C’est pour vous...
Sophie baissa le rideau métallique tandis que Lucas rangeait les derniers cartons et que Sonia attendait près de la porte de derrière. Une fois tout verrouillé, les trois sortirent dans la ruelle sombre. L’air du soir était plus frais.
Elle venait à peine de tourner la clé dans la serrure quand son téléphone se mit à sonner. C’était Serge.
Elle s’éloigna de quelques pas, le dos tourné aux deux autres, et décrocha en portant la main libre à son autre oreille.
— T’es encore au magasin ? demanda-t-il. Tu peux regarder dans le bureau si mes lunettes y sont ? J’en ai besoin pour regarder la télé.
Sophie répondit oui, d’une voix neutre. Pendant tout l’appel, elle ne quitta pas des yeux les silhouettes de Lucas et de Sonia. Ils étaient restés un peu plus loin, appuyés contre le mur. Elle ne distinguait pas leurs paroles, seulement le mouvement de leurs lèvres, la façon dont Sonia penchait légèrement la tête et dont Lucas souriait. Leur proximité dans la pénombre la gênait plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Elle raccrocha, regagna le magasin et ralluma la lumière du petit bureau. Elle fouilla méthodiquement : les tiroirs, le dessus du bureau, les étagères, les poches des vestes accrochées au porte-manteau. Rien. Elle était encore à genoux devant le bas d’un placard quand son téléphone vibra à nouveau.
Un message de Serge :
« Désolé. Elles étaient sur ma tête. »
Sophie souffla bruyamment, éteignit la lumière d’un geste agacé et ressortit dans la ruelle.
Dehors, la scène avait changé. Sonia avait posé une main sur l’épaule de Lucas. Ils riaient tous les deux, discrètement, complices. Le geste était simple, presque anodin, mais il frappa Sophie de plein fouet. La main de son amie sur l’épaule du jeune homme, leur aisance, leurs sourires partagés… Une pointe d’agacement lui monta immédiatement à la gorge, mêlée d’autre chose de plus trouble qu’elle refusa de nommer.
Elle s’approcha d’un pas plus ferme.
— Il est tard, dit-elle d’un ton sec, presque cassant. Je vais rentrer.
Sonia retira sa main assez vite. Lucas rangea son sourire et redressa légèrement la tête. Le silence qui suivit fut un peu gênant. Personne n’insista.
Sophie salua d’un signe de tête trop bref et partit la première le long de la ruelle, les clés serrées dans sa main. Derrière elle, elle sentait encore leurs regards. Le trouble n’avait pas disparu.
Elle rentra chez elle le cœur encore lourd.
La maison était plongée dans la lumière bleutée de la télévision. Serge était installé dans le canapé, les yeux fixés sur l’écran, un verre à la main. Il leva à peine la tête quand elle entra, sans vraiment la saluer.
Sophie posa son sac, retira son manteau, puis s’approcha. L’agacement accumulé depuis des semaines, depuis cette journée, depuis le regard de Lucas et la main de Sonia, lui monta d’un coup. Elle attrapa la télécommande et éteignit le poste.
Le silence tomba d’un seul trait.
Serge releva enfin les yeux, surpris.
— Qu’est-ce qui te prend ?
— Faut qu’on parle, dit Sophie d’une voix tendue.
Elle resta debout face à lui, les bras croisés.
— Ça fait des mois… des années même. Tu ne me regardes plus. Tu ne me touches plus. On vit l’un à côté de l’autre comme deux colocataires. J’ai besoin de savoir. Pourquoi ?
Serge détourna le regard vers l’écran noir. Il passa une main dans ses cheveux, mal à l’aise.
— T’exagères… murmura-t-il. On est juste fatigués, c’est tout. Le magasin, les enfants, la routine… C’est normal.
— Non, ce n’est pas normal, reprit Sophie plus fermement. Ça fait trop longtemps. Tu évites mon corps. Tu te tournes de l’autre côté chaque soir. Je veux une vraie réponse.
Serge resta silencieux un long moment. Il joua avec son verre vide, chercha ses mots, les avala, puis finit par parler d’une voix plus basse, presque résignée :
— Depuis que tu as pris du poids… et puis tes tenues, moins féminines… j’ai plus vraiment envie. C’est comme ça. Je peux pas me forcer.
Les mots tombèrent lourdement entre eux.
Sophie resta un instant figée. Puis les larmes lui montèrent sans qu’elle puisse les retenir. Elle secoua la tête, incapable de répondre, et se dirigea vers la porte. Elle prit son sac, ses clés, et sortit sans un regard en arrière. Elle ne voulait pas dormir là ce soir.
Dehors, elle essuya ses joues d’un geste rageur et composa le numéro de Sonia. L’appel passa en messagerie.
Sophie hésita une seconde, le téléphone encore collé à l’oreille, puis rangea l’appareil. Elle démarra quand même en direction de chez son amie.
Elle arriva devant la petite maison de Sonia.
De la musique s’échappait, plus forte que d’habitude. Elle sonna. Une fois. Deux fois. Puis elle frappa dans la porte. Aucune réponse. Elle hésita un instant sur le paillasson, le téléphone encore à la main, avant de contourner la maison par le côté.
Le jardin était plongé dans une demi-obscurité. Elle avança jusqu’à la véranda. Les vitres étaient embuées par endroits. Sophie s’approcha, le cœur déjà trop rapide sans qu’elle sache vraiment pourquoi.
Ce qu’elle vit la cloua sur place.
Sonia était debout, entièrement nue, les mains appuyées contre la vitre. Son corps mat, ses seins lourds, ses hanches généreuses étaient parfaitement visibles. Derrière elle, Lucas la prenait avec des coups de reins réguliers et profonds, les mains agrippées à ses hanches. Un peu plus loin, dans un fauteuil, Théo était assis, pantalon ouvert, en train de se masturber en les regardant, le regard brûlant fixé sur le couple.
Sophie resta figée dans le jardin, incapable de détourner les yeux. Le bruit sourd des peaux qui se frappaient, les gémissements étouffés de Sonia et la musique trop forte se mêlaient dans la nuit. Elle sentit ses jambes trembler. La scène qu’elle avait sous les yeux était trop nette, trop réelle. Son amie, nue, offerte, prise par Lucas sous le regard de Théo.
Un mélange violent de choc, de trahison et d’excitation la traversa d’un seul coup.
À suivre....
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