ce chaos organisé, je me sens comme un étranger. Mon corps est ici, soumis aux rituels immuables de l'avant-spectacle, mais mon esprit est resté bloqué sur la conversation de ce matin.
Il est 15h30. Je viens de terminer mon dernier soundcheck. J'ai chanté trois chansons face à une salle vide, les gradins encore déserts, fixant avec une insistance presque maladive le Gradin K, place 44. C'est une chaise en plastique noir, tout ce qu'il y a de plus banal, perdue parmi des milliers d'autres. Pourtant, c'est l'endroit le plus important du monde à mes yeux en ce moment.
Je m'enferme dans ma loge. C'est un espace impersonnel, malgré les bouquets de fleurs envoyés par la production et les miroirs entourés d'ampoules chauffantes. On commence à me préparer. Les maquilleuses s'affairent sur mon visage pour camoufler ma fatigue et accentuer mes traits. On me coiffe, on ajuste mes bijoux, on prépare mes costumes de scène.
À chaque fois qu'une main se pose sur moi, j'ai envie de reculer. Je ne suis plus Ezra. Je suis Félix, cet homme qui a parlé de ses peurs toute la matinée avec un garçon nommé Marceau. Entendre ma styliste parler des "tendances de la saison" ou mon manager me briefer sur les VIP présents ce soir me semble d'un ridicule achevé. Qu'est-ce que j'en ai à faire des directeurs de radio ou des influenceurs locaux ? Le seul VIP qui compte sera assis à la place 44.
Je n'arrête pas de repenser à ce qu'il m'a écrit sur sa peur de la transparence. Il ne sait pas que ce soir, il sera la personne la plus visible de la salle pour moi. Il ne sait pas que je vais chanter chaque mot, chaque note, comme une réponse à ses doutes.
L'heure tourne. 17h00. 18h00. L'adrénaline commence à monter, mais ce n'est pas le trac habituel. C'est une angoisse sourde, électrique. Je me demande si je vais être capable de tenir mon rôle. Comment chanter des hymnes à la joie ou des morceaux rythmés alors que j'ai juste envie d'être dans un café calme avec lui, à regarder ses dessins ?
Chaque fois que mon manager entre pour me donner le décompte ("Ezra, H-2", "Ezra, H-1"), je sens le piège se refermer. Je suis un imposteur. Je vais monter sur scène pour incarner l'idole qu'il déteste. Je vais être celui qu'il va critiquer par SMS. Je me sens comme un espion infiltré dans ma propre vie.
À 18h15, on me demande de me diriger vers les coulisses pour les dernières vérifications techniques (les ears-monitors, le micro, les changements de guitares). Je demande cinq minutes de solitude. Je m'isole dans un petit coin d'ombre derrière les lourds rideaux de velours noir.
Je sors mon téléphone. C'est le dernier moment avant que je ne doive le confier à mon assistant pour monter sur scène. Mes doigts tremblent légèrement. Je vois qu'il n'a pas renvoyé de message depuis 14h, il doit être en train de se préparer lui aussi, ou peut-être que Tiphaine est déjà là.
Je veux lui envoyer quelque chose de fort. Quelque chose qui dépasse le cadre du "promoteur de vente".
[SMS] Félix (18h30) : Marceau, je m'apprête à entamer ma grosse soirée de boulot, ça va être intense et je ne pourrai plus toucher à mon téléphone avant un long moment. Je voulais juste te dire que je pense énormément à toi en cet instant. Ne laisse pas la foule t'étouffer tout à l'heure, respire un grand coup si ça devient trop dur. J'ai hâte, mais alors vraiment hâte de lire tes messages quand j'aurai fini. Raconte-moi tout, ne cache rien de ce que tu penses. Je t'embrasse.
J'appuie sur "Envoyer". Mon cœur fait un bond. C'est la première fois que je lui écris "je t'embrasse". C'est un engagement, une fissure dans mon armure. Je donne mon téléphone à mon assistant, qui me regarde bizarrement.
— Tout va bien, Ezra ? Tu as l'air... ailleurs.
— Tout va bien, je réponds en réajustant ma veste à paillettes. Je suis juste impatient que ça commence.
Mensonge. Je suis impatient que ça se termine.
Je me place dans le noir, derrière le grand écran LED qui va bientôt s'ouvrir. J'entends la rumeur de la salle qui se remplit. C'est un vrombissement sourd, comme une mer en colère. Quelque part dans cette mer, il y a une petite île de calme : Marceau. Je ferme les yeux, je prends une inspiration profonde, et je me prépare à devenir Ezra pour la dernière fois avant la rencontre de nos âmes.
Le spectacle va commencer. Le concert de ma vie. Non pas pour la gloire, mais pour les yeux d'un seul homme qui ne sait pas encore qu'il est ma seule vérité.
……….
Le trajet jusqu'à Micropolis ressemble à une descente aux enfers dans un shaker. Tiphaine est en transe. Elle a mis la musique d'Ezra à fond dans sa petite citadine, tapant sur le volant en rythme, des paillettes argentées plein les joues et une excitation qui frise l'hystérie. Moi, je suis enfoncé dans le siège passager, les mains crispées sur mes genoux, essayant de ne pas succomber à la crise de panique qui monte à mesure que les panneaux "Palais des Congrès" défilent.
C'est alors que mon téléphone vibre. Une vibration unique, celle que j'ai attribuée à Félix. Je le sors fébrilement de ma poche.
[SMS] Félix (18h30) : Marceau, je m'apprête à entamer ma grosse soirée de boulot, ça va être intense... Je voulais juste te dire que je pense énormément à toi en cet instant. Ne laisse pas la foule t'étouffer... J'ai hâte, mais alors vraiment hâte de lire tes messages quand j'aurai fini. Raconte-moi tout. Je t'embrasse.
Le monde autour de moi s'efface. La musique assourdissante de Tiphaine devient un bourdonnement lointain. "Je t'embrasse". Ces trois mots dansent devant mes yeux, diffusant une chaleur inattendue qui irradie dans tout mon corps. Sans m'en rendre compte, un sourire immense, idiot et totalement incontrôlable, vient étirer mes lèvres.
— Eh bien ! On peut savoir ce qui te fait sourire comme ça, toi ?
Je sursaute. Tiphaine me jette un regard en coin, un sourcil parfaitement épilé levé de façon suspecte. Elle vient de couper le son d'un coup sec.
— Rien, je... c'est juste un message.
— Un message qui te fait briller les yeux comme si tu venais de gagner au loto ? Mon œil ! me lance-t-elle avec un rire complice. Marceau, tu ne nous ferais pas une petite cachoterie ? C'est qui ? Une fille que tu as rencontrée à l'hypermarché ? Une cliente mystérieuse ?
— Non, Tiphaine, c'est juste... un ami. Enfin, quelqu'un avec qui je discute.
— Un "ami", tu parles ! Elle s'appelle comment ? Elle est jolie ? Allez, raconte, je savais bien que tu étais trop distrait depuis hier ! Elle doit être sacrément spéciale pour te faire oublier que tu détestes les bains de foule.
Je sens mes joues chauffer. Comment lui expliquer que ce n'est pas une fille, que c'est un homme nommé Félix, et que même si je ne connais pas son visage, je me sens plus proche de lui que de n'importe qui ?
— C'est privé, Tiphaine. Et ce n'est pas ce que tu crois. On discute, c'est tout.
— C'est ça, c'est ça ! Elle te plaît, ça se voit sur ta tête. Bon, je te charrie, mais c'est génial. Si ça se trouve, c'est l'effet Ezra : l'amour est dans l'air !
Je ne la détrompe pas. Je préfère qu'elle pense à une fille mystérieuse plutôt que de devoir me justifier sur Félix. Mais à l'intérieur, je jubile. "Je t'embrasse".
Quand nous arrivons sur le parking de Micropolis, la réalité me frappe de plein fouet. C'est une mer humaine. Des voitures garées à perte de vue, des groupes de fans qui hurlent, des files d'attente qui serpentent devant les portes vitrées. L'air est électrique, chargé d'une impatience collective qui m'oppresse.
En sortant de la voiture, je sens mes jambes flageoler. La peur de la foule, cette vieille ennemie, revient me griffer la gorge. Je vois les vigiles, les barrières, cette masse compacte de gens qui se bousculent. J'ai une envie folle de remonter dans la voiture, de fermer les yeux et de demander à Tiphaine de me ramener dans mon studio silencieux.
Mais je touche mon téléphone dans ma poche. Félix est là. Il m'attend. Si je pars, je n'aurai rien à lui raconter. Si je pars, je romps ce lien.
Après une éternité passée à être bousculé, fouillé et dirigé à travers des couloirs de béton, j'atteins enfin la salle. C'est immense. Le plateau est plongé dans une lueur bleue mystérieuse, les techniciens s'activent encore sur les instruments de musique. Tiphaine m'entraîne vers les gradins.
Quand je m'assois enfin à la place 44 du Gradin K, je prends une immense inspiration. C'est un petit îlot de stabilité. Je suis un peu en hauteur, je domine la fosse qui commence à se remplir dangereusement. Je sors mon téléphone. C'est le moment de lui répondre, avant que les lumières ne s'éteignent.
[SMS] Moi (19h45) : Félix... je suis assis. Place K44. Je ne vais pas te mentir, j'ai failli faire demi-tour trois fois sur le parking. La foule est monstrueuse, j'ai cru que j'allais étouffer. Mais je suis resté. Je suis resté parce que je savais que tu voulais que je sois là, d'une certaine manière.
Je marque une pause, le cœur battant à tout rompre, mes pouces hésitant sur le clavier. Je prends mon courage à deux mains.
[SMS] Moi : Je voulais te dire que moi aussi, je pense bien à toi. Malgré le bruit et les gens qui hurlent autour de moi, je ne me sens pas seul parce que je t'écris. Bon courage pour ton travail, j'espère que ce n'est pas trop dur. Je t'embrasse aussi, très très fort. À tout à l'heure.
J'envoie le message et je le serre contre mon torse. Les lumières de la salle commencent à faiblir. Le brouhaha monte d'un cran. Tiphaine attrape mon bras en criant quelque chose que je n'entends pas. Le concert va commencer. Ezra va entrer en scène. Mais pour moi, le spectacle a déjà commencé dans le creux de ma main.
……….
Les coulisses sont plongées dans une pénombre bleutée, striée par les faisceaux erratiques des lampes torches des techniciens qui s'agitent comme des ombres. L'air y est saturé d'une odeur de poussière chaude, d'ozone et de laque pour cheveux, ce parfum si particulier des soirs de tournée qui, d'ordinaire, me donne la nausée. Mais pas ce soir. Le vrombissement de la foule de Micropolis traverse les parois de béton et les lourds rideaux acoustiques : c'est une vibration physique, un grondement sourd, impatient, presque animal, qui remonte par la plante de mes pieds.
Six mille personnes scandent mon nom. Mais ce soir, ce nom me semble étranger, comme un vêtement trop serré dont j'aurais envie de me débarrasser.
Je suis immobile, debout derrière l'immense structure LED qui fait office de rempart entre mon secret et le monde. Mon oreillette gauche grésille, la voix du régisseur de plateau résonnant dans mon crâne :
— H-2 minutes, Ezra. Position. On attend ton top pour l'ouverture.
Je prends une grande inspiration, tentant de calmer les battements de mon cœur qui heurtent mes côtes comme un métronome fou. C'est à ce moment-là que mon assistant, Thomas, surgit de l'ombre en courant presque, évitant de justesse un câble au sol. Il tient mon téléphone personnel à la main, celui que je lui avais confié avec des consignes strictes.
— Ezra ! Désolé, je sais que tu montes, que c'est le pire moment, mais tu m'avais dit de te prévenir absolument si ce contact écrivait…
Je m'en saisis avec une hâte qui manque de faire tomber l'appareil. Mes doigts, pourtant habitués à la précision des touches de piano et à la poigne des micros, tremblent légèrement en déverrouillant l'écran. La luminosité du téléphone m'éblouit un instant dans le noir total des coulisses.
[SMS] Marceau (19h45) : Félix... je suis assis. Place K44. Je ne vais pas te mentir, j'ai failli faire demi-tour trois fois sur le parking. La foule est monstrueuse, j'ai cru que j'allais étouffer. Mais je suis resté. Je suis resté parce que je savais que tu voulais que je sois là, d'une certaine manière. Je voulais te dire que moi aussi, je pense bien à toi. Malgré le bruit et les gens qui hurlent autour de moi, je ne me sens pas seul parce que je t'écris. Bon courage pour ton travail, j'espère que ce n'est pas trop dur. Je t'embrasse aussi, très très fort. À tout à l'heure.
Un sourire, le premier de la journée qui ne soit pas une façade marketing, illumine mon visage.
— Il est là, je souffle pour moi-même, presque inaudible au milieu du vacarme.
Cette pensée agit comme un sédatif puissant. La peur de la foule, le stress de la performance, tout s'efface derrière cette certitude : au milieu de cette marée humaine, il y a un point d'ancrage. Un garçon qui a bravé ses propres démons, ses angoisses et son mépris pour la pop culture, juste pour pouvoir me raconter sa soirée.
Je me fiche des 5999 autres personnes. Ce soir, je ne chante pas pour ma carrière, je ne chante pas pour mon label. Je vais tout donner pour le gradin K, place 44. Je veux que ma voix traverse la salle et vienne le bercer, qu'il le sache ou non. Je veux que chaque note soit une preuve que "Félix" existe et qu'il est présent, juste là, dans la musique.
Thomas me regarde, l'air inquiet, notant mon absence soudaine.
— Ça va, Ezra ? Tu as l'air... ailleurs. Les écrans vont s'ouvrir dans soixante secondes.
Je lui tends le téléphone en fixant ses yeux.
— Ça n'a jamais été aussi bien, Thomas. Tiens, garde-le. S'il écrit pendant le show, tu me le diras dans le retour de l'oreillette ou tu me fais un signe pendant les changements de costumes. C'est vital, tu entends ?
L'assistant hoche la tête, un peu déconcerté par mon intensité.
— Entendu. Allez, va les manger.
La voix du régisseur hurle maintenant dans mon oreille :
— Top départ ! Ouverture des écrans ! Ezra, en scène !
La musique d'introduction explose, les subwoofers crachent des basses si puissantes qu'elles semblent vouloir déplacer les fondations du bâtiment. Les écrans géants s'écartent dans un glissement mécanique fluide, révélant la salle noyée dans une mer de lumières de téléphones portables et de cris stridents. Le choc entre l'ombre des coulisses et les projecteurs de 10 000 watts est d'une violence inouïe.
Je m'avance sur l'avant-scène, le micro serré dans ma main. L'ovation est assourdissante, un mur de son qui me frappe de plein fouet. Habituellement, ce moment m'étourdit de plaisir. Ce soir, il m'agace. C'est trop de bruit, trop de gens, trop de distance entre lui et moi.
Je lève le menton. Les projecteurs m'aveuglent, mais je connais l'architecture de Micropolis comme ma propre chambre. Mes yeux balayent la foule, ignorant les premiers rangs qui hurlent et tentent d'attraper mes chaussures. Je cherche plus haut. Vers la gauche.
Le gradin K.
Je le repère enfin. C'est une zone un peu plus sombre, surélevée par rapport à la fosse bouillonnante. À cette distance, et avec les poursuites lumineuses qui me fixent sans relâche, il est impossible de distinguer les visages. Mais je fixe cet endroit avec une intensité folle.
Où es-tu, Marceau ? Est-ce que tu me vois ? Est-ce que tu me juges déjà ?
Je devine des silhouettes assises. Je cherche celle qui ne saute pas partout, celle qui n'a pas de bâton lumineux. Je cherche le garçon qui est peut-être en train de se demander ce qu'il fait là, la main sur son téléphone dans sa poche. Je lance les premières paroles de mon premier titre, une chanson rythmée, mais mon esprit est déjà au-delà des mots. À chaque pas de danse, à chaque mouvement vers la gauche du proscenium, je me rapproche de son axe de vision.
Je souris à la salle, je fais mon métier de star, mais mes yeux restent ancrés sur le secteur K. Je me demande s'il me regarde à travers ses lunettes, s'il trouve mes gestes ridicules. Je chante pour lui, je vibre pour lui. Ce soir, Micropolis n'est plus une salle de concert : c'est notre rendez-vous secret, peuplé de 6000 figurants qui n'y comprennent rien.
……….
Le déluge de lumière et de son m'a littéralement cloué sur mon siège. Dès qu'Ezra a bondi sur scène dans une explosion de pyrotechnie, l'atmosphère dans Micropolis a changé, devenant presque irrespirable de ferveur. Tiphaine est en transe à mes côtés ; elle hurle, elle saute, ses bras sont tendus vers le ciel comme pour attraper une miette de la gloire qui irradie de la scène. Mais moi, je reste immobile, presque pétrifié, les mains agrippées aux rebords de mon fauteuil en plastique.
Je suis fasciné par la silhouette là-bas, sous les projecteurs. Ce n'est pas ce que j'attendais d'une "star pour ados". Il y a quelque chose dans sa voix qui ne colle pas avec l'image marketing que j'avais aperçue. Une vibration, un grain sauvage, une sorte de mélancolie que les arrangements pop essaient vainement d'étouffer sous des nappes de synthétiseurs.
Et puis, il y a ce comportement erratique. Ezra ne regarde pas vraiment son public. Il ignore les premiers rangs qui se jettent sur les barrières de sécurité, il ne cherche pas l'approbation de la fosse. Ses yeux, constamment, avec une régularité de métronome, reviennent vers notre secteur. Vers le gradin K. Vers moi. Je sens son regard peser sur mes épaules, une sensation électrique qui me parcourt l'échine et me donne la chair de poule malgré la chaleur étouffante de la salle. Pris d'un besoin soudain de partager ce trouble, je sors mon téléphone, protégeant l'écran de la lumière pour ne pas briser la magie de Tiphaine.
[SMS] Moi : « Félix, c'est insensé. Le concert a commencé depuis quelques chansons et je suis scotché, je n'arrive plus à bouger. »
[SMS] Moi : « Je ne sais pas comment te dire ça, mais ce Ezra... il est bizarre. Sur les deux extraits que j'avais entendus sur le net avant de venir, ça avait l'air joyeux et superficiel, mais là, en vrai, il dégage une tristesse incroyable. On dirait qu'il a envie de pleurer entre chaque note. »
[SMS] Moi : « Et le plus fou, c'est qu'il n'arrête pas de fixer le gradin K. J'ai l'impression qu'il me regarde droit dans les yeux à chaque refrain. C'est presque effrayant, comme s'il cherchait quelqu'un avec désespoir. J'aimerais tellement que tu sois là pour me dire si je délire ou si c'est réel. »
……….
Je termine mon premier bloc de chansons, le corps trempé de sueur, la chemise collant à ma peau. Je suis à bout de souffle, le cœur cognant contre ma poitrine comme s'il voulait s'en échapper. Les lumières s'éteignent brusquement, plongeant la salle dans une obscurité relative pendant une transition vidéo. C'est le signal. Je sprinte vers les coulisses dans le noir, guidé par les faisceaux des techniciens. C'est le moment du changement de costume express.
Dans l'obscurité des coulisses, les mains de ma styliste s'activent sur moi avec une précision chirurgicale. On m'arrache ma veste de cuir, on me passe une serviette glacée sur le visage, on m'enfile une chemise de soie noire. Thomas, mon assistant, s'approche, le visage blafard éclairé par l'écran de mon téléphone personnel.
— Ezra, il a écrit. Trois messages à la suite. Il est en plein dedans.
Je plaque mes mains sur mes genoux, essayant de stabiliser ma respiration sifflante, les poumons brûlants.
— Lis-les moi. Maintenant. Chaque mot, Thomas !
Thomas se racle la gorge, haussant la voix pour couvrir les cris de la foule qui trépigne derrière le rideau :
— Il dit qu'il est scotché. Il trouve que tu es "bizarre". Il écrit que par rapport à ce qu'il a entendu sur le net, tu dégages une "tristesse incroyable" sur scène.
Je ferme les yeux un instant. Mon masque est donc si fragile ? Une simple soirée suffit à ce garçon pour voir ce que des millions de fans ignorent.
— Quoi d'autre ? Dis-moi tout !
— Il dit que tu n'arrêtes pas de fixer le gradin K et qu'il a l'impression que tu le regardes droit dans les yeux. Il écrit que c'est presque "effrayant"... et il termine en disant qu'il aimerait que tu sois là, avec lui.
Je reste figé, le souffle coupé. La panique et l'extase se mélangent dans mon sang. Il me sent. Il ne sait pas que c'est moi, mais il perçoit l'homme derrière l'idole. Je ne peux pas le laisser partir comme ça. Pas après ce qu'on s'est dit.
— Thomas, donne-moi le téléphone. Je dois lui répondre. Et écoute-moi bien... j'ai besoin que tu fasses quelque chose de très spécial.
— Ezra, il reste trente secondes pour la balade, le régisseur va faire une syncope !
— Donne-le moi !
Je saisis l'appareil, mes doigts glissant sur l'écran à cause de la sueur.
[SMS] Félix : « Je suis là, Marceau. Je suis plus proche de toi que tu ne peux l'imaginer. »
[SMS] Félix : « S'il te regarde, c'est parce qu'il sent sans doute qu'il y a quelqu'un de vrai à cette place 44. Ne baisse pas les yeux, ne crains rien. »
[SMS] Félix : « Laisse-le chanter pour toi. Je suis avec toi, seconde après seconde. »
Je rends le téléphone à Thomas, mais je l'attrape par le col de son t-shirt avant qu'il ne s'éloigne. Mon regard doit être terrifiant.
— Thomas, juste avant la dernière chanson, tu vas aller au Gradin K, place 44. Tu vas chercher le garçon qui s'y trouve. Tu lui dis qu'il a été tiré au sort, "le hasard", pour une rencontre privée avec Ezra après le show. Tu le ramènes en loge. Fais ce que tu veux, mais je veux qu'il soit là quand je sortirai de scène.
— Mais Ezra, le protocole de sécurité...
— On s'en fout du protocole ! Fais-le !
Je sors de l'ombre. Le projecteur de poursuite me cueille, m'isolant dans un cercle de lumière blanche. Je m'assieds au piano, mes doigts effleurant les touches froides. Je lève les yeux vers le gradin K. Je ne cherche plus, je vise. Je chante cette balade les yeux rivés sur sa place. Je suis en train de lui hurler mon secret en plein visage, au milieu de six mille personnes.
……….
Le concert touche à sa fin. Ezra vient de livrer une performance vocale qui m'a laissé les larmes aux yeux, une sorte de confession publique déguisée en chanson d'amour. Alors que les premières notes du dernier tube retentissent, un homme avec un badge "Staff" et une oreillette s'approche de notre rangée. Il scrute les numéros de sièges.
— Excusez-moi, monsieur ? dit-il en s'arrêtant devant moi. Vous êtes bien au siège 44 ?
— Heu... oui, pourquoi ? Je bafouille, le cœur s'emballant.
— Félicitations ! Vous avez été choisi au hasard par la production pour un "Meet & Greet" exclusif. Vous allez pouvoir rencontrer Ezra en coulisses juste après le concert. Suivez-moi, s'il vous plaît.
Le monde s'écroule autour de moi. Tiphaine se lève d'un bond, le visage déformé par une jalousie pure et immédiate. Ses yeux s'écarquillent, sa bouche forme un "O" d'incrédulité totale.
— Quoi ?! C'est une blague ? Marceau ? Mais c'est impossible ! C'est moi la fan ! C'est mon billet à la base !
— Je... je n'y suis pour rien, Tiphaine, je murmure, totalement dépassé.
— C'est injuste ! siffle-t-elle, les mains sur les hanches. Bon, vas-y... mais je t'attends à la voiture, et t'as intérêt à lui demander une dédicace personnalisée pour moi, avec mon nom ! Sinon je ne te ramène pas !
Elle se rassoit brusquement, boudant ostensiblement, tandis que je me lève, les jambes en coton. Je suis le membre du staff à travers les couloirs sombres de Micropolis. Mon téléphone vibre dans ma poche. Félix.
Je n'ai pas le temps de regarder. Je m'apprête à rencontrer la star que je critiquais il y a une heure, alors que mon cœur ne bat que pour un "promoteur de vente" qui me dit m'embrasser.
Fin du chapitre 4.
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