Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les nuits folles de Pierre Dubourg — Chapitre 7
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Les nuits folles de Pierre Dubourg
Chapitre 7
Quelques jours plus tard, Pierre réunit autour de lui une petite équipe pour préparer ce qui pourrait bien être l'album le plus atypique de sa carrière.
À ses côtés se trouve désormais Jacques Welstein, le romancier à la plume caustique qu'il a convaincu de tenter l'aventure de la chanson. Si Jacques découvre cet univers avec curiosité, Pierre est persuadé que son regard d'écrivain apportera une profondeur nouvelle à ses futurs morceaux.
Pour les accompagner, il fait appel à Charly Pecvicz, un impresario aussi influent que redouté dans le métier. Fin négociateur, doté d'un carnet d'adresses impressionnant, Charly connaît aussi bien les producteurs américains que les propriétaires des clubs de La Nouvelle-Orléans. Son expérience sera précieuse pour organiser le séjour outre-Atlantique.
Enfin, Pierre tient à s'entourer de deux musiciens qui l'ont profondément marqué quelques mois plus tôt, au détour d'un concert pendant sa tournée.
Antonio, guitariste tzigane au jeu fougueux, semble faire danser les cordes de son instrument avec une facilité déconcertante. Son sens de l'improvisation fascine Pierre.
À ses côtés, Diego lui aussi tzigane, il fait chanter son violon avec une virtuosité presque irréelle. Tantôt mélancolique, tantôt incandescent, son jeu semble raconter une histoire à chaque note.
Pierre ne veut pas simplement les inviter comme musiciens de studio.
Il souhaite que leur identité musicale imprègne le disque. Il imagine déjà leurs mélodies tziganes se mêler au blues de La Nouvelle-Orléans, convaincu que cette rencontre entre deux traditions populaires fera naître quelque chose d'unique.
À son arrivée en Louisiane, Pierre découvre un univers qui lui est encore totalement étranger.
La chaleur est lourde, l'air chargé d'humidité et les rues de La Nouvelle-Orléans vibrent au rythme des cuivres, du blues et des fanfares qui semblent surgir à chaque coin de rue.
À l'aéroport, un homme noir les attend.
Clinton Jones.
Une véritable légende de la production musicale américaine.
La cinquantaine bien entamée, près d'un mètre quatre-vingt-dix, une carrure impressionnante et une voix grave qui impose naturellement le respect. Derrière ses larges lunettes fumées se cache un regard d'une incroyable vivacité.
Depuis plus de vingt-cinq ans, Clinton a travaillé avec les plus grands noms du blues et de la soul. On raconte qu'il est capable, en quelques minutes, de savoir si un artiste a quelque chose d'unique... ou s'il ferait mieux de rentrer chez lui.
Pierre serre sa main avec assurance.
Clinton le dévisage quelques secondes avant d'esquisser un sourire.
— Alors, c'est toi le Français...
Son accent traînant oblige Pierre à tendre l'oreille.
— C'est moi.
Le producteur acquiesce.
— Je ne vais pas te mentir... avant que Charly ne m'appelle, je ne savais presque rien de toi.
Pierre sourit.
— Ça tombe bien, moi non plus je ne savais rien de toi il y a encore six mois.
Clinton éclate d'un rire franc.
La glace est brisée.
En montant dans la voiture qui les conduit vers les studios, le producteur poursuit :
— J'ai écouté plusieurs de tes disques. Et bien sûr, les deux chansons qui ont fait le tour du monde... Viens puis va-t'en et C.A..
Il marque une courte pause.
— Je m'attendais à un chanteur de variétés... mais je me suis trompé.
Pierre tourne la tête vers lui.
— Tu écris bien. Tu chantes juste. Et surtout... tu racontes quelque chose.
Il tapote le tableau de bord du bout des doigts.
— Tu n'es pas un amateur.
Ces quelques mots suffisent à Pierre.
Le compliment venant d'un homme comme Clinton Jones vaut bien davantage que n'importe quel disque d'or.
Le Français comprend immédiatement qu'il ne sera pas traité comme une curiosité venue d'Europe, mais comme un véritable musicien.
C'est exactement ce qu'il était venu chercher.
Quelques jours plus tard, l'équipe s'installe enfin à La Nouvelle-Orléans.
Une dernière personne vient les rejoindre au studio : Claude.
Le photographe a quitté Paris depuis plusieurs mois pour s'installer à New York, où les magazines américains commencent à s'intéresser à son travail. Lorsqu'il apprend que Pierre enregistre en Louisiane, il saute dans le premier avion. Officiellement, il est là pour réaliser les photographies de l'album. Officieusement, il ne voulait manquer cette aventure sous aucun prétexte.
Au studio, Clinton Jones présente les musiciens américains qui participeront à l'enregistrement.
La plupart sont des pointures de la scène locale. Des hommes qui ont accompagné les plus grands bluesmen du pays et qui connaissent leur métier sur le bout des doigts.
Clinton leur fait ensuite découvrir Antonio et Diego.
Le guitariste et le violoniste tziganes échangent quelques salutations, mais les regards qu'ils reçoivent sont loin d'être chaleureux.
Le producteur lui-même peine encore à comprendre le projet de Pierre.
Mélanger le blues de Louisiane aux envolées tziganes lui paraît, au mieux, audacieux... au pire, totalement absurde.
— J'espère que tu sais où tu nous emmènes..., glisse-t-il discrètement à Pierre.
Le chanteur se contente de sourire.
— Moi aussi.
L'ambiance de la première journée est glaciale.
Les musiciens américains considèrent Pierre comme une curiosité venue d'Europe. Un chanteur français qui s'imagine pouvoir venir enregistrer du blues sur leurs terres.
Quant aux deux musiciens tziganes, ils suscitent davantage de scepticisme encore.
L'un des guitaristes américains les désigne du menton.
— C'est eux, les Bohémiens ?
Le mot n'est pas prononcé avec méchanceté, mais avec un évident mépris.
Antonio fait mine de ne rien entendre.
Diego serre simplement un peu plus fort l'étui de son violon.
Pendant les présentations, Pierre observe chacun des visages.
Les sourires polis.
Les poignées de main sans conviction.
Les regards amusés.
Personne ici ne croit vraiment à son projet.
Cette fois encore, il ne se démonte pas.
Au contraire.
Un léger sourire apparaît au coin de ses lèvres.
Il sait que, dans un studio, les préjugés ont une durée de vie très limitée.
Quelques heures suffisent parfois.
Il suffit de jouer la première note.
Alors que chacun s'installe et accorde son instrument, la porte du studio s'ouvre doucement.
Une jeune femme fait son entrée.
Elle ne doit pas avoir plus de vingt ans.
Grande, élancée, la peau métisse aux reflets cuivrés, elle porte une longue chevelure brune et bouclée qui encadre un visage d'une rare douceur. Son regard, sombre et profond, dégage une assurance tranquille qui contraste avec sa jeunesse.
Pierre relève aussitôt les yeux.
Son vieux réflexe de séducteur n'a pas totalement disparu.
Il détaille la jeune femme un peu plus longtemps que ne l'autorise la politesse.
Elle lui adresse un sourire discret avant de déposer quelques partitions sur le piano.
Clinton remarque immédiatement le manège.
— Ah... je vous présente ma fille.
Pierre se redresse aussitôt.
— Naomi Jones.
La jeune femme tend la main au chanteur français.
— Enchantée, monsieur Dubourg. Mon père m'a beaucoup parlé de vous.
— J'espère qu'il a été gentil...
Elle rit doucement.
— Disons... honnête.
Clinton secoue la tête avec un sourire amusé.
— Naomi chante un peu, joue du piano... et surtout, elle est la seule personne ici qui ose encore me dire quand je me trompe.
— C'est un travail à plein temps, répond-elle en levant les yeux au ciel.
Les musiciens éclatent de rire.
Pierre, lui, ne quitte pas Naomi des yeux.
Il la trouve aussi belle que lumineuse.
Puis il se reprend presque aussitôt.
Il pense à Claire.
Il sourit intérieurement.
Quelques années plus tôt, il aurait déjà cherché un prétexte pour inviter Naomi à dîner.
Aujourd'hui, il se contente de lui rendre son sourire avant de reprendre sa place derrière le micro.
Cette simple retenue lui arrache une pensée amusée.
Décidément...
Claire l'a changé bien plus qu'il ne l'imaginait.
Au fil des heures, la tension qui régnait dans le studio ne disparaît pas vraiment.
Les musiciens américains exécutent les partitions avec un professionnalisme irréprochable, mais sans véritable enthousiasme. Ils jouent proprement, sans chercher à comprendre où Pierre veut les emmener. Les deux musiciens tziganes, eux, restent en retrait, observant autant qu'ils écoutent.
À l'heure du déjeuner, les Américains posent leurs instruments et quittent le studio pour aller manger.
Le silence s'installe.
Pierre attrape alors une vieille guitare acoustique laissée dans un coin de la pièce.
Il gratte quelques accords.
Antonio relève immédiatement la tête. Sans un mot, il saisit sa propre guitare.
Diego ouvre son étui et porte son violon à l'épaule.
Personne ne parle.
Antonio lance une mélodie tzigane, vive et mélancolique à la fois.
Pierre lui répond avec une progression d'accords inspirée du blues de La Nouvelle-Orléans.
Quelques secondes plus tard, Diego fait chanter son violon. Les notes semblent tantôt rire, tantôt pleurer.
À l'autre bout du couloir, plusieurs musiciens américains reviennent de la cafétéria, intrigués par ce qu'ils entendent.
Ils s'arrêtent devant la porte du studio.
Personne n'ose entrer.
Un contrebassiste finit pourtant par s'approcher, saisit son instrument et rejoint discrètement les trois hommes.
Puis un batteur.
Puis le pianiste.
En quelques minutes, le studio tout entier improvise un morceau que personne n'avait écrit.
Le blues répond aux envolées tziganes.
Les influences se mélangent avec une étonnante évidence.
Lorsque le dernier accord s'éteint, un silence s'installe.
Clinton Jones laisse échapper un sourire.
— Bon... je crois que je commence à comprendre où tu veux aller.
Les musiciens américains échangent un regard.
Le mépris a disparu.
À cet instant précis, chacun comprend que cet album ne sera pas enregistré entre un chanteur français et des musiciens américains.
Il sera conçu entre artistes parlant le même langage.
Celui de la musique.
Dans un coin du studio, Claude immortalise la scène. Son Leica crépite sans relâche, capturant ces regards qui viennent de changer et ces sourires naissants.
Un peu plus loin, Jacques Welstein noircit les pages de plusieurs carnets. Tantôt il esquisse quelques vers destinés aux chansons de Pierre, tantôt il revient à son nouveau roman, griffonnant des idées avant qu'elles ne s'échappent.
Charly Pecvicz, lui, ne tient pas en place.
Il passe ses journées à parcourir les couloirs des studios, à saluer des producteurs, échanger des cartes de visite et nouer de nouveaux contacts. Son carnet d'adresses s'étoffe presque aussi vite que les bandes magnétiques se remplissent.
Un après-midi, il croise un groupe dont toute l'Amérique parle.
Wolf & Fox.
Quatre jeunes musiciens en train de révolutionner le rock par leur créativité et leurs expérimentations sonores.
Ils enregistrent deux morceaux dans le studio voisin.
Claude échange quelques mots avec eux et l'ambiance devient rapidement chaleureuse. Les membres du groupe se montrent curieux d'apprendre qu'un chanteur français travaille juste à côté.
Une idée traverse alors l'esprit du photographe.
— Une photo avec Pierre... ce serait formidable.
Charly acquiesce et rejoint immédiatement le studio.
Il passe la tête par la porte.
— Pierre ?
Le chanteur relève les yeux.
— Les Wolf & Fox sont juste à côté. Claude aimerait faire une photo de vous tous.
Pierre continue d'accorder sa guitare.
— Ils sont bons ?
— Ils sont probablement le groupe dont tout le monde parlera demain.
Pierre esquisse un sourire.
— Tant mieux pour eux.
Charly insiste.
— Ça prendrait cinq minutes.
Cette fois, Pierre repose doucement son instrument.
— Charly... je suis venu en Louisiane pour faire un disque.
Il marque une pause.
— Pas pour collectionner les poignées de main.
L'impresario comprend qu'il n'obtiendra rien de plus.
Il hausse les épaules et repart retrouver Claude.
Quelques minutes plus tard, en traversant le couloir, deux membres de Wolf & Fox s'arrêtent devant la vitre du studio.
Ils assistent en silence à une prise.
Lorsque le morceau s'achève, l'un d'eux se tourne vers son camarade.
— The French guy...
Il sourit.
— He's really good.
Pierre, absorbé par son travail, n'entendra jamais ce compliment.
Les jours qui suivent donnent naissance à des séances d'enregistrement d'une rare intensité.
La méfiance des premiers instants n'est plus qu'un lointain souvenir. Désormais, les musiciens se comprennent d'un simple regard. Les idées fusent, les arrangements se construisent presque naturellement et Clinton Jones prend un plaisir évident à voir ce projet prendre forme.
Les premiers morceaux mis en boîte sont Le Français de service, Le Président danse et Les Faiseurs de tubes. Trois chansons mordantes écrites par Jacques où Pierre retrouve son goût pour la satire, porté par des guitares plus rugueuses et une section de cuivres typiquement louisianaise.
Puis viennent des titres plus chaleureux et plus voyageurs.
Bourbon Street ouvre les portes de La Nouvelle-Orléans avec ses rythmes chaloupés et son piano sautillant. Le Roi du Bayou rend hommage aux figures populaires du Sud américain, tandis que La Fille aux yeux d'orage un texte de Claire dévoile un Pierre plus tendre, presque contemplatif.
Mais c'est un autre morceau qui cristallise toute l'ambition de l'album.
Pierre souhaite offrir un véritable terrain de jeu aux musiciens qui l'entourent.
Il propose une longue pièce instrumentale de près de sept minutes.
Clinton accepte immédiatement.
Le morceau débute par quelques accords de guitare tzigane d'Antonio, bientôt rejoints par le violon incandescent de Diego. Peu à peu, la contrebasse, le piano, les cuivres et la batterie s'invitent dans une lente montée en puissance. Chacun prend successivement la parole, improvisant à tour de rôle sans jamais écraser les autres.
Le blues dialogue avec les mélodies d'Europe de l'Est.
Le Mississippi répond au Danube.
Deux mondes que tout semblait opposer se rejoignent dans une même musique.
Pierre baptise cette composition Du Danube jusqu'au Mississippi.
Plus qu'un simple instrumental, c'est un hommage à cette rencontre improbable entre des artistes venus d'horizons différents, réunis par une langue universelle : celle de la musique.
Lorsque la dernière note s'éteint dans le studio, personne ne dit un mot.
Clinton appuie lentement sur le bouton de lecture de la bande.
Il ferme les yeux.
Puis murmure simplement :
— Messieurs... je crois qu'on tient quelque chose de vraiment spécial.
L'album se nomme Première à gauche, après le Mississippi.
L'enregistrement de l'album s'étale sur un peu plus d'un mois.
Les journées sont longues, les nuits souvent plus encore. Entre les prises, les musiciens partagent leurs repas, leurs verres et leurs histoires. Peu à peu, une véritable famille se forme autour de ce projet.
Dans cette ambiance si particulière, Pierre se rapproche naturellement de Naomi.
La jeune femme passe de plus en plus souvent au studio. Elle apporte parfois le déjeuner à son père, s'installe derrière le piano ou reste simplement à écouter les musiciens travailler pendant des heures.
Pierre prend rapidement l'habitude de la retrouver pendant les pauses.
Ils discutent de littérature, de cinéma, de musique française et américaine.
Naomi s'amuse à parler français avec son accent chantant.
Pierre, lui, ne se lasse pas de l'écouter.
Il apprend que Clinton a vécu plusieurs années à Paris, dans les années cinquante. C'est là qu'il a rencontré la mère de Naomi, une jeune actrice française tombée amoureuse du producteur américain. Lorsque celui-ci est rentré en Louisiane, elle a quitté la France pour le suivre et y fonder une famille.
Les jours passent.
Leur complicité devient de plus en plus évidente.
Les regards s'attardent.
Les sourires durent un peu trop longtemps.
Les mains se frôlent parfois sans raison.
Plus d'une fois, Pierre surprend Naomi en train de l'observer derrière la vitre de la cabine d'enregistrement.
Et chaque fois qu'il croise son regard, il sent naître en lui un trouble qu'il croyait avoir laissé derrière lui.
Un soir, après une séance particulièrement éprouvante, ils quittent le studio ensemble.
Ils marchent lentement dans les rues encore animées de La Nouvelle-Orléans.
La chaleur est tombée.
Le quartier résonne au son d'un saxophone lointain.
Ils s'arrêtent sur les quais du Mississippi.
Naomi glisse doucement sa main dans celle de Pierre.
Aucun des deux ne parle.
Pendant quelques secondes, ils restent ainsi.
Puis la jeune femme se tourne vers lui.
Son visage n'est plus qu'à quelques centimètres du sien.
Pierre pourrait l'embrasser.
Il en a terriblement envie.
Au lieu de cela, il ferme doucement les yeux, laisse échapper un léger sourire... puis retire délicatement sa main.
— Tu es une femme merveilleuse, Naomi.
Elle baisse les yeux.
— Alors pourquoi...
Pierre met quelques instants à répondre.
— Parce qu'à Paris, il y a une femme qui m'attend... et que, pour une fois dans ma vie, je n'ai pas envie de la trahir.
Naomi acquiesce en silence.
Elle ne cherche pas à insister.
Le chemin du retour se fait dans une douceur un peu mélancolique.
À partir de ce soir-là, quelque chose change entre eux.
Ils continuent à se taquiner, à rire et à partager de longues conversations, mais une frontière invisible s'est installée.
Naomi comprend que Pierre est inaccessible.
Ou presque.
Par jeu autant que par orgueil, elle commence alors à séduire les musiciens du studio.
Un sourire par-ci.
Une danse improvisée après les séances.
Un dîner accepté.
Un verre partagé.
Pierre observe tout cela de loin.
À sa grande surprise, il découvre un sentiment qu'il ne s'attendait pas à éprouver.
La jalousie.
Chaque fois qu'il voit Naomi rire au bras d'un guitariste ou quitter le studio avec un pianiste, une pointe désagréable lui serre la poitrine.
Il déteste cette sensation.
Car il sait qu'il n'a aucun droit sur elle.
Un soir, en rentrant seul à son hôtel, il éclate même de rire en secouant la tête.
— Tu deviens complètement idiot, mon vieux...
Il comprend alors que ce n'est pas Naomi qui le fait souffrir.
C'est l'idée de ce qu'aurait été sa vie quelques années plus tôt.
Autrefois, il aurait cédé sans réfléchir.
Aujourd'hui, il choisit de rentrer seul.
Pour la première fois depuis longtemps, Pierre Dubourg mesure réellement le chemin qu'il a parcouru.
Et sans que Claire n'en sache jamais rien, c'est peut-être dans les rues de La Nouvelle-Orléans qu'il lui prouve le plus sincèrement son amour.
L'album est enfin terminé.
Pour célébrer cette aventure, Pierre décide d'organiser une grande fête le soir même et reporte son vol de retour à Paris au lendemain.
Tout le monde accepte avec enthousiasme... ou presque.
Jacques Welstein décline l'invitation avec un sourire désolé.
— Impossible, mon Pierrot. Demain matin, je suis attendu sur un plateau de télévision. Si je rate cette émission, mon éditeur va me crucifier.
Diego, lui aussi, secoue la tête.
— Ma mère fête son anniversaire demain. Si je ne suis pas à Montreuil avant le déjeuner, c'est elle qui me crucifiera.
Tout le monde éclate de rire.
En fin d'après-midi, Pierre et Charly les accompagnent à l'aéroport.
Au moment d'embarquer, Jacques fouille dans sa sacoche en cuir et en sort une épaisse liasse de feuilles couvertes de ratures.
Il les tend à Pierre.
— Tiens... ça te fera de la lecture pendant le voyage.
Pierre feuillette rapidement les premières pages.
— Encore des chansons ?
— Quelques-unes... et peut-être deux ou trois horreurs. Tu me diras lesquelles.
Pierre sourit.
— Avec plaisir.
Jacques lui tape affectueusement sur l'épaule.
— On en parle la semaine prochaine, mon Pierrot.
Les deux hommes s'enlacent brièvement.
Puis Diego s'avance à son tour.
Le violoniste serre Pierre contre lui avec une sincérité désarmante.
— Merci... sans toi, je n'aurais jamais vécu tout ça.
— Non, Diego. C'est moi qui te remercie.
Le musicien lui adresse un dernier sourire avant de rejoindre Jacques dQuelques jours plus tard, Pierre réunit autour de lui une petite équipe pour préparer ce qui pourrait bien être l'album le plus atypique de sa carrière.
À ses côtés se trouve désormais Jacques Welstein, le romancier à la plume caustique qu'il a convaincu de tenter l'aventure de la chanson. Si Jacques découvre cet univers avec curiosité, Pierre est persuadé que son regard d'écrivain apportera une profondeur nouvelle à ses futurs morceaux.
Pour les accompagner, il fait appel à Charly Pecvicz, un impresario aussi influent que redouté dans le métier. Fin négociateur, doté d'un carnet d'adresses impressionnant, Charly connaît aussi bien les producteurs américains que les propriétaires des clubs de La Nouvelle-Orléans. Son expérience sera précieuse pour organiser le séjour outre-Atlantique.
Enfin, Pierre tient à s'entourer de deux musiciens qui l'ont profondément marqué quelques mois plus tôt, au détour d'un concert pendant sa tournée.
Antonio, guitariste tzigane au jeu fougueux, semble faire danser les cordes de son instrument avec une facilité déconcertante. Son sens de l'improvisation fascine Pierre.
À ses côtés, Diego lui aussi tzigane, il fait chanter son violon avec une virtuosité presque irréelle. Tantôt mélancolique, tantôt incandescent, son jeu semble raconter une histoire à chaque note.
Pierre ne veut pas simplement les inviter comme musiciens de studio.
Il souhaite que leur identité musicale imprègne le disque. Il imagine déjà leurs mélodies tziganes se mêler au blues de La Nouvelle-Orléans, convaincu que cette rencontre entre deux traditions populaires fera naître quelque chose d'unique.
À son arrivée en Louisiane, Pierre découvre un univers qui lui est encore totalement étranger.
La chaleur est lourde, l'air chargé d'humidité et les rues de La Nouvelle-Orléans vibrent au rythme des cuivres, du blues et des fanfares qui semblent surgir à chaque coin de rue.
À l'aéroport, un homme noir les attend.
Clinton Jones.
Une véritable légende de la production musicale américaine.
La cinquantaine bien entamée, près d'un mètre quatre-vingt-dix, une carrure impressionnante et une voix grave qui impose naturellement le respect. Derrière ses larges lunettes fumées se cache un regard d'une incroyable vivacité.
Depuis plus de vingt-cinq ans, Clinton a travaillé avec les plus grands noms du blues et de la soul. On raconte qu'il est capable, en quelques minutes, de savoir si un artiste a quelque chose d'unique... ou s'il ferait mieux de rentrer chez lui.
Pierre serre sa main avec assurance.
Clinton le dévisage quelques secondes avant d'esquisser un sourire.
— Alors, c'est toi le Français...
Son accent traînant oblige Pierre à tendre l'oreille.
— C'est moi.
Le producteur acquiesce.
— Je ne vais pas te mentir... avant que Charly ne m'appelle, je ne savais presque rien de toi.
Pierre sourit.
— Ça tombe bien, moi non plus je ne savais rien de toi il y a encore six mois.
Clinton éclate d'un rire franc.
La glace est brisée.
En montant dans la voiture qui les conduit vers les studios, le producteur poursuit :
— J'ai écouté plusieurs de tes disques. Et bien sûr, les deux chansons qui ont fait le tour du monde... Viens puis va-t'en et C.A..
Il marque une courte pause.
— Je m'attendais à un chanteur de variétés... mais je me suis trompé.
Pierre tourne la tête vers lui.
— Tu écris bien. Tu chantes juste. Et surtout... tu racontes quelque chose.
Il tapote le tableau de bord du bout des doigts.
— Tu n'es pas un amateur.
Ces quelques mots suffisent à Pierre.
Le compliment venant d'un homme comme Clinton Jones vaut bien davantage que n'importe quel disque d'or.
Le Français comprend immédiatement qu'il ne sera pas traité comme une curiosité venue d'Europe, mais comme un véritable musicien.
C'est exactement ce qu'il était venu chercher.
Quelques jours plus tard, l'équipe s'installe enfin à La Nouvelle-Orléans.
Une dernière personne vient les rejoindre au studio : Claude.
Le photographe a quitté Paris depuis plusieurs mois pour s'installer à New York, où les magazines américains commencent à s'intéresser à son travail. Lorsqu'il apprend que Pierre enregistre en Louisiane, il saute dans le premier avion. Officiellement, il est là pour réaliser les photographies de l'album. Officieusement, il ne voulait manquer cette aventure sous aucun prétexte.
Au studio, Clinton Jones présente les musiciens américains qui participeront à l'enregistrement.
La plupart sont des pointures de la scène locale. Des hommes qui ont accompagné les plus grands bluesmen du pays et qui connaissent leur métier sur le bout des doigts.
Clinton leur fait ensuite découvrir Antonio et Diego.
Le guitariste et le violoniste tziganes échangent quelques salutations, mais les regards qu'ils reçoivent sont loin d'être chaleureux.
Le producteur lui-même peine encore à comprendre le projet de Pierre.
Mélanger le blues de Louisiane aux envolées tziganes lui paraît, au mieux, audacieux... au pire, totalement absurde.
— J'espère que tu sais où tu nous emmènes..., glisse-t-il discrètement à Pierre.
Le chanteur se contente de sourire.
— Moi aussi.
L'ambiance de la première journée est glaciale.
Les musiciens américains considèrent Pierre comme une curiosité venue d'Europe. Un chanteur français qui s'imagine pouvoir venir enregistrer du blues sur leurs terres.
Quant aux deux musiciens tziganes, ils suscitent davantage de scepticisme encore.
L'un des guitaristes américains les désigne du menton.
— C'est eux, les Bohémiens ?
Le mot n'est pas prononcé avec méchanceté, mais avec un évident mépris.
Antonio fait mine de ne rien entendre.
Diego serre simplement un peu plus fort l'étui de son violon.
Pendant les présentations, Pierre observe chacun des visages.
Les sourires polis.
Les poignées de main sans conviction.
Les regards amusés.
Personne ici ne croit vraiment à son projet.
Cette fois encore, il ne se démonte pas.
Au contraire.
Un léger sourire apparaît au coin de ses lèvres.
Il sait que, dans un studio, les préjugés ont une durée de vie très limitée.
Quelques heures suffisent parfois.
Il suffit de jouer la première note.
Alors que chacun s'installe et accorde son instrument, la porte du studio s'ouvre doucement.
Une jeune femme fait son entrée.
Elle ne doit pas avoir plus de vingt ans.
Grande, élancée, la peau métisse aux reflets cuivrés, elle porte une longue chevelure brune et bouclée qui encadre un visage d'une rare douceur. Son regard, sombre et profond, dégage une assurance tranquille qui contraste avec sa jeunesse.
Pierre relève aussitôt les yeux.
Son vieux réflexe de séducteur n'a pas totalement disparu.
Il détaille la jeune femme un peu plus longtemps que ne l'autorise la politesse.
Elle lui adresse un sourire discret avant de déposer quelques partitions sur le piano.
Clinton remarque immédiatement le manège.
— Ah... je vous présente ma fille.
Pierre se redresse aussitôt.
— Naomi Jones.
La jeune femme tend la main au chanteur français.
— Enchantée, monsieur Dubourg. Mon père m'a beaucoup parlé de vous.
— J'espère qu'il a été gentil...
Elle rit doucement.
— Disons... honnête.
Clinton secoue la tête avec un sourire amusé.
— Naomi chante un peu, joue du piano... et surtout, elle est la seule personne ici qui ose encore me dire quand je me trompe.
— C'est un travail à plein temps, répond-elle en levant les yeux au ciel.
Les musiciens éclatent de rire.
Pierre, lui, ne quitte pas Naomi des yeux.
Il la trouve aussi belle que lumineuse.
Puis il se reprend presque aussitôt.
Il pense à Claire.
Il sourit intérieurement.
Quelques années plus tôt, il aurait déjà cherché un prétexte pour inviter Naomi à dîner.
Aujourd'hui, il se contente de lui rendre son sourire avant de reprendre sa place derrière le micro.
Cette simple retenue lui arrache une pensée amusée.
Décidément...
Claire l'a changé bien plus qu'il ne l'imaginait.
Au fil des heures, la tension qui régnait dans le studio ne disparaît pas vraiment.
Les musiciens américains exécutent les partitions avec un professionnalisme irréprochable, mais sans véritable enthousiasme. Ils jouent proprement, sans chercher à comprendre où Pierre veut les emmener. Les deux musiciens tziganes, eux, restent en retrait, observant autant qu'ils écoutent.
À l'heure du déjeuner, les Américains posent leurs instruments et quittent le studio pour aller manger.
Le silence s'installe.
Pierre attrape alors une vieille guitare acoustique laissée dans un coin de la pièce.
Il gratte quelques accords.
Antonio relève immédiatement la tête. Sans un mot, il saisit sa propre guitare.
Diego ouvre son étui et porte son violon à l'épaule.
Personne ne parle.
Antonio lance une mélodie tzigane, vive et mélancolique à la fois.
Pierre lui répond avec une progression d'accords inspirée du blues de La Nouvelle-Orléans.
Quelques secondes plus tard, Diego fait chanter son violon. Les notes semblent tantôt rire, tantôt pleurer.
À l'autre bout du couloir, plusieurs musiciens américains reviennent de la cafétéria, intrigués par ce qu'ils entendent.
Ils s'arrêtent devant la porte du studio.
Personne n'ose entrer.
Un contrebassiste finit pourtant par s'approcher, saisit son instrument et rejoint discrètement les trois hommes.
Puis un batteur.
Puis le pianiste.
En quelques minutes, le studio tout entier improvise un morceau que personne n'avait écrit.
Le blues répond aux envolées tziganes.
Les influences se mélangent avec une étonnante évidence.
Lorsque le dernier accord s'éteint, un silence s'installe.
Clinton Jones laisse échapper un sourire.
— Bon... je crois que je commence à comprendre où tu veux aller.
Les musiciens américains échangent un regard.
Le mépris a disparu.
À cet instant précis, chacun comprend que cet album ne sera pas enregistré entre un chanteur français et des musiciens américains.
Il sera conçu entre artistes parlant le même langage.
Celui de la musique.
Dans un coin du studio, Claude immortalise la scène. Son Leica crépite sans relâche, capturant ces regards qui viennent de changer et ces sourires naissants.
Un peu plus loin, Jacques Welstein noircit les pages de plusieurs carnets. Tantôt il esquisse quelques vers destinés aux chansons de Pierre, tantôt il revient à son nouveau roman, griffonnant des idées avant qu'elles ne s'échappent.
Charly Pecvicz, lui, ne tient pas en place.
Il passe ses journées à parcourir les couloirs des studios, à saluer des producteurs, échanger des cartes de visite et nouer de nouveaux contacts. Son carnet d'adresses s'étoffe presque aussi vite que les bandes magnétiques se remplissent.
Un après-midi, il croise un groupe dont toute l'Amérique parle.
Wolf & Fox.
Quatre jeunes musiciens en train de révolutionner le rock par leur créativité et leurs expérimentations sonores.
Ils enregistrent deux morceaux dans le studio voisin.
Claude échange quelques mots avec eux et l'ambiance devient rapidement chaleureuse. Les membres du groupe se montrent curieux d'apprendre qu'un chanteur français travaille juste à côté.
Une idée traverse alors l'esprit du photographe.
— Une photo avec Pierre... ce serait formidable.
Charly acquiesce et rejoint immédiatement le studio.
Il passe la tête par la porte.
— Pierre ?
Le chanteur relève les yeux.
— Les Wolf & Fox sont juste à côté. Claude aimerait faire une photo de vous tous.
Pierre continue d'accorder sa guitare.
— Ils sont bons ?
— Ils sont probablement le groupe dont tout le monde parlera demain.
Pierre esquisse un sourire.
— Tant mieux pour eux.
Charly insiste.
— Ça prendrait cinq minutes.
Cette fois, Pierre repose doucement son instrument.
— Charly... je suis venu en Louisiane pour faire un disque.
Il marque une pause.
— Pas pour collectionner les poignées de main.
L'impresario comprend qu'il n'obtiendra rien de plus.
Il hausse les épaules et repart retrouver Claude.
Quelques minutes plus tard, en traversant le couloir, deux membres de Wolf & Fox s'arrêtent devant la vitre du studio.
Ils assistent en silence à une prise.
Lorsque le morceau s'achève, l'un d'eux se tourne vers son camarade.
— The French guy...
Il sourit.
— He's really good.
Pierre, absorbé par son travail, n'entendra jamais ce compliment.
Les jours qui suivent donnent naissance à des séances d'enregistrement d'une rare intensité.
La méfiance des premiers instants n'est plus qu'un lointain souvenir. Désormais, les musiciens se comprennent d'un simple regard. Les idées fusent, les arrangements se construisent presque naturellement et Clinton Jones prend un plaisir évident à voir ce projet prendre forme.
Les premiers morceaux mis en boîte sont Le Français de service, Le Président danse et Les Faiseurs de tubes. Trois chansons mordantes écrites par Jacques où Pierre retrouve son goût pour la satire, porté par des guitares plus rugueuses et une section de cuivres typiquement louisianaise.
Puis viennent des titres plus chaleureux et plus voyageurs.
Bourbon Street ouvre les portes de La Nouvelle-Orléans avec ses rythmes chaloupés et son piano sautillant. Le Roi du Bayou rend hommage aux figures populaires du Sud américain, tandis que La Fille aux yeux d'orage un texte de Claire dévoile un Pierre plus tendre, presque contemplatif.
Mais c'est un autre morceau qui cristallise toute l'ambition de l'album.
Pierre souhaite offrir un véritable terrain de jeu aux musiciens qui l'entourent.
Il propose une longue pièce instrumentale de près de sept minutes.
Clinton accepte immédiatement.
Le morceau débute par quelques accords de guitare tzigane d'Antonio, bientôt rejoints par le violon incandescent de Diego. Peu à peu, la contrebasse, le piano, les cuivres et la batterie s'invitent dans une lente montée en puissance. Chacun prend successivement la parole, improvisant à tour de rôle sans jamais écraser les autres.
Le blues dialogue avec les mélodies d'Europe de l'Est.
Le Mississippi répond au Danube.
Deux mondes que tout semblait opposer se rejoignent dans une même musique.
Pierre baptise cette composition Du Danube jusqu'au Mississippi.
Plus qu'un simple instrumental, c'est un hommage à cette rencontre improbable entre des artistes venus d'horizons différents, réunis par une langue universelle : celle de la musique.
Lorsque la dernière note s'éteint dans le studio, personne ne dit un mot.
Clinton appuie lentement sur le bouton de lecture de la bande.
Il ferme les yeux.
Puis murmure simplement :
— Messieurs... je crois qu'on tient quelque chose de vraiment spécial.
L'album se nomme Première à gauche, après le Mississippi.
L'enregistrement de l'album s'étale sur un peu plus d'un mois.
Les journées sont longues, les nuits souvent plus encore. Entre les prises, les musiciens partagent leurs repas, leurs verres et leurs histoires. Peu à peu, une véritable famille se forme autour de ce projet.
Dans cette ambiance si particulière, Pierre se rapproche naturellement de Naomi.
La jeune femme passe de plus en plus souvent au studio. Elle apporte parfois le déjeuner à son père, s'installe derrière le piano ou reste simplement à écouter les musiciens travailler pendant des heures.
Pierre prend rapidement l'habitude de la retrouver pendant les pauses.
Ils discutent de littérature, de cinéma, de musique française et américaine.
Naomi s'amuse à parler français avec son accent chantant.
Pierre, lui, ne se lasse pas de l'écouter.
Il apprend que Clinton a vécu plusieurs années à Paris, dans les années cinquante. C'est là qu'il a rencontré la mère de Naomi, une jeune actrice française tombée amoureuse du producteur américain. Lorsque celui-ci est rentré en Louisiane, elle a quitté la France pour le suivre et y fonder une famille.
Les jours passent.
Leur complicité devient de plus en plus évidente.
Les regards s'attardent.
Les sourires durent un peu trop longtemps.
Les mains se frôlent parfois sans raison.
Plus d'une fois, Pierre surprend Naomi en train de l'observer derrière la vitre de la cabine d'enregistrement.
Et chaque fois qu'il croise son regard, il sent naître en lui un trouble qu'il croyait avoir laissé derrière lui.
Un soir, après une séance particulièrement éprouvante, ils quittent le studio ensemble.
Ils marchent lentement dans les rues encore animées de La Nouvelle-Orléans.
La chaleur est tombée.
Le quartier résonne au son d'un saxophone lointain.
Ils s'arrêtent sur les quais du Mississippi.
Naomi glisse doucement sa main dans celle de Pierre.
Aucun des deux ne parle.
Pendant quelques secondes, ils restent ainsi.
Puis la jeune femme se tourne vers lui.
Son visage n'est plus qu'à quelques centimètres du sien.
Pierre pourrait l'embrasser.
Il en a terriblement envie.
Au lieu de cela, il ferme doucement les yeux, laisse échapper un léger sourire... puis retire délicatement sa main.
— Tu es une femme merveilleuse, Naomi.
Elle baisse les yeux.
— Alors pourquoi...
Pierre met quelques instants à répondre.
— Parce qu'à Paris, il y a une femme qui m'attend... et que, pour une fois dans ma vie, je n'ai pas envie de la trahir.
Naomi acquiesce en silence.
Elle ne cherche pas à insister.
Le chemin du retour se fait dans une douceur un peu mélancolique.
À partir de ce soir-là, quelque chose change entre eux.
Ils continuent à se taquiner, à rire et à partager de longues conversations, mais une frontière invisible s'est installée.
Naomi comprend que Pierre est inaccessible.
Ou presque.
Par jeu autant que par orgueil, elle commence alors à séduire les musiciens du studio.
Un sourire par-ci.
Une danse improvisée après les séances.
Un dîner accepté.
Un verre partagé.
Pierre observe tout cela de loin.
À sa grande surprise, il découvre un sentiment qu'il ne s'attendait pas à éprouver.
La jalousie.
Chaque fois qu'il voit Naomi rire au bras d'un guitariste ou quitter le studio avec un pianiste, une pointe désagréable lui serre la poitrine.
Il déteste cette sensation.
Car il sait qu'il n'a aucun droit sur elle.
Un soir, en rentrant seul à son hôtel, il éclate même de rire en secouant la tête.
— Tu deviens complètement idiot, mon vieux...
Il comprend alors que ce n'est pas Naomi qui le fait souffrir.
C'est l'idée de ce qu'aurait été sa vie quelques années plus tôt.
Autrefois, il aurait cédé sans réfléchir.
Aujourd'hui, il choisit de rentrer seul.
Pour la première fois depuis longtemps, Pierre Dubourg mesure réellement le chemin qu'il a parcouru.
Et sans que Claire n'en sache jamais rien, c'est peut-être dans les rues de La Nouvelle-Orléans qu'il lui prouve le plus sincèrement son amour.
L'album est enfin terminé.
Pour célébrer cette aventure, Pierre décide d'organiser une grande fête le soir même et reporte son vol de retour à Paris au lendemain.
Tout le monde accepte avec enthousiasme... ou presque.
Jacques Welstein décline l'invitation avec un sourire désolé.
— Impossible, mon Pierrot. Demain matin, je suis attendu sur un plateau de télévision. Si je rate cette émission, mon éditeur va me crucifier.
Diego, lui aussi, secoue la tête.
— Ma mère fête son anniversaire demain. Si je ne suis pas à Montreuil avant le déjeuner, c'est elle qui me crucifiera.
Tout le monde éclate de rire.
En fin d'après-midi, Pierre et Charly les accompagnent à l'aéroport.
Au moment d'embarquer, Jacques fouille dans sa sacoche en cuir et en sort une épaisse liasse de feuilles couvertes de ratures.
Il les tend à Pierre.
— Tiens... ça te fera de la lecture pendant le voyage.
Pierre feuillette rapidement les premières pages.
— Encore des chansons ?
— Quelques-unes... et peut-être deux ou trois horreurs. Tu me diras lesquelles.
Pierre sourit.
— Avec plaisir.
Jacques lui tape affectueusement sur l'épaule.
— On en parle la semaine prochaine, mon Pierrot.
Les deux hommes s'enlacent brièvement.
Puis Diego s'avance à son tour.
Le violoniste serre Pierre contre lui avec une sincérité désarmante.
— Merci... sans toi, je n'aurais jamais vécu tout ça.
— Non, Diego. C'est moi qui te remercie.
Le musicien lui adresse un dernier sourire avant de rejoindre Jacques dans la passerelle d'embarquement.
Pierre les regarde disparaître sans dire un mot.
Puis il tourne les talons.
— Allez... on a une fête qui nous attend.
Le bar privatisé donne directement sur le Mississippi.
La musique résonne jusque sur les quais.
À l'intérieur, les verres s'entrechoquent, les éclats de rire couvrent parfois le son du vieux juke-box et Antonio a déjà convaincu plusieurs musiciens américains d'improviser un dernier bœuf.
Claude photographie chaque instant.
Naomi danse avec les techniciens.
Même les serveurs semblent finir par se joindre à la fête.
L'alcool coule généreusement, mais cette fois, il n'y a ni excès ni provocation.
Seulement des femmes et des hommes heureux d'avoir partagé une aventure peu commune.
En milieu de soirée, Clinton Jones s'approche de Pierre.
Il tient un verre de bourbon à la main.
Son visage est plus grave qu'à l'ordinaire.
— Tu sais... quand Charly m'a parlé de ton projet, j'ai cru qu'il était complètement fou.
Pierre éclate de rire.
— Moi aussi, parfois.
Clinton secoue la tête.
— Non... c'est moi qui me trompais.
Il désigne le studio que l'on aperçoit au loin.
— Ce disque... je crois que c'est un de ceux dont je serai le plus fier.
Ces mots touchent profondément Pierre.
Ils trinquent une dernière fois.
Puis Clinton tend la main.
Pierre préfère l'enlacer.
Les deux hommes restent ainsi quelques secondes.
Avant de se séparer, le producteur lui lance avec son éternel sourire :
— Promets-moi une chose.
— Laquelle ?
— Le prochain album... tu viens le faire ici.
Pierre sourit.
— C'est promis.
Clinton lui donne une tape affectueuse dans le dos.
— Alors ce n'est pas un adieu.
— Non...
Pierre regarde une dernière fois le fleuve qui traverse la ville.
— Juste un "à bientôt" alors.
Les deux hommes échangent un dernier regard.
Puis Pierre revient à l'intérieur et se positionne au bar. Il observe Naomi qui danse toujours c'est de plus en plus sensuel. Elle allume les deux musiciens qui l'entourent.
Son regard est planté dans le sien, le chanteur s'en amuse autant qu'il bouillonne. Ce sentiment est très étrange, il laisse continuer ce petit manège sans intervenir.
Son regard est planté dans le sien, le chanteur s'en amuse autant qu'il bouillonne. Ce sentiment est très étrange, il laisse continuer ce petit manège sans intervenir.
La scène continue jusqu'au moment où elle entraîne les deux garçons dans les toilettes.
Pierre reste plusieurs minutes au bar à échanger quelques mots avec ses voisins.
Lorsqu'il se dirige vers les toilettes, il pousse les portes battantes. La vision est hallucinante, il voit Naomi qui se fait prendre par Joe le guitariste pendant qu'elle suce Sammy le batteur.
La présence du chanteur est bien entendu remarquer par la petite aguicheuse. Le long cylindre d'ébène coulisse dans la chatte de la jeune femme.
Pendant que la queue doré du métisse de Bâton Rouge vient taquiner la glotte. Pierre est sur-excité et continue d'observer la scène.
Il y aura évidemment différentes possibilités qui seront testé par le trio mais Pierre restera en simple voyeur. Et Naomi appréciera de se faire baiser devant cet homme qui l'attire tellement....
Le lendemain matin, Pierre se réveille avec la tête lourde.
Le lendemain matin, Pierre se réveille avec la tête lourde.
La fête s'est terminée au petit matin et chaque muscle de son corps lui rappelle les excès de la veille.
Il enfile un pantalon, passe un peu d'eau sur son visage et commence à se préparer pour rejoindre les autres au petit-déjeuner.
Trois coups frappent à la porte.
Il ouvre.
Il ouvre.
Charly est là.
Pierre lui adresse un sourire fatigué.
— Donne-moi deux minutes... je suis presque prêt.
Il retourne vers la salle de bains.
— Pierre...
Quelque chose dans la voix de son impresario le fait s'arrêter.
Il se retourne.
Charly est livide.
Les yeux rougis.
Il tient son chapeau entre ses mains tremblantes.
— Il y a eu... un accident.
Pierre fronce les sourcils.
— Quel accident ?
Le silence dure plusieurs secondes.
Charly déglutit difficilement.
— L'avion de Jacques et de Diego...
Il baisse les yeux.
— Il ne reviendra pas.
Pierre reste immobile.
Comme s'il n'avait pas compris.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Le vol s'est écrasé cette nuit...
Sa voix se brise.
— ...ils étaient à bord.
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