Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'équilibre des corps — Chapitre 8
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'équilibre des corps
Chapitre 8
Chapitre 8
Livio sourit en entendant ma réponse. Il attrape son téléphone sur la table de chevet et me regarde.
— Indien, ça te va ? Qu'est-ce que tu veux manger ?
Je réfléchis un instant, encore allongé nu à côté de lui.
— Poulet tikka masala, des naans au fromage et du riz basmati.
Il hoche la tête et passe la commande rapidement. Une fois terminé, il repose le téléphone et revient se blottir contre moi. On reste comme ça, peau contre peau, à s'embrasser doucement en attendant la livraison. Ses lèvres sont chaudes, lentes, presque paresseuses. Il caresse mon torse du bout des doigts, trace des cercles légers autour de mes tétons. Je passe une main dans ses cheveux blonds défaits. Le silence entre nous est confortable, chargé de tendresse.
Vingt minutes plus tard, le livreur sonne. Livio enfile rapidement un short et va ouvrir. Il revient avec deux grands sacs en papier qui sentent fort le curry, le cumin et la coriandre fraîche. On s'installe sur le canapé du salon, les boîtes en carton ouvertes sur la table basse. On mange lentement, assis côte à côte. De temps en temps nos genoux se touchent. Livio me tend un morceau de naan trempé dans la sauce orange épaisse. Je le prends entre mes lèvres. Il me regarde manger avec un petit sourire.
Le repas est calme. On parle peu, mais chaque regard, chaque frôlement est chargé de douceur. Je sens la chaleur du plat se répandre dans mon corps, mais elle ne chasse pas complètement l'angoisse qui reste tapie au fond de ma poitrine. Pourtant, ici, avec lui, je me sens… en sécurité. Pour la première fois depuis longtemps.
Après avoir terminé, on range ensemble. Livio passe un bras autour de ma taille pendant qu'on jette les boîtes vides. Il m'embrasse dans le cou, un baiser léger qui me fait frissonner. On éteint les lumières du salon et on retourne dans la chambre.
On se glisse sous les draps frais. Livio vient immédiatement se placer dans mes bras. Il pose sa tête sur ma poitrine, passe une jambe par-dessus la mienne et niche son visage dans mon cou. Son corps nu est chaud contre le mien. Je referme mes bras autour de lui, une main dans son dos, l'autre dans ses cheveux blonds. Il soupire de contentement.
— Tu restes vraiment ? murmure-t-il contre ma peau.
— Oui… je reste.
— Oui… je reste.
Je caresse lentement son dos, du bout des doigts, suivant la courbe de sa colonne vertébrale. Chaque caresse est douce, presque révérencieuse. Il dépose de petits baisers sur mon torse, sur mon épaule, sur ma mâchoire. On s'embrasse longtemps, sans urgence, juste des baisers lents et profonds où nos langues se caressent paresseusement. Ses lèvres ont encore un léger goût de curry et de vin. Je sens son souffle chaud contre ma bouche. Il glisse une main sur ma hanche, me serre un peu plus fort contre lui.
On reste comme ça un long moment, à s'embrasser, à se toucher doucement. Pas de sexe cette fois. Juste de la tendresse pure. Ses doigts dessinent des arabesques sur ma peau. Les miens glissent dans ses cheveux, massent doucement son cuir chevelu. Il finit par poser sa tête sur mon cœur et ferme les yeux.
— Bonne nuit, Ruben.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Il s'endort rapidement. Sa respiration devient profonde et régulière. Je sens son corps se détendre complètement contre le mien. Mais moi, je ne dors pas beaucoup cette nuit-là.
Allongé dans le noir, les yeux ouverts, je fixe le plafond. Mon bras reste autour de Livio, protecteur. Je caresse lentement ses cheveux pendant qu'il dort. Des milliers de pensées tournent dans ma tête. Je revois le visage d'Elie quand elle m'a offert l'enveloppe noire le soir de mon anniversaire. Son sourire sincère. Sa voix douce : « Ça va te faire du bien, mon amour. » Est-ce qu'elle pensait déjà à son amant à ce moment-là ? Est-ce qu'elle m'a envoyé au studio pour avoir le champ libre ? Chaque samedi matin où je venais ici, elle savait exactement où j'étais. Et elle en profitait.
La colère monte par vagues, puis redescend, remplacée par une tristesse lourde. Seize ans. Seize ans de rires, de voyages, de projets, de nuits enlacées. Et tout ça s'effondre en un après-midi. Je serre Livio un peu plus fort contre moi. Il murmure mon prénom dans son sommeil et se blottit davantage. Ce geste si simple me serre la gorge. Ici, je me sens désiré. Accepté. Pas jugé. Mais dehors, il y a une vie que j'ai construite et que je suis en train de détruire.
Je dors par bribes. Chaque fois que je m'assoupis, je me réveille en sursaut, le cœur battant. Je regarde Livio dormir paisiblement dans mes bras. Sa beauté tranquille me calme un peu. Vers cinq heures du matin, je finis par sombrer pour de bon, épuisé.
Le lendemain matin, la lumière filtre doucement à travers les rideaux. Je me réveille lentement, le corps lourd. Livio dort encore profondément, tourné sur le côté, le dos nu offert. Ses cheveux blonds sont étalés sur l'oreiller. Je reste un moment à le regarder, à écouter sa respiration calme. Je ne veux pas le réveiller.
Je me glisse hors du lit sans bruit. Je ramasse mes vêtements sur le sol et je m'habille discrètement dans la pénombre de la chambre : jean, tee-shirt, baskets. Chaque geste est lent, presque coupable. Quand je suis prêt, je me dirige vers la porte d'entrée sur la pointe des pieds.
Au moment où je pose la main sur la poignée, sa voix s'élève derrière moi, encore ensommeillée mais claire :
— Tu pars comme un voleur ?
Je me retourne. Livio est debout dans l'encadrement de la porte de la chambre, complètement nu, les cheveux en bataille. Il me regarde avec un mélange de tendresse et de déception.
— Je ne voulais pas te réveiller, dis-je doucement. Je pars travailler.
Il s'approche lentement, pose une main sur ma poitrine, juste au-dessus du cœur.
— Je t'enverrai un message dans la journée, je promets.
Livio hoche la tête. Il se penche et m'embrasse sur les lèvres, un baiser lent et doux.
— La porte reste ouverte si tu veux revenir ce soir.
Je le regarde droit dans les yeux. Ma gorge se serre.
— Il faut que je rentre pour parler à Elie.
Il ne dit rien de plus. Il caresse ma joue une dernière fois, puis recule. Je sors. La porte se referme doucement derrière moi.
Sur le parking du travail, je coupe le moteur et reste assis dans la voiture un long moment. Je regarde mon téléphone. Dix-sept appels manqués et une dizaine de messages vocaux d'Elie. Je les écoute tous, le cœur serré.
Premier message, voix tremblante : « Ruben, qu'est-ce que tu racontes ? Je ne comprends rien… Rappelle-moi, s'il te plaît. »
Deuxième message, plus inquiète : « Mon cœur, c'est une blague ? Où es-tu ? Je suis morte d'inquiétude. »
Troisième message, presque en larmes : « Ruben, je t'en supplie, dis-moi où tu es. On peut tout arranger. Je ne sais même pas de quoi tu parles… »
Deuxième message, plus inquiète : « Mon cœur, c'est une blague ? Où es-tu ? Je suis morte d'inquiétude. »
Troisième message, presque en larmes : « Ruben, je t'en supplie, dis-moi où tu es. On peut tout arranger. Je ne sais même pas de quoi tu parles… »
Je les écoute jusqu'au dernier. Sa voix devient de plus en plus paniquée, de plus en plus cassée. Elle ne nie pas. Elle ne comprend pas. Ou alors elle joue très bien la comédie. Je ne réponds à aucun message. Je reste assis là, les mains crispées sur le volant, une boule de colère et de tristesse coincée dans la gorge.
Quand j'entre enfin dans le service Ailes Bleues, mon humeur est massacrante. Julien me salue, je lui réponds à peine. Sophie vient me parler d'un planning, je la coupe sèchement. Laëtitia me demande si ça va, je grogne que ce n'est pas le moment. Toute la journée, je suis froid, cassant, injuste. Je fais trois erreurs dans les tableaux Excel, je hurle sur un intérimaire pour une broutille. Julien finit par me prendre à part dans mon bureau.
— Chef… qu'est-ce qui t'arrive ? T'as une tête à avoir tué quelqu'un.
Je ne réponds pas. Je me contente de fixer l'écran sans le voir. À l'intérieur, tout brûle. Je pense à Livio qui m'attend peut-être ce soir. Je pense à Elie qui doit pleurer chez nous. Je pense à moi, coincé entre les deux, sans savoir comment sortir de ce merdier.
La journée passe comme un brouillard de colère et de culpabilité. Et quand 18 heures arrivent, je sais déjà que la confrontation avec Elie sera inévitable.
Je quitte le service Ailes Bleues à 18h17 précises, les épaules lourdes, la mâchoire crispée. Toute la journée, j'ai été un bloc de colère froide. Julien a fini par éviter mon regard, Sophie a murmuré « il n'est vraiment pas bien » en sortant de mon bureau, et moi je n'ai répondu à personne. Je monte dans ma voiture, le soleil couchant tape sur le pare-brise. Je roule vers l'appartement sans musique, juste le bruit du moteur et celui de mes pensées qui tournent en boucle.
Quand je pousse la porte d'entrée à 18h41, l'odeur familière de la cuisine me frappe en plein ventre : ail, oignons, quelque chose qui mijote. Elie est là, dans la cuisine ouverte, dos à moi. Elle porte le pull gris ample que j'aime tant, ses cheveux relevés en chignon lâche. Elle se retourne en entendant la porte. Son visage s'illumine une fraction de seconde, puis se fige quand elle voit mon expression.
— Ruben…
Elle s'avance immédiatement, les bras ouverts, prête à me prendre contre elle comme elle le fait toujours après une mauvaise journée. Je recule d'un pas sec. Ma main se lève instinctivement pour la repousser, paume contre son épaule.
— Ne me touche pas.
Ma voix est rauque, cassée. Elie s'arrête net, les bras encore à moitié tendus. Ses yeux s'agrandissent.
— Qu'est-ce qui se passe ? demande-t-elle, la voix déjà tremblante. Tu n'as pas répondu à mes messages… tu m'as fait peur toute la journée.
Je reste planté dans l'entrée, les clés encore dans la main. La colère monte comme une vague brûlante.
— Depuis combien de temps tu me trompes, Elie ?
Le silence qui suit est lourd, presque palpable. Elle cligne des yeux, comme si elle n'avait pas compris la question.
— Quoi ? Ruben, je ne…
— Depuis combien de temps ? je répète, plus fort.
— Depuis combien de temps ? je répète, plus fort.
Elle secoue la tête, recule d'un pas vers le plan de travail.
— Je ne te trompe pas. Je ne sais même pas de quoi tu parles. C'est à cause du message d'hier soir ? Ruben, je t'en supplie, explique-moi…
Je fais un pas en avant. Ma voix tremble de rage contenue.
— Je t'ai vue. Hier après-midi. Juste à côté du studio de yoga. Tu sortais d'un immeuble bourgeois. Tu embrassais un mec. Costume gris, cheveux poivre et sel. Un vrai baiser. Langue, mains dans les cheveux, corps collé. J'ai vu ta voiture garée juste à côté. J'ai cru que mon monde s'écroulait sur place.
Elie devient blanche. Elle ouvre la bouche, la referme, cherche ses mots.
— Ce n'est pas… Ruben, tu te trompes. Ce n'était pas…
— Ne me prends pas pour un con ! je crie presque. Je ne suis pas stupide. J'étais là, à vingt mètres. Je t'ai vue de mes propres yeux. C'est le moment de tout avouer, Elie. Parce que là, ma colère monte, et elle monte vite.
— Ne me prends pas pour un con ! je crie presque. Je ne suis pas stupide. J'étais là, à vingt mètres. Je t'ai vue de mes propres yeux. C'est le moment de tout avouer, Elie. Parce que là, ma colère monte, et elle monte vite.
Elle reste silencieuse un long moment. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle croise les bras sur sa poitrine, comme pour se protéger.
— …Presque un an, finit-elle par murmurer, la voix cassée.
Les mots me frappent comme un coup de poing.
— Presque un an ? je répète, incrédule.
Elle hoche la tête, les larmes coulent maintenant sur ses joues.
— Il s'appelle Marc. On s'est rencontrés au travail, lors d'une formation. Au début, c'était juste… un collègue. Et puis… je me suis sentie seule, Ruben. Tu n'es jamais là. Tu rentres crevé, tu parles du boulot, des plannings, des résidents. On ne fait plus rien ensemble. Plus de week-ends, plus de sorties, plus de soirées juste tous les deux. Je t'aime, je t'aime encore, mais je n'en pouvais plus. J'étais désolée… tellement désolée…
Je la regarde avec un mélange de dégoût et de tristesse qui me brûle la poitrine.
— Et c'est pour ça que tu m'as offert le cadeau du yoga ? Pour avoir le champ libre tous les samedis matin ?
Elie essuie ses larmes d'un revers de main.
— Non… enfin si, en partie. Tu étais tellement tendu, Ruben. Je voyais bien que tu allais craquer. J'ai cherché un studio près de chez nous et… oui, je passe souvent devant le Lotus & Souffle en allant chez Marc. C'était l'occasion. Je me suis dit que ça te ferait du bien et que… que ça nous laisserait un peu d'espace à tous les deux.
Je reste sans voix une seconde. La trahison est si complète, si calculée, que j'en ai le vertige.
À ce moment précis, mon téléphone vibre dans ma poche. Je le sors machinalement. Un message de Livio.
À ce moment précis, mon téléphone vibre dans ma poche. Je le sors machinalement. Un message de Livio.
— Tu ne m'as pas répondu de la journée. Ton corps me manque. Je n'ai pas envie d'attendre samedi pour te revoir. Porte ouverte ce soir si tu veux.
Un tout petit sourire en coin m'échappe malgré moi. Un sourire involontaire, presque soulagé.
Elie le remarque immédiatement.
Elie le remarque immédiatement.
— Pourquoi tu souris ? Qui t'écrit ?
Je ne réponds pas tout de suite. Elle est plus rapide que moi. Elle tend la main et arrache presque le téléphone de mes doigts. Ses yeux parcourent l'écran avant que je puisse le reprendre.
Son visage se transforme. La tristesse laisse place à une colère froide, incrédule.
Son visage se transforme. La tristesse laisse place à une colère froide, incrédule.
— Ton corps me manque?
Qu'est-ce que ça veut dire, Ruben ? Qui est ce mec ?
Je lui reprends le téléphone d'un geste sec. Je la regarde droit dans les yeux, sans aucune pitié.
— Ça ne te regarde plus.
Elle reste bouche bée une seconde, puis explose.
— Tu te fous de moi ? Tu m'accuses de te tromper depuis un an et toi tu… tu as quelqu'un qui t'écrit que ton corps lui manque ? C'est qui ? Dis-moi !
Je ne réponds pas. Je tourne les talons et je pars vers la chambre. Elle me suit, les pas rapides sur le parquet.
— Ruben ! Réponds-moi !
Dans la chambre, j'ouvre l'armoire et je commence à sortir des affaires au hasard : quelques tee-shirts, un jean, des sous-vêtements. Je les fourre dans un sac de sport.
— Où tu vas ? demande-t-elle, la voix qui monte dans les aigus.
— Je ne peux plus te regarder dans les yeux. Je vais à l'hôtel.
— Je ne peux plus te regarder dans les yeux. Je vais à l'hôtel.
Elle reste plantée au milieu de la pièce, les bras ballants.
— Tu ne peux pas partir comme ça ! Explique-moi ce message ! Qui est ce type ?
Je ferme le sac sans répondre. Je passe devant elle sans la regarder. Elle me suit jusqu'à la porte d'entrée, la voix brisée.
— Ruben, je t'en supplie… on peut en parler. Je suis désolée, je…
Je claque la porte derrière moi sans un mot.
Je descends les escaliers, le sac sur l'épaule. Je traverse le hall, je sors de l'immeuble. L'air du soir est frais. J'ouvre la portière de ma voiture, je jette le sac sur le siège passager et je m'installe au volant.
Je descends les escaliers, le sac sur l'épaule. Je traverse le hall, je sors de l'immeuble. L'air du soir est frais. J'ouvre la portière de ma voiture, je jette le sac sur le siège passager et je m'installe au volant.
Je reste un instant immobile, les mains sur le volant, le regard perdu dans le vide du parking. Puis je démarre.
Je claque la portière de ma voiture sur le parking de l'hôtel Formule 1 à la sortie de la ville. Il est presque 20h40. Le néon bleu clignote faiblement au-dessus de l'entrée, projetant une lumière froide et impersonnelle sur l'asphalte. Je prends mon sac de sport sur le siège passager, le jette sur mon épaule et marche vers l'accueil comme un automate. La réceptionniste me donne la clé de la chambre 217 sans poser la moindre question. Je monte les escaliers, ouvre la porte et la referme derrière moi d'un coup sec.
La chambre est minuscule, froide, sans âme. Un lit double étroit aux draps blancs trop amidonnés, une télévision fixée au mur, une petite table en formica, une odeur persistante de désinfectant et de moquette bon marché qui colle aux narines. Je pose le sac par terre et je m'assois lourdement sur le bord du lit. Le matelas s'enfonce sous mon poids. Je reste là, les coudes sur les genoux, à fixer le sol gris strié de traces de pas.
Le silence est assourdissant. Il me tombe dessus comme une chape de plomb.
Je reste longtemps immobile, à laisser les images de la journée défiler dans ma tête : le visage d'Elie quand je l'ai repoussée, sa voix qui tremble quand elle avoue « presque un an », le message de Livio qui arrive au pire moment, mon petit sourire en coin qu'elle a surpris, sa colère quand elle a lu le message, ma fuite dans la chambre, mes affaires jetées dans le sac, la porte qui claque, la voiture qui démarre dans la nuit.
Je sors mon téléphone. Mes doigts tremblent. J'ouvre la conversation avec Livio et j'appuie sur l'icône d'appel.
Il décroche à la deuxième sonnerie.
Il décroche à la deuxième sonnerie.
— Ruben ? Sa voix est inquiète, chaude, immédiatement présente.
Je ferme les yeux.
— Je suis à l'hôtel. J'ai quitté la maison. Elie et moi… on s'est tout dit. Je l'ai vue avec son mec hier. Je lui ai tout balancé. Elle a avoué qu'elle le voyait depuis presque un an. Elle dit qu'elle se sentait seule, que je n'étais jamais là… que le cadeau du yoga, c'était aussi pour avoir du temps pour elle.
Ma voix se brise légèrement sur les derniers mots.
— J'ai pris mes affaires et je suis parti. Je ne pouvais plus la regarder en face. Je suis crevé, Livio. Complètement vidé. Je… j'avais besoin de te le dire, mais je ne veux pas que tu viennes. Pas ce soir. J'ai besoin d'être seul. Juste… savoir que tu es là.
Il y a un long silence à l'autre bout du fil. J'entends le vent dans les plantes de sa terrasse.
— D'accord, répond-il doucement. Je ne viendrai pas. Mais je suis là. Tu m'appelles quand tu veux, même à trois heures du matin. Prends soin de toi, Ruben. Je pense fort à toi.
Sa voix calme me fait du bien et me fait mal en même temps. Je murmure un « merci » rauque et je raccroche.
Je reste assis sur le lit encore longtemps. Puis je prends une douche brûlante qui ne lave rien, je me couche tout habillé. Je n'éteins pas la lumière. Je fixe le plafond pendant des heures. Le sommeil vient par bribes, agité, plein de cauchemars où Elie pleure et où Livio m'embrasse dans le noir.
Le lendemain matin, je me réveille à 6h10 avec une douleur sourde derrière les yeux et une oppression dans la poitrine. Je me sens mal. Très mal. Mon cœur bat trop vite, j'ai des sueurs froides, la nausée monte par vagues. Je me force à me lever, je bois un verre d'eau du robinet, mais ça ne passe pas. Je m'habille mécaniquement et je descends à la voiture. Je dois aller travailler. Je ne peux pas rester ici à tourner en rond.
Sur la route, la sensation empire. Ma vue se trouble par instants. Mes mains tremblent sur le volant. Quand j'arrive sur le parking du service Ailes Bleues à 7h22, je coupe le moteur et je reste assis. Je respire mal. Ma poitrine est compressée comme dans un étau. Je prends mon téléphone et j'envoie un message rapide à Livio :
— Je suis au boulot. Je ne me sens vraiment pas bien. Crise d'angoisse je pense. Je t'appelle plus tard.
Je range le téléphone et je sors de la voiture. À peine trois pas plus tard, tout devient noir sur les côtés. Mes jambes flanchent. Je m'appuie contre le capot. Julien, qui arrive au même moment, me voit et accourt.
— Ruben ! Merde, qu'est-ce qui t'arrive ?
Je n'arrive pas à répondre. Ma respiration est trop rapide, saccadée. Julien me soutient, appelle les secours. Tout devient flou. Je sens qu'on me met dans une ambulance. J'entends des voix, des sirènes. On me pose des questions que je ne comprends pas.
Aux urgences, on m'emmène directement dans une salle d'examen. On me fait une perfusion, on me donne des calmants. Je réussis à envoyer un dernier message à Livio avant que les médicaments ne fassent effet :
— Je suis aux urgences. Crise d'angoisse. Ils m'ont donné des trucs pour dormir. Je t'expliquerai.
Le téléphone glisse de mes mains. Je sombre dans un sommeil lourd, chimique, sans rêves.
Quand je me réveille, plusieurs heures ont passé. La lumière est blanche, froide, presque agressive. Je cligne des yeux lentement. Ma tête est lourde, cotonneuse, comme remplie de coton. Je suis dans une chambre individuelle aux murs beige clair, avec un rideau bleu pâle à moitié tiré. Une perfusion est plantée dans le dos de ma main. Mon corps est engourdi, mes membres lourds.
Quand je me réveille, plusieurs heures ont passé. La lumière est blanche, froide, presque agressive. Je cligne des yeux lentement. Ma tête est lourde, cotonneuse, comme remplie de coton. Je suis dans une chambre individuelle aux murs beige clair, avec un rideau bleu pâle à moitié tiré. Une perfusion est plantée dans le dos de ma main. Mon corps est engourdi, mes membres lourds.
Je tourne légèrement la tête… et je le vois.
Livio est assis sur une chaise à côté du lit, penché en avant. Il tient ma main dans la sienne, doucement, son pouce caressant lentement le dos de ma main. Ses cheveux blonds sont attachés en chignon lâche, il porte un tee-shirt gris clair et un jean. Son regard bleu est fixé sur moi, inquiet mais tendre. Il est déjà là, silencieux, présent.
Je veux parler, mais ma bouche est pâteuse, ma langue lourde à cause des médicaments. Aucun son ne sort. Je serre juste un peu ses doigts pour lui montrer que je le vois.
À ce moment précis, la porte de la chambre s'ouvre brusquement.
Elie entre.
Elie entre.
Elle a les traits tirés, les yeux rouges et gonflés, les cheveux à moitié attachés comme si elle était partie en urgence. Elle s'arrête net sur le seuil en nous voyant.
Son regard tombe immédiatement sur nos mains enlacées.
Son visage se décompose. La surprise, la douleur et la colère passent en une seconde.
Son visage se décompose. La surprise, la douleur et la colère passent en une seconde.
— C'est lui ? murmure-t-elle d'abord, la voix basse, presque incrédule.
Puis elle explose.
— C'est lui ? C'est lui l'homme du message ? « Ton corps me manque » ? C'est lui qui te baise pendant que je t'attends à la maison comme une conne ?
Sa voix monte dans les aigus, stridente, remplie de rage et de douleur brute.
— Ruben ! Dis quelque chose ! Dis-moi que ce n'est pas vrai !
Je veux répondre. Je veux lui dire que si, c'est vrai. Que tout est vrai. Que je suis perdu. Mais les médicaments m'ont assommé. Ma bouche s'ouvre, se referme. Aucun son ne sort. Je reste silencieux, impuissant, les yeux mi-clos, la main toujours dans celle de Livio.
Elie fait un pas en avant, les poings serrés, les larmes coulant sur ses joues.
— Qui es-tu ? lance-t-elle à Livio, la voix tremblante de colère. Qu'est-ce que tu fais là, à tenir la main de mon mari ? Depuis combien de temps tu couches avec lui ? Réponds-moi !
Livio reste calme, mais sa mâchoire est crispée. Il ne lâche pas ma main. Il ne dit rien. Il me regarde, attendant que je parle.
Elie hurle maintenant, la voix cassée par la douleur :
— Ruben, dis-lui de partir ! Dis-moi que ce n'est pas vrai ! Tu ne peux pas me faire ça ! Pas après seize ans ! Pas après tout ce qu'on a vécu !
Les infirmières qui passaient dans le couloir entrent précipitamment dans la chambre, alertées par les cris.
— Madame, vous devez vous calmer immédiatement, dit l'une d'elles d'une voix ferme mais professionnelle. Vous êtes dans un service hospitalier. Le patient vient de se réveiller après une crise d'angoisse sévère. Vous ne pouvez pas rester si vous le perturbez comme ça.
Elie ne les écoute pas. Elle continue, les larmes, coulant, la voix qui monte encore :
— C'est lui qui détruit mon mariage ! Regardez-le ! Il est là, à tenir la main de mon mari comme si c'était normal ! Comme si je n'existais pas !
Les deux infirmières s'interposent rapidement. L'une d'elles prend doucement mais fermement Elie par le bras.
— Madame, je vous demande de sortir. Tout de suite. Si vous continuez, on appellera la sécurité.
Elie résiste, les yeux fous de douleur et de rage.
— Ruben ! Ruben, regarde-moi ! Dis quelque chose ! Dis-lui de partir !
Je veux parler. Je veux lui dire que je suis désolé. Que tout est fini. Que je ne sais plus qui je suis. Mais aucun mot ne sort. Ma langue est lourde, ma tête tourne. Je reste silencieux, les yeux brillants de fatigue et de médicaments.
Les infirmières finissent par faire sortir Elie de force. Sa voix résonne encore dans le couloir tandis qu'on l'éloigne :
— Ruben ! Reviens ! On peut encore tout arranger ! Ruben !
La porte se referme avec un bruit sec.
Le silence retombe dans la chambre, seulement troublé par le bip régulier du moniteur cardiaque.
Le silence retombe dans la chambre, seulement troublé par le bip régulier du moniteur cardiaque.
Livio serre un peu plus fort ma main. Il se penche vers moi, pose son front contre le mien.
— Je suis là, murmure-t-il. Respire. Je suis là.
Je ferme les yeux. Une larme unique coule sur ma tempe.
Tout est en train de s'effondrer.
Et je ne peux même pas parler.
Tout est en train de s'effondrer.
Et je ne peux même pas parler.
Fin du chapitre 8.
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