Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Les nuits folles de Pierre Dubourg — Chapitre 11
Auteur
Les nuits folles de Pierre Dubourg
Chapitre 11
Décembre 1972
Toute la maison est tournée vers un seul événement : le deuxième Noël de Julien. Le premier dont il gardera peut-être un souvenir. Claire décore le sapin tandis que Pierre s'applique à monter un petit train électrique qu'il a acheté quelques jours plus tôt. Chaque soir, ils imaginent déjà le regard émerveillé de leur fils devant les cadeaux. Depuis la fin de la tournée, Pierre a volontairement ralenti le rythme. Il n'est pas retourné en studio pour enregistrer un nouvel album. Il s'est simplement autorisé quelques escapades créatives : deux compositions offertes à Claire pour son prochain disque, un texte confié à Christophe Kolarov et une autre chanson écrite pour Franckie, dont la carrière traverse une période plus délicate. Pour Pierre, aider ses amis n'a jamais été un sacrifice. C'est une évidence. C'est normal.
Sa seule véritable actualité est une grande émission de variétés que la télévision lui consacre à l'occasion des fêtes de fin d'année. Pour une fois, il souhaite une soirée qui lui ressemble. Il demande à la production de n'inviter que des artistes qui comptent réellement dans sa vie. Claire, bien sûr. Franckie, qu'il refuse d'abandonner au moment où le succès lui tourne le dos. Émile Brassero, qu'il admire toujours autant malgré la polémique née quelques mois plus tôt. Christophe Kolarov, retenu par un enregistrement à Londres, ne pourra malheureusement pas être présent, mais adresse un message filmé. Quant à Larry, il est au repos après quelques semaines d'hôpital, suite à un énorme accident de voiture, qui aurait pu lui coûter la vie. Pierre insiste également pour mettre en lumière une nouvelle génération qu'il apprécie : Brigitte Cladon, Thomas Larsan et Brice Pachin. Enfin, il ose une demande plus inattendue. Il demande à Charly de contacter Philippe Baccaro. Le jazzman marseillais n'est pas un vendeur de disques phénoménal, mais dans le métier, chacun reconnaît son immense talent. Lorsque Charly lui transmet l'invitation, Baccaro accepte avec une sincère émotion. Il est touché qu'un artiste aussi populaire que Pierre Dubourg pense à lui. Dernière invitée de marque : Ellen Parker. Pierre a demandé l'accord de Claire avant même de passer le moindre coup de téléphone. Claire a souri.
— Après tout ce qu'on a vécu... je crois qu'on peut bien passer une soirée avec Ellen.
Le plateau promet d'être exceptionnel. Depuis plusieurs semaines pourtant, un autre sujet préoccupe Pierre. Ses yeux supportent de moins en moins les puissants projecteurs des studios et des salles de concert. Les ophtalmologues lui recommandent désormais de porter régulièrement des verres très teintés afin de soulager une rétine devenue particulièrement sensible. Peu à peu, les lunettes noires deviennent son quotidien. Claire ne manque jamais une occasion de le taquiner.
— Tu te prends pour une star américaine maintenant ?
Pierre hausse les épaules en souriant.
— Une star française me suffit largement.
Puis Claire l'observe quelques secondes avant d'ajouter :
— Puisque tu portes déjà les lunettes... laisse pousser tes cheveux. Une petite barbe de trois jours... un jean... un blouson en cuir... Tu serais encore plus beau.
Pierre éclate de rire.
— Tu oublies une chose, madame.
— Laquelle ?
— C'est moi qui ai inventé l'élégance.
Claire lève les yeux au ciel.
— Tu es irrécupérable.
L'émission est enregistrée dans une atmosphère chaleureuse et joyeuse. Dès les premières minutes, la bonne humeur est communicative. Les rires fusent, les anecdotes s'enchaînent et Pierre, détendu comme rarement devant les caméras, retrouve le plaisir de chanter sans la moindre arrière-pensée. Tout au long de la soirée, il partage un duo avec chacun de ses invités. Avec Claire, la tendresse est évidente. Avec Ellen Parker, le public retrouve avec émotion la complicité qui avait fait naître leur premier immense succès. Avec Franckie, c'est une véritable déclaration d'amitié, ponctuée de plaisanteries et de regards complices. Puis viennent les jeunes artistes, impressionnés de partager la scène avec celui qui a marqué leur génération. Pierre les met immédiatement à l'aise, leur laissant toute la place pour exprimer leur personnalité. Mais le sommet de la soirée arrive lorsque Philippe Baccaro rejoint Émile Brassero au centre du plateau. Les trois hommes interprètent Marseille. Émile pose sa voix grave et chaleureuse. Philippe habille la chanson de son phrasé jazz et de son jeu subtil. Pierre, lui, semble vivre un rêve d'enfant. Pendant quelques minutes, il oublie les caméras, le public et même le direct. Il chante aux côtés de deux artistes qu'il admire profondément. Lorsque la dernière note s'éteint, le silence dure un instant avant qu'une longue ovation ne remplisse le studio. Au cours de l'entretien qui suit, le présentateur remarque immédiatement l'émotion de son invité.
— On dirait un petit garçon qui vient de réaliser un rêve...
Pierre baisse légèrement la tête avant de sourire.
— C'est exactement ça.
Il tourne un regard vers Émile et Philippe.
— On passe notre vie à rencontrer des gens. Mais il y en a quelques-uns qui vous donnent envie de faire ce métier. Ce soir... je chante avec deux d'entre eux.
Émile lui adresse un sourire paternel. Philippe lui serre discrètement l'épaule. Pendant quelques secondes, les mots deviennent inutiles. Le public comprend qu'il ne s'agit plus d'une simple émission de variétés. C'est un passage de témoin entre trois générations de musiciens.
L'émission consacrée à Pierre doit être diffusée ce soir-là. Pour la première fois depuis longtemps, il n'a aucune obligation professionnelle. Il est installé dans le salon, assis en tailleur sur le tapis, pendant que Julien tente laborieusement d'empiler quelques cubes de bois. Chaque fois que la tour s'écroule, le petit éclate de rire. Pierre rit avec lui. Depuis la cuisine, Baron observe la scène d'un œil placide. Claire est partie faire les derniers achats pour le réveillon. Le silence de l'appartement est seulement interrompu par les gazouillis de Julien. Une demi-heure plus tard, la porte d'entrée s'ouvre.
— Je suis rentrée !
Pierre répond distraitement.
— On est dans le salon.
Claire ne vient pas tout de suite. On l'entend monter les escaliers, déposer plusieurs paquets dans leur chambre. Puis redescendre. Ses pas sont plus lourds. Lorsqu'elle entre dans le séjour, son visage est fermé. Elle tient un magazine roulé dans une main. Sans un mot, elle le jette sur la table basse. Le papier glisse jusqu'aux genoux de Pierre.
— C'est quoi, ça ?
Le chanteur fronce les sourcils. Il déroule lentement le magazine. Son sang se glace. En couverture, une immense photographie prise à Moscou. Lui. Naomi. Leurs corps enlacés pendant Viens puis va t'en. Et ce titre, imprimé en lettres énormes :
LA RÉVÉLATION DE NAOMI JONES
« Comment on s'est aimés ! »
« Comment on s'est aimés ! »
Pendant quelques secondes, Pierre reste incapable de prononcer un mot. Le rire de Julien continue de résonner dans le salon.
Après quelques explications de Pierre toutes plus maladroites et invraisemblables les unes que les autres, Claire quitte le domicile familial avec Julien, celui-ci ne cherche même pas à la retenir. Il se trouve ridicule et lamentable. Le réveillon est bien différent de ce qu'il avait prévu. Il le passe en tête à tête avec sa mère, sous l'œil affectueux de Baron. Sa mère lui assène quelques vérités et pas mal de reproches face à la situation.
— Si j'étais à sa place, je réagirais exactement comme elle.
Pierre baisse les yeux. Il acquiesce sans discuter. Mais elle ne l'accable pas, comprenant la tristesse de son fils. Même si elle ne se gêne pas pour afficher sa solidarité avec Claire. Mais elle lui rappelle qu'il est et sera toujours son fils quoi qu'il arrive.
Février 1973
Claire vit désormais chez ses parents, elle autorise Pierre à venir voir son fils mais à une seule condition, qu'elle ne soit pas présente. Pierre a découvert entre-temps que Naomi s'était simplement fait piéger par un journaliste. Ce journaliste ne l'est pas vraiment. Il s'appelle Anatole, et c'est lors d'une interview qu'elle a lâché cette bombe ne pensant pas que ces propos seraient repris de cette manière. Anatole avait prétendu être un proche de Pierre et préparait un livre sur l'artiste. Pierre comprend qu'il est rattrapé par toutes ses erreurs. Il a humilié Anatole, il y a pas loin de dix ans et celui-ci lui a juste rendu la monnaie de sa pièce. Quant à Claire, il l'a trompée, il l'a trahie. Et ça c'est un fait et il le sait ! Il décide alors de téléphoner à son ancien rival :
_ Salut Anatole
_ Hey Pierrot, comment vas-tu ? Depuis le temps !
Pierre lui lâche d'abord :
_ Tu as gagné, Anatole. Je t'appelais simplement pour te dire que je ne te dois plus rien... et que tu ne me dois plus rien non plus.
Puis il reprend :
_ Je t'ai humilié autrefois. Tu m'as rendu la pareille. On est quittes.
Anatole lui répond avant de raccrocher :
_ Bon courage à toi !
Les deux hommes s'ignoreront pour le reste de leurs vies respectives.
Pierre s'enferme en studio, pour y enregistrer un nouvel album :
Le dernier train pour Varsovie.
Il enregistre cet album concept avec un jeune compositeur qui s'appelle : Olivier Vernier Vernier a composé une comédie musicale avec en vedette Brice Pachin. Il est considéré comme un petit génie de la nouvelle génération. Cette comédie a fait un scandale auprès du grand public, mettant en scène des femmes et des hommes nus sur scène. Pierre a bien entendu vu et apprécié le spectacle. Il a lui-même écrit une histoire, sur un chanteur français prenant un train de nuit de Paris jusqu'à Varsovie. Il séduit une violoniste virtuose polonaise mais va se retrouver initié à une certaine sexualité et au pluralisme, tout au long de ce voyage poétique, sismique et sensuel. L'orchestration se veut parfaitement élégante, lignes de basse, piano, violoncelle ou harpe peuplent ce petit bijou de créativité. Ce sera un disque totalement unique dans la chanson française. L'album s'écoute comme on regarde un film, l'idée lui est venue après avoir écouté The moon travel des Blue Monkeys. La pochette est minutieusement soignée, Fond rose poudré. Un immense violon vu en perspective. Les rails remplacent les cordes. Un train noir traverse l'instrument. Le ciel est rempli de nuages violets et orangés. Le titre Le Dernier Train pour Varsovie apparaît en grosses lettres gonflées noir et blanc, très inspirées de l'esthétique psychédélique. Aucun visage. Aucun portrait de Pierre. On comprend immédiatement qu'on va écouter une histoire. La première écoute est organisée dans le studio parisien. La dernière note s'éteint. Personne ne parle pendant quelques secondes. Charly est le premier à rompre le silence. Il retire lentement son cigare de la bouche.
— C'est probablement le plus beau disque que tu aies enregistré...
Il marque une pause.
— ...mais je te préviens, Pierre. Commercialement, je n'y crois pas une seconde.
Le chanteur esquisse un sourire.
— Merci pour ton enthousiasme.
— Je suis sérieux. Ce n'est pas un album de variétés. C'est une œuvre. Et les œuvres font rarement les meilleures ventes.
Antonio prend alors la parole. Il cherche ses mots.
— Musicalement... c'est magnifique.
Puis il regarde son ami droit dans les yeux.
— Mais ce n'est plus toi.
Pierre arque un sourcil.
— Comment ça ?
— Les gens viennent voir Pierre Dubourg pour ses chansons qui claquent, son humour, sa provocation... Là, ils vont découvrir un homme qui murmure pendant quarante minutes. Moi, j'adore... mais je ne sais pas s'ils te reconnaîtront.
Claire acquiesce doucement. Leur histoire n'est plus la même, mais ils ont retrouvé une profonde tendresse l'un pour l'autre.
— Je suis fière de toi. Vraiment.
_ Je crois même que c'est ton plus bel album.
_ Mais je partage leur inquiétude.
_ Les gens aiment être surpris...
_ Pas être complètement déroutés.
_ Tu leur demandes un effort qu'ils ne t'ont jamais demandé.
Pierre ne répond pas. Il sait qu'ils ont peut-être raison. Au fond du studio, Christophe Kolarov éclate soudain de rire. Tout le monde se tourne vers lui. Il secoue la tête en souriant.
— Espèce de salaud...
Pierre le regarde, intrigué. Christophe poursuit :
— J'étais persuadé que c'était moi qui enregistrerais le premier disque comme ça.
Il s'approche de lui et lui donne une tape sur l'épaule.
— Je te déteste.
Puis il éclate de rire.
— Si tu ne fais pas un carton avec ça... alors moi, j'arrête la musique.
Les autres sourient. Pierre aussi. Parce qu'au fond, c'est le plus beau compliment qu'un musicien pouvait lui faire.
Avril 1973
Après plusieurs mois de travail, Le Dernier Train pour Varsovie paraît enfin dans les bacs. Pierre n'a jamais attendu la sortie d'un disque avec une telle impatience. Pour la première fois de sa carrière, il n'éprouve aucune inquiétude quant à la qualité de son œuvre. Il en est fier. Profondément fier. Quels que soient les résultats, personne ne pourra lui reprocher d'avoir fabriqué un disque à la chaîne. Cette fois, il n'a pas cherché le tube. Il n'a pensé ni aux radios ni aux classements. Seulement à raconter une histoire. Cet album porte toute la minutie d'un artisan. Chaque arrangement, chaque transition, chaque silence a été pensé avec une précision presque obsessionnelle. À sa sortie, la critique est unanime. Les plus grands journaux spécialisés parlent d'une œuvre hypnotique, poétique et audacieuse. Rock & Folk lui consacre plusieurs pages dans son numéro de mai, saluant « un disque qui fait entrer la chanson française dans une nouvelle dimension ». Les témoignages d'admiration affluent. Christophe Kolarov parle d'un « sommet de créativité ». Larry salue « un voyage dont on ne ressort pas tout à fait le même ». Franckie affirme qu'il s'agit du plus beau disque jamais enregistré par son ami. Claire, Émile Brassero, Philippe Baccaro, plusieurs figures de la jeune chanson française, mais aussi quelques groupes britanniques parmi les plus influents du moment, rendent hommage à cette œuvre singulière. Pierre touche enfin cette reconnaissance artistique qu'il recherchait depuis si longtemps. Mais le public, lui, reste à quai. Les ventes progressent lentement. Très lentement. Quarante mille exemplaires seulement trouvent preneur en France, là où chacun de ses précédents albums dépassait régulièrement les neuf cent mille. Le contraste est brutal. Paradoxalement, c'est en Grande-Bretagne que l'album rencontre son plus beau succès. Là où, quelques mois plus tôt, Pierre peinait à remplir des salles à Londres, Manchester ou Liverpool, Le Dernier Train pour Varsovie séduit une nouvelle génération d'auditeurs. Le disque dépasse les cent mille ventes et reçoit un accueil enthousiaste de la presse musicale britannique. Cette ironie ne manque pas de faire sourire Pierre. Le pays qui avait ignoré l'artiste venait peut-être de comprendre le musicien. Pierre accueille l'échec commercial du Dernier Train pour Varsovie avec un calme qui surprend son entourage. Il ne ressent ni colère, ni amertume. Au fond de lui, il avait toujours su que ce disque ne séduirait pas les foules. Il ne ressemble à aucun de ceux qui l'ont précédé. Il demande du temps. De l'attention. Peut-être même plusieurs écoutes. Alors, plutôt que de regretter des ventes décevantes, Pierre se persuade qu'un jour cet album trouvera sa place. Pas forcément dans les classements. Mais dans le cœur des mélomanes. Il est convaincu qu'il pourrait devenir un disque culte. Dès le départ, il n'avait d'ailleurs jamais envisagé de le défendre sur scène. Non pas par dépit. Simplement parce qu'il estime que cette œuvre appartient davantage au silence d'un salon qu'à l'effervescence d'une salle de concert. Pendant ce temps, les relations avec Claire s'apaisent peu à peu. Ils se retrouvent régulièrement pour Julien. Ils discutent. Ils rient parfois. Ils évoquent même leurs souvenirs communs. Mais une frontière invisible s'est installée entre eux. À plusieurs reprises, Pierre tente de l'embrasser. Chaque fois, Claire détourne doucement le visage. Il lui arrive aussi de chercher sa main. Elle la retire avec délicatesse, sans colère. Comme si elle voulait lui rappeler que certaines blessures demandent plus de temps que d'autres. À l'approche de l'été, Pierre lui fait une proposition inattendue.
— J'aimerais que nous partions quelques semaines à New York. Toi, Julien... ma mère aussi.
Claire ne répond pas immédiatement. Elle demande quelques jours pour réfléchir. Lorsqu'elle revient vers lui, elle finit par accepter. Mais elle pose aussitôt ses conditions.
— En tout bien, tout honneur.
Pierre acquiesce sans discuter. Claire poursuit avec un léger sourire.
— Et Manon ma sœur, vient avec nous.
Pierre laisse échapper un petit rire. Il comprend parfaitement la raison de cette exigence.
— Marché conclu.
Puis, après un instant d'hésitation, il ajoute d'une voix plus douce :
— J'aimerais simplement une chose...
— Laquelle ?
— Une soirée. Juste toi et moi. Pas pour te convaincre de revenir. Pas pour parler du passé. Simplement... pour discuter.
Claire le regarde quelques secondes. Son visage reste impassible. Puis elle finit par répondre en accompagnant d'un simple signe de tête.
— D'accord, pour discuter.
Les vacances new-yorkaises se déroulent sous les meilleurs auspices. Pierre et Claire redécouvrent peu à peu le plaisir de partager des moments simples. Avec Julien, ils visitent Central Park, montent au sommet de l'Empire State Building, assistent à quelques concerts et découvrent même un match de basket au Madison Square Garden. Olga profite également de ce séjour pour retrouver plusieurs membres de sa famille, installés aux États-Unis depuis de nombreuses années. Pendant quelques jours, chacun semble oublier les blessures des mois passés. Puis arrive enfin le fameux dîner en tête à tête. Comme promis, Manon accepte de garder Julien le temps d'une soirée. Pierre a réservé une table dans l'un des restaurants les plus élégants de Manhattan. Le service est impeccable. Autour d'eux, plusieurs célébrités américaines dînent dans une discrétion toute relative. Au fond de la salle, Pierre reconnaît immédiatement Michael Ballanti. Le crooner italo-américain est une véritable légende. Le chanteur français l'observe quelques instants avant de reprendre sa conversation avec Claire. Au moment de quitter le restaurant, Ballanti s'arrête pourtant devant leur table. Il retire son chapeau avec élégance et adresse un sourire chaleureux au couple. Dans un français irréprochable, il déclare :
— Pardonnez-moi de vous déranger... Je tenais absolument à vous saluer.
Pierre et Claire échangent un regard surpris. Le crooner poursuit :
— J'écoute vos disques depuis plusieurs années. Vous êtes deux merveilleux artistes. J'aime beaucoup votre musique... à l'un comme à l'autre.
Pendant une seconde, Pierre reste sans voix. Voir une telle légende connaître son répertoire lui paraît presque irréel. Ballanti lui tend la main.
— Continuez à écrire des chansons comme C.A.... Le monde en a besoin.
Pierre serre la main du chanteur avec une émotion qu'il peine à dissimuler.
— Merci... Je crois que c'est le plus beau compliment qu'on m'ait jamais fait.
Le crooner salue également Claire avant de quitter le restaurant. Pierre le suit du regard jusqu'à la sortie. Puis il souffle, presque pour lui-même :
— Tu te rends compte...
Le petit gars de la Goutte d'Or...
Claire sourit tendrement.
— Oui.
Le dîner s'achève dans une humeur légère. Avant de quitter le restaurant, Pierre propose à Claire de prolonger la soirée.
— J'ai encore envie de profiter de New York.
Elle hésite quelques secondes, puis sourit.
— D'accord... mais pas trop tard.
Ils rejoignent un club situé à quelques rues de là. À peine la porte franchie, ils sont happés par une chaleur étouffante et une énergie qu'aucun des deux n'avait encore connue. La piste est noire de monde. Les corps dansent sans interruption. Les basses font vibrer le parquet. Un DJ enchaîne les morceaux sans laisser le moindre silence s'installer. Pierre reste quelques instants immobile. Cette façon de faire danser les gens lui est totalement étrangère. La soul, le funk et ces nouveaux rythmes répétitifs se mêlent dans un flot continu. Un serveur leur glisse à l'oreille :
— C'est ce qu'on commence à appeler le disco.
Pierre sourit.
— Si c'est ça, le futur... il est sacrément dansant.
Au fond de la salle, une voix familière l'interpelle.
— Hé, le Français !
Il se retourne. Claude lui fait un grand signe de la main. Autour de lui, plusieurs amis américains lèvent leur verre. Le photographe revient tout juste de Los Angeles, mais il a tenu à passer quelques jours à New York avant de rentrer en Europe. Les retrouvailles sont chaleureuses. Les verres s'entrechoquent.
— À nous !
— À nous !
Claire se laisse rapidement entraîner sur la piste. Pierre la rejoint. Ils rient comme ils ne l'avaient plus fait depuis longtemps. Leurs corps se rapprochent naturellement, sans arrière-pensée. Le temps d'une danse, ils oublient les blessures des derniers mois. Pierre, lui, ne peut s'empêcher de tendre l'oreille. Au-delà du plaisir de danser, quelque chose attire son attention. Ces lignes de basse. Ces cordes. Cette batterie régulière qui ne s'arrête jamais. Sans même s'en rendre compte, il est déjà en train d'analyser cette musique. Le compositeur reprend doucement le dessus sur le chanteur. Alors que Pierre trinque avec son vieil ami Claude, Claire quitte discrètement la piste de danse. Les lumières tournent autour d'elle. Le champagne, les cocktails et la chaleur du club lui montent doucement à la tête. Elle sourit toute seule. Oui... elle est grisée. Après quelques instants passés aux toilettes, elle ouvre la porte de la cabine. Pierre est là. Adossé au mur, les mains dans les poches, un sourire malicieux au coin des lèvres.
— Je commençais à me demander si New York ne t'avait pas kidnappée...
Claire éclate de rire. Sans répondre, elle l'attrape par la main.
— Viens.
— Claire...
Elle l'entraîne sans ménagement dans la cabine avant de refermer la porte derrière eux. L'espace est exigu. Ils se retrouvent si près l'un de l'autre que leurs regards n'ont nulle part où s'échapper. Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parle. On entend seulement, étouffée par les murs, la basse sourde qui fait vibrer tout le club. Claire pose doucement ses mains sur le visage de Pierre.
— Tu sais... murmure-t-elle, je t'en ai voulu. Terriblement.
Pierre baisse les yeux.
— Je sais.
— Et je t'en veux encore un peu.
Il hoche la tête.
— Je le mérite.
Un silence s'installe. Puis Claire esquisse un sourire.
— Mais ce soir... j'avais envie de retrouver celui qui me faisait rire. Celui qui me faisait danser.
Pierre laisse échapper un souffle.
— Il est toujours là.
Leurs fronts se frôlent. Le temps semble suspendu. Puis Claire dépose un baiser furtif au coin de ses lèvres. À peine un effleurement. Elle recule aussitôt, le regard brillant.
_ Baise-moi là, maintenant !
Pierre s'exécute et la prend comme elle le veut dans cet endroit glauque. Les mots sont crus, les gestes sont bestiaux. Claire jouit comme jamais elle n'a joui. Puis c'est au tour de Pierre de venir se finir dans un grognement qu'elle ne lui avait jamais connu.
Alors qu'ils se rhabillent comme ils le peuvent dans cet endroit si étroit. Claire lui fait remarquer :
— Ne t'imagine pas que tu es pardonné.
— Je n'oserais pas.
Elle rit de nouveau.
— Allez... retournons danser avant que Claude ne vide toutes les bouteilles sans nous.
Elle ouvre la porte. La musique les engloutit de nouveau. Et, pour la première fois depuis des mois, Pierre se surprend à croire que tout n'est peut-être pas définitivement perdu.
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