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✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Runway à contre-courant — Chapitre 35

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Ce qui frappe d'emblée, c'est le contraste brutal entre l'armure de luxe et la détresse intérieure : Gaspard qui visse sa casquette Burberry comme on enfile un masque pour survivre au tram de Besançon, c'est une image qui reste longtemps. L'auteur refuse la facilité romanesque et laisse la douleur occuper toute la place sans chercher à l'arrondir — chaque silence pèse autant que les mots. Ce soin dans la construction donne au chapitre une vraie densité émotionnelle.

Runway à contre-courant

Chapitre 35

Le sifflement strident des freins du TGV Lyria me déchire les tympans alors que le train s'immobilise le long du quai. À travers la vitre, les contours familiers de la gare de Besançon-Viotte se dessinent, flous, sous un ciel bas et grisâtre. Pour moi, ce n'est pas un simple arrêt ; c'est une collision frontale avec la réalité. Ma parenthèse londonienne, ma suite royale à la moquette épaisse et ses draps de soie viennent de s'effondrer au contact de l'air frais de cette ville où s'est construite ma vie d'adulte. L'odeur de la pluie sur le goudron remplace le parfum entêtant des salons de haute couture. Mon voyage est fini. Mon châtiment commence.
Les portes coulissantes du wagon s'ouvrent dans un souffle pneumatique. Je pose le pied sur le béton brut du quai, ma lourde valise en cuir de créateur à la main. Juste derrière moi, l'ombre massive de Marc se déploie. Mon garde du corps, l'oreille attentive à son talkie-walkie discret, balaye déjà les environs d'un regard professionnel. Sa seule présence est une extension de Fabio, un rappel constant que je suis désormais une marchandise de valeur qu'il faut protéger.
Mais sur ce quai, entouré de familles et d'étudiants traînant leurs sacs à dos, cette protection me fout une honte monumentale. Elle matérialise le fossé qui s'est creusé entre le garçon que j'étais et l'énigme médiatique que je suis devenu. La culpabilité, visqueuse, me tord l'estomac au souvenir du silence de David. Lui sait. Mais heureusement, le reste du monde ignore encore tout de son existence.
Je m'arrête net au milieu du flux des voyageurs. Je me tourne vers le colosse.
— C'est bon, Marc. Je gère la suite. Laisse-moi, j'ai besoin d'être seul.
Il fronce les sourcils, surpris par mon ton tranchant, moi qui suis d'ordinaire si docile.
— Monsieur Gaspard, les consignes de Fabio et de l'agence Robinson sont claires. Je dois vous escorter jusqu'à votre domicile et m'assurer que...
— Je n'en ai rien à foutre des consignes de Fabio, je le coupe, la voix basse mais vibrant d'une colère contenue. On est à Besançon, pas à New York. Tu prends le prochain train pour Paris. Je ne veux plus te voir.
Le dialogue est sec, sans appel. Marc soupèse la situation, note la détresse sombre qui durcit mes traits, puis incline lentement la tête. Il fait un pas en arrière, s'effaçant dans la foule. En renvoyant ma garde, je m'enlève mon dernier rempart. C'est ma première punition, ma façon de m'offrir nu et sans filtre au jugement du monde réel.
Dès que sa silhouette disparaît dans les escaliers souterrains, une bouffée de panique me saisit. Le flot des passagers me bouscule. Déjà, sur le quai, un couple de quadragénaires s'arrête, l'homme pointant un doigt discret vers moi en chuchotant à sa femme. Deux étudiants s'arrêtent net, me fixant avec de grands yeux.
— Attends, c'est pas le mec du défilé Burberry ? lance l'un d'eux, assez fort pour que je l'entende.
Instinctivement, je plonge la main dans mon sac à bandoulière. Mes doigts se resserrent sur du tissu technique et de l'acétate lourd. J'en sors une casquette beige au motif tartan iconique et une paire de lunettes de soleil noires surdimensionnées. Tout est signé Burberry. En vissant la casquette sur mon front et en masquant ses yeux fatigués derrière les verres sombres, je ne cherche pas seulement à me cacher : je revêts mon armure. C'est le paradoxe cruel de ma nouvelle vie. Pour affronter la honte de mes actes, je m'habille avec les vêtements de la marque qui a causé ma perte. Le vêtement de luxe n'est plus un apparat, c'est un masque de cire, une seconde peau professionnelle que j'enfile pour jouer le rôle qu'on attend de moi, même si l'intérieur est en ruines.
Je traverse le hall de la gare, la tête basse, pressant le pas vers les portes vitrées. Mais le piège est déjà en place. Près de la sortie, une jeune femme d'une vingtaine d'années, un gobelet de café à la main, s'arrête net en me croisant. Ses yeux s'écarquillent sous sa frange, et elle lâche presque sa boisson.
— Oh mon Dieu ! Attends... Gaspard ?! C'est vraiment toi ?! s'écrie-t-elle, sa voix résonnant contre le carrelage du hall. Mais c'est un truc de fou, qu'est-ce que tu fais là, à Besançon ?! Personne ne sait d'où tu sors, les journaux te cherchent partout ! Tu es venu pour un shooting secret ou quoi ?!
Sa réaction, purement hystérique, attire instantanément les regards de tous les voyageurs aux alentours. Je ne réponds pas. Je me contente d'accélérer le pas, le cœur battant à tout rompre, le bruit de mes semelles claquant sur le sol comme un décompte fatal alors que je m'engouffre vers la sortie.
En sortant sur l'esplanade de la gare Viotte, la logique de ma nouvelle condition aurait voulu que je m'engouffre dans un taxi discret, une berline aux vitres teintées payée par l'agence pour éviter les vagues. Mais je suis en pleine crise identitaire. Éperdu, cherchant désespérément à raccrocher les wagons de mon ancienne existence, mes pieds me guident ailleurs. Par pur automatisme, dicté par des années d'études et de vie commune avec David, je me dirige vers le pôle d'échanges des transports en commun.
Avant le grand saut de la Fashion Week, prendre le réseau Ginko était ma routine immuable. C'était le temps où ma plus grande préoccupation était de rater ma correspondance. En me fondant dans la masse des usagers qui attendent le bus et le tram, je cherche un traitement de choc : retrouver le garçon normal que j'étais avant de tout gâcher à Londres.
Je m'installe sous l'abribus du pôle d'échanges, ma luxueuse valise calée entre mes jambes. L'attente est familière, mais l'ambiance a changé. Le bus de la ligne principale arrive dans un grincement de pneus. Je monte à bord, valide machinalement une vieille carte de transport qui traînait au fond de mes poches, et m'installe au fond, près de la vitre. Le moteur vrombit, le bus s'ébranle dans les rues sinueuses, descendant vers le centre-ville pour rejoindre la ligne de tramway qui me mènera vers le quartier des Buttes. Ce trajet, que je faisais autrefois l'esprit léger, de la musique plein les oreilles en textotant à David pour lui dire que j'arrivais avec le dîner, se transforme en un véritable chemin de croix sous les yeux d'un public invisible mais omniprésent.
Le monde de la mode a une mémoire courte, mais internet a une mémoire éternelle, et je me le prends de plein fouet. Le tourbillon médiatique que je pensais avoir laissé sur les rives de la Tamise m'a devancé par les réseaux câblés. Partout où mes yeux se posent, mon irruption fracassante dans la célébrité me revient en pleine figure comme un miroir déformant.
Lors de ma correspondance au pôle du centre-ville pour prendre le tram, je passe devant le kiosque à journaux de la place. C'est un coup de poignard visuel. Entre les quotidiens régionaux et les revues de jardinage, les couvertures des magazines people se disputent le pavé. Sur le papier glacé d'une revue hebdomadaire, mon visage s'affiche en grand format, les yeux mi-clos sous l'effet des flashs. Le titre, en lettres capitales jaunes, est d'une vulgarité crue : « LE BAISER DU DÉFILÉ : Gaspard et Vasco officiellement en couple ? D'où sort le mystérieux Frenchie qui a conquis la Tamise ? »
Je détourne le regard, la nausée me montant aux lèvres, et monte dans la rame du tramway. Mais l'espace clos des transports publics est encore pire. Le tram est bondé en cette fin d'après-midi. Autour de moi, les têtes sont baissées, les visages illuminés par le reflet bleuâtre des smartphones. Les algorithmes font leur travail de sape avec une efficacité terrifiante.
À deux sièges de moi, un adolescent en sweat-shirt à capuche fait défiler ses Reels Instagram. Le volume de son téléphone est poussé au maximum, sans écouteurs. Le son nasillard de la vidéo se propage dans toute la rame. C'est la voix d'un blogueur mode branché, sur fond de musique dramatique :
... et là, les gars, c'est le mystère total de la Fashion Week ! Le petit Frenchie Gaspard, sorti de nulle part, a enflammé le défilé Burberry avec un baiser d'anthologie en public avec le top model Vasco ! Ce n'est pas du cinéma, c'est l'officialisation de l'année en direct ! Tout le monde se demande s'ils sont déjà en couple, mais surtout : c'est qui ce mec ? Aucun passé dans la mode, aucune agence avant ça... Un vrai fantôme venu de province qui braque le cœur du mannequin le plus coté de la planète !
La vidéo recommence en boucle. Le son du baiser, capturé par des dizaines de caméras officielles et amplifié par le haut-parleur de mauvaise qualité, résonne dans mes oreilles comme une détonation. Sur l'écran du voisin d'en face, une notification push du site PurePeople apparaît en haut de l'écran : « Gaspard et Vasco en couple ? Le baiser du défilé affole la toile alors que le passé du nouveau top reste un mystère absolu. » Je serre les dents, mes ongles s'enfonçant si fort dans la poignée en cuir de ma valise que les coutures menacent de lâcher. Mon intimité est devenue un divertissement de fin de journée pour les usagers du réseau.
Le camouflage de la marque anglaise montre rapidement ses limites. On ne dissimule pas un visage qui fait l'objet de toutes les spéculations en vingt-quatre heures derrière de simples accessoires.
Le tramway aborde la boucle du Doubs, tressautant sur les rails. C'est à ce moment précis que le piège se referme. À un mètre de moi, un étudiant tenant ses cours sous le bras lève les yeux de son smartphone. Son regard fait un aller-retour frénétique entre l'écran de son téléphone, où tourne la fameuse vidéo de Londres, et le jeune homme assis en face de lui. Malgré mes verres fumés, malgré la visière de ma casquette Burberry abaissée au maximum, la structure osseuse de ma mâchoire, la commissure de mes lèvres, ma posture... tout coïncide.
L'étudiant écarquille les yeux, pris d'un hoquet de surprise. Il donne un coup de coude brusque à sa voisine, une fille avec un sac de cours de l'Université.
— Eh, regarde... murmure-t-il, sans aucune discrétion. Regarde le mec là-bas. C'est lui. C'est Gaspard. Le nouveau mec que tout le monde cherche sur TikTok. Le mec de Vasco.
— Mais non, t'es sérieux ? répond la fille en se tournant ouvertement. Qu'est-ce qu'il foutrait dans le tram pour les Buttes ? Il est censé être à Londres ou à Paris avec son mec, non ? Attends, il vient de Besançon ?!
L'effet de contagion est immédiat et foudroyant dans la rame. Comme une traînée de poudre, la rumeur se propage de siège en siège. Les coudes se poussent, les têtes se pivotent, les conversations s'éteignent pour laisser place à un bourdonnement de chuchotements curieux. Le silence du tram se charge d'une électricité voyeuriste. Des deux côtés de l'allée, les voyageurs sortent discrètement leurs téléphones. Le cliquetis des appareils photo factices des iPhones retentit. Je vois les objectifs se braquer sur moi à la dérobée, dissimulés derrière des mains ou des sacs.
Une vague de panique pure me submerge la poitrine. Je me sens comme un animal pris au piège dans une cage de verre et d'acier, exposé à la curiosité publique. Mon cœur cogne contre mes côtes, l'envie de hurler ou de descendre en courant à la prochaine station me brûle. Mais c'est là que mon entraînement professionnel, ce dressage intensif imposé par Fabio et mon conseiller en communication, agit comme un réflexe de survie. « Ne montre jamais ta faiblesse, Gaspard. Le public se nourrit de ta panique. Reste un produit parfait. » Je ne bouge pas d'un cil, le dos droit, figé dans une immobilité de statue de cire.
À mesure que le tram approche du quartier des Buttes, la tension franchit un cap. Un groupe de trois lycéennes, vêtues de jeans larges et de baskets à la mode, trépignent d'impatience depuis plusieurs arrêts. Encouragées par les chuchotements de la rame, elles surmontent enfin leur timidité et s'avancent vers moi, coupant l'espace de l'allée centrale.
— Excuse-moi... Gaspard ? dit la plus grande, les joues rouges d'excitation. On voulait juste savoir si c'était vraiment toi. On a vu le défilé Burberry sur TikTok, c'était trop stylé ! Les médias disent que personne ne sait d'où tu viens, mais t'es de Besac en vrai ?!
Je lève lentement la tête. Le piège est total. C'est ici que le conditionnement de l'industrie de la mode prend le contrôle absolu de mes muscles. Les phrases du media training de la semaine passée résonnent dans mon esprit : « Tu es l'image de la marque. Un ambassadeur ne crée pas de bad buzz, ne repousse jamais le public, reste poli et gère l'intrusion avec un sourire impeccable. »
Dans un effort surhumain qui me déchire l'âme, j'applique le protocole à la lettre. Je retire mes lunettes de soleil d'un geste fluide, révélant mes yeux clairs, et j'affiche instantanément un sourire parfait, chaleureux, éclatant de fausse décontraction. C'est le sourire des podiums, celui qui efface la mort dans l'âme en une fraction de seconde.
— Oui, c'est bien moi, je réponds d'une voix posée, incroyablement calme. Merci beaucoup, c'est très gentil à vous.
— Oh mon Dieu, c'est vraiment lui ! s'exclame la deuxième fille en serrant ses mains contre sa poitrine. Dis, on peut faire un selfie avec toi ? S'il te plaît ! Le coup du baiser avec Vasco, c'était trop fou ! Vous êtes trop beaux tous les deux ! Vous êtes ensemble pour de vrai ? C'est officiel ?
Le nom de Vasco, associé à ce baiser public et prononcé avec une telle légèreté, est un coup de poignard en plein cœur. Les lycéennes ignorent tout du drame intime qui se joue à quelques rues d'ici, de David qui est peut-être en train de pleurer toutes les larmes de son corps à cause de ce baiser que le monde entier prend pour une idylle glamour. Mais je ne cille pas. Le masque ne doit pas se fissurer.
— On est très concentrés sur notre travail de création avec Vasco, oui, je réponds mécaniquement, récitant les éléments de langage de mon conseiller acariâtre. C'est une super collaboration.
Je prends moi-même le smartphone que la jeune fille me tend d'une main tremblante. Je lève l'appareil, ajuste l'angle pour capter la lumière blafarde de la vitre du tram, et cadre le selfie. Les trois filles se serrent contre moi, l'odeur de leur parfum bon marché se mêlant à celle du cuir de ma veste. Devant l'objectif, mon sourire s'élargit, rayonnant, offrant la parfaite illusion du bonheur et du succès. Clic.
— Merci infiniment ! Et tu fais quoi à Besançon alors ? demande la troisième, curieuse. Sur Twitter, ils disent que t'es un mystère, que t'as pas d'histoire. C'est ta ville secrète ?
— Je viens juste régler quelques affaires personnelles et revoir mes proches avant de repartir, je réponds avec une courtoisie irréprochable en leur signant un autographe sur un coin de cahier de texte.
Cette dissociation totale entre mon sourire radieux destiné à l'objectif et la détresse absolue qui me broie les entrailles rend l'air de la rame étouffant. Autour de moi, les passagers filment la scène, admirant la facilité avec laquelle la "star" se prête au jeu, sans voir que derrière ses yeux clairs, je suis en train de mourir de honte.
Le haut-parleur du tramway annonce enfin ma station. Les portes s'ouvrent.
— Bonne fin de journée, les filles, je lance avec un dernier geste de la main et un clin d'œil professionnel.
Je récupère ma valise et descends sur le quai. Dès que le tramway s'ébranle et s'éloigne dans un grincement métallique, l'emprise du public se relâche. Je marche à grands pas, tournant au coin de la première rue pour m'enfoncer dans les artères plus calmes et résidentielles du quartier.
C'est là, dans la solitude d'une ruelle bordée de vieux immeubles en pierre, que ma façade s'écroule brutalement. Le masque tombe. Mes épaules s'affaissent d'un coup, comme libérées d'un poids de plusieurs tonnes. Mon sourire parfait disparaît instantanément, remplacé par une grimace de douleur. Mes traits se décomposent. Le silence soudain de la rue redonne toute sa place à la souffrance que j'ai refoulée pendant tout le trajet. Une larme de rage et d'épuisement glisse le long de ma joue, que j'essuie d'un revers de manche rageur. Je ne suis plus la nouvelle icône introuvable que la presse s'arrache. Je suis juste un garçon lâche qui rentre chez lui après avoir détruit sa vie.
J'arrive enfin devant mon immeuble. Une haute façade moderne et sécurisée, à l'abri des regards indiscrets. Mes mains tremblent tellement qu'il me faut m'y reprendre à trois fois pour passer mon badge sur le capteur de la porte cochère. Une fois à l'intérieur du hall désert, je me dirige directement vers la cabine miroitante qui m'attend au fond. Je m'y engouffre, j'appuie sur le bouton de mon étage et je prends l'ascenseur personnel qui grimpe silencieusement, me propulsant directement au cœur de notre intimité. Arrivé en haut, les portes coulissent directement sur notre palier privatif. Je retiens mon souffle et j'ouvre la porte de notre appartement.
— David ? je murmure, la voix brisée.
Le silence me répond. Un silence de mort, lourd et glacial.
Je lâche ma valise dans l'entrée et j'avance lentement dans les pièces. Personne. L'appartement est vide. David n'est pas là. Une vague de désespoir me submerge, mais en observant les détails, je me rends compte que l'endroit n'est pas totalement abandonné. David est venu. Récemment, sans doute.
Dans la cuisine, deux assiettes et une tasse traînent dans l'évier, l'eau au fond ayant à peine eu le temps de sécher. Je me dirige vers la chambre, le cœur battant à tout rompre. Le lit est défait d'un seul côté, les draps froissés témoignant de nuits agitées et solitaires. Sur la table de chevet, un livre que David avait commencé est posé ouvert, face contre le bois. Il n'a pas vidé l'appartement, il n'a pas crié mon secret sur les réseaux, il n'a pas cherché à me détruire publiquement. Il a juste fui la confrontation.
Je m'assois sur le bord du lit, la tête entre les mains. Mes yeux fixent le parquet. Où peut-il être ? Le doute m'assaille, mais une intuition tenace s'impose à moi. David n'est pas du genre à s'isoler complètement dans la détresse. S'il n'est pas ici, c'est qu'il a cherché refuge là où se trouvent nos souvenirs communs, là où la protection est réelle.
La coloc.
C'est là-bas que nous avons tout commencé. Au départ, nous étions en coloc ensemble avec Marion. C'était le temps d'avant, notre bulle d'origine, loin du strass, des paillettes et de ce baiser qui fait la une des magazines. C'est le seul endroit où David peut tenter de réparer ce que j'ai brisé, à l'abri du monde qui cherche encore à savoir qui je suis. Je me relève lentement, j'ajuste ma casquette Burberry sur mes yeux rougis, et je me prépare à marcher vers ma dernière chance, ou vers mon jugement dernier.
Mes doigts se serrent sur la poignée en cuir de ma valise, si fort que mes phalanges en deviennent blanches. Je m'apprête à faire demi-tour, le cœur broyé par l'évidence de ce grand vide, prêt à traîner ma honte jusqu'à notre ancienne colocation avec Marion pour implorer son pardon ou trouver une trace de lui. C'est à cet instant précis qu'un déclic métallique, sec et familier, me fige sur place.
Le mécanisme de la serrure tourne. La porte d'entrée s'ouvrez lentement, laissant s'engouffrer un souffle d'air frais et humide venu du couloir, mêlé à cette odeur de pluie bisontine qui me poursuit depuis la gare.
David est là.
Il s'arrête net sur le seuil, la clé encore suspendue au bout de ses doigts qui tremblent imperceptiblement. Ses cheveux sont légèrement mouillés, collés sur son front, et ses yeux, cernés par des nuits de veille et de larmes invisibles, se plantent immédiatement dans les miens. Un silence de plomb, presque physique, s'abat sur l'appartement. Il est si épais, si compact, qu'on pourrait y couper notre détresse au couteau. Plus aucun bruit de tramway ne monte de la rue, plus aucune rumeur médiatique n'existe. Le monde entier s'est éteint. Il n'y a plus que nous deux, immobiles, séparés par quelques mètres de parquet ciré qui ressemblent soudain à un océan de barbelés.
Sous ma casquette Burberry que je n'ai pas eu le temps de retirer, le front bas, je me sens instantanément démasqué, mis à nu par ce regard qui me transperce et me juge. On se regarde sans un mot, le souffle court, suspendus au bord d'un précipice que j'ai moi-même creusé. Le temps s'étire, douloureux, d'une lenteur insoutenable. C'est le choc de deux mondes qui se percutent dans le mutisme : ma gloire frelatée d'un côté, sa vérité brisée de l'autre.
Finalement, c'est David qui rompt le silence. Sa voix est basse, blanche, étrangement calme, dépourvue de toute cette chaleur qui, autrefois, suffisait à m'apaiser d'un simple murmure.
— Je ne m'attendais pas à te voir ici. Pas aujourd'hui. Peut-être même plus jamais.
L'entendre parler me redonne un souffle que je croyais avoir définitivement perdu à la frontière de cette ville. Je fais un pas timide, presque suppliant, vers lui. Mes mains s'ouvrent en signe d'impuissance, accablé par le poids de ma propre lâcheté.
— Je n'avais plus aucune nouvelle depuis mon dernier message... je réponds, ma voix n'étant plus qu'un fil tenu, brisé par l'émotion. Ce message que j'ai laissé sur ta messagerie vocale, à bout de forces... celui où je t'ai avoué que j'étais perdu. Que je n'arrivais pas à choisir entre lui et toi. J'ai eu tellement peur de ton silence, David. Quand les heures ont passé sans réponse, j'ai cru que tu avais tout jeté, que tu m'avais effacé. J'ai dû revenir.
David referme la porte derrière lui d'un geste mécanique, sans jamais détacher son regard du mien. Le bruit du loquet qui s'enclenche résonne comme un couperet de guillotine. Il adosse son dos contre le bois, croisant les bras sur sa poitrine. C'est une posture défensive, une armure dérisoire qui trahit pourtant une fragilité immense et la profondeur d'une blessure que je ne pourrai peut-être jamais refermer.
— Il fallait que je réfléchisse, Gaspard, réplique-t-il. Sa lèvre inférieure tremble un court instant avant qu'il ne la morde pour se contenir. Le ton est glacial, mais on y sent une vibration de douleur pure, une souffrance si aiguë qu'elle me transperce de part en part. Tu t'attendais à quoi, sérieusement ? Que je prenne mon téléphone et que je t'envoie un cœur ? Que je te dise que ce n'est pas grave ? Tu m'as balancé cet aveu sur ma messagerie... j'ai dû écouter ta voix me dire que tu hésitais entre l'homme avec qui tu t'es enfin mis en couple il y a quelques semaines, après deux ans à se tourner autour, et Vasco. Un mec que tu connais pourtant depuis des mois, mais avec qui tu as suffoqué mon existence en un éclair. Tu te rends compte de ce que j'ai dû entendre ? De ce que tu as osé formuler alors qu'on commence à peine notre histoire ?
— David, je t'en supplie... Je ne voulais pas te faire de mal. Tout est allé si vite à Londres, l'agence, la pression...
— Arrête, Gaspard ! me coupe-t-il dans un cri étouffé, sa voix se fêlant pour la première fois sous le coup d'une rage désespérée. Ne te cache pas derrière les coulisses ! J'étais là à Londres. J'étais assis dans ce public, au milieu de la foule, pour te soutenir. Et j'ai dû te voir l'embrasser sur le podium, devant les flashs, devant le monde entier. Et si ça ne suffisait pas à m'achever, il a fallu que le lendemain matin, tu me plantes ce couteau ultime dans le dos en m'avouant de vive voix que tu avais encore couché avec lui après le show. Le défilé n'était qu'un spectacle, mais ça... ta rechute dans son lit, c'était le coup de grâce.
Les larmes qu'il retient depuis son entrée finissent par déborder, traçant de longs sillons brillants sur ses joues blêmes. Il ne les essuie pas. Il reste là, le regard fixe, me livrant sa détresse sans aucun fard. La tension est si forte qu'on croirait entendre l'air se déchirer entre nous. Chaque mot qu'il prononce est une lame de rasoir sur laquelle je marche à genoux.
Je retire lentement ma casquette Burberry et mes lunettes de soleil, les laissant tomber sur la commode de l'entrée comme on abandonne des armes inutiles. Mes propres larmes brouillent ma vue. Je vois ce garçon avec qui je partage mes secrets depuis deux ans, celui avec qui j'ai vécu tant de choses dans notre première colocation avec Marion, et avec qui je venais à peine de trouver le bonheur, être réduit à un tas de ruines à cause de ma vanité.
— J'ai l'impression de crever, Gaspard, souffle-t-il, sa voix retombant dans un murmure si déchirant qu'il me donne envie de hurler. Je te vois sur chaque écran, à chaque fois que j'ouvre une application. Tu es partout. Et le pire... le plus terrifiant dans tout ça, c'est que ce message vocal sur mon répondeur tourne en boucle dans ma tête, chaque seconde, chaque nuit. Ta propre voix qui me dit : « Je suis perdu, je ne sais plus choisir. » Après ce que tu as fait le lendemain du show, tu as encore le culot de me dire que tu balances entre nous. Ça veut dire que ce qu'on a, ce qu'on est depuis ces quelques semaines, ce n'est déjà plus assez pour toi. Que la lumière de ce monde t'a tellement aveuglé que tu me compares à lui.
Il détache son dos de la porte et fait un pas vers moi. Un pas lourd, maladroit, les poings enfoncés si profondément dans les poches de son sweat qu'on dirait qu'il cherche à s'y accrocher pour ne pas s'effondrer sur le sol. Il lutte visiblement contre chaque battement de son propre cœur, formulant une proposition si insensée, si contraire à tout ce qu'il est, qu'elle me déchire l'âme avant même qu'il ne la termine.
— J'ai passé les dernières quarante-huit heures à regarder les murs de cet appartement. J'ai pensé à Marion, à notre coloc, à l'époque où on n'avait rien d'autre qu'un matelas par terre et des rêves plein la tête. On s'aimait en secret, on attendait notre moment... Et là, j'ai retourné le problème dans tous les sens pendant que tu étais dans ton train. J'ai essayé de me forcer à te détester, à jeter tes affaires par la fenêtre, à t'effacer de ma vie. Mais je n'y arrive pas.
Il s'arrête à moins d'un mètre de moi. Je peux sentir la chaleur de son souffle, une chaleur hachée, brisée par les sanglots qu'il avale. Son visage est un masque de douleur pure, les traits tirés par le sacrifice ultime qu'il s'apprête à poser sur la table.
— Si tu es à ce point incapable de faire un choix... si cette vie de paillettes et Vasco t'attirent au point de t'accoupler avec lui alors qu'on commence à peine... alors... alors je peux essayer de te partager avec lui.
Je me prends la phrase comme un coup de poing en plein estomac. Je recule d'un demi-pas, les yeux écarquillés, le souffle coupé.
— David... non, ne dis pas ça, s'il te plaît...
— Laisse-moi finir ! m'enjoint-il, sa voix tremblant de tout son long, une supplique désespérée montant de sa gorge. Laisse-moi te dire à quel point je suis devenu fou par ta faute ! Je ne sais pas comment on fait, d'accord ? Je ne sais pas si j'y arriverai sans me détruire le cœur à petit feu, sans crever de jalousie à chaque fois que tu devras t'absenter pour Paris ou que tu le rejoindras. Je sais que ça va me tuer de savoir qu'un autre homme touche ta peau, pose ses lèvres sur les tiennes pour les photographes ou se glisse dans tes draps le lendemain d'un défilé. C'est toxique, c'est minable, j'ai honte de te dire ça... mais je veux bien essayer. Je veux bien accepter d'être celui qu'on cache, si ça me permet de garder un morceau de toi. Parce que je t'aime, bordel ! Je t'aime à en crever, Gaspard... Et l'idée même de passer une seule journée sur cette terre en sachant que tu ne m'appartiens plus du tout, c'est une souffrance que je ne peux pas supporter. Je refuse de te perdre, même s'il faut n'avoir qu'une moitié de toi.
Ses mots tombent dans le silence de la pièce comme des gouttes d'acide. C'est un aveu de défaite absolue, une soumission totale dictée par un amour trop grand, trop pur pour ce monde de faux-semblants où je me suis égaré. Le nouveau top model que la presse internationale s'arrache est là, figé dans son salon bisontin, complètement piétiné par la grandeur d'âme de l'homme qu'il a brisé. En m'offrant ce compromis destructeur, David me montre l'étendue des dégâts : il est prêt à s'annihiler pour ne pas me laisser partir.
Je le regarde, les yeux noyés de larmes, le cœur en miettes, incapable de formuler la moindre réponse face à tant de dévotion sacrificielle. Ma gorge est nouée, bloquée par un sanglot qui me déchire la poitrine.
C'est alors que quelque chose se rompt définitivement chez David. En voyant mes larmes, en lisant ma détresse et mon incapacité à parler, il lâche un gémissement étouffé, un son de bête blessée qui capitule. Il fait le dernier pas qui nous sépare, réduit la distance à néant et m'attrape violemment par la nuque.
Ses mains se plantent dans mes cheveux avec une urgence sauvage, presque rageuse. Il fond sur mes lèvres.
C'est un baiser fou, langoureux, d'une intensité désespérée qui balaye tout sur son passage. C'est un baiser qui goûte le sel de nos larmes mêlées, la peur de se perdre et la fureur d'aimer malgré la trahison. Ses lèvres s'écrasent contre les miennes avec une force qui cherche à effacer la trace de toutes les autres, à revendiquer ce qui lui appartient, à inscrire sa marque au plus profond de ma chair. Je réponds à son assaut avec la même ferveur, abandonnant ma valise qui s'écroule sur le sol dans un bruit sourd. Mes bras s'enroulent autour de sa taille, le serrant contre moi à m'en briser les côtes, voulant fusionner nos corps pour n'en faire qu'un, pour disparaître loin de la mode, loin des défilés, loin de Vasco.
Le baiser dure une éternité, sauvage et fiévreux, un corps-à-corps désespéré où nos langues se cherchent et se lient avec la faim de ceux qui reviennent de l'enfer. C'est une promesse de sang et de larmes, un pacte scellé dans l'intimité de notre appartement vide. C'est le cri muet de deux âmes qui se déchirent mais refusent de se lâcher.
Quand il se détache enfin de moi, le souffle court, son front reste collé contre le mien. Ses mains glissent doucement sur mes joues, ses pouces essuyant mes larmes alors que ses propres yeux continuent de pleurer en silence. Nos poitrines se soulèvent au même rythme effréné.
Je plonge mon regard dans le sien, y lisant toute la douleur du monde, mais aussi cette lumière pure qui n'appartient qu'à lui. À cet instant, la clarté me revient, brutale, absolue. Il n'y a pas de choix à faire. Il n'y a jamais eu de choix.
— David... je murmure, la voix brisée par un sanglot, mais d'une certitude absolue. Je t'aime plus que tout. Plus que la mode, plus que le succès, plus que ma propre vie. Je t'aime plus que tout au monde, entends-moi...
Fin du chapitre 35.
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