Chapitre 11 — Le regard
La semaine qui suivit le retour de Jean eut d’abord l’apparence rassurante d’une semaine ordinaire. Elsa alla en cours, retrouva Nina, passa une soirée à l’aider à trier des photographies et revint plusieurs fois assez tard pour ne croiser Camille que quelques minutes dans la cuisine. Pourtant, le dîner prévu pour le samedi suivant, à un peu plus de deux semaines de là, commença peu à peu à occuper un espace disproportionné dans leur quotidien. Camille lui envoyait entre deux patients des photographies d’anciens menus, des captures d’écran de propositions de traiteurs et parfois seulement le nom d’un plat accompagné d’un point d’interrogation. Elsa répondait entre deux cours avec un sérieux qui l’amusait elle-même. Elle avait accepté cette tâche pour trois cents euros, somme qui restait suffisamment importante pour qu’elle se sente obligée de faire les choses correctement ; mais elle savait aussi que la rémunération n’expliquait pas entièrement le plaisir qu’elle prenait à ces échanges. Chaque question de Camille était une raison légitime de penser à elle.
Le samedi suivant, elles décidèrent de consacrer l’après-midi à arrêter définitivement le menu. Jean travaillait. Elsa était revenue de chez Nina vers midi, encore enveloppée de cette sensation particulière que lui laissait désormais le corps de la jeune femme : une douceur plus compacte que le sien, des hanches pleines sous ses mains, une poitrine qu’elle avait commencé à connaître à travers les vêtements sans que cette connaissance lui donne encore envie de précipiter la suite. Elle avait encore sur les lèvres le souvenir de Nina lorsqu’elle entra dans la cuisine. Quelques minutes plus tard, Camille se pencha au-dessus d’un menu et une mèche de cheveux glissa contre sa joue. Elsa sentit le trouble revenir avec une irritation presque comique. Elle n’essaya pas de lui trouver une logique.
Camille avait étalé sur l’îlot de la cuisine une quantité presque comique de feuilles imprimées. Il y avait trois propositions de traiteurs, deux menus d’anciens dîners, la liste des invités et un carnet dans lequel Elsa avait commencé à noter les temps de préparation. Elles éliminèrent rapidement tout ce qui comportait du fromage, ce qui réduisit de manière spectaculaire l’offre parisienne de cuisine prétendument élégante. Elsa proposa finalement une entrée froide à base de poisson, un plat principal que l’on pourrait terminer au four pendant que les invités prendraient l’apéritif, puis un dessert pouvant être dressé plusieurs heures à l’avance. Camille écoutait, posait des questions, barrait des lignes et finit par admettre qu’elle comprenait pour la première fois pourquoi un traiteur faisait payer le simple fait de réfléchir à l’ordre des opérations.
Ce qui plaisait le plus à Elsa était la façon dont Camille lui laissait réellement la maîtrise. Dans la cuisine, leurs rôles habituels s’inversaient ; cette confiance comptait d’autant plus qu’Elsa tenait à ne pas rester seulement l’étudiante à qui sa propriétaire rendait service. Elle n’était plus la jeune femme arrivée quelques semaines plus tôt avec sa brassière trop serrée, son dos irrité et son incapacité à savoir quoi faire de son propre corps. Dans cette cuisine, elle connaissait mieux le sujet. Camille pouvait être plus âgée, plus sûre d’elle, propriétaire de l’appartement et professionnelle de santé ; lorsqu’il fallait décider à quel moment saisir une viande ou comment éviter qu’une sauce ne tranche en attendant le service, c’était elle qui demandait à Elsa. Cette inversion minuscule du rapport entre elles lui donnait une confiance qui ne ressemblait pas à la séduction et qui, pour cette raison même, lui semblait parfois plus intime.
Vers quinze heures, Camille retourna la feuille où elle avait inscrit les invités. Ils seraient finalement sept : trois couples et un homme venu seul. Elsa parcourut les noms sans qu’aucun ne lui dise quoi que ce soit. Camille expliqua qu’il s’agissait surtout de médecins rencontrés par Jean au fil des années, deux chirurgiens, un anesthésiste qui avait depuis quitté l’hôpital pour le privé, leurs compagnes ou épouses, et un confrère plus jeune qui n’était pas en couple. Elle ajouta que tout le monde se connaissait suffisamment pour que le dîner soit détendu, puis eut un sourire qui contredisait légèrement ce mot.
Elsa le remarqua. Elle lui demanda si elle aimait vraiment ces soirées. Camille posa son stylo et réfléchit avant de répondre. Individuellement, oui, certains de ces gens pouvaient être charmants. Ensemble, ils devenaient autre chose. Il y avait des codes, des plaisanteries répétées, une façon de parler d’argent, de réussite, de maisons, de voitures et parfois des femmes elles-mêmes qui donnait à Camille l’impression d’assister à une représentation dont chacun connaissait son rôle. Elle n’en souffrait pas au point de refuser les invitations ou d’interdire à Jean de recevoir ses collègues ; elle avait seulement appris à ne pas confondre la cordialité avec l’amitié.
Elle reprit la liste puis, presque comme si elle continuait une pensée qu’Elsa n’avait pas entendue, dit : « Tu sais, les hommes n’ont pas tous le même regard sur les femmes. » Elsa leva les yeux. La phrase aurait pu sembler banale. Dans la bouche de Camille, après les semaines passées à parler des corps, des vêtements et des invités à venir, elle prit un poids particulier. Camille expliqua que certains hommes voyaient d’abord une personne et ensuite une femme ; d’autres semblaient procéder dans l’ordre inverse. Dans le milieu de Jean, particulièrement chez certains hommes qui avaient beaucoup réussi et beaucoup vieilli au milieu de signes extérieurs de réussite, elle avait parfois l’impression que la compagne faisait partie du décor au même titre que la montre, l’adresse ou la voiture. Les femmes n’étaient pas maltraitées, précisa-t-elle. Ce serait trop simple. Elles étaient souvent admirées, couvertes d’attention, très bien habillées, parfois même ostensiblement choyées. Mais l’admiration pouvait elle aussi devenir une manière de réduire quelqu’un à ce qu’il représentait.
Elsa pensa immédiatement à Jean. Depuis son arrivée, elle l’avait toujours trouvé différent de l’image que Camille venait de dessiner. Il regardait peu. Même lorsqu’elle lui avait montré son dos irrité, son attention avait été si strictement médicale qu’elle s’était sentie presque ridicule d’avoir anticipé une gêne. Elle demanda si c’était cela que Camille avait aimé chez lui. La question parut la surprendre davantage qu’elle ne l’aurait cru. Camille sourit lentement. Oui, répondit-elle, en partie. Jean avait toujours eu une manière particulière de regarder les femmes. Pas indifférente, certainement pas. Il pouvait trouver une femme belle, désirer, être jaloux même. Mais son regard demandait rarement quelque chose en retour.
Camille joua quelques secondes avec son stylo. Puis elle ajouta qu’il existait une raison à cela qu’Elsa ne connaissait pas. La jeune femme pensa aussitôt à la question des enfants, à la réaction brusquement fermée de Camille lorsqu’elle l’avait évoquée pendant son premier matin dans l’appartement. Elle ne dit rien. Camille continua d’elle-même. Jean avait eu un grave accident lorsqu’il était adolescent. Elle n’entra pas dans les détails, sinon pour dire que le bassin et plusieurs nerfs avaient été atteints et que les conséquences avaient été définitives. Il avait survécu, marché de nouveau, fait ses études, construit toute sa vie d’adulte, mais son corps n’avait jamais récupéré sur un point précis. Depuis cet accident, Jean était impuissant. Les érections nécessaires à une pénétration étaient devenues impossibles et, avec les autres séquelles, avoir un enfant naturellement n’avait jamais été une possibilité réaliste pour lui.
Elsa resta silencieuse. Tout à coup, plusieurs fragments du couple qu’elle observait depuis son arrivée s’assemblèrent autrement : la question des enfants, l’absence d’une sexualité visible dans leurs gestes, la manière dont Camille avait parlé de leur mariage comme d’une relation réelle mais différente de ce qu’Elsa imaginait. Elle voulut poser une question et se retint. Camille vit immédiatement son expression et eut un sourire presque amusé. Elsa finit par demander, avec une franchise qui la fit rougir dès que les mots furent prononcés, s’ils ne faisaient donc jamais l’amour.
Camille éclata de rire. Ce n’était pas un rire moqueur ; il contenait surtout le plaisir de voir Elsa poser enfin la question qu’elle essayait manifestement de formuler depuis plusieurs secondes. Elle répondit : « On a des jouets. » Puis, devant le visage d’Elsa qui devenait encore plus rouge, elle rit davantage. Elle ajouta qu’il existait heureusement beaucoup de façons d’avoir une sexualité et que la pénétration n’était pas le certificat officiel permettant de décider si deux personnes faisaient l’amour. Jean avait un désir, elle aussi. Ils avaient des mains, des bouches, de l’imagination et, oui, quelques objets rangés dans un tiroir qu’Elsa n’avait aucune raison d’aller explorer. Cette dernière précision fit rire la jeune femme à son tour et dissipa la gêne.
Camille redevint cependant plus sérieuse. Au début de leur relation, cette différence avait demandé des ajustements. Elle avait connu avant lui des hommes avec lesquels le désir suivait une mécanique beaucoup plus évidente, et Maud avait encore élargi sa façon de comprendre la sexualité. Avec Jean, rien ne pouvait fonctionner sur l’automatisme attendu d’un couple hétérosexuel. Il fallait parler. Dire ce qui faisait du bien, ce qui manquait, ce qui blessait, ce qui pouvait être remplacé et ce qui ne le pouvait pas. Camille reconnut que cela n’avait pas toujours été facile, surtout lorsque la question d’un enfant avait cessé d’être abstraite. Mais elle refusait que l’impuissance de Jean soit racontée comme une absence de sexualité ou une déficience qui résumerait leur mariage.
Elsa comprit pourquoi Camille lui révélait cela seulement maintenant. Elle ne semblait ni chercher la compassion ni préparer une justification à quoi que ce soit. Au contraire, elle parlait de Jean avec une fidélité presque protectrice, comme si elle refusait que son accident devienne l’explication facile de leur couple.
Camille regarda ensuite la liste des invités et revint à ce qu’elle voulait dire. Lorsqu’elle avait rencontré Jean, elle avait été frappée par son regard avant même de comprendre pourquoi il lui faisait autant de bien. Il la trouvait belle, elle n’en avait jamais douté. Mais il ne semblait pas attendre que sa beauté produise immédiatement une récompense pour lui. Il pouvait la regarder marcher dans une pièce, sortir de la piscine, se changer parfois, et elle ne sentait pas dans ses yeux cette petite revendication que certains hommes faisaient passer pour un compliment. Son accident ne l’avait évidemment pas rendu vertueux par magie, précisa-t-elle. Ce serait insultant pour lui et absurde pour tous les autres hommes. Mais vivre depuis l’adolescence avec un corps incapable de suivre les scénarios masculins les plus ordinaires l’avait obligé très tôt à séparer le désir, le regard et la possession.
Elsa repensa au premier jour où Camille lui avait dit qu’un corps pouvait être visible sans devenir une invitation. Elle n’avait pas compris alors d’où venait cette tranquillité. En écoutant Camille parler de Jean, elle entrevit seulement qu’elle s’était peut-être construite aussi dans cette vie à deux, au fil des années.
Elle demanda pourquoi, dans ce cas, Camille continuait à participer à des dîners où les autres hommes lui plaisaient si peu. Camille haussa les épaules. Parce que Jean les appréciait, parce qu’il travaillait avec certains depuis quinze ans, parce que tous n’étaient pas désagréables, et surtout parce qu’une vie de couple n’était pas une sélection permanente de situations parfaitement conformes à ses propres préférences. Elle ajouta avec un sourire qu’elle ne se considérait pas non plus comme une victime sacrifiée au réseau professionnel de son mari. Elle savait parfaitement se défendre. Elle trouvait seulement fatigant de devoir parfois jouer avec les codes plutôt que de les ignorer.
Le mot fit immédiatement penser Elsa aux vêtements. Elle demanda quels étaient précisément ces codes. Camille posa les mains à plat sur l’îlot et répondit que, le samedi du dîner, elle comprendrait. Les hommes arriveraient probablement en veste, les femmes très apprêtées. Certaines robes seraient magnifiques et d’autres auraient manifestement été choisies avec une question principale : combien pouvait-on montrer tout en continuant à appeler cela une tenue de dîner ? Camille le disait sans mépris pour les femmes. Ce qui l’agaçait était plutôt la dynamique autour d’elles, cette manière qu’avaient certains couples de mettre en scène la beauté féminine comme une preuve de réussite masculine.
Elsa lui demanda alors comment elle-même comptait s’habiller. Camille eut ce sourire que la jeune femme connaissait assez pour savoir qu’elle n’obtiendrait pas immédiatement de réponse. Elle dit seulement qu’elle respecterait le code. Elsa insista. Camille refusa avec une gaieté presque enfantine et lui annonça qu’elle aurait la surprise le soir même. Puis elle retourna la question : avant de s’occuper de sa robe, elles devaient surtout décider de la tenue d’Elsa.
Elsa regarda son tee-shirt et son jean comme si elle venait seulement de découvrir qu’ils ne constituaient peut-être pas l’uniforme idéal d’une serveuse. Camille avait déjà réfléchi. Elle voulait quelque chose de très professionnel, presque volontairement neutre : une jupe noire droite, un chemisier blanc opaque, des bas noirs et des chaussures plates. Pas de talons, parce qu’Elsa travaillerait plusieurs heures et risquerait de passer la soirée à faire des allers-retours entre la cuisine et la salle à manger. Le chemisier devait être suffisamment opaque pour qu’elle n’ait pas à réfléchir à ce que la lumière laisserait voir. Camille précisa ce dernier point avec une fermeté qui surprit Elsa.
La jeune femme se moqua gentiment d’elle. C’était la même femme qui lui avait appris quelques semaines plus tôt qu’elle pouvait sortir sans brassière et qui discutait maintenant de l’opacité réglementaire d’un chemisier. Camille ne se démonta pas. Justement. Elsa devait choisir elle-même quand son corps faisait partie de ce qu’elle voulait montrer. Ce soir-là, elle travaillerait. Elle circulerait autour de gens qui n’auraient aucune raison de confondre sa présence avec celle d’une invitée disponible à leurs commentaires. Camille voulait que la tenue dise immédiatement : professionnelle, pas décoration.
Cette attention toucha Elsa plus qu’elle ne le montra. Camille voulait que la tenue soit nette, confortable et impossible à confondre avec celle d’une invitée. Elsa pensa au dimanche du Luxembourg et sourit intérieurement devant le contraste.
Elles allèrent acheter l’essentiel de la tenue le mercredi suivant. Camille avait insisté pour payer, considérant qu’il s’agissait de matériel de travail au même titre que les ingrédients et les plats supplémentaires qu’elles devraient acheter. Elsa protesta brièvement puis céda en se rappelant le prix de la prestation qu’elle remplaçait. Dans un grand magasin, Camille procéda avec l’efficacité de quelqu’un qui savait exactement ce qu’elle cherchait. Elle élimina les chemisiers trop fins, les jupes trop courtes, les tissus qui se froissaient au premier mouvement et toutes les chaussures dont Elsa disait seulement qu’elles étaient jolies mais dans lesquelles elle ne tiendrait pas six heures. Les bas, annonça Camille, viendraient ensuite : pour cela, elle connaissait une boutique spécialisée.
L’essayage fut étrangement plus troublant qu’Elsa ne l’avait prévu. La jupe noire, parfaitement droite, soulignait la longueur de ses jambes sans chercher à leur ajouter de volume. Le chemisier blanc, boutonné presque jusqu’au col, effaçait sa poitrine plutôt que de la mettre en valeur. Avec les chaussures plates et ses jambes encore nues, elle se trouva soudain plus adulte devant le miroir de la cabine. Pas plus sexy au sens où elle l’aurait imaginé quelques semaines auparavant ; plus nette, plus composée, presque sévère. La tenue avait quelque chose d’uniforme sans être impersonnelle, et sa taille démesurée lui donnait même une élégance qu’elle n’aurait jamais pensé trouver dans des vêtements aussi sobres.
Camille attendait dehors. Elsa ouvrit le rideau et sortit. Pendant une seconde, Camille ne dit rien. Son regard descendit de la chemise à la jupe, suivit la longueur de ses jambes puis revint vers son visage. Elsa sentit pourtant le regard de Camille descendre sur la tenue avant de revenir à son visage. Il n’avait rien de déplacé, mais la jeune femme en eut chaud aux joues. La sobriété des vêtements lui parut soudain moins sobre. Camille se reprit la première et demanda à Elsa de marcher quelques mètres, de se pencher comme si elle posait une assiette et de lever les bras comme pour atteindre une étagère.
Elsa obéit en riant. La jupe resta en place, le chemisier ne se souleva pas et les chaussures plates ne glissèrent pas. Camille conclut que c’était parfait. Puis, avant qu’Elsa retourne dans la cabine, elle s’approcha pour remettre simplement le col du chemisier à plat. Ses doigts effleurèrent à peine le tissu près de la clavicule. Le geste dura une seconde, peut-être moins. Elsa se figea légèrement. Camille retira sa main et fit une remarque sur la taille de la manche, apparemment sans remarquer son trouble. Elsa retourna derrière le rideau avec la poitrine soudain beaucoup trop consciente de l’épaisseur pourtant rassurante du tissu blanc.
Lorsqu’elle ressortit en jean, Camille avait déjà fait mettre de côté la jupe, le chemisier et les chaussures. Elsa demanda une dernière fois si elle était certaine de vouloir tout payer. Camille répondit que oui et ajouta qu’elle déduirait tout de son gigantesque salaire de trois cents euros si cela pouvait apaiser sa conscience. Elsa lui donna un léger coup d’épaule. Camille rit. Puis, au lieu de reprendre immédiatement le chemin de l’appartement, elle l’entraîna quelques rues plus loin. Il restait, dit-elle, le détail qui ferait réellement fonctionner la tenue : les bas noirs.
La boutique était petite, beaucoup plus calme que le grand magasin, avec des tiroirs de bois, des boîtes rangées par tailles et des jambes de mannequin gainées de soie ou de voile noir. Elsa s’attendait à choisir une paire en quelques minutes. L’essayage se transforma presque immédiatement en partie de rire. La vendeuse lui proposa d’abord des bas autofixants très simples, adaptés, selon elle, à une soirée de service parce qu’ils évitaient la taille d’un collant sous une jupe ajustée. Elsa passa derrière le rideau, enfila la première paire et ressortit avec la jupe remise par-dessus. Tout semblait parfait jusqu’à ce qu’elle fasse quelques pas. La bande de silicone, pourtant à la bonne hauteur, commença lentement à descendre le long de sa cuisse.
Camille le remarqua avant elle et éclata de rire lorsque Elsa dut retenir discrètement le haut du bas à travers la jupe. Elles essayèrent une taille plus petite, puis un modèle annoncé comme plus ferme. Le résultat fut à peine meilleur. Les jambes d’Elsa étaient si longues et surtout si fines au-dessus du genou que les bandes autofixantes trouvaient difficilement assez de matière pour rester parfaitement en place. La vendeuse, qui ne semblait pas disposée à laisser deux clientes repartir sans solution, observa Elsa quelques secondes avec le sérieux d’un médecin confronté à un cas inhabituel. Puis elle annonça que, pour sa morphologie, l’idéal serait probablement un porte-jarretelles.
Elsa savait évidemment ce que c’était. Elle en avait vu dans des publicités, dans des films et dans les tiroirs de lingerie des magasins, toujours associé dans son esprit à quelque chose de beaucoup plus sophistiqué que sa propre vie. Elle n’en avait jamais porté. La vendeuse lui expliqua avec une simplicité professionnelle que l’objet avait d’abord une fonction très concrète : maintenir des bas qui, comme les siens, ne pouvaient pas compter uniquement sur l’adhérence d’une bande de silicone. Elle lui montra plusieurs modèles, lui conseilla d’éviter les versions trop fines purement décoratives et choisit finalement un porte-jarretelles noir suffisamment large pour rester stable à la taille, avec des attaches réglables devant et derrière.
L’explication devint presque un petit cours pratique. Le porte-jarretelles devait se placer à une hauteur où il ne roulait pas lorsqu’Elsa s’asseyait ; les attaches avant restaient relativement courtes, celles de l’arrière devaient être réglées un peu plus longues afin qu’elle puisse marcher et se pencher sans sentir les bas tirer. La vendeuse lui montra comment glisser le petit bouton sous le bord renforcé du bas puis rabattre l’attache par-dessus, et surtout comment régler chaque jarretelle une fois debout plutôt que de chercher une symétrie parfaite sur le cintre. Elsa écoutait avec un sérieux croissant tandis que Camille, à côté d’elle, faisait de visibles efforts pour ne pas rire de son application scolaire.
La vendeuse aborda ensuite une question à laquelle Elsa n’avait jamais pensé : la culotte pouvait se porter dessous ou par-dessus le porte-jarretelles. Dessous, expliqua-t-elle, l’ensemble donnait souvent une ligne que certaines clientes trouvaient plus jolie ; par-dessus, c’était beaucoup plus pratique pendant une longue soirée puisqu’il n’était pas nécessaire de défaire les attaches à chaque passage aux toilettes. Pour quelqu’un qui devait travailler et circuler plusieurs heures, elle recommandait clairement la seconde solution. Elsa regarda Camille et murmura qu’elle n’aurait jamais imaginé recevoir un jour un cours aussi technique sur un vêtement qu’elle associait uniquement aux scènes de séduction. Camille répondit que Paris était décidément une université très complète.
La deuxième tentative fut concluante. Avec le porte-jarretelles correctement réglé, les bas restèrent exactement en place lorsqu’Elsa marcha, s’assit puis se pencha comme si elle déposait une assiette sur une table basse. La vendeuse déclara le problème résolu. Elsa se regarda un instant dans la glace de la cabine avant de remettre sa jupe. Les bandes noires remontaient haut sur ses cuisses très fines et les jarretelles dessinaient quatre lignes qui ramenaient le regard vers ses hanches. Elle n’avait jamais pensé à ses jambes comme à quelque chose d’érotique ; elles avaient surtout été trop longues, trop visibles, difficiles à habiller. Dans ce miroir, elles lui apparurent autrement. Chaque pas produisait une légère traction sur les attaches, une sensation discrète mais constante qui lui rappelait ce qu’elle portait. La tenue extérieure demeurerait rigoureusement professionnelle ; sous la jupe, elle saurait pourtant que ses jambes étaient gainées de bas et reliées à ce vêtement dont elle découvrait à la fois la fonction pratique et le pouvoir de modifier son propre regard.
Camille fouillait pendant ce temps dans un présentoir voisin. Lorsque Elsa ressortit, elle tenait à la main un string noir en dentelle, élégant sans être extravagant. Elsa lui demanda immédiatement ce que cela venait faire dans la liste du matériel professionnel. Camille observa le porte-jarretelles, puis le string, avec une gravité feinte avant de répondre qu’une tenue aussi sage avait droit à une exception. Elle le lui tendit. « Ta touche de fantaisie pour la soirée. » Elsa le prit, déjà rouge. Camille laissa passer une seconde avant d’ajouter plus bas : « Et notre secret. » Le trouble d’Elsa fut immédiat précisément parce que la phrase ne concernait personne d’autre. Sous le chemisier blanc opaque et la jupe droite, au milieu d’invités qui ne verraient qu’une jeune femme chargée du service, Camille serait la seule à savoir exactement quelle fantaisie elles avaient choisie ensemble.
La vendeuse, qui avait manifestement entendu au moins une partie de l’échange, conserva le professionnalisme admirable de quelqu’un qui avait probablement vu des situations beaucoup plus embarrassantes. Elle demanda seulement si Elsa préférait porter le string au-dessus du porte-jarretelles comme elle venait de le conseiller pour des raisons pratiques. Camille répondit avant elle que, puisqu’Elsa allait travailler, elles allaient pour une fois privilégier la raison. Elsa lui lança un regard scandalisé qui les fit rire toutes les trois. Lorsqu’elles quittèrent la boutique avec le petit sac, la tenue de service était enfin complète : extérieurement sobre jusqu’à la dernière ligne, intérieurement traversée d’un détail que personne ne verrait et dont la seule existence suffisait déjà à troubler Elsa.
Sur le chemin du retour, Elsa revint à la future tenue de Camille. Elle estima qu’elle avait désormais le droit de savoir puisque Camille connaissait chaque détail de la sienne. Camille refusa encore. Elle concéda seulement que sa robe serait très différente du chemisier blanc opaque qu’elles venaient d’acheter. Elsa lui demanda si elle devait comprendre qu’elle serait décolletée. Camille répondit que le mot ne suffirait probablement pas. Cette fois, ce fut Elsa qui resta silencieuse. Camille la regarda du coin de l’œil, clairement amusée par l’effet obtenu, puis lui dit qu’elle verrait bien.
Cette petite provocation aurait pu rester légère. Mais le soir même, en préparant un nouveau test de dessert, leur conversation reprit une profondeur inattendue. Camille parlait des femmes qui seraient présentes. Elle expliqua qu’elle en connaissait deux depuis longtemps et qu’elles n’étaient pas aussi superficielles que l’image qu’elles donnaient parfois dans ce type de soirée. L’une travaillait elle-même dans le droit, l’autre avait abandonné une carrière lorsqu’elle avait eu des enfants. Pourtant, lorsqu’elles arrivaient avec leurs maris, il se produisait une transformation presque théâtrale : les robes, les bijoux, les compliments des hommes, les plaisanteries sur l’âge et la beauté. Camille disait cela sans ironie cruelle. Elle semblait plutôt fatiguée d’un mécanisme auquel elle participait elle aussi.
Elsa lui demanda pourquoi elle choisissait alors de jouer le jeu avec une robe qui, à l’entendre, montrerait beaucoup. Camille posa la spatule et réfléchit. Parce qu’elle avait appris qu’il existait plusieurs façons de refuser un regard. On pouvait se cacher, bien sûr. On pouvait aussi montrer exactement ce qu’on avait décidé de montrer et ne rien donner de plus. Dans ce genre de dîner, si elle arrivait en col roulé pendant que toutes les autres femmes portaient des robes du soir, elle ne deviendrait pas invisible ; elle deviendrait simplement l’objet d’un autre commentaire. Alors elle préférait parfois utiliser les codes jusqu’à l’excès, à sa manière, et garder pour elle ce qui restait privé.
Elsa repensa à leur promenade sans sous-vêtement et à l’anecdote de la robe soulevée par le vent. Chez Camille, la frontière entre montrer et ne pas montrer n’avait jamais correspondu exactement à la quantité de peau visible. Une femme pouvait être presque nue et garder la maîtrise de son corps ; une autre pouvait être entièrement habillée et subir malgré tout un regard qui la réduisait. Ce que Camille défendait depuis le début était moins la pudeur que le choix.
Puis le fameux mot revint. Camille expliqua que la présence d’Elsa lui faciliterait vraiment la soirée. Elle pourrait se lever sous prétexte d’aller vérifier un plat, passer quelques minutes en cuisine, reprendre son souffle. Elsa lui rappela qu’elle avait justement été engagée pour lui éviter ces allers-retours. Camille sourit. Elle répondit qu’Elsa venait de découvrir la véritable raison de son recrutement : grâce à elle, Camille aurait désormais une excellente excuse pour disparaître de table quand elle en aurait assez. « Je pourrai m’échapper sans que personne trouve ça bizarre. »
Cette fois, Elsa ne demanda pas de quoi. Elle commençait à comprendre. Pas de Jean. Pas nécessairement de ses invités pris individuellement. Camille voulait pouvoir s’échapper quelques minutes du rôle qu’on attendait d’elle : belle épouse du chirurgien, hôtesse parfaitement à l’aise, femme suffisamment spectaculaire pour appartenir au décor et suffisamment souriante pour faire croire qu’elle adorait y être. Le mot cessait d’être mystérieux sans devenir moins important.
Elsa lui demanda si Jean savait qu’elle vivait ces soirées ainsi. Camille répondit qu’il en connaissait une partie. Il savait qu’elle trouvait certains de ses collègues lourds et qu’elle détestait certaines conversations. Il savait moins à quel point le regard des hommes pouvait devenir épuisant lorsqu’il se répétait pendant des heures. Jean, précisément parce qu’il ne regardait pas de cette manière, ne percevait pas toujours la différence. Camille ne lui en voulait pas. On remarquait difficilement un poids que l’on n’avait jamais eu à porter.
Cette phrase resta avec Elsa. Elle se revit au lycée, tirant sur ses tee-shirts et choisissant ses brassières pour qu’aucun détail de son corps n’attire l’attention. Puis elle regarda Camille, qui pouvait porter une robe très ouverte sans paraître demander quoi que ce soit à personne. Le contraste la troubla sans qu’elle cherche à en tirer une conclusion.
Le test du dessert fut réussi. Elles goûtèrent chacune une petite portion debout près de l’îlot et Camille déclara officiellement le menu presque terminé. Il restait encore à régler l’organisation du service, acheter le vin avec Jean et vérifier le matériel. Elsa nota les dernières tâches dans son carnet. Le dîner n’était plus une idée lointaine ; il avait désormais une date, des horaires, des invités et une tenue professionnelle suspendue dans sa petite chambre sous les toits.
Jean rentra au moment où elles terminaient le dessert. Il posa sa sacoche dans l’entrée, passa dans la cuisine en retroussant ses manches et prit, sans demander, la cuillère que Camille venait de déposer. Elle protesta qu’il arrivait toujours lorsque le travail était terminé ; il répondit qu’il avait justement choisi sa spécialité pour éviter les tâches ménagères. Leur échange avait la rapidité des plaisanteries répétées depuis longtemps. Jean goûta, déclara le dessert dangereux pour sa dignité professionnelle et demanda à Elsa si elle avait réellement l’intention de faire croire aux invités que Camille savait cuisiner. Elsa répondit qu’elle n’avait pas encore fixé le prix de son silence. Jean éclata de rire. Elle découvrait chez lui une légèreté qui apparaissait rarement les soirs où il rentrait épuisé.
Il avait pourtant eu une journée difficile. En retirant sa montre, Jean mentionna une consultation qui l’avait contrarié : une patiente déjà opérée ailleurs, techniquement sans complication, revenait demander une nouvelle intervention parce qu’elle ne supportait toujours pas son reflet. Il ne donna aucun détail permettant de l’identifier. Elsa, qui pensait encore à la conversation avec Camille sur le regard, demanda pourquoi il ne faisait pas simplement ce que la femme demandait si l’opération était possible. Jean resta un instant silencieux avant de répondre que « possible » et « utile » n’étaient pas des synonymes. Certaines personnes venaient réellement réparer quelque chose qui les faisait souffrir et une opération pouvait changer leur vie. D’autres demandaient au chirurgien de corriger un malheur que la peau, les seins, le nez ou le ventre n’avaient pas créé. « Si quelqu’un me demande de réparer dix ans de haine de soi avec trois centimètres de tissu, je suis un mauvais médecin si je fais semblant d’y croire. »
Elsa baissa instinctivement les yeux vers sa propre poitrine puis se força à les relever. Jean ne suivit pas le mouvement. Il parlait de son métier, pas d’elle. Il ajouta que son travail lui plaisait justement parce qu’il exigeait parfois de savoir dire non à une opération parfaitement réalisable. Camille, occupée à rincer un bol, lui lança qu’il adorait surtout dire non. Jean répondit qu’elle confondait éthique médicale et caractère insupportable. Elsa rit. Cette conversation modifia légèrement l’image qu’elle avait de lui : le chirurgien esthétique n’était pas seulement celui qui transformait les corps, mais aussi celui qui passait une partie de son temps à décider lesquels il ne devait pas toucher.
Jean resta ensuite avec elles pour reprendre la liste des vins. Il connaissait les goûts de certains invités, se souvenait qu’un collègue détestait le blanc trop sec et qu’une des femmes présentes ne buvait presque pas. Camille se moqua de cette mémoire sélective chez un homme incapable de retrouver ses lunettes lorsqu’elles étaient sur sa tête. Jean posa une main sur sa nuque en passant derrière elle et l’embrassa brièvement dans les cheveux. Elsa vit le geste. Il ne ressemblait ni à une démonstration ni à une preuve destinée à la rassurer. C’était seulement une habitude tendre. Elle comprit une nouvelle fois que ce mariage possédait des profondeurs auxquelles les soupçons, les frustrations et même les secrets n’enlevaient pas automatiquement leur réalité.
Deux jours plus tard, en rentrant des cours, Elsa trouva dans l’entrée un grand sac de boutique posé contre la console. Un cintre dépassait légèrement. Camille arriva derrière elle au même moment et le récupéra avec une rapidité qui ne passa pas inaperçue. Elsa demanda si c’était enfin la fameuse robe. Camille répondit que peut-être. Elsa tenta de regarder dans le sac. Camille le referma contre elle en riant et monta vers sa chambre avant qu’elle puisse insister.
À mi-chemin de l’escalier, Camille se retourna. Elle lui rappela que sa propre tenue de service était désormais complète et qu’elle attendait d’elle un professionnalisme irréprochable le soir venu. Elsa répondit qu’elle était prête. Camille eut un sourire presque insolent. « On en reparlera quand tu verras les invitées. » Elle fit encore deux marches, puis ajouta : « Et moi. »
Elsa resta seule dans l’entrée avec cette dernière précision. Elle avait déjà vu Camille en maillot de bain, en satin, en robe d’été, presque nue dans un vestiaire et sans sous-vêtement sous une robe dont elles partageaient le secret. Elle savait parfaitement à quoi ressemblait son corps. Pourtant, pour la première fois, elle eut l’impression que Camille préparait délibérément une version d’elle-même qu’Elsa ne connaissait pas encore.
Et ce qui l’inquiétait le plus n’était pas de savoir combien la robe montrerait. C’était de comprendre, le soir venu, à qui Camille avait décidé de montrer quoi.
Commentaires ()
Merci encore !