Réel
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Entre les lignes — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Entre les lignes
Chapitre 1
Chapitre 1
Le réveil n'a pas sonné. Ou plutôt si, il a sonné, mais j'ai tendu le bras dans le vide et j'ai écrasé le bouton d'arrêt sans même ouvrir les yeux. Quand je réalise enfin que je suis en retard, il est sept heures vingt-trois. Putain.
Je saute du lit – les draps s'enroulent autour de mes chevilles comme pour me retenir. Le jean de la veille traîne par terre, froissé mais pas sale ; je l'enfile en deux gestes maladroits. Tee-shirt gris un peu trop large aux épaules, chaussettes dépareillées, mes vieilles Converse noires dont les lacets pendent toujours. Pas le temps de me regarder dans le miroir. De toute façon, je sais : cheveux noirs en bataille, barbe de trois jours qui gratte, cernes légers mais fidèles. L'étudiant en mode survie.
Dehors, l'air de septembre est doux mais déjà mordant. Le campus de Lyon 2 bourdonne comme une ruche réveillée trop tôt : vélos qui filent sur l'allée centrale, groupes d'étudiants qui rient trop fort, quelqu'un qui crie « attends-moi ! » à un ami qui s'éloigne. Je marche vite, sac à dos jeté sur une épaule, écouteurs autour du cou mais sans musique – j'ai oublié de les brancher, ou plutôt je n'ai pas eu le temps.
Amphi 300, bâtiment Lettres, deuxième étage. Je pousse la lourde porte en bois à huit heures moins quatre. Le professeur est déjà lancé : petite silhouette chauve, lunettes rondes perchées sur le nez, voix monocorde qui parle de Baudelaire et du spleen comme s'il lisait un constat d'huissier.
— …le spleen baudelairien n'est pas une simple mélancolie, c'est une maladie de l'âme face à l'infini du vide…
Quelques têtes se retournent vers moi. Je murmure un « pardon » presque inaudible et je remonte l'allée centrale en cherchant une place libre. Il y en a une vers le milieu, rangée 8, côté gauche. Je m'y glisse en essayant de ne pas faire claquer mon sac contre les sièges.
C'est là que je le vois.
Il est assis tout en haut, presque au dernier rang, jambes écartées, coudes posés sur les dossiers des sièges vides de chaque côté, comme s'il occupait déjà l'espace de trois personnes. Cheveux châtain clair un peu trop longs, légèrement bouclés sur la nuque, un pull bleu marine délavé qui a dû connaître trop de lavages, un carnet ouvert devant lui mais sur lequel il n'a rien écrit. Il mâchonne le capuchon d'un stylo et regarde le professeur avec une attention qui semble à la fois sincère et vaguement moqueuse.
Nos regards se croisent.
Une seconde. Peut-être deux.
Nos regards se croisent.
Une seconde. Peut-être deux.
Il ne sourit pas vraiment, mais ses yeux – verts, intenses – se plissent légèrement, comme s'il me disait en silence : « Toi aussi t'es en retard, hein ? » Je sens une chaleur monter dans ma nuque sans raison valable. Je détourne les yeux, m'assois, sors mon cahier et un stylo qui fuit déjà. Je fais semblant de me concentrer sur les mots du professeur, mais mon attention glisse sans cesse vers le haut de l'amphi.
Il ne bouge presque pas. Il écoute, mâchonne son stylo, parfois il penche la tête sur le côté comme s'il pesait chaque phrase. À un moment il griffonne quelque chose sur son carnet – une ligne, deux –, puis il repose le stylo et croise les bras.
Le cours avance. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, le crépuscule, le soleil qui se noie. Le professeur s'anime un peu, pose une question pour réveiller l'auditoire :
— Alors, quelqu'un peut-il me dire ce que Baudelaire entend exactement par « le soleil qui se noie dans son sang qui se fige » ?
Silence épais. Quelques toussotements gênés. Personne ne lève la main.
Puis, depuis le fond, une voix calme, un peu grave, un peu traînante :
Puis, depuis le fond, une voix calme, un peu grave, un peu traînante :
— C'est le crépuscule qui ressemble à une blessure ouverte. Le soleil qui meurt tous les soirs, qui saigne sur l'horizon, mais qui revient quand même le lendemain. Comme si la beauté ne pouvait exister qu'en se faisant mal.
La salle entière se retourne.
C'est lui.
Il n'a pas levé la main. Il a juste parlé, d'une voix posée, sans forcer, comme s'il continuait une conversation privée avec Baudelaire lui-même. Le professeur cligne des yeux, surpris, puis hoche la tête avec un sourire discret.
C'est lui.
Il n'a pas levé la main. Il a juste parlé, d'une voix posée, sans forcer, comme s'il continuait une conversation privée avec Baudelaire lui-même. Le professeur cligne des yeux, surpris, puis hoche la tête avec un sourire discret.
— Très belle formulation. Merci… monsieur… ?
— Janier.
— Janier.
Il dit seulement son nom de famille, sans prénom, sans forfanterie. Juste « Janier », comme si c'était suffisant. Quelques murmures dans la salle. Quelqu'un à côté de moi chuchote « C'est qui ce mec ? ». Je ne réponds pas. Je note le nom sur un coin de mon cahier, presque sans y penser : Janier.
Le professeur reprend, ravi d'avoir eu une réponse qui sort du lot. Moi, je n'écoute plus vraiment. Je fixe la nuque de ce garçon – Janier – et je me surprends à imaginer le son de sa voix de plus près. Grave, un peu rauque sur les fins de phrase. Tranquille.
Le cours se termine à neuf heures vingt-deux. Bruit de chaises qui raclent, sacs qui claquent, conversations qui éclatent d'un coup. Je range mes affaires lentement. Exprès. Je veux voir s'il descend vite, s'il reste, s'il parle à quelqu'un.
Il descend lentement, sac sur une épaule, carnet glissé sous le bras. Il passe dans l'allée centrale, à deux mètres de moi. Au moment où il arrive à ma hauteur, il ralentit imperceptiblement. Juste assez pour que je sente qu'il me regarde.
Nos yeux se croisent à nouveau.
Cette fois, il parle.
Cette fois, il parle.
— T'étais en retard toi aussi, non ?
Sa voix est plus douce de près. Moins solennelle que tout à l'heure. Presque complice.
Je hausse les épaules, un demi-sourire que j'espère détaché.
Je hausse les épaules, un demi-sourire que j'espère détaché.
— Ouais. Le réveil m'a lâché. Et toi ?
Il rit – un rire bref, grave, qui vibre dans l'air entre nous.
— La machine à café du rez-de-chaussée. Elle a toussé trois gouttes et puis plus rien. J'ai attendu dix minutes pour rien.
Il marque une pause, comme s'il cherchait quoi ajouter. Ses yeux glissent sur mon cahier ouvert, sur les quelques lignes que j'ai griffonnées.
— T'as pris des notes sur sa réponse, là-haut ?
Je baisse les yeux. Oui, j'ai noté sa phrase presque mot pour mot.
— Ouais… c'était pas mal.
Il hausse un sourcil, amusé.
— Pas mal ? T'es dur en critique.
Nouveau petit rire. Puis il tend la main, presque par réflexe.
— Janier. Enfin… Nans. Nans Janier.
Je serre sa main. Sa paume est chaude, un peu calleuse au bout des doigts – peut-être un instrument de musique, ou du sport, ou juste la vie. Je sens mon pouls s'accélérer bêtement.
— Dorian. Dorian Dubry.
Il hoche la tête, répète mon prénom une fois, tout bas, comme pour le tester.
— Dorian. Ça claque.
Il lâche ma main, mais reste là une seconde de plus que nécessaire.
— Bon… à la prochaine, Dorian.
Il tourne les talons et s'éloigne dans le flot d'étudiants qui sortent. Je le regarde partir : sa démarche décontractée, le pull bleu qui bouge légèrement sur ses épaules, les cheveux qui bouclent sur la nuque.
Je reste immobile un instant, la main encore chaude de la sienne, le cœur qui cogne un peu trop fort pour une rencontre de trente secondes.
Je le regarde s'éloigner vers la sortie, mais il s'arrête devant le distributeur de café, celui-là même qui l'a trahi ce matin. Il donne un petit coup de pied dedans, sans méchanceté, juste pour la forme. Je presse le pas et arrive à sa hauteur.
— Laisse tomber, elle est rancunière.
— Elle sent la peur, Dorian. Si tu lui montres que t'as besoin d'elle, elle te lâche.
— Elle sent la peur, Dorian. Si tu lui montres que t'as besoin d'elle, elle te lâche.
Il se tourne vers moi, le carnet toujours sous le bras. Il a un air de défi amusé.
— Tu vas où, là ?
— J'ai cours de civi en salle 12. Et toi ?
— J'ai séché. Enfin, j'ai décidé que la civi ne méritait pas ma présence aujourd'hui. Je vais plutôt aller fumer une clope vers les quais. Tu viens ?
— J'ai cours de civi en salle 12. Et toi ?
— J'ai séché. Enfin, j'ai décidé que la civi ne méritait pas ma présence aujourd'hui. Je vais plutôt aller fumer une clope vers les quais. Tu viens ?
J'hésite une seconde. Je suis le genre d'élève qui ne rate jamais un cours, surtout en début d'année. Mais ses yeux plantés dans les miens ont une sorte de pouvoir magnétique qui rend l'idée d'une salle de cours soudainement insupportable.
— Allez, d'accord. Pour une fois.
— Voilà, je savais que t'étais un rebelle au fond.
— Voilà, je savais que t'étais un rebelle au fond.
On traverse le campus. Il marche avec une sorte de nonchalance rythmée, les mains dans les poches de son pull trop large. On finit par s'asseoir sur un muret de pierre, face au Rhône. Le soleil de septembre tape encore fort sur l'eau. Il sort un paquet de tabac à rouler, ses doigts longs et agiles s'activent avec une précision de chirurgien. Il m'en tend une.
— Je ne fume pas.
— Sage décision. Garde tes poumons pour crier au génie devant Baudelaire.
— Sage décision. Garde tes poumons pour crier au génie devant Baudelaire.
Il l'allume, rejette la fumée vers le ciel. Un silence s'installe, mais ce n'est pas le silence gêné de deux inconnus. C'est une attente.
— Tu viens d'où, Nans ?
— De nulle part. Un village paumé en Ardèche où il y a plus de chèvres que d'habitants. Je suis monté à Lyon pour voir si les gens ici parlaient vraiment comme dans les livres. Et toi ?
— Lyon, pur jus. J'ai jamais bougé de mon quartier.
— Un vrai citadin. Ça se voit à tes chaussures. Des Converse en ville, c'est classique. Dans mes sentiers de cailloux, t'aurais tenu dix minutes.
— De nulle part. Un village paumé en Ardèche où il y a plus de chèvres que d'habitants. Je suis monté à Lyon pour voir si les gens ici parlaient vraiment comme dans les livres. Et toi ?
— Lyon, pur jus. J'ai jamais bougé de mon quartier.
— Un vrai citadin. Ça se voit à tes chaussures. Des Converse en ville, c'est classique. Dans mes sentiers de cailloux, t'aurais tenu dix minutes.
Il rit et, sans prévenir, il pose sa main sur mon épaule pour s'équilibrer pendant qu'il change de position. Sa paume presse mon épaule à travers mon tee-shirt. C'est un geste simple, un geste de mec, mais je sens chaque point de contact comme s'il m'avait brûlé. Je ne m'écarte pas.
— Tu dessines dans ton carnet ?
— Je note des trucs. Des phrases, des visages.
— Je peux voir ?
— Non. Trop intime. C'est comme si tu me demandais de te montrer mes tripes, Dorian.
— Je note des trucs. Des phrases, des visages.
— Je peux voir ?
— Non. Trop intime. C'est comme si tu me demandais de te montrer mes tripes, Dorian.
Il me regarde avec une intensité soudaine, le sourire s'est effacé pour laisser place à quelque chose de plus sérieux, de plus profond. On reste là, les yeux accrochés l'un à l'autre, alors que le bruit de la ville s'estompe autour de nous.
— T'as une tête à lire des trucs bizarres, toi.
— C'est quoi des trucs bizarres ?
— De la philo allemande ou des poètes maudits qui finissent tous mal.
— On est en Lettres, Nans. C'est notre job de finir mal.
— C'est quoi des trucs bizarres ?
— De la philo allemande ou des poètes maudits qui finissent tous mal.
— On est en Lettres, Nans. C'est notre job de finir mal.
Il éclate d'un rire franc, cette fois, et me donne une petite tape amicale dans la nuque. Une tape un peu trop longue, où ses doigts s'attardent une seconde de trop dans mes cheveux noirs en bataille.
— On va bien s'entendre, Dubry. Je le sens.
Je hoche la tête, incapable de dire un mot. Mon cœur bat un peu trop vite, mais je me persuade que c'est juste l'adrénaline d'avoir séché mon premier cours. Rien d'autre.
Les semaines qui suivent transforment notre duo en une évidence pour tout le campus. On ne nous voit plus l'un sans l'autre. C'est devenu un automne de bibliothèques surchauffées et de marches infinies sous la pluie lyonnaise. Ce soir, on est chez moi, affalés sur le tapis de ma petite chambre d'étudiant, entourés de piles de livres et de tasses de café vides. On est censés préparer un exposé sur le symbolisme, mais on a dérivé depuis longtemps.
Nans est allongé sur le ventre, ses jambes repliées s'agitent en l'air. Il griffonne toujours sur ce fameux carnet. Moi, je suis assis contre mon lit, et sans y penser, je laisse traîner ma main près de son épaule.
— Dorian, tu crois que si on arrêtait d'analyser les poèmes, ils finiraient par nous répondre ?
Il se tourne sur le côté pour me regarder. Sa tête est à quelques centimètres de mon genou.
— Ils répondent déjà, Nans. C'est juste qu'ils parlent une langue que t'écoutes qu'avec le ventre.
— T'es un mystique, en fait. Un vrai.
— T'es un mystique, en fait. Un vrai.
Il rit et, avec une familiarité déconcertante, il pose sa tête sur ma cuisse. C'est un geste brusque, naturel, comme s'il cherchait un oreiller. Je me fige un instant, le souffle court, avant de me forcer à me détendre. C'est juste Nans. C'est juste nous.
— T'as le crâne dur, Dubry. On dirait de la pierre.
— C'est pour protéger le peu de neurones qui me restent après tes théories foireuses.
— C'est pour protéger le peu de neurones qui me restent après tes théories foireuses.
Il attrape ma main, celle qui était posée sur le tapis, et compare nos paumes. Ses doigts sont longs, froids, et la sensation de sa peau contre la mienne crée une sorte de court-circuit dans mon avant-bras. Il trace les lignes de ma main avec son index, un geste qui se veut distrait mais qui me fait frissonner.
— T'as une ligne de vie qui fait trois fois le tour de ton poignet. Tu vas vivre cent ans, c'est chiant.
— Pourquoi c'est chiant ?
— Parce qu'il va falloir que je te supporte jusqu'au bout. Ça va faire beaucoup de café froid, ça.
— Pourquoi c'est chiant ?
— Parce qu'il va falloir que je te supporte jusqu'au bout. Ça va faire beaucoup de café froid, ça.
Il lâche ma main mais ne bouge pas sa tête de ma cuisse. Il ferme les yeux, un petit sourire aux lèvres. La lumière de ma lampe de bureau sculpte les angles de son visage, l'arête de son nez, l'ombre de ses cils. Je me surprends à vouloir passer mes doigts dans ses boucles châtain clair, juste pour voir si elles sont aussi douces qu'elles en ont l'air. Je me ravise et attrape un bouquin à la place.
— Nans, l'exposé. On n'a rien fait.
— On a fait l'essentiel. On a existé. C'est déjà un sacré boulot.
— On a fait l'essentiel. On a existé. C'est déjà un sacré boulot.
Plus tard, on décide de sortir prendre l'air. La nuit est tombée, une brume épaisse monte du Rhône et enveloppe les réverbères d'un halo orangé. On marche vers la place Bellecour. Il fait un froid de canard, le genre qui s'insinue sous les vêtements. Nans n'a, comme d'habitude, pas mis de manteau assez chaud. Il grelotte, les mains enfoncées si profondément dans ses poches que ses épaules remontent jusqu'à ses oreilles.
— Putain, Dorian, j'ai l'impression que mes os se transforment en glaçons.
— Je t'avais dit de prendre ta veste. T'es têtu comme une mule.
— C'est le sang de l'Ardèche, ça bout mais ça gèle vite.
— Je t'avais dit de prendre ta veste. T'es têtu comme une mule.
— C'est le sang de l'Ardèche, ça bout mais ça gèle vite.
Sans un mot, je m'approche de lui et j'ouvre mon grand manteau de laine. C'est une impulsion, un réflexe de survie pour lui, ou peut-être pour moi.
— Viens là, l'idiot.
Il ne se fait pas prier. Il se glisse contre moi, son dos contre mon torse, et je referme les pans de mon manteau autour de nous deux. On a l'air ridicules, une sorte de créature à deux têtes et quatre jambes qui avance en titubant, mais la chaleur qui se dégage de lui est instantanée. Je sens son cœur battre contre mon bras, ou peut-être que c'est le mien, je ne sais plus.
— C'est mieux ?
— Carrément. T'es un vrai radiateur, Dubry. On devrait vendre tes services à EDF.
— Carrément. T'es un vrai radiateur, Dubry. On devrait vendre tes services à EDF.
Il rejette sa tête en arrière, son crâne contre mon épaule. Il me regarde d'en bas, ses yeux verts brillant dans le noir. On est si proches que je sens son souffle chaud sur mon menton. Il y a un silence, un de ces silences qui pèsent des tonnes, où le monde pourrait s'arrêter de tourner sans qu'on s'en aperçoive.
— On fait quoi si on se fait arrêter pour exhibitionnisme de manteau ?
— Je dirai que je t'ai kidnappé.
— Je dirai que je t'ai kidnappé.
Il sourit, mais ses yeux ne quittent pas les miens. Il y a une tension, une sorte de corde raide sur laquelle on danse tous les deux, sans jamais regarder le vide en dessous. On est amis. Les meilleurs amis du monde. C'est ce que je me répète alors qu'on continue de marcher, soudés l'un à l'autre, dans les rues désertes de Lyon.
— Nans ?
— Ouais ?
— Promets-moi qu'on ne finira pas comme les poètes de ton carnet.
— Ouais ?
— Promets-moi qu'on ne finira pas comme les poètes de ton carnet.
Il se tait un instant, puis resserre sa main sur mon avant-bras, à travers le manteau.
— On fera mieux, Dorian. On finira comme nous. C'est déjà pas mal, non ?
Je ne réponds pas. Je me contente de respirer l'odeur de ses cheveux et de marcher, le cœur lourd d'une émotion que je n'ai toujours pas le courage de nommer.
On finit par rebrousser chemin. Le froid de la rue nous a vidés, et l'abri de mon manteau ne suffisait plus à contrer les morsures de novembre. Quand on franchit le seuil de ma chambre étudiante, la chaleur du radiateur nous frappe comme une caresse. Nans claque des dents, les joues rougies, et se dirige directement vers la bouilloire posée sur mon petit bureau encombré.
— Encore du café ? je demande en jetant ma veste sur la seule chaise de la pièce.
— Sinon je vais hiberner sur ton lino et tu devras me pousser au balai demain matin.
— Sinon je vais hiberner sur ton lino et tu devras me pousser au balai demain matin.
On s'assoit par terre, dans l'espace étroit entre le lit et le bureau. On boit en silence, la vapeur du café nous embrumant le visage. Nans semble soudain très loin, ses paupières s'alourdissent, ses gestes deviennent lents. Il finit sa tasse, la pose avec une précaution exagérée contre un pied de table, puis pose sa tête contre le mur froid.
— Dorian ?
— Quoi ?
— Je dors ici si ça ne te dérange pas. Je n'ai pas la force de marcher jusqu'à ma chambre. Et tu me feras un peu de place dans ton petit lit.
— Quoi ?
— Je dors ici si ça ne te dérange pas. Je n'ai pas la force de marcher jusqu'à ma chambre. Et tu me feras un peu de place dans ton petit lit.
C'est dit avec une telle évidence que je ne trouve rien à redire. Je hoche la tête. On se lève mécaniquement dans l'espace exigu de ma chambre étudiante. Sans un mot, dans une pudeur étrange et pourtant naturelle, on se débarrasse de nos vêtements. On finit tous les deux en sous-vêtements. Je ne peux pas m'empêcher de le regarder : Nans est plus grand que moi, sa silhouette est plus athlétique, ses muscles dessinés et sa peau reste étonnamment bronzée malgré l'automne qui s'installe. On se glisse sous la couette. Mon lit est un 90 cm, étroit, un vrai lit de chambre étudiante conçu pour une personne seule qui ne bouge pas trop.
— C'est serré, Dubry. On dirait qu'on est dans un cercueil de luxe.
— C'est toi qui as voulu rester. Te plains pas.
— Je ne me plains pas, je constate. Dis, tu penses qu'on peut tout rater et être heureux quand même ?
— C'est toi qui as voulu rester. Te plains pas.
— Je ne me plains pas, je constate. Dis, tu penses qu'on peut tout rater et être heureux quand même ?
Je me tourne un peu vers lui. Nos visages sont si proches que je sens la chaleur de son souffle sur ma peau.
— Rater quoi ? Les études ? La vie ?
— Tout. Se retrouver à trente ans à vendre des marrons chauds sur une place, mais avoir toujours ce genre de café dans le ventre et des livres plein les poches.
— Si on est ensemble pour les vendre, ces marrons, alors ouais, je pense que c'est pas vraiment rater.
— Tout. Se retrouver à trente ans à vendre des marrons chauds sur une place, mais avoir toujours ce genre de café dans le ventre et des livres plein les poches.
— Si on est ensemble pour les vendre, ces marrons, alors ouais, je pense que c'est pas vraiment rater.
Il sourit, mais ses yeux se ferment. Le silence revient, troublé seulement par le sifflement d'un tuyau dans le couloir de la résidence. On essaie de trouver chacun notre place, mais c'est impossible. Dans ce cadre de bois étroit, son corps musclé prend beaucoup d'espace, et chaque mouvement fait cogner mon genou contre le sien. La place manque cruellement. Soudain, Nans bascule. Il se tourne, me tournant le dos, et vient se caler en cuillère contre moi, son dos large et bronzé pressé contre mon torse.
— Tu me réchaufferas encore plus comme ça. T'es une vraie bouillotte, Dorian.
Je me fige, les yeux grands ouverts dans le noir. Mon cœur cogne si fort contre son dos que j'ai peur qu'il le sente à travers sa peau. Je ne sais plus quoi faire de mes mains, de mon souffle, de ce corps électrique qui me colle de haut en bas. Mais je ne le repousse pas. C'est impossible de le repousser.
— Nans ?
— Dors, Dorian. Tais-toi et dors.
— Dors, Dorian. Tais-toi et dors.
Il attrape mon bras qui traînait mollement sur le drap et le ramène par-dessus lui, pressant ma main contre son ventre ferme. Il garde sa main sur la mienne, verrouillant la position, m'obligeant à l'enlacer. C'est une étreinte totale, absolue, une fusion que l'amitié n'explique plus mais que l'on accepte comme une nécessité physique contre le froid de novembre.
Peu à peu, sa respiration se régule. Il s'endort. Je sens le poids de son bras, la tiédeur de sa peau bronzée, et cette odeur de tabac et de sommeil qui émane de sa nuque juste sous mon nez. Je finis par fermer les yeux à mon tour, emporté par sa chaleur, la main toujours prisonnière de la sienne, dans ce petit lit de chambre étudiante qui, finalement, semble contenir tout l'univers.
Fin du chapitre 1.
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