Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les nuits folles de Pierre Dubourg — Chapitre 4
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les nuits folles de Pierre Dubourg
Chapitre 4
Juin – Juillet 1968
Christophe Kolarov accepte l'invitation de Pierre sans la moindre hésitation.
Quelques jours plus tard, il le rejoint sur les dernières dates de la tournée. Entre deux concerts, les deux hommes disparaissent pendant des heures dans les loges, les chambres d'hôtel ou les salles de spectacle encore vides. Là, un vieux piano, une guitare fatiguée et des feuilles couvertes de ratures deviennent leur seul univers.
Pierre apporte les mots.
Christophe cherche les notes.
Ils recommencent sans cesse. Une phrase change, un accord disparaît, une mélodie prend forme avant d'être abandonnée. Les nuits se prolongent jusqu'à l'aube autour d'une bouteille de whisky et d'un piano dont les touches jaunies portent les stigmates de centaines de chansons.
Très vite, leur complicité saute aux yeux.
Ils n'ont ni le même âge, ni le même caractère, mais ils parlent la même langue : celle de la musique. Christophe admire l'écriture de Pierre, tandis que Pierre découvre chez son cadet une sensibilité mélodique qu'il n'a rencontrée chez personne jusque-là.
Ils passent leurs journées à composer et leurs nuits à refaire le monde, évoquant le rock américain, la pop britannique, les grands chansonniers français ou les nuits de Londres. Les éclats de rire succèdent aux débats passionnés, les cigarettes s'empilent dans les cendriers et les bouteilles se vident au rythme des chansons.
Un soir, dans les coulisses d'un théâtre de province, Christophe s'assoit devant un vieux piano droit.
Sans un mot, il laisse courir ses doigts sur le clavier.
Quelques accords seulement.
Une mélodie douce, presque fragile.
Pierre, qui griffonne distraitement dans un carnet, relève brusquement la tête.
— Rejoue...
Christophe recommence.
Cette fois, Pierre ferme les yeux.
Les mots de C.A. viennent naturellement épouser chaque note, comme s'ils avaient toujours été destinés à cette musique.
Lorsque le dernier accord s'évanouit, un silence s'installe.
Pierre ouvre lentement les yeux.
— C'est elle...
Christophe sourit.
— Tu crois ?
Pierre acquiesce.
— Non... j'en suis sûr.
À quatre dates de la fin de la tournée, Pierre prend une décision qui surprend tout le monde.
— On la joue demain.
Christophe le regarde, interloqué.
— Sans l'avoir enregistrée ?
Pierre allume une cigarette avant de répondre.
— Si une chanson est grande, elle n'a pas besoin d'un disque pour toucher les gens.
Le lendemain soir, le théâtre de Bordeaux affiche complet.
Plus de deux mille personnes attendent le rappel en scandant son nom.
Après plus d'une heure et demie de concert, Pierre revient seul sous un tonnerre d'applaudissements.
Il s'avance lentement jusqu'au micro.
Son visage est inhabituellement grave.
— Avant de vous quitter... j'aimerais vous offrir quelque chose.
La salle se tait.
— Cette chanson n'a jamais été enregistrée. Personne ne l'a encore entendue. Elle est née il y a seulement quelques jours... et je dois beaucoup au garçon qui va me rejoindre.
Il se tourne vers les coulisses.
— Christophe...
Le jeune musicien apparaît sous les applaudissements et s'installe derrière le piano.
Les projecteurs s'adoucissent.
Un silence presque religieux envahit la salle.
Puis les premières notes résonnent.
Elles sont simples.
Élégantes.
D'une infinie délicatesse.
Pierre ferme les yeux avant d'attaquer le premier couplet.
Sa voix est différente.
Plus grave.
Plus caressante.
Elle semble murmurer chaque mot à l'oreille d'une femme invisible.
Jamais il n'a chanté avec une telle vulnérabilité.
Il ne joue plus les séducteurs insolents.
Il ne cherche plus à provoquer.
Il ne sourit même plus.
Pendant quatre minutes, il chante simplement l'amour, le manque, le regret et le désir.
La salle entière retient son souffle.
À plusieurs reprises, on entend des sanglots étouffés.
Lorsque le dernier accord du piano s'éteint, personne n'ose applaudir.
Le silence dure une éternité.
Puis l'explosion.
Le théâtre se lève d'un seul homme.
Une ovation immense.
Les applaudissements semblent ne jamais vouloir finir.
Au premier rang, plusieurs jeunes femmes essuient leurs larmes.
D'autres tendent les bras vers la scène.
— Pierre !
— Je t'aime !
— On t'aime !
Pierre reste immobile.
Ému.
Il baisse les yeux vers Christophe.
Les deux hommes échangent un sourire discret.
Ils viennent de comprendre qu'ils ont créé quelque chose qui leur échappe déjà.
Ils ignorent encore que C.A. deviendra l'une des chansons les plus marquantes de sa génération.
Sur les quatre dernières dates, le rituel devient immuable.
Chaque soir, au moment du rappel, Christophe rejoint Pierre.
Chaque soir, le public réclame cette chanson dont personne ne connaît encore le titre.
— Son nom ? Vous le découvrirez bientôt...
Ce mystère nourrit toutes les conversations.
À la sortie des concerts, les spectateurs tentent de reconstituer les paroles de mémoire. Les radios évoquent déjà « la chanson sans nom », tandis que la maison de disques reçoit des centaines de lettres réclamant sa sortie.
À peine la tournée achevée, Pierre repart pour Londres.
Cette fois, il veut offrir à C.A. un écrin digne d'elle.
Les guitares électriques laissent place à un orchestre d'une élégance inattendue.
Une section de violons.
Des altos.
Des violoncelles.
Un hautbois.
Un trombone.
Un cor d'harmonie.
Et, au centre de tout, le piano de Christophe.
Dans le studio, les premiers violons viennent enlacer la mélodie comme une caresse.
Pierre en a la chair de poule.
Lorsqu'il entre dans la cabine de chant, le silence se fait.
Il ferme les yeux.
Il imagine Claire.
Son rire.
Sa voix.
Sa façon de relever ses cheveux lorsqu'une mèche lui tombe devant les yeux.
Chaque mot semble désormais lui être adressé.
Les ingénieurs du son se regardent derrière la vitre.
La prise est parfaite.
Personne n'ose interrompre ce moment.
Quelques jours plus tard, le mixage est terminé.
Le single part immédiatement au pressage.
Sa pochette intrigue autant qu'elle fascine.
Un fond noir profond.
Au centre, deux simples lettres.
C.A.
Imprimées en rose pâle et soulignées d'une fine dorure.
Aucun portrait.
Aucun nom de femme.
Rien d'autre.
Le mystère est total.
À sa sortie, le disque dépasse toutes les espérances.
Les radios le diffusent en boucle.
Les disquaires sont rapidement en rupture de stock.
En quelques semaines, C.A. devient le plus grand succès de Pierre Dubourg depuis Viens puis va-t'en, son inoubliable duo avec Ellen Parker.
Pour la première fois, une chanson d'amour supplante tous ses titres insolents, satiriques ou provocateurs.
Le public découvre un Pierre qu'il ne connaissait pas.
Plus fragile.
Plus sincère.
Fin juillet, après des mois passés entre les studios, les plateaux de cinéma et les salles de concert, Pierre décide enfin de s'arrêter.
Avant de rejoindre le soleil du Var, il passe quelques jours chez ses parents.
Retrouver leur appartement parisien lui procure un apaisement qu'il n'attendait plus.
Dans la cuisine, Olga prépare un bœuf Stroganov, dont le parfum lui rappelle immédiatement son enfance.
Léon débouche une bouteille de vin et ressort quelques vieilles partitions jaunies.
Après le dîner, père et fils s'installent au piano.
Ils jouent ensemble comme autrefois.
Pendant quelques heures, Pierre n'est plus une vedette.
Il redevient simplement le petit garçon du Quartier latin.
Puis, un après-midi, le téléphone sonne.
Il décroche distraitement.
Une voix douce.
Une voix qu'il reconnaîtrait entre mille.
— Pierre... comment vas-tu ?
Il ferme les yeux.
Un sourire naît au coin de ses lèvres.
_ Claire.
_ Claire.
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