La vie des couples — Chapitre 1 · Pédagogie
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Le portrait de Sarah est un petit bijou : Jean-Pierre refuse délibérément de la décrire physiquement, préférant laisser transparaître son éclat à travers chaque anecdote, chaque réplique piquante. Ce parti pris crée une présence rare, presque palpable. On sourit aussi beaucoup à la plume acérée du narrateur sur l'ex-mari et son SUV de deux tonnes — un humour vif qui allège sans jamais noyer la tendresse du récit.
La vie des couples
Chapitre 1 · Pédagogie
— Hors de lui - Eh ben j'en ai rien à branler de ta plage de merde, et puis mon père, lui, il ne passe pas son temps à m'engueuler ! Des fois je me demande ce que j'ai fait pour avoir une mère comme toi !
Le gamin, Nicolas, treize ans, est au collège, où selon la formule officielle il rencontre visiblement quelques difficultés cognitives dans l'appropriation des connaissances et ne possède pas encore tous les codes de la consolidation de ses acquis.. Avec le décodeur, ça donne Ce n'est pas le plus doué, et comme en plus il ne fout rien ses résultats sont en baisse. Moi je l'aime bien le môme, ado standard, il traîne sa misère et ses pieds quand il part à l'école, mais il est toujours respectueux (sauf des fois avec sa mère...) et on discute parfois sport ou écologie.
— Oh, bonjour Sarah, non, pas du tout, entrez ! (On ne se tutoyait pas, n'ayant pas encore eu l'occasion de vraiment se présenter et de boire un verre). Que puis-je faire pour vous ?
— Je vais le dire à votre place, Sarah : ça ne vous coûtera rien. Attendez, laissez-moi terminer ! Durant des années, mon salaire a été assuré en partie par vos impôts. Pendant que vous travailliez parfois de nuit à l'hôpital, moi je quittais le collège à 16h30 et on m'octroyait en plus quatorze semaines de congé par année. Alors, croyez-moi, les cours vous les avez déjà payés depuis un moment, n'en déplaise à mes ex-collègues syndicalistes râleurs. Et puis je l'aime bien votre gamin, et j'adorais enseigner, alors pas d'histoire d'argent entre nous. D'accord ?
Jean-Pierre.
En fin de matinée, le frigo étincelait, le four aussi, les vitres avaient perdu leur couche de pollen printanier et mon téléphone a vibré.
Sarah.
— Non non, mais tu es... tu es... resplendissante, je ne me souviens pas de t'avoir déjà vue aussi détendue et radieuse, aussi épanouie ! Oui, tu m'impressionnes !
— Prenant un air espiègle et mutin Tu veux dire que les autres fois j'étais moche et que je tirais la gueule tout le temps ? Sympa le voisin !
— Ne dis pas de bêtises, allez, viens maintenant, on y va avant que tu ne te fâches et que tu me plantes là !
Par chance, nous avons trouvé une place de stationnement près du théâtre, ce qui nous a permis de boire un verre avant la représentation. Sarah, toujours aussi naturelle, m'a demandé ce que l'on allait voir et de lui en faire un résumé de prof comme je l'aurais fait pour Nicolas. J'ai donc brossé une brève biographie de Beaumarchais (que je travaillais avec mes élèves lorsque j'étais encore actif) et résumé la trilogie qui part du Barbier de Séville à La Mère Coupable en passant par le Mariage de Figaro.
— Il a raison Nicolas, tu sais tout sur tout, toi... En tout cas il t'apprécie, et me dit que s'il t'avait eu comme prof il aurait sans doute bossé un peu plus. Moi, j'ai de la chance de t'avoir comme voisin, tu as fait plus pour mon fils en quelques mois que son connard de père en treize ans, et en plus il ne m'a jamais emmenée au théâtre ce fumier, il est radin comme pas deux, sauf pour ses bagnoles.
— Euh... je crois qu'il est préférable d'éviter ce sujet. Tu sais que je le connais un peu, ton ex-mari ? Il est d'ici et on a pratiqué le même sport dans le même club il y a bien des années, mais je ne l'appréciais pas beaucoup. Bon, allez maintenant, théâtre !
Quand Sarah a pris mon bras pour marcher jusqu'au théâtre, je n'ai pas protesté, le macho qui devait sommeiller en moi étant trop fier d'avoir à son bras une femme aussi unique, aussi lumineuse, dont la force et la beauté intérieure ne cessaient de me sidérer. Elle a adoré la pièce, battant des mains comme une petite fille, s'émerveillant de la fluidité du texte et du jeu des acteurs, les yeux écarquillés, s'accrochant parfois à moi pour exprimer son enthousiasme et sa joie d'être là. Je pense que Sarah est la spectatrice qui a le plus applaudi la troupe, à en avoir les mains rougies au point d'aller les passer sous l'eau froide ! Le restaurant que j'avais réservé se situant dans le même quartier, nous y sommes allés à pied, ma jolie voisine me racontant tout ce qu'elle avait aimé de la représentation, et me remerciant de lui avoir fait redécouvrir le spectacle unique qu'est une pièce de théâtre.
La conversation au restaurant a été pour moi un bonheur absolu, la voix envoûtante et le regard magnétique de cette brune typée m'ayant maintenu sur un nuage durant tout le repas, malgré quelques révélations plutôt prosaïques.
En effet, j'ai appris que son ex-mari, le conducteur de char d'assaut citadin, avait une tendance à arroser longuement la signature de ses rares contrats, ces arrosages prolongés ayant pour conséquence un retour au domicile conjugal avec les yeux de grenouille, les chaussures à bascule et le verbe agressif. Non content d'exhaler une haleine à décimer ses proches, le noctambule à la parole pâteuse prétendait encore, lors de ces retours avinés, bénéficier des faveurs de Sarah, recourant parfois à la violence en cas de refus comme en ont témoigné quelques voisins - et la police appelée plusieurs fois - lors du divorce. Le juge en a évidemment tenu compte : pas de garde de Nicolas pour lui, seulement un week-end sur deux sous réserve et une semaine l'été, assortie d'une obligation de suivre une thérapie apte à l'éloigner de la dive boutanche.
Il a bien fallu quitter l'établissement, Sarah travaillant dès cinq heures le lendemain matin et souhaitant dormir un peu, car sa journée était annoncée intense, en raison de plusieurs patients aux soins intensifs dans son service. Lorsque j'ai voulu lui faire la bise et lui souhaiter bonne nuit à la porte du parking, Sarah s'est blottie contre moi, ses bras autour de ma taille et sa tête au creux de mon épaule.
— Merci Jean-Pierre, merci, tu sais, il y a longtemps que je n'ai pas passé une soirée avec un homme qui n'essaie pas de me peloter les fesses, qui ne lorgne pas mes seins ou qui n'insiste pas pour un dernier verre avec dans les yeux une lueur que je n'aime pas. Bonne nuit gentleman, je t'appellerai demain dans la matinée.
Sa bise a un peu dévié et ce sont mes lèvres qui l'ont accueillie, mais c'est Sarah qui l'a un peu prolongée selon moi. Pourquoi donc voulait-elle m'appeler le lendemain matin ?
— Bonjour, c'est Sarah. Je ne te réveille pas ?
— Oh, tu me vexes, il est dix heures passées, il y a bien longtemps que je suis debout ! Et toi, en pause ? Pas trop compliqué à gérer, ces patients chahutés par leur vie ?
— Si, un peu. Écoute, comme j'ai commencé tôt je finis à quatorze heures et en rentrant je veux dormir un peu, mais si tu es libre, ce soir, je t'invite à manger chez moi. J'ai cru remarquer que tu aimes bien ma cuisine, et moi j'adore cuisiner pour ceux qui l'apprécient ! Viens assez tôt, disons dix-huit heures trente, que l'on ait le temps de discuter, comme au restau hier soir, j'adore !
— J'accepte avec un immense plaisir, et tu as dû remarquer que moi aussi je passerais des heures à bavarder avec toi, tu as la faculté d'arrêter le temps et quand on a mon âge c'est magique ! J'apporte le vin et le dessert ?
— Là c'est toi qui me vexes, tu crois que je ne sais pas préparer les desserts ? Apporte le vin alors, mais rien d'autre ! À ce soir, gentleman !
Apparemment c'est un surnom auquel il allait falloir que je m'habitue, mais il ne me déplaisait pas, et d'ailleurs rien de ce que pouvait dire ou faire Sarah n'aurait pu susciter chez moi la moindre critique, si ce n'est qu'elle ait pu convoler en justes noces avec un type aussi con que son ex-mari.
A l'heure dite, je m'annonçais chez l'allégorie de la vie, un bouquet de fleurs dans une main et une bouteille d'un excellent vin dans l'autre (je savais qu'elle buvait du vin et que je ne risquais pas l'incident). Sarah m'ouvrit, en tablier de cuisine, en short et t-shirt, pieds nus, cette simplicité lui allait à ravir, elle était vraiment craquante, ma voisine.
— On avait dit du vin, d'accord, mais les fleurs ? Ça se mange ?
— Sarah, j'appartiens à une génération un peu dépassée qui ne laisse pas une femme payer le restaurant, et chez qui on apporte des fleurs lorsqu'elle vous invite. En plus, regarde, ces fleurs sont comme toi, gaies, simples, pleines de vie, elles te ressemblent alors accepte-les !
— Toi alors, tu n'es pas comme tout le monde... Bon, je vais chercher un vase, assieds-toi là.
— Bien Madame l'infirmière-chef, ici sur le canapé ? Sur la chaise ? Je dois relever ma manche pour la prise de sang ?
— Riant de bon cœur Oh excuse-moi, c'est vrai que des fois mon boulot ressurgit dans ma vie privée... J'arrive !
Une fois les fleurs dans le vase, ma ravissante Fleur du sud a quitté son tablier pour venir s'asseoir près de moi, et nous a servi deux magnifiques spritz pétillants. Nous avons trinqué à la promotion de Nicolas, lequel avait d'abord été menacé de redoublement au vu de ses résultats, mais avait redressé la barre au dernier moment.
— Merci Jean-Pierre, tu as su remettre mon fils sur les rails, je t'en serai toujours reconnaissante, tu ne peux pas imaginer le soulagement que c'est pour moi. Je l'élève seule, son père ne fait rien à part lui offrir des jeux à la con et lui parler de fric, alors qu'il a bien de la peine à en gagner, ce frimeur. Il n'apprend rien à notre fils, il n'a aucune valeur morale, je me demande comment j'ai pu me laisser avoir par un pareil abruti.
— Ne te pose pas la question, cela ne sert à rien. Regarde devant, continue à guider Nicolas, il t'adore ton gamin, pour lui tu es tout, même si en bon ado il ne te le dira pas, mais à moi qui pourrais presque être son grand-père il parle différemment, et je t'assure que sa mère, c'est sacré ! Un vrai petit coq dressé sur ses ergots, ton gamin, il me poignarderait si je te manquais de respect !
Je ne suis pas certain que les yeux de Sarah soient soudain devenus brillants, mais mon cœur s'est emballé lorsqu'elle s'est laissée aller contre moi, sa tête sur mon épaule. Je n'ai rien dit, rien fait, je flottais dans une sorte de léthargie où démêler le réel du virtuel était un effort inutile. Une génération d'anges est passée avant que je ne pose mon verre sur la table et n'enlace tendrement celle qui me subjuguait.
— Il a raison ton fils, sa maman est une femme d'exception, que moi aussi j'adore, au-delà de toute logique, raison, convenance ou désir lubrique.
— Pourquoi j'ai perdu autant de temps dans ma vie, notamment avec mon ex ?
— Tu n'as rien perdu Sarah, tu as vécu des expériences, certaines enrichissantes et d'autres moins, mais à chacune tu as appris quelque chose. Et puis tu es jeune, tu dois refaire ta vie, il y a plein d'hommes prêts à te rendre heureuse, il faut parfois provoquer le destin.
— Facile à dire, toi tu es marié, heureux, grand-père, ton épouse est ravissante, agréable, en plus elle a une chance inouïe parce que tu sais tout faire, tu es attentionné, respectueux... Bien sûr qu'à l'hosto je me fais draguer, mais je ne suis pas conne, ils veulent juste me planter leur bite entre les cuisses ! Oh ne sois pas offusqué, c'est comme ça. Les jeunes toubibs ont la main au cul facile, se disant que la mère célibataire elle doit être en manque de caresses et qu'une bonne partie de baise dans la lingerie ça va lui décalaminer l'échappement, à la petite rebeu. Les plus âgés, eux, ils se frottent contre mon cul dans l'ascenseur, ou me pelotent les nibards en prétextant appuyer sur le bouton de l‘étage. Il y en a même un, je n'en reviens encore pas, qui m'a convoquée dans son bureau juste avant le déjeuner et qui m'a demandé :
— Vous avez faim, Sarah ?
— Euh... oui... je suis de service depuis ce matin six heures et je n'ai pas eu de pause alors oui, j'ai faim. Pourquoi ?
— Alors que diriez-vous d'une grosse saucisse chaude ?
— Et là-dessus il a sorti sa queue et l'a posée sur son bureau en rigolant, me disant que j'avais un cul de rêve et qu'il en bandait la nuit. J'ai quitté la pièce en claquant la porte, et je n'ai jamais eu de nouvelles. Et puis il y a eu ma collègue Veronica, une superbe italienne... si délicate, si douce... Mais bon, tout ça, c'est fini. Tu vois, au boulot, ceux qui prétendent me rendre heureuse, ce ne sont pas des gentlemen comme toi, pas le genre à m'offrir des fleurs ou à m'inviter au restaurant, et comme mon univers se résume à mon taf et à l'éducation de mon fils, la chasse à l'homme idéale n'est pas encore ouverte. Enfin si, mais je ne m'y attendais pas. Serre-moi contre toi, Jean-Pierre, je me sens bien avec toi.
Je n'ai pas osé demander si elle avait porté plainte contre l'exhibitionniste en blouse blanche, je ne voulais pas briser cet instant hors du temps, où j'enlaçais mon petit bout de voisine de mes deux bras, comme si j'avais seize ans dans l'obscurité d'un cinéma. Heureusement, c'est Sarah qui a brisé le silence assourdissant, qui me paralysait. Sa voix tremblait un peu, et ses mains broyaient les miennes.
— Il y a longtemps, tu sais, que je n'ai pas eu une totale confiance envers un homme. Tu sais combien la situation de Nicolas me préoccupe, tu m'as aidée à l'améliorer, et tu aurais facilement pu en profiter, car je ne peux rien te refuser, mais tu es resté impassible malgré mes petites provocations. Chapeau Monsieur mon voisin, tu es vraiment l'homme idéal ! Mais tu es marié, encore une fois je me plante, j'en ai un peu marre...à croire que je n'attire que des hommes – ou des femmes — inaccessibles.
— Sarah, crois-moi tes « petites provocations » m'ont fait un effet que tu n'imagines pas, mais comme tu l'as dit, je suis marié. En plus, je suis un senior, alors si tu refais ta vie, choisis un homme de ton âge dont les préoccupations seront en lien avec les tiennes. Tu es maman, je suis grand-père, tu es à l'apogée de ta beauté et de ton potentiel de séduction, tu es absolument craquante, moi j'ai le cheveu gris, des rides, et je pisse beaucoup moins loin qu'avant, je fais l'amour sans passion au mieux deux fois par mois avec Madame et je dois surveiller mon cholestérol qui parfois me fait bander mou. Tu es d'accord que ce n'est guère séduisant comme perspective, non ?
— Tu charges un peu trop la barque ! Tu as peur que je te harcèle, et que je foute la merde dans ton couple ? Je ne te plais pas, trop petite ? Trop typée ? Un fessier un peu trop large ? Soupir résigné Bon allez, viens, on va manger, ça m'évitera de dire des âneries et à toi aussi.
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Commentaires ()
J’attends donc la suite avec impatience.