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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

L'équilibre des corps — Chapitre 10

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L'équilibre des corps

Chapitre 10

Chapitre 10
Le lendemain matin, je me lève à l'aube. Le ciel est encore rose quand je déroule mon tapis sur la terrasse. Je pratique seul, comme tous les jours. Salutation au Soleil, Guerrier, Pigeon, Savasana. Chaque mouvement est fluide maintenant. Mon corps connaît la séquence par cœur. Pourtant, ce matin, quelque chose est différent. Une légère tension persiste dans ma poitrine. Je respire plus profondément, j'essaie de laisser descendre. Mais son nom résonne encore dans ma tête.
Je termine la séance, je plie le tapis et je rentre me préparer. Aujourd'hui, je dois aller à Bayonne pour une journée de formation continue à l'école de la Croix-Rouge. Je prends la route vers 8h15. La circulation est fluide. La radio diffuse une vieille chanson française que j'écoute distraitement.
En arrivant à Bayonne, je me gare près du centre de formation. La journée passe vite : ateliers sur la gestion des urgences collectives, simulations avec les nouveaux formateurs. Je suis concentré, professionnel. À 17h30 précises, je sors du bâtiment. Le soleil est encore haut, l'air doux. Je traverse la place de la Liberté pour rejoindre ma voiture quand mon regard est attiré par une grande affiche jaune et orange collée sur un panneau publicitaire géant.
— Grande Manifestation de Yoga – Bayonne Week-end intensif avec l'invité spécial Patrick Beach Influenceur américain, professeur de yoga renommé mondialement Cours, ateliers, méditations, conférences Inscriptions ouvertes – Places limitées.
Patrick Beach.
Je m'arrête net. Je connais ce nom. Depuis plus d'un an, je le suis discrètement sur Instagram et YouTube. Ses flows puissants et fluides, ses enseignements sur la respiration consciente, ses retraites en Californie. Je le suis sans jamais liker ni commenter. C'est mon petit secret. Une façon de rester connecté au yoga sans retourner complètement dans le passé.
Je reste planté devant l'affiche pendant de longues minutes. Le vent fait claquer le coin du papier. Mon cœur bat plus fort. L'événement est dans un mois exactement. Le lieu est le grand hall des sports, à dix minutes à pied d'ici. Il reste encore quelques places pour le week-end complet.
Je reprends ma voiture et je rentre chez moi. Le trajet me semble plus long que d'habitude. La radio est éteinte. Je repense à Patrick Beach, à ses séquences de yoga qui m'ont aidé à tenir pendant les premiers mois de solitude. Je repense à mes propres séances du matin sur la terrasse, seul face à l'océan. Et je repense à Livio, même si je ne veux pas.
Arrivé à la maison, je pose mon sac, je me sers un verre d'eau et je m'installe sur la terrasse. Le soleil descend lentement sur l'océan. Je sors mon téléphone. J'ouvre le navigateur et je tape le nom de la manifestation. La page officielle s'affiche. Il reste encore quelques places pour le week-end complet. Je clique sur « Inscription ». Je choisis le pass VIP qui donne accès à tous les cours, y compris les ateliers avancés avec Patrick Beach. Je sélectionne une des meilleures places : premier rang, centre, juste devant l'estrade.
Je valide le paiement. La confirmation arrive immédiatement.
Je reste assis sur la terrasse, le téléphone dans la main, à regarder l'océan qui devient orange sous le coucher de soleil.
Je ne sais pas vraiment pourquoi je l'ai fait.
Peut-être parce que j'ai besoin de sentir à nouveau l'énergie d'un grand cours collectif. Peut-être parce que Patrick Beach est la seule chose qui me relie encore au yoga sans me ramener directement à Livio. Peut-être parce que, malgré tout ce que j'ai reconstruit, une partie de moi a encore envie de se sentir vivant au milieu d'autres corps qui respirent.
Je pose le téléphone sur la table en bois. Le vent fait bouger mes cheveux. Je ferme les yeux et je respire profondément, comme je le fais tous les matins.
Dans un mois, je serai assis au premier rang.
Un mois s'est écoulé depuis que j'ai vu l'affiche sur la place de la Liberté.
Les semaines ont glissé dans une routine que j'ai fini par apprivoiser. Les matins sont devenus plus doux. Je me réveille souvent avant la sonnerie, attiré par la lumière qui change sur l'océan. Je descends sur la plage avec une tasse de café encore fumant, je marche pieds nus sur le sable humide pendant une vingtaine de minutes, laissant l'eau froide me lécher les chevilles. Ensuite seulement, je déroule mon tapis sur la terrasse. La pratique est devenue plus fluide, presque méditative. Je n'ai plus besoin de réfléchir à la séquence. Mon corps sait. Les postures s'enchaînent naturellement, portées par le rythme des vagues. Pourtant, certains jours, une sensation étrange persiste : comme si une partie de moi attendait encore quelque chose qui ne viendra plus.
Au travail, les journées sont remplies. J'anime maintenant des modules sur la gestion du stress en situation d'urgence. Les élèves sont plus nombreux, plus motivés. Certains viennent me voir après les cours pour me poser des questions personnelles. Je réponds avec patience, mais je garde une distance. Ils ne savent rien de l'homme qui, il y a deux ans, a tout abandonné pour survivre. Ils voient seulement le formateur calme, celui qui ne hausse jamais la voix.
Le soir, je rentre souvent tard. Je cuisine des plats simples : poisson grillé, légumes du marché, un peu de riz. Je mange sur la terrasse, en regardant le soleil disparaître derrière l'horizon. Parfois je lis, parfois je reste simplement assis, à écouter le bruit de la mer. Les nuits sont plus calmes qu'avant. Je dors mieux. Mais il y a encore des moments où je me réveille en sursaut, le cœur battant, avec l'impression que quelqu'un m'a touché l'épaule.
Et puis ce matin est arrivé.
Je me prépare avec une attention particulière. Je choisis un short cycliste noir près du corps, que je recouvre d'un short ample léger gris clair qui tombe sur mes cuisses. Par-dessus, j'enfile un débardeur gris foncé ajusté qui épouse mes épaules, mon torse et mes abdominaux. Deux ans de pratique quotidienne et de travail manuel ont sculpté mon corps. Les muscles se devinent nettement sous le tissu fin. Je me regarde une seconde dans le miroir. Je ne me reconnais pas tout à fait. Cet homme-là semble plus solide, plus ancré, mais ses yeux gardent encore une ombre.
Je prends la route vers Bayonne. La circulation est dense. Je tourne pendant presque vingt minutes dans les rues autour du grand hall des sports avant de trouver une place de parking. Les parkings sont bondés. Des voitures arrivent de partout, des gens en tenue de yoga marchent déjà vers l'entrée. Je finis par me garer assez loin, dans une petite rue résidentielle. Je coupe le moteur et je reste un instant assis, les mains sur le volant. Mon cœur bat plus fort que d'habitude.
Je descends de la voiture. L'air est doux, le soleil déjà chaud. Je verrouille la portière et je marche vers le hall. Une foule importante se masse devant l'entrée principale. Une file immense serpente sur le trottoir, longue de plusieurs centaines de mètres. Je ralentis, un peu découragé, quand je remarque sur le côté une file beaucoup plus courte, marquée d'un panneau « VIP ». Je vérifie mon billet sur mon téléphone. Oui, j'ai pris le pass VIP.
Je me dirige vers cette file. Elle avance rapidement. Quand vient mon tour, je présente mon téléphone à l'hôtesse. Elle scanne le QR code et me sourit chaleureusement.
— Bienvenue, monsieur. Vous avez le pass VIP. Vous avez droit à l'accès prioritaire à tous les cours, une place réservée au premier rang dans la salle principale, et un accès au restaurant partenaire avec une table attitrée. On va vous fournir un tapis de yoga professionnel, une serviette microfibre et une bouteille d'eau réutilisable.
Elle me tend un sac en toile avec le logo de l'événement. À l'intérieur : un tapis de yoga épais de très bonne qualité, une serviette douce et une bouteille métallique gravée. Elle m'explique rapidement le déroulement de la journée : cours principaux avec Patrick Beach dans la grande salle, ateliers thématiques en parallèle, pauses déjeuner au restaurant VIP, et une conférence en fin de journée.
Une jeune hôtesse, souriante et dynamique, s'approche.
— Je vais vous accompagner jusqu'à votre place, monsieur.
Je la suis à travers le hall bondé. Nous entrons dans la grande salle. L'espace est immense, avec une scène surélevée au fond. Des centaines de tapis sont déjà déroulés au sol. L'hôtesse me guide jusqu'au premier rang, tout au centre, juste devant l'estrade.
— Voilà, vous êtes ici. La meilleure place. Profitez bien !
Je la remercie et je m'installe. Je déroule le tapis fourni, je pose la serviette à côté, la bouteille d'eau. Je m'assois en tailleur, les mains sur les genoux, et je regarde autour de moi.
Les gens arrivent au fur et à mesure. Des hommes et des femmes de tous âges, en tenue colorée ou sobre, certains avec des nattes, d'autres avec des chignons lâches. L'atmosphère est électrique mais calme, pleine d'une énergie contenue. Des murmures excités, des rires légers, le bruit des tapis qu'on déroule. L'air sent déjà l'encens et la sueur légère.
Je reste assis, immobile, le regard fixé sur la scène.
Au-dessus de l'estrade, une immense affiche de Patrick Beach domine l'espace. Il est en pleine posture, corps sculpté, sourire confiant. Mais juste en bas à droite de l'affiche, il y a un petit logo discret.
Je le reconnais tout de suite.
Le logo du studio Lotus & Souffle.
Le même cercle doré avec la fleur de lotus stylisée que j'ai vu des centaines de fois sur la façade du studio, sur les serviettes, sur les cartes de visite. Le logo de Livio.
Mon cœur rate un battement. Je reste figé, les yeux rivés sur ce petit dessin. Tout le bruit autour de moi semble s'estomper. Je ne vois plus que ce logo. Il est là, comme une signature silencieuse, comme un fantôme du passé qui vient me rappeler que rien n'est vraiment effacé.
Je reste assis, immobile, à fixer ce petit logo doré jusqu'à ce qu'une voix douce à côté de moi me fasse sursauter.
— Monsieur ? Le cours va commencer. Il faut vous lever pour l'ouverture.
Je cligne des yeux. La salle est maintenant pleine. Les lumières se tamisent légèrement. Patrick Beach vient d'apparaître sur scène.
Je me lève lentement, le cœur encore battant, le regard une dernière fois accroché à ce petit logo.
La salle est encore pleine de l'énergie du cours. Patrick Beach termine la séance par une longue Savasana guidée, sa voix grave et calme résonnant dans les haut-parleurs.
— Let everything go… let the body sink into the floor… let the mind rest…
(« Laissez tout partir… laissez le corps s'enfoncer dans le sol… laissez l'esprit se reposer… »)
Je reste allongé sur le dos, les bras le long du corps, paumes ouvertes vers le ciel. Autour de moi, les gens commencent à bouger doucement. Des murmures, des soupirs de soulagement, le bruit des tapis qu'on roule. La plupart se lèvent, s'étirent, discutent à voix basse. La salle se vide progressivement.
Mais moi, je reste allongé.
Je ne peux pas bouger. Mon corps est lourd, comme ancré au sol. Mes yeux sont ouverts, fixés sur le plafond haut, mais je ne vois rien. Je suis encore dans la posture, dans la respiration, dans le souvenir qui m'a submergé pendant le flow. La voix de Patrick Beach a fait remonter quelque chose que je croyais enfoui. Et maintenant, je suis incapable de me relever.
Les minutes passent. La salle se vide presque complètement. Seuls quelques retardataires rangent leurs affaires. Une hôtesse passe près de moi, hésite, puis continue son chemin. Je reste là, immobile, le cœur qui bat trop fort.
Puis j'entends des pas légers qui s'approchent. Des pieds nus sur le sol. Une silhouette s'arrête à côté de mon tapis.
— Hey… are you okay? (« Hey… est-ce que ça va ? »)
C'est Patrick Beach. Il s'est accroupi près de moi, en short de yoga et débardeur, encore en sueur après le cours. Il me regarde avec une inquiétude sincère, ses yeux verts perçants.
Je cligne des yeux, reprenant lentement contact avec la réalité. Ma voix sort rauque, un peu cassée :
— Yes… I'm fine. Thank you. (« Oui… je vais bien. Merci. »)
Il reste accroupi, ne semble pas pressé de partir. Il me sourit doucement.
— You stayed down for a long time. Sometimes the practice brings up stuff. It's okay. No shame in that. (« Tu es resté allongé longtemps. Parfois la pratique fait remonter des choses. C'est okay. Pas de honte à avoir. »)
Je me redresse lentement en position assise, les jambes croisées. Mes mains tremblent légèrement. Patrick Beach s'assoit en tailleur face à moi, à une distance respectueuse.
— First time with a big class like this? (« Première fois dans un grand cours comme celui-ci ? »)
— Yeah… something like that. (« Ouais… quelque chose comme ça. »)
On parle pendant cinq minutes. Sa présence est calme, bienveillante. Il me pose des questions simples : depuis combien de temps je pratique, ce que je cherche dans le yoga, si je me sens bien après le cours. Je réponds brièvement, sans entrer dans les détails. Il m'écoute avec attention, hoche la tête, me dit que « sometimes the body remembers before the mind does ». (« parfois le corps se souvient avant l'esprit. »)
Puis, en regardant l'immense affiche au-dessus de la scène, je pose la question qui me brûle les lèvres, même si je connais déjà la réponse :
— That small logo on your poster… what does it mean? (« Ce petit logo sur ton affiche… qu'est-ce qu'il signifie ? »)
Patrick Beach tourne la tête vers l'affiche, sourit.
— Oh, that one? It's the logo of a friend's studio. He asked me to come teach here this weekend. Great guy. His name is Livio Attal. He runs a beautiful intimate studio not far from here. Very talented teacher. (« Oh, celui-là ? C'est le logo du studio d'un ami. Il m'a demandé de venir enseigner ici ce week-end. Un type super. Il s'appelle Livio Attal. Il dirige un très beau studio intime pas loin d'ici. Un professeur très talentueux. »)
Mon cœur rate un battement. J'essaie de garder une expression neutre.
— Is he here this morning? (« Est-ce qu'il est là ce matin ? »)
Patrick Beach secoue la tête.
— No, not this morning. He said he had some personal stuff to handle, but he should arrive later today or tomorrow. He's one of the co-organizers, so you'll probably see him around. (« Non, pas ce matin. Il a dit qu'il avait des affaires personnelles à régler, mais il devrait arriver plus tard aujourd'hui ou demain. C'est l'un des co-organisateurs, donc tu le verras probablement dans le coin. »)
Il me tend la main pour m'aider à me relever. Je la prends. Il me tire doucement. Je me mets debout, les jambes encore un peu molles.
— Time to eat, my friend. The VIP lunch is waiting. See you later? (« C'est l'heure de manger, mon ami. Le déjeuner VIP nous attend. À plus tard ? »)
— Yeah… see you later. (« Ouais… à plus tard. »)
Il me donne une tape amicale sur l'épaule et s'éloigne vers les coulisses.
Je reste seul au milieu de la salle presque vide. Mon cœur cogne fort dans ma poitrine. Livio est là. Quelque part dans ce bâtiment. Ou sur le point d'arriver. La possibilité de le croiser me donne le vertige.
Je sors de la salle, très stressé. Mes mains sont moites. Je marche rapidement vers le restaurant VIP, la tête basse, évitant les regards des autres participants. Chaque pas me semble trop lent et trop rapide à la fois. Je regarde autour de moi, cherchant instinctivement une silhouette familière aux cheveux blonds attachés en chignon.
Au restaurant, une hôtesse m'accueille avec un sourire et me guide jusqu'à ma table réservée. Le repas est déjà prévu : salade fraîche, quinoa, légumes grillés, poisson vapeur, fruits en dessert. Une belle place assise près d'une fenêtre. Je m'installe, mais je ne touche presque pas à mon assiette.
Je regarde dans le vide, perdu dans mes pensées.
Livio est ici. Dans cette ville. Dans ce bâtiment. Peut-être à quelques mètres de moi en ce moment même.
Je repense à sa voix, à ses mains, à la dernière lettre que je lui ai envoyée il y a deux ans. Je repense à tout ce que j'ai fui, à tout ce que j'ai essayé d'oublier.
Et maintenant, il est là.
Je reste assis, le regard perdu vers la fenêtre, le repas intact devant moi, le cœur battant à tout rompre.
Je reste assis au restaurant VIP, le regard perdu vers la fenêtre. Le repas est posé devant moi : une belle assiette de salade fraîche, quinoa aux légumes grillés, poisson vapeur parfumé aux herbes, et un petit dessert de fruits rouges. Tout est appétissant, bien présenté, mais je n'ai presque rien mangé. Quelques bouchées de salade, un peu de poisson, et c'est tout. Mon estomac est noué. Chaque fois que j'essaie d'avaler, la boule dans ma gorge revient. Je repousse doucement l'assiette et je reste là, les yeux dans le vide, à fixer les reflets du soleil sur la vitre.
Autour de moi, les autres participants VIP discutent, rient, échangent leurs impressions sur le cours du matin. Je n'entends rien. Mon esprit est ailleurs. Le logo du studio Lotus & Souffle tourne en boucle dans ma tête. Livio est là. Quelque part dans ce bâtiment. Peut-être à quelques couloirs de moi. La pensée me donne le vertige. Je serre les doigts autour de mon verre d'eau, les jointures blanches. Je respire lentement, comme je l'ai appris en clinique, mais ça ne suffit pas. La peur de le croiser, mélangée à une envie sourde et douloureuse de le voir, me serre la poitrine.
Je finis par me lever, laissant mon assiette presque intacte. Une hôtesse me demande si tout va bien. Je réponds d'un signe de tête et je sors du restaurant. L'après-midi est consacré aux conférences. Je me dirige vers la grande salle de conférence adjacente. Une hôtesse m'accueille à l'entrée et vérifie mon pass VIP.
— Première rangée, centre, monsieur. Suivez-moi.
Elle me guide jusqu'à ma place. Le fauteuil est confortable, large, avec une petite tablette. Je m'installe, le dos droit, les mains posées sur mes cuisses. La salle se remplit progressivement. Des centaines de personnes s'asseyent, murmures excités, bruissement de vêtements. L'atmosphère est électrique, pleine d'attente.
La première conférence commence. Un intervenant parle des bienfaits scientifiques du yoga sur le système nerveux. J'écoute à moitié, mon esprit revenant sans cesse à ce logo doré que j'ai vu sur l'affiche. Je regarde mes mains, mes doigts qui tremblent légèrement. Je serre les poings pour les calmer. Autour de moi, les gens prennent des notes, hochent la tête. Moi, je suis ailleurs.
La deuxième conférence suit, puis la troisième. Je reste assis, raide, essayant de me concentrer sur les mots des intervenants. Mais chaque fois que mon regard glisse vers la scène, je revois ce petit logo. Lotus & Souffle. Livio. Il est là. Il va arriver. Cette pensée tourne en boucle, comme une spirale qui m'aspire.
Enfin vient la dernière conférence de la journée : « Le Yoga comme outil de reconstruction personnelle ».
Patrick Beach monte sur scène, accompagné de trois autres intervenants. Ils parlent tour à tour, partagent des témoignages, des études, des expériences. L'atmosphère est intense, inspirante. Les gens applaudissent souvent. Moi, je reste silencieux, les mains crispées sur les accoudoirs du fauteuil.
Puis une hôtesse monte sur scène pour présenter les organisateurs du week-end.
— Nous tenons à remercier chaleureusement les personnes qui ont rendu cet événement possible. Tout d'abord, Loraine Millot, coordinatrice générale et professeur de yoga restaurateur…
Une femme d'une quarantaine d'années, élégante, monte sur scène et prend le micro. Elle parle avec enthousiasme de l'organisation, remercie les partenaires, évoque l'importance de rendre le yoga accessible. Applaudissements polis.
Puis l'hôtesse reprend :
— Et enfin, un grand merci à Livio Attal, co-organisateur et professeur de yoga renommé pour ses séances individualisées et son approche très humaine du yoga.
Mon cœur s'arrête.
Livio monte sur scène.
Il est bien habillé : chemise blanche impeccable aux manches légèrement retroussées, pantalon noir ajusté qui souligne ses jambes athlétiques, chaussures élégantes en cuir. Ses cheveux blonds sont attachés en chignon haut, mais quelques mèches échappées encadrent son visage. Il a cette allure à la fois professionnelle et naturelle qui le rend magnétique. Il sourit au public, prend le micro avec une assurance tranquille.
Il commence à parler. Sa voix est basse, posée, avec cette pointe d'accent du sud que je n'ai jamais oubliée.
— Merci à tous d'être là aujourd'hui. Ce week-end, c'est plus qu'un événement pour moi. C'est une histoire personnelle. Il y a quelques années, j'ai traversé une rupture très douloureuse. Une histoire qui m'a complètement brisé. Pendant des mois, je me suis senti perdu, vide, en colère contre moi-même. Le yoga est devenu mon refuge. Pas seulement les postures, mais surtout la respiration, la présence, la façon de rester avec ce qui fait mal sans essayer de le fuir.
Il marque une pause, regarde la salle.
— J'ai compris que le yoga ne sert pas à oublier la douleur, mais à apprendre à respirer dedans. À reconstruire petit à petit. Chaque posture, chaque respiration, chaque moment où l'on accepte de rester avec ce qui est difficile, c'est une façon de se reconstruire. J'ai voulu organiser ce week-end pour partager ça avec vous. Parce que si le yoga m'a aidé à me relever après cette rupture, il peut aider chacun d'entre vous à traverser ses propres tempêtes.
Il continue pendant dix minutes. Il parle de la reconstruction, de la patience avec soi-même, de l'importance de trouver un espace sûr où l'on peut être vulnérable. Sa voix est calme, sincère, touchante. La salle est suspendue à ses lèvres.
Et puis son regard balaie la salle… et tombe sur moi.
Il s'arrête net de parler.
Ses yeux bleus se figent. Son visage change. La surprise, puis quelque chose de plus profond : la reconnaissance, la douleur, l'incrédulité. Il reste silencieux pendant plusieurs secondes, le micro à la main, la bouche légèrement ouverte.
La salle commence à murmurer.
Loraine Millot, qui est assise sur le côté de la scène, se penche vers lui et lui demande à voix basse, mais suffisamment fort pour que le micro capte :
— Livio ? Tout va bien ?
Livio cligne des yeux, reprend ses esprits. Il passe une main rapide sur son visage, comme pour chasser une émotion, et reprend la parole d'une voix un peu plus rauque :
— Oui… pardon. Je… je remercie encore une fois tous les participants, tous les intervenants, et surtout Patrick Beach pour sa présence. Merci à vous tous d'être là. Namasté.
Des applaudissements nourris retentissent. Livio descend de scène, le regard encore une fois dirigé vers moi, avant de disparaître en coulisses.
Je reste assis, immobile, le cœur qui cogne à tout rompre.
La salle se vide lentement après la conférence. Les applaudissements s'estompent, les gens se lèvent, rangent leurs affaires, discutent entre eux avec animation. Je reste assis quelques secondes de plus, le cœur battant si fort que j'ai l'impression qu'il va sortir de ma poitrine. La voix de Livio résonne encore dans ma tête. Son regard qui s'est figé sur moi. Le silence qu'il a laissé tomber sur scène. Tout est revenu d'un coup : les souvenirs, la culpabilité, le désir, la peur.
Je me lève enfin, les jambes lourdes. Je marche vers la sortie en évitant les regards, la tête baissée. L'air du hall est chargé d'encens, de sueur et de parfums mélangés. Je pousse les portes vitrées et je sors dans la rue. Le soleil de fin d'après-midi est encore chaud, mais je le sens à peine. Mes pas me portent machinalement vers la plage voisine, celle qui longe le centre-ville. Je ne veux pas rentrer tout de suite. Je ne veux pas me retrouver seul dans ma maison face à l'océan avec toutes ces images qui tournent en boucle.
La plage est presque déserte à cette heure. Quelques promeneurs, un couple avec un chien, un joggeur au loin. Je retire mes chaussures, je roule le bas de mon short ample et je marche pieds nus sur le sable encore tiède. Le bruit des vagues est régulier, apaisant, mais il ne calme pas le tumulte à l'intérieur de moi. Je marche longtemps, droit devant, le regard fixé sur l'horizon où le soleil commence à descendre.
Je repense à tout.
À la première séance au studio Lotus & Souffle. À la façon dont Livio m'avait regardé, avec cette intensité calme qui m'avait déstabilisé dès le premier instant. À ses mains sur mes hanches pendant le Guerrier, à son souffle contre mon oreille quand il me disait « relâche ». À la terrasse de son appartement, à la façon dont il m'avait embrassé la première fois. À la tendresse avec laquelle il m'avait tenu après, même quand j'étais encore plein de rage et de culpabilité.
Je repense à la lettre que je lui ai envoyée il y a deux ans. Aux mots que j'avais écrits en pleurant : « Je t'aime, mais je dois partir. » Je me demande s'il l'a gardée. S'il l'a relue. S'il m'en veut encore.
Mes pieds s'enfoncent dans le sable humide. L'eau froide vient me lécher les chevilles. Je continue à marcher, plus loin, jusqu'à un endroit où la plage devient plus sauvage, avec des rochers et des herbes hautes. Je m'assois sur un gros rocher plat, les genoux remontés contre ma poitrine, les bras autour de mes jambes. Le vent marin fait voler mes cheveux. Je ferme les yeux.
Je reste là longtemps. Le soleil descend, le ciel passe de l'orange au rose, puis au violet. La lumière devient plus douce, presque irréelle. Je ne pense plus à rien de précis. Juste à la sensation du vent sur ma peau, au bruit des vagues, à la lourdeur dans ma poitrine.
Puis j'entends des pas sur le sable derrière moi.
Je ne me retourne pas tout de suite. Je sais que c'est lui. Je le sens avant même de le voir. Cette présence calme, cette énergie que je reconnaîtrais entre mille.
Livio s'arrête à quelques mètres de moi. Il ne dit rien pendant un long moment. Il reste debout, les mains dans les poches de son pantalon noir, le vent faisant légèrement bouger sa chemise blanche. Il me regarde simplement.
Je finis par tourner la tête. Nos regards se croisent.
Il est exactement comme dans mon souvenir, mais en même temps différent. Plus mature. Les traits un peu plus marqués, une petite ride au coin des yeux. Ses cheveux blonds sont attachés en chignon haut, quelques mèches échappées dansent dans le vent. Il est beau. Terriblement beau.
On se regarde en silence pendant ce qui semble une éternité. Le bruit des vagues remplit l'espace entre nous.
Puis il s'approche lentement et s'assoit sur le rocher à côté de moi, à une distance respectueuse. Il ne me touche pas. Il regarde simplement l'océan, comme moi.
Le silence dure encore longtemps. Aucun de nous ne semble pressé de le briser.
Finalement, Livio prend la parole, d'une voix basse, presque un murmure, portée par le vent :
— Tu me manques toujours.
Ces cinq mots me frappent en plein cœur.
Je sens une larme unique, chaude, couler lentement sur ma joue. Je ne l'essuie pas. Elle glisse jusqu'à mon menton et tombe sur mon débardeur.
Je reste silencieux. Je ne sais pas quoi répondre. Je ne sais pas si je peux répondre.
Livio ne dit rien de plus. Il reste assis à côté de moi, à regarder la mer qui s'assombrit peu à peu.
Et moi, je pleure en silence, une seule larme après l'autre, tandis que le soleil disparaît complètement derrière l'horizon.
Fin du chapitre 10.
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