Chapitre 12 — La réception
Le samedi du dîner arriva avec cette vitesse particulière des événements que l’on prépare depuis trop longtemps. Pendant quinze jours, Elsa avait vécu entre listes, essais de sauces et messages de Camille envoyés entre deux consultations. Puis il ne resta plus rien à imaginer : les invités sonneraient à vingt heures, le poisson était au frais, le dessert prêt et le vin livré. Elsa descendit dès le début de l’après-midi avec les cheveux attachés et un vieux tee-shirt qu’elle pouvait salir. Camille était déjà dans la cuisine, entourée de plats et de feuilles où elle avait recopié avec une application presque scolaire les instructions d’Elsa. La voir ainsi, concentrée devant un plan de travail, fit rire la jeune femme avant même qu’elles aient commencé.
Camille protesta qu’elle avait fait des progrès. Elle savait désormais reconnaître une casserole adaptée, peser correctement quelque chose et même ne plus confondre les deux herbes que la semaine précédente elle avait déclarées « toutes vertes et donc probablement interchangeables ». Elsa lui accorda cette victoire. Puis le travail prit le dessus. Elles terminèrent l’entrée, vérifièrent le plat principal et dressèrent une partie des desserts. Pour la première fois depuis que l’idée du dîner avait été lancée, Elsa comprit ce que trois cents euros représentaient réellement : plusieurs heures debout, une multitude de petites décisions et cette obligation de penser à ce qui devrait se produire deux heures plus tard pendant qu’on en accomplissait déjà trois autres.
Camille, elle, paraissait plus nerveuse à mesure que l’après-midi avançait. Elle ne se plaignait pas et plaisantait même davantage que d’habitude. Elsa commençait pourtant à connaître les détails qui trahissaient sa tension : la façon dont elle passait la langue sur sa lèvre inférieure lorsqu’elle relisait une liste, ses doigts qui revenaient plusieurs fois sur une même mèche de cheveux, le soupir très bref qu’elle laissait échapper lorsqu’elle croyait qu’Elsa regardait ailleurs. Vers dix-sept heures, l’essentiel terminé, Camille s’appuya contre l’îlot et annonça qu’elle allait prendre une douche avant de devenir officiellement présentable.
Elsa vérifia le four et les plats froids. Vingt minutes plus tard, Camille reparut en peignoir, les cheveux mouillés, et lui laissa la salle de bains. Elsa s’y douchait depuis son arrivée, sa chambre sous les toits n’ayant qu’un lavabo et des toilettes. Elle se lava, puis remonta s’habiller en peignoir. Sa tenue de service l’attendait dans la chambre : jupe noire, chemisier blanc opaque, chaussures plates, bas noirs, porte-jarretelles acheté après l’échec comique des autofixants sur ses cuisses trop fines, et enfin le string de dentelle que Camille avait choisi elle-même en déclarant que ce serait sa touche de fantaisie pour la soirée, et leur secret.
Devant les vêtements disposés sur le lit, Elsa commença par le porte-jarretelles. Les essayages en boutique lui en avaient appris la logique, mais l’objet retrouvait, dans sa chambre, son étrangeté. Elle le fixa assez haut sur ses hanches, enfila les bas avec précaution puis régla les quatre attaches. Les rubans de devant furent simples ; ceux de derrière l’obligèrent encore à se contorsionner devant le miroir, ce qui la fit rire en repensant au sérieux avec lequel la vendeuse lui avait expliqué la procédure. Elle enfila enfin le string par-dessus, conformément au choix pratique recommandé en boutique, puis se retourna pour regarder son reflet de dos. Elle n’avait jamais porté quelque chose de pareil. Jusqu’alors, ses sous-vêtements venaient presque toujours du rayon lingerie du supermarché : des culottes simples, confortables, achetées par lots, auxquelles elle ne pensait plus une fois habillée. La dentelle noire changeait complètement l’image qu’elle avait de ses propres fesses. Le tissu en couvrait si peu qu’elle éprouva d’abord de la gêne, avant de s’attarder devant le miroir. Sur son corps très mince, ses fesses petites et hautes lui parurent soudain plus dessinées qu’elle ne les avait jamais vues. Elle se sentit à la fois un peu ridicule, très adulte et secrètement séduisante. Surtout, elle pensa que Camille avait choisi ce morceau de dentelle pour elle. Cette pensée suffit à lui faire détourner les yeux du miroir avec un sourire.
Quand elle enfila la jupe, le porte-jarretelles devint invisible. Le chemisier blanc acheva la transformation. Elsa boutonna le chemisier jusqu’à un niveau raisonnablement sage, lissa sa jupe et contempla cette silhouette qui semblait avoir vieilli de plusieurs années en dix minutes. Son corps très long et très mince, qu’elle avait passé une grande partie de son adolescence à considérer comme maladroit, donnait à cette tenue une ligne presque sévère. Les bas allongeaient ses jambes ; les chaussures plates évitaient qu’elle paraisse vouloir les mettre en scène. Rien ne criait la séduction. Pourtant, à chaque mouvement, les attaches tiraient légèrement sur les bas et le string de dentelle se rappelait à elle par un contact beaucoup plus présent que ses culottes ordinaires. Lorsqu’elle s’assit au bord du lit pour vérifier une dernière fois une jarretelle, la dentelle se tendit sur ses fesses et elle sentit monter une chaleur qui n’avait rien à voir avec la température de la chambre. Personne, dans quelques minutes, ne verrait ce qui se trouvait sous la jupe. Camille, elle, le saurait exactement, et cette connaissance partagée suffisait à transformer une tenue de service en secret érotique.
Cette pensée la troubla davantage qu’elle ne l’aurait voulu.
Vers dix-huit heures quinze, elle retrouva Jean au salon, occupé à régler la lumière et à déplacer deux fauteuils, déjà vêtu d’un pantalon sombre, d’une chemise blanche et d’une veste bleu nuit. Lorsqu’il vit Elsa, il s’arrêta et lui adressa un compliment simple sur sa tenue. Rien dans son regard ne descendit plus bas que nécessaire. Elsa repensa à sa conversation avec Camille et comprit mieux pourquoi cette qualité comptait. Jean la voyait, constatait qu’elle était élégante et passait à autre chose. Il ne semblait pas transformer automatiquement ce qu’il regardait en une chose qui lui appartenait.
Camille n’était pas encore revenue. Elsa remit le plat principal à température douce et prépara les plateaux d’apéritif. Elle commençait à se détendre lorsqu’elle entendit des pas dans le couloir. Jean leva les yeux le premier. Son expression changea légèrement. Pas de surprise théâtrale, pas de sifflement ni de plaisanterie. Seulement un sourire qui ralentit, comme s’il prenait réellement le temps de regarder sa femme.
Elsa se retourna.
Camille portait une robe noire dont la simplicité n’existait qu’à distance. Le tissu, très fluide, épousait son corps sans être serré, mais le devant s’ouvrait en un décolleté profond qui descendait beaucoup plus bas que tout ce qu’Elsa lui avait encore vu porter en dehors d’un maillot de bain. Les bretelles étaient étroites. Dans le dos, la robe descendait presque jusqu’à la naissance des reins, laissant nus les omoplates et une grande partie de cette peau bronzée qu’Elsa connaissait déjà trop bien pour pouvoir la regarder innocemment. Sur le côté gauche, une fente remontait presque jusqu’à la hanche. Lorsque Camille avançait, le tissu s’écartait et découvrait toute la longueur de sa cuisse avant de retomber. Elle avait relevé ses cheveux, dégageant sa nuque et son dos. Aux pieds, des sandales à talons très fines semblaient presque une concession à un rôle qu’elle avait accepté de jouer pour la soirée.
Elsa resta silencieuse assez longtemps pour que Camille éclate de rire.
— Quoi ?
Elsa chercha une réponse raisonnable et n’en trouva aucune. Camille lui avait annoncé une robe décolletée, dit-elle enfin, pas une robe qui semblait avoir oublié plusieurs morceaux lors de sa fabrication. Jean rit. Camille regarda son propre décolleté avec une gravité comique, comme si elle découvrait le problème à cet instant. Puis elle fit quelques pas, et la fente s’ouvrit largement sur sa cuisse.
— Attends de voir les autres, dit-elle. Et encore moi, j’ai mis un string.
Elle prononça la phrase avec tellement de naturel qu’Elsa resta une seconde sans comprendre, puis devint écarlate. Camille éclata de rire devant son expression. Le sous-entendu était évident : dans le code de la soirée, cette robe vertigineuse passait pour relativement sage. Elsa regarda malgré elle la fente lorsque Camille se tourna vers Jean. On ne voyait que sa cuisse et une ligne de hanche suggérée par le tissu. Savoir ce qu’il y avait dessous suffisait pourtant à modifier son regard.
Jean s’approcha de Camille et lui dit simplement qu’elle était magnifique. Il posa une main très légère à sa taille, l’embrassa près de la tempe et l’aida à fermer un bracelet. Elsa observa la scène avec une attention presque douloureuse. Le vêtement de Camille semblait conçu pour provoquer le regard, mais celui de Jean ne ressemblait toujours pas à ceux que sa femme lui avait décrits. Il n’y avait pas de fierté possessive dans son expression. Il semblait heureux qu’elle soit belle, pas fier d’exposer quelque chose qui lui appartenait. Cette nuance, qu’Elsa aurait autrefois jugée impossible à voir, lui sauta désormais aux yeux.
À dix-neuf heures quarante-cinq, Camille fit une dernière inspection de la table. La salle à manger avait changé sans ostentation : nappe claire, bougies basses, fleurs simples. Elsa vérifia la température du four et posa les premières coupes sur un plateau. Camille vint jusqu’à elle, s’arrêta, puis regarda sa tenue de haut en bas avec un sourire discret. Elsa sentit aussitôt le secret entre elles.
— Tout tient ? demanda Camille.
Pour Jean, à quelques mètres, la question ne concernait que sa tenue. Elsa, elle, pensa immédiatement aux quatre jarretelles.
— Pour l’instant.
Camille retint un rire.
La sonnette retentit.
Les premiers invités furent Philippe Arnaud et sa femme Laure. Philippe, chirurgien d’une soixantaine d’années aux cheveux presque blancs, possédait l’assurance des hommes qui ne s’excusent plus d’occuper beaucoup d’espace. Laure paraissait avoir une quarantaine d’années. Elle portait une robe argentée très près du corps, retenue par deux fines bretelles, dont le décolleté et les côtés largement ouverts donnaient à Elsa l’impression que la couturière avait résolu le problème de la lingerie en décidant simplement qu’elle n’existerait pas. Ses cheveux blonds étaient relevés, ses bijoux étincelaient et Philippe posa dès l’entrée une main très basse dans son dos, avec une familiarité presque possessive.
Puis arrivèrent Marc Vallin et Diane. Marc, anesthésiste, avait un peu moins de soixante ans et parlait déjà fort avant même d’avoir retiré son manteau. Diane était plus jeune, brune, très élégante dans une robe rouge sombre qui découvrait presque entièrement son dos et s’arrêtait haut au-dessus du genou. Elsa remarqua ses jambes, puis se trouva ridicule de reproduire le regard qu’elle reprochait aux hommes. Diane lui sourit lorsqu’elle lui prit son manteau et la remercia par son prénom après que Camille l’eut présentée. Ce simple geste suffit à rappeler à Elsa qu’une femme pouvait être extrêmement apprêtée sans cesser d’être autre chose que son apparence.
Le troisième couple arriva quelques minutes plus tard. Olivier Perrin, un chirurgien que Jean connaissait depuis ses années d’internat, semblait plus âgé encore que les deux précédents. Sa compagne, Chloé, devait avoir un peu plus de trente-cinq ans. Sa robe, d’un bleu presque métallique, était si profondément fendue sur les deux côtés qu’Elsa comprit immédiatement la plaisanterie de Camille sur le string. Chloé marchait avec une aisance qui montrait qu’elle connaissait parfaitement l’effet produit par le vêtement et n’en éprouvait aucune gêne. Avant de mentionner son métier, Olivier annonça qu’il avait « enfin réussi à la faire sortir de son cabinet ». Elsa apprit seulement quelques minutes plus tard que Chloé était dermatologue et dirigeait elle-même deux centres médicaux.
Le dernier invité s’appelait Adrien Morel. Il avait environ trente-cinq ans, bien plus jeune que les autres hommes. Il était seul. Camille avait expliqué qu’il travaillait depuis quelques années avec Jean sur certains dossiers complexes. Jean vint à sa rencontre et leur salut fut plus chaleureux qu’avec les autres : une main sur l’épaule, quelques mots dits plus bas, cette familiarité tranquille de deux hommes qui n’avaient pas besoin de meubler chaque seconde. Adrien arriva presque en retard, s’excusa auprès d’Elsa lorsqu’elle lui ouvrit parce qu’il la prit d’abord pour une invitée, puis sembla réellement embarrassé lorsqu’elle lui expliqua qu’elle assurait le service. Il la remercia avec une politesse si appuyée qu’elle dut retenir un sourire.
En un quart d’heure, les voix remplirent le salon, le parfum des femmes se mêla à celui du vin et les hommes parlèrent tous plus fort que Jean. Elsa circulait avec son plateau en essayant de se souvenir de qui buvait quoi. Sa tenue accomplissait exactement ce que Camille avait voulu : elle lui donnait une fonction claire. Les invités la remarquaient pour prendre une coupe ou demander quelque chose, sans l’intégrer au décor comme les femmes auprès de leurs compagnons. Cette invisibilité relative lui convenait.
Au début du moins.
Philippe Arnaud fut le premier à faire une remarque qui transforma la théorie de Camille en réalité. Il regarda sa robe lorsque celle-ci traversa le salon, puis se tourna vers Jean avec un sourire entendu.
— Tu nous avais caché que les soirées à la maison étaient devenues aussi dangereuses.
La phrase pouvait passer pour un compliment. Plusieurs hommes rirent et Camille poursuivit son chemin avec une plaisanterie. Jean sourit à peine. Elsa, qui tenait un plateau derrière eux, remarqua surtout la manière dont Philippe avait parlé de Camille sans réellement lui parler. Le compliment lui était destiné, mais il avait été adressé à son mari, comme si la beauté de la femme constituait une réussite de l’homme.
Un peu plus tard, Marc demanda à Jean où il avait trouvé « la jeune serveuse ». Elsa se raidit immédiatement. Jean répondit qu’Elsa était une amie de la famille, étudiante, et qu’elle leur donnait un coup de main parce qu’elle était suffisamment douée en cuisine pour sauver le dîner. Marc regarda Elsa quelques secondes de trop, puis lança que même le personnel était « sélectionné avec soin » chez Jean. Le sourire de Jean disparut.
— Elsa n’est pas mon personnel, dit-il calmement. Et elle a un prénom.
La correction suffit. Marc leva les mains, plaisanta sur le fait qu’on ne pouvait plus rien dire et passa à autre chose. Elsa, elle, sentit quelque chose se détendre en elle. Camille avait entendu. Leurs regards se croisèrent brièvement à travers la pièce. Il y avait dans celui de Camille une gratitude adressée à Jean, et peut-être aussi une confirmation silencieuse de tout ce qu’elle avait raconté.
L’entrée permit à Elsa de rejoindre la cuisine et d’oublier quelques minutes le salon. Elle dressa les assiettes, vérifia l’assaisonnement et trouva dans les gestes précis une tranquillité presque physique. Lorsque Camille entra derrière elle, la porte battante se referma sur le bruit des conversations. Le changement fut immédiat. Camille posa les deux mains sur le plan de travail et expira longuement.
— Voilà, dit-elle.
Elsa leva les yeux.
— Voilà quoi ?
Camille lui adressa un regard qui signifiait qu’elle faisait exprès de ne pas comprendre.
— M’échapper.
Pour la première fois, le mot ne contenait plus aucun mystère. Camille avait simplement besoin de quelques minutes pendant lesquelles personne ne commentait sa robe, ne lui demandait de sourire, ne l’utilisait comme prolongement social de son mari. Elsa contempla son visage. L’hôtesse parfaite avait disparu. Camille semblait plus jeune, plus fatiguée aussi. Elle retira une de ses sandales, posa brièvement le pied nu sur le carrelage et murmura que les talons avaient été inventés par quelqu’un qui détestait les femmes.
Elsa éclata de rire. Camille remit sa chaussure et demanda ce qu’elle pouvait faire. Elsa lui ordonna de retourner auprès de ses invités. Camille protesta que c’était précisément de là qu’elle venait de s’échapper. Elsa lui répondit qu’elle n’avait payé trois cents euros que pour avoir le droit de lui donner des ordres en cuisine. Camille inclina la tête avec une soumission théâtrale et resta encore quelques secondes avant de repartir.
Le dîner commença véritablement lorsque tout le monde fut assis. Elsa servit l’entrée par la gauche comme la vendeuse du magasin d’arts de la table — devenue conseillère improvisée lors de leurs achats — le lui avait expliqué, puis retira les assiettes en essayant de ne pas heurter les verres. Les premières minutes exigèrent toute son attention ; une fois le rythme pris, les conversations lui parvinrent par fragments.
On parla d’un nouveau cabinet, du prix d’un appartement dans le septième arrondissement, d’une voiture commandée six mois auparavant et d’un chirurgien connu de tous qui divorçait pour la troisième fois. Les femmes intervenaient, mais les hommes occupaient l’espace avec une facilité presque mécanique. Diane tenta à deux reprises de raconter une affaire juridique sur laquelle elle travaillait ; Marc l’interrompit la première fois pour compléter un détail qu’il ne connaissait manifestement pas et la seconde pour servir du vin. Elle cessa ensuite d’en parler. Laure, qu’Elsa avait prise pour une femme vivant entièrement dans le monde des soirées mondaines, expliqua à Adrien qu’elle dirigeait une agence de communication de près de vingt salariés. Philippe précisa aussitôt qu’elle travaillait « surtout pour s’occuper ». Laure sourit sans répondre. Elsa comprit alors ce que Camille avait voulu dire : l’objectification ne consistait pas seulement à regarder un décolleté. Elle pouvait tenir dans une phrase qui réduisait en plaisanterie une activité entière.
Jean participait aux conversations sans leur ressembler complètement. Il parlait de chirurgie avec ses confrères, plaisantait, racontait des anecdotes. Mais lorsqu’une femme parlait, il l’écoutait. La différence était si simple qu’Elsa se demanda comment elle pouvait être aussi visible. À plusieurs reprises, elle vit Camille tourner légèrement la tête vers son mari après une remarque particulièrement lourde d’un autre homme. Il n’y avait pas dans ce regard la lassitude que la jeune femme avait parfois imaginée entre eux. Il y avait plutôt la reconnaissance de quelqu’un qui sait pourquoi il a choisi cette personne-là au milieu d’autres possibles.
Le plat principal lui ôta bientôt toute capacité d’analyse : il fallait gérer simultanément le four, la sauce et neuf assiettes. Camille entra une seconde fois dans la cuisine, cette fois sans prétexte véritable, et trouva Elsa penchée sur le plan de travail, concentrée au point de ne pas l’entendre. Lorsque la jeune femme se redressa, la fente de la robe noire s’ouvrit sur toute la cuisse de Camille. Le contraste entre cette peau nue et sa propre tenue sévère produisit chez Elsa un trouble immédiat.
Camille le vit.
Elle baissa les yeux vers sa robe, puis vers Elsa, et un sourire passa sur son visage.
— Ne commence pas, murmura-t-elle.
— Je n’ai rien dit.
— C’est pire.
Elles rirent doucement. Pendant une seconde pourtant, Camille ne repartit pas immédiatement vers la salle à manger. Son regard resta sur Elsa, descendit brièvement vers sa tenue puis revint à son visage. Elsa sentit ce silence plus nettement qu’une phrase. Camille finit par se tourner vers les assiettes et demanda ce qu’elle pouvait faire, comme si la cuisine venait de reprendre ses droits.
— Qu’est-ce que je peux faire ?
Elsa lui donna le plat de garniture et lui demanda de répartir les légumes. Camille obéit. Pendant quelques minutes, elles travaillèrent côte à côte, suffisamment proches pour que leurs bras se frôlent parfois mais sans aucun geste inutile. Cette retenue rendait presque chaque contact plus perceptible. Quand Camille repartit vers la salle à manger, Elsa prit quelques secondes pour respirer avant de soulever son plateau.
Le service du plat révéla un autre aspect de la soirée. Olivier Perrin la regarda longuement pendant qu’elle déposait son assiette. Son regard descendit vers ses jambes puis remonta. Elsa sentit immédiatement la différence avec Jean. Rien n’était assez appuyé pour protester, mais elle comprit pourquoi Camille avait insisté sur le chemisier opaque et la tenue professionnelle. Elle fut soudain heureuse que rien de son corps ne soit offert au-delà de ce qu’elle avait choisi. Sous la jupe, elle sentait pourtant la présence légère des jarretelles et du string. Cette lingerie, que le regard d’Olivier ignorait, appartenait à elle seule — et à Camille parce qu’elle en connaissait l’existence. Le secret prit alors une signification nouvelle. Ce n’était plus une simple fantaisie érotique, mais une part d’elle que le regard extérieur ne pouvait réclamer.
En revenant vers la cuisine, elle croisa Camille. Celle-ci dut percevoir quelque chose sur son visage, car elle la suivit quelques secondes plus tard.
— Ça va ?
Elsa répondit oui, puis expliqua simplement qu’elle venait de comprendre l’intérêt du chemisier opaque. Camille ne demanda pas quel homme avait regardé. Son visage se ferma légèrement.
— Si quelqu’un te met mal à l’aise, tu me le dis.
— Ce n’est pas grave.
— Je n’ai pas dit que c’était grave. J’ai dit que tu me le disais.
Le ton était calme mais ne laissait guère de place à la discussion. Elsa hocha la tête. Camille se détendit et ajouta qu’elle avait payé pour une serveuse, pas pour un supplément décoratif. Cette formulation fit rire Elsa malgré elle.
La soirée continua. Le vin rendit les hommes plus bruyants et les femmes parfois plus silencieuses. Pourtant, à mesure qu’Elsa les observait, elle comprit qu’elle avait été trop rapide en les considérant toutes comme de simples objets décoratifs. Chloé corrigea sèchement Olivier lorsqu’il raconta une anecdote médicale inexacte ; il se tut. Diane eut avec Adrien une longue discussion sur un projet hospitalier que les autres finirent par écouter. Laure vint jusqu’à la cuisine pour demander si Elsa avait besoin d’aide et resta cinq minutes à essuyer des verres en affirmant qu’elle préférait cela à la conversation sur les voitures. Ces femmes jouaient peut-être un rôle dans la mise en scène de la soirée, mais elles n’étaient pas le rôle. La nuance comptait.
Laure observa la tenue d’Elsa et lui demanda si elle travaillait parfois dans la restauration. Elsa expliqua qu’elle était étudiante et aidait Camille pour la première fois. Laure la félicita pour le repas, puis son regard se posa sur ses bas.
— Très chic, dit-elle. Camille t’a habillée ?
Elsa sourit.
— En partie.
Elle pensa au porte-jarretelles et au string, invisibles sous la jupe. Laure n’en devinait rien. Camille entra alors dans la cuisine et surprit la fin de l’échange. Son regard se posa sur Elsa avec une lueur de compréhension immédiate. Le secret exista pendant une seconde entre elles comme une plaisanterie muette.
Lorsque Laure repartit, Camille murmura :
— En partie ?
— Je n’allais pas lui donner tous les détails.
Camille étouffa un rire.
Au dessert, Adrien Morel fut le seul homme à se lever pour aider Elsa lorsqu’un plateau menaça de basculer. Il le retint d’une main et lui demanda si elle avait besoin qu’il le porte jusqu’à la table. Elsa refusa mais le remercia. Plus tard, pendant qu’elle servait le café, il lui demanda ce qu’elle étudiait. La question surprit Elsa après des heures où les autres hommes ne lui avaient demandé que du vin ou du pain. Elle lui répondit brièvement. Adrien posa deux ou trois questions supplémentaires, sans flirt manifeste, simplement avec curiosité.
Camille observait la conversation depuis l’autre côté de la table.
Elsa ne l’aurait probablement pas remarqué quelques semaines plus tôt. Désormais, elle connaissait suffisamment son visage pour voir la petite immobilité qui s’y installa. Ce n’était ni de la colère ni même vraiment de la jalousie, seulement une attention plus fixe. Lorsque leurs regards se croisèrent, Camille détourna les yeux vers Jean. Elsa sentit une satisfaction coupable lui traverser le ventre. Elle n’avait aucune envie d’utiliser Adrien pour provoquer quoi que ce soit ; il lui plut néanmoins de découvrir que la règle de la jalousie n’allait peut-être pas toujours dans un seul sens.
Vers vingt-trois heures trente, la conversation quitta la table pour revenir au salon. Elsa en profita pour débarrasser. Camille s’échappa pour la quatrième ou cinquième fois et vint fermer la porte de la cuisine derrière elle. Cette fois, elle ne parla pas immédiatement. Elle retira ses chaussures et resta pieds nus sur le carrelage. Sans les talons, elle semblait presque redevenir la Camille des matins ordinaires, sauf que la robe continuait de découvrir son dos, sa poitrine et cette cuisse qui apparaissait à chacun de ses mouvements.
— Combien de fois ? demanda Elsa.
— Quoi ?
— Tu t’es échappée combien de fois ?
Camille réfléchit.
— Six, je crois.
— J’en ai compté cinq.
— Il y en a une que tu n’as pas vue. Je me suis cachée trente secondes dans le couloir en allant chercher une bouteille.
Elsa éclata de rire. Camille aussi, puis son rire s’éteignit doucement. Elle regarda la porte fermée.
— Tu comprends maintenant ?
Elsa hocha la tête.
— Oui.
Elle comprenait surtout que Camille n’avait pas exagéré. Ces hommes n’étaient pas monstrueux. Leurs proches les auraient sans doute décrits comme charmants, généreux, brillants, ce qui rendait le malaise plus subtil. Les remarques, les regards et les façons de parler des femmes étaient suffisamment ordinaires pour qu’aucun incident ne puisse réellement être désigné. Camille ne fuyait pas un danger. Elle fuyait l’accumulation.
Un bruit de rire éclata dans le salon. Camille ferma les yeux une seconde.
— Encore une demi-heure, dit-elle.
Elsa la regarda. Elle aurait voulu poser une main sur son bras pour lui signifier qu’elle pouvait rester aussi longtemps qu’elle voulait. Elle ne le fit pas. Depuis la piscine, elle avait appris que la retenue pouvait elle aussi être une forme de tendresse.
Camille rouvrit les yeux et la surprit en train de la regarder.
— Quoi encore ?
Elsa sourit.
— Rien.
— Tu as un « rien » très expressif.
— Ta robe n’aide pas.
Cette fois Camille rit franchement. Elle regarda la fente qui s’était ouverte sur sa cuisse en s’adossant au meuble, puis la rabattit avec une exagération comique.
— Et pourtant, je t’avais prévenue. Je suis presque la plus habillée.
Elsa pensa aux trois autres femmes et dut admettre que ce n’était pas totalement faux.
— Oui. Mais tu es la seule dont je connais le string.
La phrase lui échappa avant qu’elle ait décidé de la prononcer. Le rire de Camille s’arrêta. Pendant une seconde, l’air sembla se resserrer entre elles. Puis Camille inclina légèrement la tête.
— Et moi, je suis la seule qui connaisse le tien.
Elsa sentit une chaleur immédiate lui monter au visage et dans le ventre. Elles se regardèrent peut-être une seconde de trop. Le jeu restait presque innocent dans les mots ; il ne l’était plus du tout dans ce qu’elles savaient l’une de l’autre. Camille fut la première à détourner les yeux. Elle remit ses chaussures.
— Je dois retourner être sociable.
— C’est plus prudent.
Camille lui lança un regard qui contenait à la fois un reproche amusé et un aveu.
Les invités commencèrent à partir peu après minuit. Les hommes complimentèrent Jean sur le dîner et plusieurs femmes remercièrent directement Elsa. Philippe Arnaud lui glissa même qu’elle avait « sauvé la soirée », formule dont elle préféra retenir le compliment culinaire plutôt que le ton. Adrien lui souhaita bon courage pour ses études et ne demanda ni son numéro ni un moyen de la revoir, ce qui acheva de le rendre sympathique à ses yeux.
Lorsque la porte se referma, le silence sembla immense. Jean s’adossa au mur de l’entrée, soudain épuisé. Il remercia Elsa avec une sincérité qui la toucha et déclara que les trois cents euros étaient probablement une escroquerie en sa faveur : un traiteur lui aurait coûté plus cher et aurait moins bien cuisiné. Camille approuva avec enthousiasme. Elsa protesta qu’elle n’acceptait aucune négociation salariale après prestation.
Jean rit, embrassa Camille et annonça qu’il allait se coucher avant de s’endormir debout. Il proposa son aide ; Elsa et Camille le chassèrent presque ensemble de la cuisine. Quelques minutes plus tard, la porte de la chambre se referma au bout du couloir.
Elles restèrent seules au milieu des verres, des assiettes et des restes soigneusement couverts. Camille retira immédiatement ses chaussures pour de bon et les abandonna sous une chaise. Elsa déboutonna le col de son chemisier d’un cran. Ce geste minuscule suffit à les libérer de leur rôle.
— Alors ? demanda Camille.
Elsa savait qu’elle ne parlait pas du repas.
— Tu avais raison.
— Sur quoi ? Je tiens à savoir, c’est rare.
— Sur le regard.
Camille ne sourit plus. Elsa lui raconta brièvement ce qu’elle avait observé : les compliments adressés aux maris plutôt qu’aux femmes, les interruptions, la façon dont certaines remarques transformaient une compagne en preuve de réussite. Elle ajouta aussi qu’elle s’était trompée sur les femmes. Elles lui avaient d’abord semblé presque irréelles dans leurs robes, comme des objets de décoration choisis pour accompagner les hommes. Puis Laure avait essuyé des verres dans la cuisine, Diane avait parlé de droit et Chloé avait remis Olivier à sa place en trois mots. Jouer avec les codes ne les rendait pas moins réelles.
Camille approuva. Voilà pourquoi elle détestait les jugements trop faciles. Elle pouvait trouver certaines de leurs mises en scène épuisantes tout en sachant que ces femmes n’étaient ni naïves ni forcément malheureuses. Certaines aimaient sincèrement s’habiller ainsi. D’autres savaient parfaitement ce que le jeu produisait et l’utilisaient. Le problème commençait seulement lorsque le regard des hommes prétendait raconter toute leur histoire à leur place.
En rangeant, Elsa sentit son bas gauche descendre légèrement malgré le porte-jarretelles. Elle s’arrêta et regarda vers le sol comme si elle pouvait voir à travers sa jupe.
Camille remarqua son expression.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Mon secret est en train de perdre la bataille.
Camille comprit immédiatement et éclata de rire.
— La vendeuse avait pourtant l’air formelle.
— Elle n’avait probablement pas prévu huit heures de cuisine.
Elsa tira inutilement sur sa jupe. Elle allait remonter régler la jarretelle lorsqu’elle vit Camille tendre la main, puis s’arrêter avant de la toucher. Ce minuscule mouvement fut plus troublant que si elle avait réellement ajusté le vêtement. Camille referma ses doigts et les posa sur le bord de l’îlot.
— Va sauver ça avant de te retrouver avec un bas à la cheville.
Elsa sourit et disparut quelques minutes dans la salle de bains. Devant le miroir, elle remonta le bas et ajusta la jarretelle. Le string de dentelle, le porte-jarretelles, la tenue professionnelle : tout ce qui avait constitué leur petit jeu secret pendant la soirée lui parut soudain plus intime encore maintenant que les invités étaient partis. Elle se regarda une seconde. Cette lingerie n’avait finalement été vue par personne. Pourtant elle avait accompagné chacun de ses gestes, lui rappelant pendant des heures qu’elle pouvait décider elle-même de la frontière entre ce qui se voyait et ce qui ne se voyait pas.
Lorsqu’elle revint, Camille avait sorti une enveloppe d’un tiroir et la posa sur le plan de travail. Elsa protesta ; Camille insista : trois cents euros, comme promis. Elle ajouta qu’elle envisageait même une prime de risque pour exposition prolongée à certains collègues de Jean. Elsa répondit qu’un supplément était effectivement prévu dans sa convention collective. Elles rirent de nouveau.
Puis le silence revint.
Camille se tenait face à elle, pieds nus, toujours dans cette robe qui avait semblé spectaculaire six heures plus tôt et qui paraissait maintenant presque fragile. Sans les invités ni leurs commentaires, elle n’était plus un costume social. Elle redevenait un vêtement posé sur le corps d’une femme qu’Elsa désirait.
— Merci, dit Camille.
Elsa souleva l’enveloppe.
— Tu viens de me payer.
— Pas pour ça.
Camille hésita, cherchant visiblement ses mots.
— Pour les échappées.
Elsa sourit.
— Six.
— Six et demie avec le couloir.
Elles rirent encore, mais l’émotion resta sous le rire. Camille ajouta qu’elle aurait évidemment survécu à la soirée sans Elsa. Elle en avait vécu beaucoup d’autres. Seulement, savoir qu’elle pouvait pousser la porte de la cuisine et retrouver quelqu’un devant qui elle n’avait pas besoin de jouer le rôle de l’épouse de Jean avait changé la soirée.
Cette phrase toucha Elsa plus profondément que les plaisanteries de la soirée. Elle contenait surtout de la confiance. Le mot « s’échapper », qui l’avait intriguée dès la première fois, prenait enfin une forme très simple : Camille ne cherchait pas forcément à fuir Jean ; elle cherchait quelques minutes pendant lesquelles elle n’avait aucun rôle à tenir devant les autres.
Et ce soir-là, cet endroit avait été la cuisine.
Avec Elsa.
Elsa regarda la porte par laquelle Camille était entrée six fois. Elle pensa à la fente noire découvrant sa cuisse, à leurs plaisanteries sur leurs sous-vêtements invisibles, à la main de Camille arrêtée avant la jarretelle défaite, mais aussi à Jean endormi quelques mètres plus loin, à Nina, à la photographie d’elle que la jeune femme avait prise près de la fenêtre. Rien ne s’ordonnait encore. Elle savait seulement que cette soirée avait ajouté quelque chose entre elles qui ressemblait moins à une déclaration qu’à une habitude de se retrouver.
Elle comprit que devenir pour quelqu’un un lieu où s’échapper pouvait être plus dangereux encore que devenir quelqu’un qu’il désirait.
Parce qu’un désir pouvait rester dans le corps.
Un refuge, lui, finissait toujours par prendre une place dans la vie.
Elles restèrent encore quelques minutes dans la cuisine, occupées à ranger les derniers verres. Elsa pensa alors à Adrien. Il avait été le seul homme de la soirée à lui parler comme si elle était autre chose qu’une fonction, le seul aussi dont la présence auprès de Jean lui avait paru naturelle plutôt que démonstrative.
— Adrien est charmant, dit-elle. Il est plus présent que les autres. Plus… attentif, je ne sais pas.
Camille cessa d’essuyer le verre qu’elle tenait. Elle ne sembla ni surprise ni amusée par la remarque. Son regard se posa un instant vers le couloir qui menait à la chambre où Jean dormait déjà.
— Oui, dit-elle doucement. Adrien est différent.
Elsa attendit. Quelque chose dans la voix de Camille lui fit comprendre que la phrase n’était pas terminée.
Camille reposa le verre sur le plan de travail.
— Je pense que c’est l’amant de mon mari.
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Je savoure cette saga chaque jour d’avantage.