Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'équilibre des corps — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'équilibre des corps
Chapitre 1
Chapitre 1
Je pousse la porte de la salle de repos du service Ailes Bleues et l'air chargé de désinfectant, de café froid et de sueur rance me percute de plein fouet. Il est 14h47 précises, les néons du plafond grésillent comme s'ils allaient exploser, et les voix montent déjà en vrille avant même que j'aie refermé la porte derrière moi.
— Ruben, putain, c'est plus vivable là ! lance Julien en premier. Il est adossé au mur du fond, bras croisés sur sa blouse ouverte, tee-shirt gris délavé en dessous, tatouages qui dépassent aux manches. Ses épaules sont voûtées, ses yeux rougis par la fatigue accumulée.
Je reste planté dans l'encadrement, ma tasse de café – tiède depuis midi – toujours collée dans la main gauche. Une douleur sourde et profonde me remonte du bas du dos jusqu'à la nuque, comme si quelqu'un avait planté un clou rouillé entre L4 et L5. Je suis grand, je cours trois fois par semaine quand le planning le permet, mais là, mon corps hurle à chaque mouvement.
Autour de la table ronde en formica écaillé : Julien, Sophie, Laëtitia, Aurore, Camille et la stagiaire de deuxième année qui fixe ses chaussures sans oser lever la tête. Les plannings sont étalés devant eux, raturés au marqueur rouge, flèches rageuses, post-it qui se décollent aux coins.
— Deux chutes ce matin, chef, reprend Julien en se passant une main sur le crâne rasé. Sa voix est basse mais elle tremble de rage contenue. — Monsieur Delgado a glissé en essayant d'aller aux chiottes tout seul parce que j'étais coincé avec Madame Moreau qui gueulait pour son plateau-repas. Et toi, t'étais encore en réunion budgétaire jusqu'à 13h15.
Je ferme les yeux une seconde. Mes trente-six ans me pèsent comme soixante-dix. Le manque de sommeil chronique, les gardes qui s'enchaînent, les mails qui tombent à 22h… tout ça me colle à la peau comme une seconde couche de crasse.
— Je sais, je lâche, et ma voix sort rauque, éraillée, presque cassée. — J'ai relancé la DRH à 8h11, 9h38, 10h55 et 11h42. Toujours la même merde : « le recrutement est en cours ». Comme si on n'avait pas entendu ça mille fois.
Julien ricane sans joie et s'assoit lourdement sur le bord de la table qui grince sous son poids.
— En cours… On est en sous-effectif chronique depuis sept mois. Regarde-nous, Ruben. On a tous la gueule de zombies. Toi t'as des cernes qui descendent jusqu'aux pommettes. T'as dormi combien cette nuit ? Trois heures ? Deux ?
Je ne réponds pas tout de suite. Je m'affale sur la chaise en plastique la plus proche. Le dossier me rentre dans le dos et la douleur explose d'un coup, vive, électrique. Je serre les dents pour ne pas grogner.
Les plaintes continuent, saccadées, sans répit.
— Les pauses repas, on les saute depuis trois jours, dit Sophie en se frottant les tempes avec les doigts. Et les heures sup', ils nous disent toujours de les récupérer plus tard, mais on sait tous que ça n'arrivera jamais.
— Madame Lefèvre a pleuré toute la matinée parce qu'elle n'avait pas eu sa toilette, ajoute Laëtitia d'une voix qui monte dans les aigus. Vingt-cinq minutes qu'elle attendait, Ruben. Vingt-cinq minutes.
— Monsieur Ruiz a failli tomber de son fauteuil pendant le transfert, enchaîne Aurore. J'étais seule avec lui, Camille était appelée ailleurs. On peut plus assurer la sécurité comme ça.
— Madame Lefèvre a pleuré toute la matinée parce qu'elle n'avait pas eu sa toilette, ajoute Laëtitia d'une voix qui monte dans les aigus. Vingt-cinq minutes qu'elle attendait, Ruben. Vingt-cinq minutes.
— Monsieur Ruiz a failli tomber de son fauteuil pendant le transfert, enchaîne Aurore. J'étais seule avec lui, Camille était appelée ailleurs. On peut plus assurer la sécurité comme ça.
Julien tape du poing sur la table, pas fort, mais assez pour faire sursauter la stagiaire.
— On va finir par avoir un accident grave, et ce sera notre faute à nous, pas à la direction qui se gave de primes.
Je les écoute. Je hoche la tête mécaniquement. Je note mentalement ce que je vais encore balancer à la DRH lors de la prochaine réunion bidon. Je promets que je vais insister pour un poste en urgence, que je vais remonter le dossier des effectifs en priorité absolue. Mais on sait tous que ça va traîner. Encore. Toujours.
La discussion improvisée dure quarante-sept minutes. Je redistribue les tâches comme je peux : Julien avec la stagiaire pour le tour de 15h30 (il est patient avec les nouveaux, il sait expliquer sans hurler), Sophie et Laëtitia sur les changes prioritaires, Aurore et Camille sur les levers et les appels. Quand je sors enfin de la salle, il est 15h41. Les couloirs sentent le produit désinfectant bon marché et la compote réchauffée. Je passe voir les cas urgents : Monsieur Delgado qui dort enfin, calmé, Madame Moreau apaisée par son calmant, Madame Cohen qui me sourit faiblement et me serre la main avec ses doigts fragiles et froids.
— Vous êtes toujours là, Ruben… merci, murmure-t-elle.
Je souris, mais c'est automatique, crispé. Je sens mes mâchoires serrées.
Je descends au parking souterrain à 18h09. La voiture est glacée, le pare-brise embué. Je m'assois au volant et la douleur dans le dos explose à nouveau quand je me penche pour attacher la ceinture. Je grogne entre mes dents, démarre, mets le chauffage à fond. La radio parle encore des Ehpad en crise ; je coupe direct. Le trajet jusqu'à l'appartement prend vingt-neuf minutes avec les bouchons habituels. Je serre le volant si fort que mes phalanges blanchissent. Je repense aux plannings de demain, aux SMS que je dois envoyer à l'équipe de nuit, à Julien qui va encore me regarder avec des yeux de chien battu à 7h30.
Quand j'ouvre la porte de l'appartement à 18h41, l'odeur de poulet rôti, d'ail confit et de romarin me saute au visage. Ça devrait me faire du bien, mais là, ça me donne presque la nausée tellement je suis tendu. Elie est dans la cuisine, pieds nus, jean slim et pull gris ample. Ses cheveux sont relevés en chignon lâche, comme à la fac quand on révisait jusqu'à l'aube. Elle se retourne, me sourit, mais je vois tout de suite qu'elle capte mon état.
— Joyeux anniversaire, mon amour, dit-elle doucement en s'approchant.
Elle se hisse sur la pointe des pieds pour m'embrasser. Je la prends dans mes bras, mais mon dos proteste violemment et je me crispe. Elle le sent, recule un peu.
— Ça va ? Tu as mal ?
— Ouais. Le dos. Toute la journée. Et la journée a été pourrie.
— Ouais. Le dos. Toute la journée. Et la journée a été pourrie.
Je pose mon sac par terre d'un geste sec. Je sens la migraine qui monte derrière les yeux. Je suis à cran, irritable, épuisé jusqu'aux os.
On dîne presque en silence au début. Elle a sorti les assiettes aux oiseaux bleus qu'on aime. Le vin est bon, mais je le bois mécaniquement. Je lui raconte vaguement la journée : Julien qui pète un câble, les chutes, le sous-effectif, la direction qui s'en fout. Elle écoute, hoche la tête, mais je vois qu'elle évite de creuser trop. Elle sait que je suis une bombe à retardement ce soir.
Après le gâteau au chocolat – fait maison, un peu bancal mais délicieux –, elle disparaît dans le salon deux minutes et revient avec un paquet rectangulaire emballé dans du papier kraft simple et un ruban noir fin.
— Tiens. Ouvre.
Je déchire le papier sans enthousiasme. Une enveloppe noire élégante. Une petite carte avec son écriture penchée :
— 10 séances rien que pour toi. Pour que tu respires enfin. Je t'aime. Elie.
Dedans : un bon pour dix séances de yoga. Individualisées. Studio « Lotus & Souffle ». Lettres dorées discrètes.
Je reste muet un instant de trop. Puis un rire bref, sec, sans aucune joie m'échappe.
— Du yoga ? Sérieux, Elie ? Tu crois vraiment que ça va me calmer ?
Elle croise les bras, sourire en coin, mais je vois qu'elle se retient.
— Oui, sérieux. Tu rentres tous les soirs comme si t'avais pris des coups toute la journée. Tu dors mal, tu t'énerves pour un rien, ton dos te fait souffrir… Ça pourrait t'aider à canaliser.
Je secoue la tête, pose l'enveloppe sur la table un peu trop fort. Le bruit résonne dans la pièce.
— C'est gentil, vraiment. Mais ça ne marchera pas. Je vais me sentir complètement con, à transpirer devant une prof qui va me parler de « respiration abdominale » pendant que je pense aux plannings, à Julien qui va encore exploser demain et aux résidents qui attendent. Non merci.
Elle hausse un sourcil. Ce regard que je connais depuis nos années fac : celui qui dit que je ne m'en tirerai pas comme ça.
— Tu n'as pas le choix. J'ai déjà tout payé. Non remboursable.
Je ris encore, mais c'est nerveux, presque agressif.
— Elie… franchement ? Je vais détester. Il va y avoir d'autres gens, je vais me sentir regardé, jugé…
— Ce sont des séances individuelles et personnalisées, Ruben. Juste toi et l'instructrice. Personne d'autre dans la pièce. Pas de groupe, pas de public.
— Ce sont des séances individuelles et personnalisées, Ruben. Juste toi et l'instructrice. Personne d'autre dans la pièce. Pas de groupe, pas de public.
Je souffle bruyamment par le nez. Je passe une main dans mes cheveux, la fatigue et la douleur me tombent dessus comme une chape de plomb. Trente-six ans aujourd'hui, et je suis là à discuter pour un cadeau alors que j'ai envie de m'écrouler.
— Je vais avoir l'air ridicule.
— Tu vas te sentir mieux.
— Tu vas te sentir mieux.
Je la fixe. Elle ne cille pas. Six ans de mariage, et elle sait toujours comment me pousser sans me faire exploser complètement.
Je soupire, longuement, douloureusement.
— …Ok.
Son visage s'illumine d'un coup. Elle attrape mes mains par-dessus la table.
— Les séances sont le samedi en fin de matinée. Entre 1h30 et 2h selon ce que tu choisis avec elle. La première est samedi prochain à 10h30. J'ai mis le rendez-vous dans ton agenda, avec l'adresse du studio.
Je hoche la tête, lentement. Je n'ai plus la force de négocier. Mon dos pulse, ma tête tourne, je suis vidé.
— Merci, je murmure enfin, et cette fois c'est sincère, même si ça sort à peine.
Elle sourit vraiment. Elle contourne la table, vient s'asseoir sur mes genoux avec précaution pour ne pas appuyer sur mon dos, passe ses bras autour de mon cou.
— Tu vas voir. Ça va te faire du bien. Et si tu détestes vraiment, on arrête. Mais essaie. Pour moi.
Je la serre contre moi, doucement. La soirée se poursuit mollement : on range la cuisine ensemble, on met un film qu'on ne regarde pas vraiment, on finit enlacés sur le canapé. Je pense encore à demain, à Julien, aux résidents, aux plannings. Mais sur la table basse, cette enveloppe noire me fixe. Samedi prochain, à 10h30, je vais pousser cette porte inconnue. Parce qu'elle me l'a demandé. Parce qu'elle a payé. Parce que, malgré mes nerfs, mes douleurs, mes colères, je l'aime assez pour essayer.
Même si là, tout de suite, j'ai juste envie de dormir douze heures d'affilée et d'oublier le monde.
Je pousse la porte de mon bureau à 7h28 ce vendredi matin, déjà fatigué avant même d'allumer l'ordinateur. L'odeur de café froid traîne encore de la veille, mon dos me lance comme si j'avais dormi sur du béton, et j'ai à peine fermé l'œil quatre heures. Les plannings du mois prochain m'attendent sur l'écran : un bordel de couleurs, de cellules fusionnées et de notes en rouge. C'est moi qui dois tout refaire, parce que la direction a changé les règles à la dernière minute : pertes de postes, nouvelles contraintes sur les ratios, absences qui tombent comme des mouches.
À peine assis, Julien frappe à la porte ouverte et entre sans attendre.
— Ruben, Mireille prolonge son arrêt jusqu'à fin avril. Elle vient de m'appeler. Faut que tu ajustes le planning, je ne peux pas prendre ses tours en plus, j'ai déjà trois week-ends d'affilée.
Je soupire, ouvre le fichier.
— Ok, note-le-moi par mail aussi. Je le fais après le premier tour.
Mais avant que j'aie le temps de cliquer, Sophie débarque à son tour, rouge aux joues.
— Ruben, je ne peux pas faire le soir du 15, ma fille a un spectacle. J'avais mis le congé il y a deux mois, t'avais dit que c'était ok !
— Sophie, je n'ai pas encore validé le mois, la direction a renvoyé le tableau hier soir avec des modifs. Je regarde ça.
— Sophie, je n'ai pas encore validé le mois, la direction a renvoyé le tableau hier soir avec des modifs. Je regarde ça.
Elle croise les bras, reste plantée là.
— Mais tu vas le changer ou pas ? Parce que si non, je préviens ma mère pour la garde.
Je sens la migraine monter. Je hoche la tête pour la faire partir. Elle sort en marmonnant.
La matinée est un défilé incessant. Laëtitia passe pour une demande de récupération d'heures sup', Aurore signale que la stagiaire ne peut pas venir vendredi prochain à cause d'un examen, Camille veut inverser deux matinées avec quelqu'un d'autre parce que « le planning est trop chargé sur les toilettes ». Chaque fois, ils entrent dans mon bureau, s'assoient ou restent debout, et me bombardent de reproches ou de demandes sans me laisser respirer. Je note tout, je modifie les cellules sur Excel, mais à chaque ajustement un nouveau mail de la direction tombe : « Réduire les heures sup' de 15 %, équilibrer les week-ends ». Mon dos pulse à chaque fois que je me penche sur l'écran.
À 10h15, je fais une pause-café dans la petite cour. Le soleil tape, enfin un peu de chaleur. Je m'assois sur le banc en béton, sors mon téléphone et tape « Lotus & Souffle studio yoga ». Adresse : 12 rue des Lilas, vingt minutes en voiture. Avis : 4,9/5 sur 127 commentaires.
— Séances ultra personnalisées, cadre zen, instructrice top.
— Idéal pour les stressés du boulot, on respire enfin.
— Mon conjoint y va depuis deux mois, il est moins sur les nerfs à la maison.
— Idéal pour les stressés du boulot, on respire enfin.
— Mon conjoint y va depuis deux mois, il est moins sur les nerfs à la maison.
Je lis encore quelques-uns. Ça me soulage un chouia. Pas miraculeux, mais au moins ça a l'air sérieux, pas un truc de groupe avec des gens qui me regardent comme un débutant maladroit. Demain 10h30. Peut-être que ça marchera un peu.
La pause dure quinze minutes chrono. De retour au bureau, le téléphone sonne sans arrêt. Julien revient pour une dispute sur qui prend le dimanche 22, Sophie repasse pour confirmer son congé, Laëtitia envoie trois mails rageurs parce que « le planning est injuste ». Je passe l'après-midi à jongler : ajuster, recalculer les heures, répondre aux mails, calmer les uns et les autres. À 14h30, nouveau mail direction : « Nouveaux ratios, refaites le tableau ». Je recommence presque à zéro. Mon dos est en feu, mes yeux brûlent, la tension me serre la gorge.
À 17h30, je valide enfin la version finale, l'envoie, et je quitte le bureau. Vidé. Jambes lourdes, nerfs à vif.
Quand je rentre à 18h05, Elie coupe des légumes dans la cuisine. Elle sourit, mais capte direct mon humeur.
— Alors, ta journée ?
— Interminable. Les aides-soignants m'ont saoulé toute la journée dans mon bureau avec leurs demandes, et j'ai refait les plannings trois fois. Demain ton yoga, je me lève tôt pour ça.
— Interminable. Les aides-soignants m'ont saoulé toute la journée dans mon bureau avec leurs demandes, et j'ai refait les plannings trois fois. Demain ton yoga, je me lève tôt pour ça.
Le ton sort cassant. Elle pose le couteau.
— Ruben, c'est pour ton bien. Les avis sont excellents, tu verras.
— J'ai vu les avis. Mais là, j'ai mal partout, j'ai géré des crises non-stop, et toi tu insistes sur ce truc comme si une heure de posture allait effacer six ans de burn-out.
— J'ai vu les avis. Mais là, j'ai mal partout, j'ai géré des crises non-stop, et toi tu insistes sur ce truc comme si une heure de posture allait effacer six ans de burn-out.
Elle croise les bras.
— Tu refuses tout ce que je propose. Tu rentres crevé, irritable, et quand j'essaie d'aider, tu m'engueules.
— Parce que je tiens tout seul ! Toi tu pars en vacances, moi je reste à me faire bouffer par le boulot et par l'équipe qui vient me déranger toutes les cinq minutes !
— Parce que je tiens tout seul ! Toi tu pars en vacances, moi je reste à me faire bouffer par le boulot et par l'équipe qui vient me déranger toutes les cinq minutes !
La dispute éclate : reproches sur les absences, sur les efforts pas reconnus, sur le manque de compréhension. Dix minutes de mots durs. À la fin, je suis épuisé, coupable, encore plus tendu.
— Je vais prendre un bain.
Je remplis la baignoire d'eau brûlante, ajoute du sel, m'immerge. La chaleur apaise un peu mon dos. Je ferme les yeux… et m'endors sans m'en rendre compte.
Réveil en sursaut : l'eau est froide. Il est 21h47. Je claque des dents, sors, m'essuie, enfile un jogging et file au lit. Elie lit déjà. On ne se parle pas. Je m'allonge, dos douloureux, tête lourde.
Demain, yoga. Pour l'instant, juste dormir.
Je me réveille en sursaut à 9h12, la bouche pâteuse et la tête lourde comme après une cuite. Le lit est froid à côté de moi : Elie est déjà parti faire les courses, comme tous les samedis matin. Elle m'a laissé un petit mot sur la table de nuit : « Bonne séance, mon cœur. Pense à respirer. Je t'aime. » Je froisse le papier et le jette dans la poubelle. Hier soir la dispute me revient en pleine gueule, mon dos me lance encore, et l'idée de me trimballer à ce foutu yoga me donne envie de rester sous la couette.
Je me traîne jusqu'à la cuisine. Le café coule, noir et brûlant. J'en bois deux tasses debout, le regard dans le vide, en me massant les lombaires. Mon corps proteste déjà. Je file sous la douche, l'eau chaude soulage un peu mais pas assez. Je me sèche vite, j'enfile un boxer propre et je prépare mon sac : le collant de sport noir que je mets rarement, un short large par-dessus pour ne pas me sentir trop exposé, un débardeur ajusté gris foncé qui colle au corps et mes baskets de course. Je vérifie l'heure : 9h55. Juste le temps.
Je prends la voiture, les rues sont calmes, le soleil tape déjà. J'arrive pile à 10h30 devant le 12 rue des Lilas. Le studio est discret : façade blanche, petite vitrine avec des plantes et un logo doré discret. Je pousse la porte, le cœur battant un peu trop fort.
Un homme m'attend à l'accueil, appuyé contre le comptoir, sourire immédiat et chaleureux. Il est exactement de ma taille, grand, large d'épaules. Cheveux blonds longs attachés en chignon retenu par un crayon de papier, yeux bleu clair qui accrochent la lumière, peau mate. Il porte un t-shirt près du corps dans une matière légère qui épouse chaque muscle et un short style cycliste qui moule ses cuisses. Il dégage une assurance tranquille, presque magnétique.
— Bonjour, Ruben, c'est bien ça ? Je suis Livio Attal. C'est moi qui vais faire tes séances. Bienvenue.
Sa voix est basse, posée, avec une pointe d'accent du sud. Il me tend la main, serre ferme et longtemps, son regard planté dans le mien.
— J'ai racheté le local à ma tante il y a six mois. Elle est partie s'installer dans une autre région. Du coup c'est moi qui gère tout maintenant. Tu vas voir, on va être bien tous les deux, pas de groupe, juste toi et moi.
Je hoche la tête, un peu raide. Je sens déjà la gêne monter. Il est… très présent. Très souriant. Très… proche.
— Viens, on va dans la petite salle du fond. C'est plus intime.
Il me guide dans un couloir étroit. La pièce est petite, lumineuse, parquet clair, grandes fenêtres avec rideaux légers, odeur légère d'encens et de bois. Un seul tapis est déjà déroulé au centre. Il en sort un deuxième d'un placard.
— D'abord, va te changer dans la petite pièce juste à côté, c'est comme une salle de bain avec douche et tout. Tu peux rester pieds nus, c'est mieux pour sentir le sol. Prends ton temps, je t'attends ici et je prépare tout.
Je hoche la tête, entre dans la pièce annexe, referme la porte. J'enfile le collant, le short par-dessus, le débardeur. Je me regarde deux secondes dans le miroir : j'ai l'air con, mais bon. Je sors pieds nus.
Livio a déroulé mon tapis à côté du sien. Il me sourit encore, plus large.
— Parfait. On va faire deux heures aujourd'hui, comme prévu pour la première. On va y aller doucement, à ton rythme. Je t'expliquerai tout au fur et à mesure. Allonge-toi ou assieds-toi comme tu veux pour commencer.
Je m'assois en tailleur face à lui. Nos genoux se frôlent presque.
— Ferme les yeux, Ruben. Inspire profondément par le nez… expire par la bouche. Laisse tout ton stress en dehors d'ici. Ici, il n'y a que toi, ton souffle et moi qui t'accompagne.
Sa voix est douce, enveloppante. Je ferme les yeux mais je sens son regard sur moi, intense, comme s'il lisait chaque tension dans mon corps. Il reste silencieux un long moment. Puis il pose très lentement sa main sur mon genou, juste pour « ancrer ». Le contact dure, chaud, ferme. Je tressaille légèrement.
— Respire… plus bas… dans le ventre. Très bien. Laisse ton ventre se gonfler à l'inspiration, se vider à l'expiration. Tu es trop dans ta tête. Laisse descendre.
Il retire sa main après une éternité, mais le contact reste imprimé sur ma peau.
— On va réveiller le corps maintenant. Commence par rouler doucement la nuque, d'un côté puis de l'autre. Lentement. Sens chaque vertèbre.
Je fais ce qu'il dit. Mon cou craque, douloureux. Il se lève, vient derrière moi.
— Laisse-moi t'aider. Tu bloques ici.
Il pose ses deux mains sur mes épaules, ses doigts descendent le long de ma nuque, massent doucement. Son torse frôle mon dos. Je sens son souffle chaud contre mon oreille.
— Relâche… oui, comme ça.
Puis il me guide dans le chat-vache. À quatre pattes, je cambre et creuse le dos. Je galère, mon dos tire trop. Livio se place derrière moi, se colle contre mon bassin, ses mains sur mes hanches. Il guide le mouvement, pousse légèrement pour approfondir. Son entrejambe frôle le bas de mon dos. C'est… très net, très imposant. Je me crispe, mal à l'aise, le visage brûlant. Il reste collé plus longtemps que nécessaire.
— Laisse-toi aller… tu es trop tendu ici, murmure-t-il en appuyant ses doigts sur mes lombaires. Respire avec moi. Inspire… expire…
On passe à la Salutation au Soleil. Il me montre l'enchaînement, fluide, parfait. Je suis déjà en sueur au troisième cycle. Mes épaules brûlent, mon dos proteste. Livio est devant moi en miroir. Son regard bleu ne me lâche pas une seconde. Chaque fois que je descends en flexion avant, il pose sa main sur mes reins pour « approfondir ». Le toucher est long, presque caressant. Je sens la chaleur de sa paume à travers le débardeur.
— Ouvre la poitrine… oui, exactement comme ça. Tu progresses déjà.
Puis les postures debout. Le Guerrier. Mes jambes tremblent après dix secondes. Livio vient immédiatement derrière moi, son corps contre le mien, une main sur mon ventre, l'autre sur ma cuisse pour ajuster l'angle.
— Ouvre la poitrine… oui comme ça. Tu sens ? Il faut que tu pousses ici.
Son bassin est collé contre mes fesses. Je sens clairement son sexe, épais, chaud, contre moi à travers le tissu fin. Mon cœur s'emballe. Je rougis violemment, je fixe le mur devant moi, je ne dis rien. Il reste là, souffle calme, sourire dans la voix.
— Tu tiens bien… tu es fort, Ruben.
L'Arbre. Je perds l'équilibre trois fois. À chaque fois il me rattrape en me tenant la taille, ses doigts glissent un peu sous le débardeur, peau contre peau. Son regard intense quand je rouvre les yeux : bleu perçant, presque amusé.
— Regarde-moi. Concentre-toi sur un point fixe. Moi, par exemple.
Je détourne les yeux, gêné. La chaleur monte dans mon ventre.
Au sol maintenant. Le Pigeon. Ma hanche droite hurle. Livio s'agenouille à côté, puis se met à califourchon sur ma jambe tendue pour appuyer doucement sur mon dos. Son entrejambe est à quelques centimètres de mon visage. Je vois le renflement très net sous le short cycliste. Je détourne les yeux, mal à l'aise, une chaleur bizarre qui monte malgré moi. Il reste longtemps, masse doucement, murmure :
— Respire dans la douleur… elle va partir. Tu es beau dans l'effort, tu sais.
Le Cobra. Je me cambre, dos en feu. Il pose ses deux mains sur mes épaules et appuie pour approfondir. Son poids sur moi, son odeur (savon, musc léger), son sourire permanent. Je souffre, je transpire à grosses gouttes, mais quelque chose d'autre monte aussi. Une tension que je refuse de nommer.
Il me fait répéter plusieurs fois chaque posture, corrigeant avec des touchers très longs, très précis. Chaque fois que je grimace, il se rapproche encore plus, corps contre corps, regard qui plonge dans le mien sans détour.
Enfin, il ralentit.
— On termine en douceur. Quelques étirements passifs.
Il me tient les jambes, les ouvre doucement, ses mains glissent le long de mes cuisses, remontent jusqu'à l'intérieur. Puis il me dit de m'allonger sur le dos.
— Savasana. Ne bouge plus. Je reste près de toi.
Je m'allonge, bras le long du corps. Livio s'agenouille à côté, puis s'assoit en tailleur tout près, une main posée sur mon sternum. Il ne l'enlève pas. Son pouce caresse lentement la peau au bord du débardeur. Je sens son regard sur moi pendant tout le temps. Dix minutes, vingt minutes peut-être. Mon corps est en feu, mon dos hurle encore un peu, mais surtout je suis hyper conscient de sa présence, de son odeur, de la chaleur de sa main, du souvenir de son corps collé au mien tout à l'heure. Je bande un peu malgré moi dans le collant. Je reste les yeux fermés, mâchoires serrées.
Enfin il parle doucement :
— Reviens doucement… quand tu veux. Prends ton temps.
Je rouvre les yeux. Il est toujours là, sourire éclatant, regard bleu qui ne lâche rien.
— Alors ? Première séance. Tu as été parfait.
Je me redresse, encore essoufflé, jambes tremblantes. Je ne dis rien sur ce que j'ai ressenti. Je marmonne juste un « merci » un peu rauque.
Il m'aide à me lever, main dans le bas du dos, contact encore une fois très long.
— Tu peux prendre une douche si tu veux, il y a tout ce qu'il faut dans la petite pièce où tu t'es changé. Serviettes propres sur l'étagère, gel douche aussi. Prends le temps.
Je hoche la tête, encore sonné. Je récupère mon sac, retourne dans la pièce annexe. Je me douche vite, l'eau chaude ravive les sensations de la séance. Je m'habille, sors.
Livio est toujours à l'accueil. Avant que je passe la porte, il s'approche, ouvre grand les bras.
— Viens là.
Il me serre dans une grande accolade, corps contre corps, ses mains dans mon dos, une paume qui descend un peu trop bas, presque sur mes reins. Il reste comme ça plusieurs secondes, souffle chaud contre mon oreille.
— Si tu as des courbatures ce soir ou demain, fais-toi un bain chaud avec du sel d'Epsom si tu en as, ou juste une bouillotte sur les lombaires. Étire doucement les jambes avant de dormir. Et bois beaucoup d'eau, ça aide à évacuer.
Il recule légèrement, mais garde les mains sur mes épaules, regard plongé dans le mien.
— À samedi prochain, même heure. Je t'attends, Ruben.
Je sors, le cœur qui cogne encore, le corps à la fois épuisé et électrisé. Dans la voiture, je roule lentement, les images de la séance qui tournent en boucle : ses mains, son corps, son regard. Mon dos est moins douloureux, presque relâché, mais ma tête est un chaos. Je rentre chez nous, Elie est là, les courses posées sur la table. Elle me sourit.
— Alors, comment c'était ?
Je hausse les épaules, voix neutre.
— Bien. Fatigant. Mais… pas mal.
Je ne dis rien de plus. Je vais m'asseoir sur le canapé, encore troublé, et je sens que ce n'est que le début.
Fin du chapitre 1.
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