Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'équilibre des corps — Chapitre 6
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'équilibre des corps
Chapitre 6
Chapitre 6
La tension qui saturait l'air du studio depuis le début de cette séance explose enfin dans un fracas de chair et de souffle court. Livio, avec une force tranquille mais souveraine, reprend le dessus sur mon corps épuisé. D'un geste fluide, presque animal, il me retourne et me plaque le dos contre le tapis de yoga, au centre exact de la salle, là où la lumière des spots décline. Le contact du caoutchouc froid contre ma peau brûlante de sueur me fait tressaillir, mais c'est la silhouette massive de Livio au-dessus de moi qui me fige.
Il se redresse sur ses genoux, ses yeux bleus ancrés dans les miens comme des harpons. Sans un mot, il glisse ses mains sur ses hanches et fait tomber son short de sport ample. Il est nu, son corps sculpté par des années de pratique brillant d'un éclat ambré. Son sexe, sombre et déjà fier, palpite doucement entre ses cuisses. Puis, il s'occupe de moi. Il me déshabille avec une lenteur calculée, ses doigts effleurant ma peau avec une douceur qui me fait gémir d'avance. Je ferme les yeux, me laissant porter par cette vague de transgression totale. Quand il retire mon short, je me sens vulnérable, exposé, mais sa bouche vient immédiatement s'écraser sur la mienne pour un baiser d'une intensité dévastatrice. Nos deux queues se frottent l'une contre l'autre, dures, impatientes, cherchant un soulagement que seule cette collision peut offrir.
Livio s'interrompt un instant, son souffle court venant brûler mon visage.
— Est-ce que tu en as réellement envie, Ruben ?
— Putain, oui… je lâche dans un râle, ma main agrippant désespérément ses cheveux sombres.
— Putain, oui… je lâche dans un râle, ma main agrippant désespérément ses cheveux sombres.
Livio descend alors le long de mon corps. Il embrasse chaque centimètre de mon torse, sa langue traçant des lignes de feu sur mes muscles abdominaux encore contractés. Il s'attarde sur mes tétons, les mordillant avec une précision qui me fait cambrer le dos, les mains crispées sur le tapis. Puis, il descend encore. Je sens son souffle chaud sur mon bas-ventre, une promesse de chute. Ses doigts entourent ma queue, la caressant doucement du pouce avant qu'il ne la prenne entièrement en bouche.
Le choc est tel que je manque de perdre connaissance. La chaleur de sa gorge, l'humidité de sa langue qui entoure mon gland... c'est une expertise qui me terrasse. Il lèche ma queue de bas en haut, s'attardant sur le frein avec des mouvements circulaires de sa langue, avant de l'enfoncer plus profondément. Il gobe mes bourses tout en me branlant d'une main ferme, créant une succion puissante qui me tire des gémissements de plus en plus forts, presque des cris de douleur et de plaisir mêlés. Sa langue remonte le long de la veine, explore chaque relief, tandis que ses lèvres aspirent mon sexe avec une force qui me vide la tête.
— Ouvre les yeux, Ruben. Regarde-moi, ordonne-t-il d'une voix sourde, entre deux succions mouillées.
J'ouvre les yeux, la bouche bée, les mains perdues dans sa chevelure, le regardant s'acharner sur moi avec une passion prédatrice. C'est à cet instant précis que le monde extérieur s'invite sur le tapis.
Sur le banc de bois, à moins de deux mètres de nous, mon téléphone se met à sonner frénétiquement. Le vibreur fait résonner le bois, un bruit sec, saccadé, qui déchire l'érotisme de la scène. C'est Elie. Je le sais. Ce bruit est un rappel brutal de ma trahison. La panique monte en moi, une décharge d'adrénaline glacée qui me fait repousser Livio d'un coup sec.
Je me redresse, haletant, le sexe encore brillant de sa salive. Je rampe presque jusqu'au banc pour saisir l'appareil. Je décroche, essayant de masquer mon essoufflement et les battements de mon cœur.
— Allô ?
— Ruben ? C'est Elie. Je te dérange ? Je voulais savoir à quelle heure tu penses rentrer ?
— Bientôt, Elie… On a… on a fini un peu plus tard aujourd'hui, je bafouille, ma voix tremblante, les yeux fixés sur Livio.
— Ruben ? C'est Elie. Je te dérange ? Je voulais savoir à quelle heure tu penses rentrer ?
— Bientôt, Elie… On a… on a fini un peu plus tard aujourd'hui, je bafouille, ma voix tremblante, les yeux fixés sur Livio.
Pendant qu'elle parle du déjeuner chez ses parents, Livio ne reste pas immobile. Il s'approche, rampant sur le tapis avec une grâce féline. Il se remet à genoux entre mes jambes alors que je suis assis sur le bord du banc, le téléphone à l'oreille. Ses yeux me défient, une lueur de pure provocation y brille. Sans aucune hésitation, il reprend ma queue en bouche et l'enfonce d'un coup sec jusqu'au fond de sa gorge, faisant claquer sa langue sur mon gland.
— Ah… ! je lâche malgré moi, le corps secoué par un spasme de plaisir pur.
— Ruben ? Qu'est-ce qui se passe ? On dirait que tu as mal, s'inquiète Elie à l'autre bout du fil.
— Non… non, c'est juste… je me suis cogné contre le banc en te répondant, je lance dans un souffle rauque, mon corps luttant contre l'extase que Livio me provoque en aspirant mon sexe avec encore plus de vigueur. Écoute, je dois y aller, le prof ferme tout. On en parle quand j'arrive. Je t'aime.
— Ruben ? Qu'est-ce qui se passe ? On dirait que tu as mal, s'inquiète Elie à l'autre bout du fil.
— Non… non, c'est juste… je me suis cogné contre le banc en te répondant, je lance dans un souffle rauque, mon corps luttant contre l'extase que Livio me provoque en aspirant mon sexe avec encore plus de vigueur. Écoute, je dois y aller, le prof ferme tout. On en parle quand j'arrive. Je t'aime.
Je raccroche et je jette le téléphone. La culpabilité explose en une rage charnelle. Je saisis la tête de Livio, plongeant mes doigts dans ses cheveux, et je commence à donner des coups de reins sauvages dans sa bouche. Il en salive, ses yeux fixés sur les miens, acceptant chaque assaut, sa gorge s'ouvrant pour m'accueillir toujours plus loin. Le bruit des succions remplit l'espace vide du studio. Je sens la fin approcher, inévitable.
Je pousse un énorme cri de jouissance qui résonne contre les miroirs. Je jouis d'une traite, une quantité impressionnante de sperme qui gicle au fond de sa gorge. Livio ne recule pas, il m'oblige à rester en lui, avalant tout ce qu'il peut, ses muscles de la gorge travaillant sous mes doigts alors qu'il vide mon sexe jusqu'à la dernière goutte. Il continue de me sucer longuement pour tout nettoyer, sa langue explorant chaque recoin alors que je commence à débander, encore sonné par l'intensité de l'orgasme. Au même moment, dans un spasme de plaisir partagé, Livio jouit à son tour sur le sol du studio, son sperme s'étalant sur le parquet sombre tandis qu'il refuse de lâcher ma queue.
Il finit par se relever, essuyant ses lèvres d'un geste lent, un sourire de triomphe aux coins de la bouche. Il me saisit par le bras et me force à me tenir debout face au grand miroir qui couvre tout un pan du mur.
— Regarde-toi, Ruben. Regarde l'homme que tu es vraiment.
L'image est dévastatrice. Nous sommes nus, trempés de sueur, nos corps marqués par l'étreinte, le parquet souillé. Je vois mon visage, celui d'un homme qui a franchi une ligne rouge.
— C'est ça ta double identité, murmure-t-il contre mon oreille. Assume-le.
Il m'embrasse une dernière fois, un baiser qui a le goût de ma propre fin. Je reprends soudain mes esprits, la réalité me percutant comme un train à grande vitesse. Sans un mot, je file dans la pièce annexe. Je m'habille avec une hâte maladive, je saisis mon jean propre sur le comptoir sans même regarder Livio qui reste nu au milieu du studio.
— À samedi prochain, Ruben. Ou avant, si tu as envie. Tu sais où me trouver.
Je sors en trombe. Le trajet est un calvaire. Je hurle dans ma voiture, frappant le volant à s'en faire saigner les mains. — Qu'est-ce que j'ai fait ! Mais qu'est-ce que j'ai fait ! Je me maudis, je crie ma honte et ma rage, alors que l'odeur de Livio, imprégnée dans ma peau, me rappelle à chaque seconde l'ampleur de ma trahison tandis que je roule vers Elie.
Je coupe le moteur dans le parking souterrain de mon immeuble, mais je ne sors pas de la voiture. Le silence qui s'installe brusquement est terrifiant. Je reste là, les mains agrippées au volant, le regard vide, tandis que l'adrénaline retombe pour laisser place à une horreur glaciale. C'est alors que l'odeur me percute.
Je réalise avec une épouvante indicible que mon corps entier « pue » le studio. Ce n'est pas seulement l'encens ou le bois de santal ; c'est la sueur acide de Livio, c'est l'odeur musquée de nos deux sexes qui se sont frottés, et surtout, c'est le relent métallique de mon propre sperme. J'ai l'impression que cette odeur est imprégnée jusque dans mes pores, qu'elle sature l'habitacle de ma voiture comme une preuve flagrante de mon crime. Je me sens souillé, marqué au fer rouge.
Dans une panique frénétique, j'ouvre ma boîte à gants. Je saisis un paquet de lingettes désinfectantes que j'utilise habituellement pour le travail. Je m'en sers pour me frotter le visage, le cou et les mains avec une violence rageuse. Je frotte jusqu'à ce que ma peau devienne rouge et brûlante, essayant d'arracher la trace des lèvres de Livio sur mon épiderme. Puis, je déniche un vieux flacon de parfum pour homme qui traînait dans le vide-poches. J'en vide la moitié sur mes vêtements, sur mes cheveux, dans l'air de la voiture, jusqu'à ce que l'odeur chimique m'étouffe presque. Cette tentative désespérée de m'effacer, de redevenir « Ruben », ne fait qu'accentuer ma détresse.
En montant les escaliers, chaque marche pèse une tonne. Je me demande si Elie, avec cet instinct quasi animal qu'elle a pour moi, ne va pas détecter immédiatement le changement de « texture » de ma peau ou cette aura de perdition qui m'entoure. J'ai l'impression d'être un fantôme qui rentre dans une maison qui ne lui appartient plus.
Quand je pousse la porte de l'appartement, le choc est immédiat. Dans l'entrée, posée sur la console, se trouve une photo de nos dernières vacances en Corse. Nous y sommes tous les deux, souriants, baignés de soleil, les yeux pleins d'un avenir limpide. Le contraste entre cet homme pur sur le papier glacé et le « monstre » qui vient de jouir dans la gorge d'un autre homme il y a moins de trente minutes est insoutenable. Je détourne les yeux, le cœur au bord des lèvres.
— Ruben ? C'est toi ? lance Elie depuis le salon.
Je ne réponds pas tout de suite. Je file directement vers la salle de bain, évitant son regard comme si elle pouvait y lire la vidéo de ma trahison.
— Je file sous la douche, je suis… je suis épuisé ! je crie d'une voix que j'espère normale.
Je m'enferme et je fais couler l'eau, réglée sur le froid le plus vif. Je reste prostré au fond de la cabine, les bras enserrant mes genoux, laissant l'eau glacée cingler mon dos. Je ferme les yeux, espérant trouver le visage d'Elie, mais c'est celui de Livio qui surgit : son regard bleu triomphant devant le miroir du studio, sa bouche luisante de mon propre fluide, son sourire de prédateur victorieux. Je réalise avec une clarté effrayante que je ne pourrai plus jamais regarder ma femme dans les yeux sans voir, en surimpression, l'image de moi-même nu devant ce miroir.
Je dois trouver une explication à mon état de choc, à ma pâleur cadavérique. Quand je sors enfin, drapé dans un peignoir, j'adopte une démarche voûtée, une main pressée sur mes lombaires.
— Ça ne va pas ? demande Elie en s'approchant, le visage marqué par l'inquiétude. Tu es tout blanc, Ruben. Tu trembles…
— J'ai fait une mauvaise chute, je mens froidement, chaque mot m'écorchant la gorge. J'ai forcé sur une posture d'équilibre, le Corbeau… j'ai basculé et j'ai senti un craquement dans mon dos. Je crois que je me suis sérieusement froissé un muscle. La séance a été un calvaire après ça.
— J'ai fait une mauvaise chute, je mens froidement, chaque mot m'écorchant la gorge. J'ai forcé sur une posture d'équilibre, le Corbeau… j'ai basculé et j'ai senti un craquement dans mon dos. Je crois que je me suis sérieusement froissé un muscle. La séance a été un calvaire après ça.
Elie soupire, pleine de compassion.
— Oh, mon pauvre… Viens t'allonger sur le canapé. Je vais te masser avec la pommade chauffante, ça va te soulager avant le dîner.
Je n'ai pas la force de refuser. Je m'allonge sur le ventre, le visage enfoui dans un coussin. Quand ses mains, douces et aimantes, se posent sur ma peau, c'est une torture absolue. Chaque caresse d'Elie sur mon dos me rappelle, par un effet de miroir atroce, la pression du corps massif de Livio quelques minutes plus tôt. Ses mains à elle cherchent à me soigner, alors que les siennes cherchaient à me briser. Je contracte chaque muscle pour ne pas hurler sous son toucher. Je me sens comme un cadavre que l'on essaie de réanimer.
Le dîner est une épreuve de force. Nous sommes assis l'un en face de l'autre. Elie a préparé mon plat préféré, mais chaque bouchée me semble avoir le goût de la cendre. Je fais semblant de manger, hochant la tête aux détails qu'elle me donne sur le repas du lendemain chez ses parents, mais je suis en pleine dissociation. Je suis un traître assis à la table de sa victime.
C'est à ce moment-là que mon téléphone, posé dans la poche de mon pantalon, vibre contre ma cuisse. Une décharge électrique me parcourt le corps. Je le sors sous la table, le cœur battant à tout rompre. Un message de Livio. Un message simple, d'une cruauté sans nom :
— Ton goût est encore sur mes lèvres. Bon appétit, Ruben.
Je manque de m'étouffer avec ma fourchette. Une quinte de toux violente me secoue, je dois boire une grande gorgée d'eau pour ne pas vomir. Livio ne va pas me lâcher. Il ne s'agissait pas d'un acte isolé ; il vient de prendre le contrôle de ma vie. Il a désormais un pouvoir de vie ou de mort sur mon couple, sur ma réputation, sur mon identité.
— Ruben ? Ça va ? Tu es sûr que tu ne couves pas quelque chose ? s'alarme Elie.
— C'est… c'est le dos, je balbutie, les yeux fixés sur mon assiette. La douleur me lance jusque dans l'estomac. Je pense que je vais aller m'allonger tout de suite.
— C'est… c'est le dos, je balbutie, les yeux fixés sur mon assiette. La douleur me lance jusque dans l'estomac. Je pense que je vais aller m'allonger tout de suite.
Le repas familial est devenu un champ de mines psychologique. Chaque silence, chaque regard d'Elie me semble être une accusation. Je réalise que Livio peut m'envoyer n'importe quoi, n'importe quand. Je suis devenu son otage. Alors que je me lève pour fuir vers la chambre, je sens le poids du message dans ma poche comme une grenade prête à dégoupiller.
La nuit n'est plus un refuge, elle est devenue une cellule de dégrisement où les murs se resserrent sur mes fautes. Le silence de l'appartement est lourd, seulement troublé par le tic-tac lointain de l'horloge qui semble scander mon échec. Il est deux heures du matin. À mes côtés, Elie respire doucement, d'un sommeil calme et confiant qui m'est désormais interdit. Je ne peux plus rester allongé. Chaque fois que je ferme les paupières, le plafond se transforme en miroir : je revois le studio, je sens la moiteur du tapis de yoga, et je revois Livio, nu, triomphant, m'imposant de regarder l'homme que je suis devenu.
Je m'extrais des draps avec une lenteur de spectre. Je fuis la chaleur de notre lit qui me brûle comme un linceul de mensonges. Je marche pieds nus sur le parquet froid jusqu'à la cuisine. Je ne branche aucune lumière. Je m'assois à la table en bois, là où nous prenons nos petits-déjeuners depuis des années, là où nous avons tracé les plans de notre vie commune. Je reste là, prostré, les mains jointes sur le plateau lisse, fixant l'obscurité. Je suis une ombre parmi les ombres.
C'est alors que j'entends le froissement des pas d'Elie. Elle apparaît dans l'encadrement de la porte, une silhouette floue enveloppée dans son peignoir. Elle n'allume pas, respectant mon isolement, mais sa présence irradie une inquiétude palpable.
— Ruben ? murmure-t-elle, sa voix chargée d'un sommeil brisé. Pourquoi tu es ici, tout seul dans le noir ? Ton dos te fait encore souffrir à ce point ?
Je ne réponds pas immédiatement. La gorge me brûle, comme si le sperme de Livio y avait laissé une trace indélébile. J'ai l'impression que si j'ouvre la bouche, la vérité va s'en échapper comme une marée noire. Elle s'approche et pose sa main sur ma nuque. Son contact est si pur, si désintéressé, qu'il me donne la nausée.
— Dis-moi ce qui ne va pas, Ruben. Je t'en supplie. Tu n'es plus là. Tu es comme une coquille vide. Est-ce que c'est à cause de nous ? Est-ce que tu as rencontré quelqu'un ? Est-ce que tu veux qu'on arrête tout ?
La question tombe dans le silence de la cuisine comme une lame. Je suis à deux doigts de tout lâcher. Je veux m'effondrer contre elle, pleurer sur son épaule et tout vomir : la trahison, le studio verrouillé, la bouche de Livio, mon propre désir immonde. Je veux qu'elle me déteste pour que cette souffrance s'arrête.
Mais l'image de Livio surgit, impérieuse. Je revois son regard bleu électrique. Je réalise que si j'avoue, je perds Elie, mais je perds aussi ce lien toxique et brûlant avec lui. Et, dans ma lâcheté la plus totale, je me rends compte que je ne suis pas prêt à renoncer à lui. Pas encore.
— C'est juste le travail, Elie… je mens, ma voix sonnant comme un râle. Le service, la fatigue, ce mal de dos qui me rend fou. Je n'arrive pas à débrancher la machine. Va te recoucher, je vais prendre un verre d'eau et j'arrive.
Elle me regarde encore un instant, je devine sa tristesse, sa sensation d'être mise à l'écart. Elle finit par faire demi-tour. Le silence qui s'installe alors est celui d'un tombeau. Je quitte la table, je saisis mon téléphone sur le comptoir. Mes doigts tremblent. J'ouvre la messagerie de Livio. Je tape trois mots qui scellent ma déchéance :
— Merci. Bonne nuit.
J'appuie sur envoyer. L'écran s'éteint. Dans le reflet noir de la dalle, je vois mon visage, hagard, méconnaissable. — Putain… mais quel con je suis, je murmure dans le vide. Quel pauvre type.
Le lendemain, le soleil du dimanche est une insulte à ma détresse. Nous sommes chez mes beaux-parents pour le déjeuner. La véranda est baignée de lumière, l'odeur du gigot d'agneau et du romarin sature l'air. Autour de la table, les rires fusent, banals, chaleureux. Je fais bonne figure, je souris aux plaisanteries de mon beau-père, je commente la météo, mais je suis en pleine dissociation. Je regarde Elie servir l'eau et je me demande comment elle peut encore me toucher sans être brûlée par mon infamie.
Ma belle-mère, dont l'instinct m'a toujours mis mal à l'aise, m'observe avec une insistance dérangeante. À la fin du repas, alors qu'Elie est parti chercher le café en cuisine, elle s'approche de moi sur la terrasse qui surplombe le jardin fleuri.
— Ruben, tu es bien silencieux aujourd'hui, dit-elle en posant son verre. Tu as l'air ailleurs, tes yeux sont éteints. Dis-moi franchement… est-ce que tu es heureux avec ma fille ?
Le sol semble s'ouvrir sous mes pieds. La question est un coup de poignard. Au même moment, mon téléphone vibre dans ma poche. Un appel masqué. Je sais qui c'est. C'est Livio qui s'invite au milieu du cercle familial pour me rappeler à qui j'appartiens désormais.
— Excusez-moi, c'est l'hôpital, une urgence dans le service, je dois prendre ça, je bafouille avant de m'isoler précipitamment au fond du jardin, derrière les thuyas qui me cachent de la maison.
Je décroche, le souffle court, le cœur battant à s'en briser les côtes.
— Allô ?
— Ton goût ne m'a pas quitté de la nuit, Ruben, dit la voix de Livio, basse, vibrante, d'une sensualité qui me donne des vertiges. Je te veux. Maintenant. Viens me rejoindre chez moi.
— Je ne peux pas, Livio ! je chuchote furieusement, surveillant la terrasse du coin de l'œil. Je suis chez mes beaux-parents, c'est impossible, tu es fou !
— Trouve une excuse. Dis que ton service t'appelle. Je t'attends, Ruben. Je sais que tu en as envie autant que moi.
— Non ! je réplique, essayant de retrouver un reste de dignité. Je ne peux pas faire ça à Elie aujourd'hui. On verra demain… je verrai si je peux me libérer après mon service, mais je ne garantis rien. Laisse-moi respirer !
— Ton goût ne m'a pas quitté de la nuit, Ruben, dit la voix de Livio, basse, vibrante, d'une sensualité qui me donne des vertiges. Je te veux. Maintenant. Viens me rejoindre chez moi.
— Je ne peux pas, Livio ! je chuchote furieusement, surveillant la terrasse du coin de l'œil. Je suis chez mes beaux-parents, c'est impossible, tu es fou !
— Trouve une excuse. Dis que ton service t'appelle. Je t'attends, Ruben. Je sais que tu en as envie autant que moi.
— Non ! je réplique, essayant de retrouver un reste de dignité. Je ne peux pas faire ça à Elie aujourd'hui. On verra demain… je verrai si je peux me libérer après mon service, mais je ne garantis rien. Laisse-moi respirer !
Il y a un court silence à l'autre bout du fil. Puis son souffle, lourd, presque un grognement.
— Est-ce que tu as repensé à moi, au moins ? À ma bouche sur toi ?
— Putain, Livio… je ne fais que ça, je lâche dans un souffle de désespoir total. Je ne fais que ça. J'ai un mal fou à gérer cette double vie. Je ne sais plus qui je suis quand je rentre ici.
— Tu es exactement celui que j'ai vu dans le miroir hier, Ruben. Un homme qui a soif de vérité. À demain, alors. Ne me fais pas attendre trop longtemps.
— Putain, Livio… je ne fais que ça, je lâche dans un souffle de désespoir total. Je ne fais que ça. J'ai un mal fou à gérer cette double vie. Je ne sais plus qui je suis quand je rentre ici.
— Tu es exactement celui que j'ai vu dans le miroir hier, Ruben. Un homme qui a soif de vérité. À demain, alors. Ne me fais pas attendre trop longtemps.
Il raccroche. Je reste planté là, au milieu des roses et du gazon tondu, le téléphone serré contre mon oreille. Je regarde la maison, la vie paisible et honnête qui s'y déroule, et je réalise que je suis un espion infiltré dans ma propre existence. Je n'ai plus d'issue. Je rentre dans la véranda, le visage blême, prêt à servir une nouvelle série de mensonges pour tenir jusqu'à demain, dévoré par l'attente de le retrouver.
Le lundi matin au service « Ailes Bleues » n'est pas une reprise, c'est un naufrage sensoriel. L'odeur habituelle de désinfectant, de café brûlé et de linoléum ciré, qui d'ordinaire constitue mon ancrage professionnel, me donne aujourd'hui une nausée physique. Je déambule dans les couloirs comme un étranger dans ma propre vie, évitant soigneusement les regards de mon équipe. Je sens sur ma peau le poids de la séance de samedi, le souvenir de la bouche de Livio et le goût de ma propre trahison qui me remonte à la gorge par vagues acides.
Je m'installe à mon bureau de cadre, bien décidé à me noyer dans la bureaucratie pour faire taire les voix qui hurlent dans ma tête. Je tire vers moi une pile épaisse de rapports de soins et de dossiers à valider. Mais les mots dansent devant mes yeux, les lignes s'entremêlent comme des racines mouvantes. Je tente de remplir un rapport d'incident pour un patient du secteur B, ma main serrant le stylo avec une crispation telle que mes articulations blanchissent.
Soudain, mon sang se glace. Je baisse les yeux sur la feuille et je réalise avec un effroi indicible que j'ai écrit machinalement le nom de « Livio » en plein milieu de la marge, et pire encore, à la place d'un dosage de neuroleptique dans une case critique du dossier. Le nom est là, tracé d'une écriture nerveuse, presque incantatoire, comme une marque de possession.
Pris d'une panique soudaine, je déchire la feuille en mille morceaux avec une violence qui me surprend moi-même. Mon cœur cogne contre mes côtes comme un animal en cage. Je me lève brusquement, je verrouille la porte de mon bureau à double tour et je tire les stores pour m'enfermer dans une pénombre protectrice.
On frappe à la porte. C'est Julien.
— Ruben ? T'es là ? J'ai une question pour le retour de Mme Morel et…
— Julien ! je hurle à travers le bois de la porte, ma voix, déraillant légèrement. Je ne veux voir personne ! Je suis plongé dans les plannings d'été, c'est un bordel sans nom et je dois boucler ça avant ce soir. Si vous avez le moindre souci dans le service, tu vois ça directement avec l'IDE ! Ne me dérangez sous aucun prétexte !
— Julien ! je hurle à travers le bois de la porte, ma voix, déraillant légèrement. Je ne veux voir personne ! Je suis plongé dans les plannings d'été, c'est un bordel sans nom et je dois boucler ça avant ce soir. Si vous avez le moindre souci dans le service, tu vois ça directement avec l'IDE ! Ne me dérangez sous aucun prétexte !
J'entends le silence de Julien derrière la porte, sans doute surpris par mon agressivité inhabituelle, puis ses pas qui s'éloignent. Je me rassois dans le noir, les mains tremblantes, le front appuyé sur le bois froid du bureau. Je reste là, immobile, à respirer à pleins poumons l'odeur du savon antiseptique qui s'échappe du lavabo de mon cabinet. Je cherche désespérément à ce que cette odeur de "propre", d'hôpital, de dévouement, efface le souvenir entêtant du bois de santal et de la sueur de Livio. Mais rien n'y fait. Le fantôme de son contact est imprimé dans ma chair, plus réel que les dossiers qui m'entourent.
L'heure qui suit est une descente aux enfers de la préméditation. Je saisis mon téléphone, la lumière crue de l'écran m'agressant les yeux. Je dois prévenir Elie. Je dois construire le rempart derrière lequel je vais me cacher pour commettre l'irréparable.
Je passe plus d'une heure à taper, effacer, recommencer des messages. Je pèse chaque adjectif, chaque virgule, comme un faussaire peaufinant son œuvre. Je me dégoûte, mais une force gravitationnelle irrésistible m'entraîne vers lui. Je finis par envoyer un long SMS, détaillé, au ton faussement accablé :
— Ma chérie, ne m'attends pas ce soir. C'est la panique au service : une suspicion d'erreur médicamenteuse grave couplée à deux arrêts maladie soudains dans l'équipe de nuit. Je dois organiser une réunion de crise à 17h avec la direction et recaler tout le planning d'été en urgence. Ça risque de durer très tard. Dîne sans moi, je grignoterai un truc ici. Je t'aime.
Chaque lettre a été un mensonge délibéré, mais dès que le message passe en état "distribué", je sens une libération immonde. Le chemin est libre. Je suis en train de devenir un professionnel de la duplicité.
18h00. Je quitte l'hôpital avec la sensation d'être un évadé. Je compose le numéro de Livio. Il décroche.
— Je pars du travail. Je viens te rejoindre.
— Je t'attends, Ruben. La porte est ouverte.
— Je t'attends, Ruben. La porte est ouverte.
Je conduis nerveusement. Je bifurque vers le quartier de Livio, l'adrénaline au plus haut. Mais alors que je m'apprête à m'engager dans sa rue, mon regard est attiré par une voiture garée dans l'artère adjacente. Mon cœur s'arrête. Cette petite citadine grise... cet autocollant... C'est la voiture d'Elie.
La panique me submerge. Est-ce qu'elle me suit ? Est-ce qu'elle est là pour Livio ? Dans un réflexe de survie, je n'ose pas m'arrêter. Je continue ma route, les mains moites sur le volant, et je vais me garer à deux rues de là, dans une zone d'ombre.
Je descends de voiture, les jambes flageolantes. Je remonte la rue à pied, me cachant derrière les véhicules en stationnement, regardant frénétiquement autour de moi. Je suis un mari infidèle qui a peur d'être démasqué, mais l'ironie de la situation me rattrape brusquement.
Je m'arrête à l'angle, observant la rue où est garée la voiture d'Elie. Un bâtiment bourgeois se dresse là, à quelques dizaines de mètres de l'immeuble de Livio. La porte lourde s'ouvre.
C'est là que je la vois.
Elie sort du hall. Elle n'est pas seule. Elle est accompagnée d'un homme grand, élégant, dont je ne distingue pas le visage immédiatement. Ils s'arrêtent sur le perron. Et là, sous mes yeux, dans un geste d'une familiarité terrifiante, elle l'enlace. Ils s'embrassent. Un baiser long, passionné, qui ne laisse place à aucun doute.
Je reste pétrifié contre le mur froid, le souffle coupé. Alors que je culpabilisais de ma double vie, je réalise que ma femme possède la sienne, ici même, dans la rue d'à côté.
Fin du chapitre 6.
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