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Les nuits folles de Pierre Dubourg — Chapitre 3
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les nuits folles de Pierre Dubourg
Chapitre 3
1968
Lorsque Pierre apprend que Claire et Claude sont ensemble, sa réaction est immédiate.
Il ne cherche pas à comprendre.
Il se ferme.
Il refuse de revoir Claude et fait savoir à son entourage qu'il ne veut plus entendre parler de lui. Lorsque la maison de disques lui propose une séance photo avec le jeune photographe, Pierre refuse catégoriquement.
— Lui, jamais.
Avec Claire, c'est différent.
Il ne rompt pas complètement le contact.
Lorsque son téléphone sonne et qu'il reconnaît sa voix, il écoute quelques secondes avant de trouver une excuse.
Une répétition.
Un rendez-vous.
Un dîner.
Un scénario à lire.
N'importe quoi.
Claire comprend rapidement.
Pierre ne veut pas lui parler, mais il ne supporte pas davantage l'idée de ne plus avoir de place pour elle dans sa vie.
Cette contradiction lui ressemble terriblement.
Pendant ce temps, Pierre achève ses deux tournages.
Les films ne sont pas des succès populaires, mais la critique salue sa présence à l'écran. Certains journalistes vont jusqu'à parler de révélation.
Pour Pierre, c'est largement suffisant.
Il aime le cinéma.
Il aime les plateaux, les projecteurs, le fait de devenir quelqu'un d'autre pendant quelques heures. Et surtout, il découvre qu'il peut être reconnu ailleurs que dans la chanson.
Il retourne donc rapidement à la musique.
Un nouvel album est en préparation.
Et Pierre a déjà une idée très précise de ce qu'il veut.
L'enregistrer à Londres.
Il veut retrouver les studios anglais, les musiciens avec lesquels il a travaillé et cette énergie qui avait accompagné son premier virage rock.
Cette fois, Marcel Delmas ne s'y oppose pas.
Pas une remarque.
Pas une dispute.
Pas même une tentative de négociation.
Pierre trouve cela étrange.
Un après-midi, dans le bureau de Marcel, il finit par le provoquer gentiment.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu deviens raisonnable ?
Marcel ne sourit pas.
Pierre s'arrête.
Le vieil homme semble fatigué. Il garde les yeux fixés sur les documents posés devant lui.
— Tu vas vraiment à Londres ?
— Oui.
— Quand ?
— La semaine prochaine.
Marcel acquiesce lentement.
— D'accord.
Pierre le regarde quelques secondes.
— Marcel... tu me caches quelque chose ?
Le sexagénaire relève enfin les yeux.
— Je ne te cache rien.
Mais Pierre connaît suffisamment son vieux mentor pour savoir lorsqu'il ment.
Pour la première fois depuis longtemps, Marcel Delmas semble inquiet.
Et Pierre ignore encore pourquoi.
Début février
Le froid londonien n'entame en rien l'enthousiasme de Pierre.
Depuis plusieurs jours, il s'est installé en studio pour enregistrer son deuxième album anglais. Les musiciens sont excellents, les prises s'enchaînent et Pierre a l'impression d'avoir enfin trouvé le son qu'il recherchait depuis des mois.
Ce matin-là, il termine une première prise de voix lorsqu'un assistant ouvre discrètement la porte du studio.
— Pierre... il y a un appel pour toi.
Il quitte la cabine, légèrement agacé par cette interruption.
Au bout du fil, la voix de Francky Marshall est inhabituelle.
Éteinte.
— Pierre...
Un silence.
— Marcel est mort.
Pierre fronce les sourcils.
— Quoi ?
— Une crise cardiaque... cette nuit.
Le combiné devient soudain beaucoup trop lourd.
Pierre reste immobile.
Il regarde sans les voir les musiciens derrière la vitre.
Les mots refusent de sortir.
Marcel Delmas.
L'homme qui avait cru en lui avant tout le monde.
Celui qui lui avait appris le métier.
Celui qu'il appelait parfois « le vieux », mais qu'il considérait au fond comme un second père.
Un souffle.
Puis seulement quatre mots.
— ...D'accord.
Un autre silence.
— Je te rappelle ce soir.
Il raccroche.
Pendant quelques secondes, il reste seul dans le couloir, le regard perdu.
L'ingénieur du son passe la tête hors de la cabine.
— On est prêts, Pierre.
Il inspire profondément.
— J'arrive.
Il remet son casque.
Le voyant rouge s'allume.
La bande se remet à tourner.
Et Pierre chante.
Comme si rien ne s'était passé.
Les musiciens trouvent cette prise extraordinaire.
Ils y entendent une émotion nouvelle.
Pierre, lui, ne ressent encore rien.
Les nouveaux morceaux prennent rapidement forme.
Sur ce troisième album figurent notamment Le Dernier Gentleman, Rue Oberkampf, Les Mots qui déshabillent et Les Lèvres en velours. Plus rock, plus affirmé, le disque porte la marque d'un artiste qui ne cherche plus à plaire à tout prix, mais à imposer son univers.
À la surprise des musiciens anglais, Pierre boucle l'ensemble des enregistrements en seulement cinq jours.
Personne ne comprend cette soudaine précipitation.
Lui sait qu'il n'a qu'une idée en tête : rentrer à Paris.
Le mixage attendra.
Les obsèques de Marcel Delmas, elles, ne peuvent pas attendre.
Le jour de la cérémonie, un ciel gris recouvre le cimetière.
Le monde de la chanson est venu rendre un dernier hommage à celui que beaucoup considéraient comme l'un des derniers grands découvreurs de talents.
Pierre reste en retrait.
Les mains dans les poches de son long manteau noir, il fixe le cercueil sans prononcer un mot.
À quelques mètres de lui se tiennent Francky Marshall, Serge Parmentier, Claude et Claire Auban.
Larry Bopper manque à l'appel.
En tournée en Asie depuis plusieurs semaines, il n'a pas pu rejoindre la France à temps. Il a fait parvenir une immense gerbe de fleurs accompagnée d'un simple message :
À celui qui nous a appris à croire en nous.
La cérémonie est sobre.
Les discours s'enchaînent.
On évoque le découvreur de talents, le producteur visionnaire, l'ami fidèle.
Pierre, lui, n'écoute presque rien.
Il revoit Marcel dans son bureau, une cigarette aux lèvres, lançant d'un ton bourru :
— Fais-moi écouter ce que tu as dans le ventre.
C'est cette voix qui résonne dans sa tête, bien plus que celles du prêtre ou des orateurs.
À la fin de la cérémonie, Claire s'approche doucement.
— Ça va ?
Pierre hésite.
Puis répond avec un demi-sourire.
— Il m'aurait engueulé s'il me voyait faire une tête pareille.
Claire comprend qu'il ment.
Pour la première fois depuis longtemps, Pierre Dubourg semble réellement perdu.
Le lendemain, sans s'attarder à Paris, il reprend l'avion pour Londres.
Il lui reste un album à terminer.
Marcel lui a appris une chose dont il ne s'est jamais débarrassé :
Quand la vie devient trop douloureuse
De retour à Londres, Pierre retrouve le studio pour les dernières séances de mixage. Aux côtés de son producteur anglais, il peaufine chaque détail. Les guitares gagnent en puissance, les voix en profondeur, les silences eux-mêmes semblent avoir trouvé leur place.
Quelques jours plus tard, le verdict tombe.
L'album est terminé.
Pour la première fois depuis longtemps, Pierre ne ressent pourtant aucune euphorie.
Lorsqu'il quitte le studio, il préfère marcher sans but dans les rues de Londres. Les soirées se ressemblent toutes. Il pousse la porte d'un pub, commande un whisky, puis un second, puis un troisième. Les conversations autour de lui se mêlent aux accords de guitare qui s'échappent du vieux juke-box.
Il est seul.
Vraiment seul.
Ses pensées reviennent inlassablement vers Claire.
Il revoit son sourire, sa façon de pencher légèrement la tête lorsqu'elle riait, la douceur de sa voix et cette élégance naturelle qui l'avait séduit bien avant qu'il ne s'en rende compte.
Au début, il en veut à Claude.
Il imagine leur complicité, leurs promenades, leurs baisers.
La jalousie lui serre la gorge.
Puis, au fil des verres, la colère s'efface.
Claude n'est responsable de rien.
Le seul coupable, c'est lui.
Claire lui avait ouvert son cœur sans jamais le brusquer. Elle avait attendu un geste, un mot, une preuve de courage.
Pierre ne lui avait offert que son silence.
Sur un carnet froissé, il commence à écrire.
Les mots viennent d'un seul trait.
Ils sont sensuels, délicats, infiniment plus tendres que tout ce qu'il a composé jusqu'alors. Pour la première fois, il ne cherche ni à provoquer ni à faire sourire. Il écrit simplement pour une femme.
En haut de la page, il inscrit un titre provisoire.
C.A.
Il ignore encore que cette chanson deviendra le plus grand succès de sa carrière.
Depuis toujours, Pierre est l'homme qui fait rire les autres. Toujours une plaisanterie, une repartie, un sourire malicieux. Celui qui entre dans une pièce et attire immédiatement les regards.
À Londres, cette image s'effrite.
Ses éclats de rire ont disparu.
Les serveurs des pubs le reconnaissent désormais comme ce Français élégant qui reste des heures seul devant son verre, un carnet à la main.
Pour la première fois, Pierre Dubourg a le cœur lourd.
Certains soirs, il rentre dans sa chambre accompagner d'une jeune femme londonienne.
Ce soir là, une jolie rousse se présente à lui. Il ne lui faut pas longtemps pour la convaincre de le suivre. Ce soir là, son attitude est aux antipodes de ce qu'il écrit.
La jeune britannique est une délurée et elle va avoir ce qu'elle était venue chercher. Pierre ne va lui donner aucun geste d'un quelconque douceur.
Il la baise avec beaucoup de vigueur. Il lui envoie tous les mots les plus abominable de son vocabulaire. A aucun moment, il ne cherche son plaisir, son seul but est de prendre et il vient lui cracher son plaisir sur le visage.
À peine sortie de la douche, il lui demande de partir sans attendre.
Début mars, il rentre à Paris.
Très vite, le rythme effréné reprend ses droits. Les interviews, les séances photo et les passages à la radio se succèdent afin de préparer la sortie de son nouvel album.
En parallèle, il travaille sur une grande tournée qui doit sillonner la France de mai jusqu'au début du mois de juillet.
Devant les caméras, Pierre retrouve son sourire insolent et son humour mordant.
Personne ne se doute que, chaque soir, une fois la porte de son appartement refermée, il relit et retravaille inlassablement les paroles de C.A., sans trouver le courage de les envoyer à celle qui les a inspirées.
Quelques semaines avant la sortie de son nouvel album, Pierre est invité sur l'un des grands rendez-vous de la télévision française.
À ses côtés se trouve un jeune chanteur dont tout le monde commence à parler : Christophe Kolarov.
À peine vingt ans, un pianiste virtuose, auteur de chansons déjà remarquées par la critique. Son allure détonne. Vestes aux couleurs éclatantes, pantalons de velours, foulards extravagants... il semble sortir tout droit d'un tableau psychédélique.
Avant même le début de l'émission, Christophe s'approche de Pierre avec une sincérité désarmante.
— Je voulais vous dire que j'ai énormément écouté vos disques. Sans vous, je n'aurais probablement jamais osé écrire mes propres chansons.
Pierre l'observe quelques secondes.
Un sourire en coin apparaît.
— En tout cas, pour les fringues... je ne t'ai pas influencé.
Le plateau éclate de rire.
Christophe sourit à son tour, un peu gêné, sans relever la remarque.
L'entretien débute.
Le présentateur évoque cette rencontre entre deux générations de la chanson française.
— Pierre, est-ce que vous aimez les chansons de Christophe Kolarov ?
Pierre prend quelques secondes avant de répondre.
— Je ne sais pas...
Il hausse légèrement les épaules.
— Je ne les connais pas.
Un silence s'installe sur le plateau.
Le présentateur esquisse un sourire embarrassé.
Christophe baisse les yeux quelques instants avant de retrouver son calme.
— Eh bien... j'espère que vous les écouterez un jour.
Sa réponse est accueillie par quelques applaudissements.
Pierre se contente d'un sourire poli.
En quittant le studio, plusieurs journalistes trouvent sa répartie brillante.
D'autres la jugent inutilement condescendante
Pierre, lui, n'y pense déjà plus.
À la fin de l'émission, alors que les techniciens démontent le plateau, Christophe Kolarov range tranquillement ses partitions dans une sacoche en cuir.
Une voix l'interpelle derrière lui.
— Hé, le pianiste...
Christophe se retourne.
Pierre Dubourg lui fait signe d'approcher.
— Ça te dirait d'aller boire un verre ? On trouvera bien un endroit où manger ensuite.
Le jeune chanteur hésite un instant.
L'accueil glacial qu'il a reçu quelques heures plus tôt est encore dans toutes les mémoires.
— Pourquoi pas...
Ils s'installent dans une brasserie discrète de la rive gauche.
Les premières minutes sont prudentes.
Puis, verre après verre, la conversation se détend.
Ils parlent des groupes britanniques qu'ils aiment, des studios londoniens, des producteurs anglais, des pianos, des guitares, de cinéma...
Christophe découvre un Pierre Dubourg bien différent de celui qu'il avait vu sur le plateau.
Curieux.
Cultivé.
Drôle.
Capable d'écouter autant que de parler.
À un moment, Pierre pose son verre.
— Au fait... j'ai beaucoup aimé Les Larmes en couleur.
Christophe le regarde, surpris.
— Ah bon ?
— Oui. C'est une sacrée chanson.
Le jeune homme esquisse un sourire.
— Pourtant... je croyais que tu ne connaissais pas mes titres.
Pierre éclate de rire.
— Bien sûr que je les connais !
Il allume une cigarette.
— C'est du spectacle, tout ça... Il faut donner au public ce qu'il est venu chercher.
— C'est-à-dire ?
— Un peu de rivalité, un peu d'insolence, deux ou trois phrases qui feront parler dans les journaux le lendemain. Les gens adorent ça.
Christophe secoue doucement la tête.
— Tu joues un personnage, alors ?
Pierre souffle la fumée vers le plafond.
— Disons que l'homme est parfois plus intéressant que le chanteur.
Le silence s'installe quelques secondes.
Christophe comprend soudain que l'homme assis en face de lui cache bien plus de choses qu'il n'en montre.
En quittant le restaurant, les deux artistes se serrent chaleureusement la main.
Pierre lui lance avec un sourire :
— Continue d'écrire comme ça... mais change quand même de veste.
Cette fois, Christophe éclate franchement de rire.
Début avril, le nouvel album paraît enfin.
À la maison de disques, on s'attend à un nouveau triomphe.
Il n'en est rien.
Les premiers chiffres sont corrects, sans plus. Rue Oberkampf s'impose rapidement sur les ondes et rencontre un joli succès, mais le reste de l'album peine à séduire le public. Les critiques saluent son audace et son virage rock, tandis que les acheteurs semblent regretter le Pierre léger et insolent de Moi d'abord ou du Séducteur des escalators.
Pour la première fois depuis ses débuts, Pierre Dubourg ne domine plus les classements.
L'émission de télévision avec Christophe Kolarov n'a rien arrangé.
Les journaux reprennent en boucle sa phrase :
— Je ne connais pas ses chansons.
Certains parlent d'humour.
D'autres d'arrogance.
Pierre découvre qu'une réputation peut changer en quelques secondes.
Il semble ne pas s'en soucier.
Au fond, cela le touche davantage qu'il ne veut bien l'admettre.
Heureusement, la tournée débute dans une ambiance bien différente.
Les salles affichent complet, le public chante ses premiers succès à pleins poumons et son nouveau répertoire trouve peu à peu sa place sur scène.
Pourtant, chaque soir, en quittant les projecteurs, une étrange sensation l'accompagne.
Il manque quelque chose.
Depuis plusieurs semaines, il travaille sur cette chanson très particulière
C.A.
Le texte est terminé.
Chaque mot lui paraît juste.
Chaque vers lui semble indispensable.
En le relisant, Pierre est convaincu d'avoir écrit les plus belles paroles de sa carrière.
Mais une chose lui échappe.
La musique.
Il passe des heures avec sa guitare.
Puis au piano.
Il essaie des dizaines d'accords.
Rien.
Toutes les mélodies lui paraissent fades face à la force du texte.
Pour la première fois, il doute de lui-même.
Il comprend qu'il est arrivé au bout de ce qu'il sait faire seul.
Cette idée lui déplaît.
Son orgueil en souffre.
Puis un visage lui revient en mémoire.
Christophe Kolarov.
Son piano.
Sa sensibilité.
Cette facilité déconcertante à transformer une émotion en mélodie.
Pierre sourit malgré lui.
La vie a parfois un drôle de sens de l'humour.
Quelques semaines plus tôt, il faisait mine de ne pas connaître ses chansons devant des millions de téléspectateurs.
Aujourd'hui, c'est vers lui qu'il choisit de se tourner.
Pour la première fois depuis longtemps, Pierre Dubourg s'apprête à demander de l'aide à quelqu'un.
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