Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
L'équilibre des corps — Chapitre 9
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
L'équilibre des corps
Chapitre 9
Chapitre 9
La porte se referme avec un bruit sec.
Le silence retombe dans la chambre, seulement troublé par le bip régulier du moniteur cardiaque.
Le silence retombe dans la chambre, seulement troublé par le bip régulier du moniteur cardiaque.
Livio serre un peu plus fort ma main. Il se penche vers moi, pose son front contre le mien.
— Je suis là, murmure-t-il. Respire. Je suis là.
Je ferme les yeux. Une larme unique coule sur ma tempe. Tout est en train de s'effondrer. Et je ne peux même pas parler.
Livio reste longtemps comme ça, front contre front, sa respiration calme et régulière contre la mienne, chaotique. Il ne dit rien d'autre. Il se contente d'être là, solide, présent. Je sens la chaleur de sa peau, l'odeur légère de son savon et de sa peau mate. C'est la seule chose qui me rattache encore un peu à la réalité.
Livio reste longtemps comme ça, front contre front, sa respiration calme et régulière contre la mienne, chaotique. Il ne dit rien d'autre. Il se contente d'être là, solide, présent. Je sens la chaleur de sa peau, l'odeur légère de son savon et de sa peau mate. C'est la seule chose qui me rattache encore un peu à la réalité.
Les minutes passent. Peut-être dix, peut-être trente. Je ne sais plus. Les médicaments me rendent tout cotonneux, lointain. Ma gorge est sèche, ma langue épaisse. J'essaie de parler, mais seul un souffle rauque sort.
Livio finit par se redresser légèrement. Il garde ma main dans la sienne, ses doigts entrelacés aux miens. Son pouce continue de caresser lentement le dos de ma main, geste répétitif, apaisant.
Je tourne la tête vers lui. Ma voix sort faible, cassée, presque inaudible :
— Livio… je ne sais plus quoi faire.
Les mots sont sortis tout seuls. Ils pèsent dans l'air de la chambre. Je sens les larmes monter à nouveau, mais je les retiens. Je serre sa main plus fort, comme si elle était la seule chose qui m'empêchait de sombrer complètement.
— J'ai tout perdu en une journée… Elie… seize ans… et toi… et moi… je ne sais plus où je suis. Je suis à l'hôpital, putain. À cause de tout ça.
Livio ne répond pas tout de suite. Il caresse toujours ma main, lentement, me laissant le temps de respirer.
— Tu n'es pas obligé de tout régler aujourd'hui, murmure-t-il enfin. Tu viens de faire une crise d'angoisse. Ton corps a lâché. Laisse-le se reposer.
Je secoue la tête lentement. Les larmes coulent maintenant sur mes tempes, chaudes, silencieuses.
— J'ai besoin d'être seul. Vraiment seul. Juste… quelques jours. Je ne peux pas te voir en ce moment. Pas comme ça. Pas ici. J'ai besoin de repos. Je t'appellerai quand je pourrai. Promis.
Livio reste silencieux un long moment. Son pouce continue de caresser ma main. Puis il hoche la tête, lentement, sans amertume.
— D'accord. Je comprends. Je ne viendrai pas. Mais je suis là. Tu m'appelles quand tu veux, même à n'importe quelle heure.
Il se penche une dernière fois, pose un baiser très doux sur mon front, puis sur mes lèvres. Un baiser léger, presque chaste. Il se lève, me regarde une dernière fois avec une tendresse infinie, et sort de la chambre sans bruit.
Je reste seul. Le bip du moniteur cardiaque remplit le silence. Je ferme les yeux et je laisse les larmes couler librement.
Le lendemain matin, on me laisse sortir vers 11 heures. Les médecins m'ont fait une prise de sang, un électrocardiogramme, et ils ont confirmé que c'était une crise d'angoisse sévère liée au stress. Ils me donnent une ordonnance pour des anxiolytiques légers et me conseillent vivement de consulter mon médecin traitant.
Je prends un taxi jusqu'au cabinet du docteur Martin, mon généraliste depuis quinze ans. Il me reçoit immédiatement en urgence. Quand il me voit entrer, il fronce les sourcils.
— Ruben… tu as une mine épouvantable.
Je m'assois. Je lui raconte tout, ou presque tout. Le burn-out au travail, la dispute avec Elie, la découverte qu'elle me trompait depuis presque un an, ma propre infidélité, la crise d'angoisse.
Je ne donne pas le nom de Livio. Je dis juste « quelqu'un ». Il m'écoute sans m'interrompre, puis il tape sur son clavier.
— Arrêt de travail. Minimum quatre semaines. Dépression nerveuse réactionnelle. Je vais te mettre en arrêt maladie longue durée. Tu as besoin de repos complet. Je te recommande une clinique spécialisée.
Il me donne les coordonnées de deux établissements. Je choisis la Clinique des Pins, à une heure de route, en pleine forêt landaise. C'est calme, discret, spécialisé dans les dépressions et les burn-out. Je réserve une place pour le lendemain matin.
Le soir même, je fais mon sac à l'hôtel. Je n'appelle personne. Ni Elie, ni Livio. Je m'endors tôt, épuisé.
Le lendemain, je prends la route vers la Clinique des Pins. Le bâtiment est moderne, entouré de pins maritimes. On m'accueille, on m'installe dans une chambre individuelle avec vue sur la forêt. Je signe les papiers d'admission pour cinq semaines minimum, six si nécessaire. Je donne mon téléphone portable à l'accueil pour qu'on le garde en sécurité. Je ne veux aucune visite. Je ne veux parler à personne de l'extérieur.
Je reste enfermé dans ma chambre les deux premiers jours. Je dors beaucoup. Je pleure beaucoup. Je marche seul dans les allées de la clinique, le regard vide.
La troisième semaine, on me présente le docteur Lemaire, mon psychologue attitré. Il a une cinquantaine d'années, la barbe grise, le regard doux et patient. On s'installe dans son bureau, une pièce lumineuse avec des plantes et un fauteuil confortable.
Je parle pendant presque deux heures.
Je lui raconte tout, dans le désordre, avec une voix qui tremble souvent.
Je lui raconte tout, dans le désordre, avec une voix qui tremble souvent.
Je lui parle d'Elie. De nos seize ans. De la routine qui s'est installée, du travail qui m'a bouffé, de la façon dont je rentrais crevé tous les soirs sans plus rien lui donner. Je lui parle de la découverte dans la rue : elle embrassant cet homme, le baiser long, passionné. Je lui parle de la dispute à la maison, de son aveu : presque un an. De sa solitude. De sa douleur.
Puis je lui parle de Livio.
De la première séance de yoga. De ses mains sur mon corps. De la façon dont tout a basculé, lentement, puis violemment. De la première fois où je l'ai embrassé. De la première fois où je l'ai pénétré. De la culpabilité qui me rongeait à chaque retour à la maison, et en même temps du désir qui grandissait, incontrôlable.
Je lui dis que je ne sais plus où j'en suis.
— J'aime encore Elie. Je crois. Mais avec Livio… c'est différent. C'est fort. C'est vivant. Et maintenant je me déteste d'avoir tout cassé. Je me déteste d'avoir aimé ça. Je ne sais plus qui je suis. Est-ce que je suis encore l'homme qu'Elie a épousé ? Ou est-ce que je suis devenu quelqu'un d'autre ?
Le docteur Lemaire m'écoute sans m'interrompre. Quand je me tais enfin, épuisé, il pose une question simple :
— Ruben, qu'est-ce qui vous fait le plus peur aujourd'hui ? De perdre Elie… ou de perdre ce que vous avez découvert avec Livio ?
Je reste silencieux longtemps. Puis je réponds, la voix rauque :
— Les deux. Je crois que j'ai peur des deux.
La conversation dure encore une heure. On parle de trahison, de solitude, de désir, de culpabilité, de ce que signifie vraiment « aimer » après seize ans. Je sors de chaque séance, vidé, mais un peu plus clair dans ma tête.
Pendant tout mon séjour, je ne dis à personne où je suis. Ni à l'équipe du travail, ni à Elie, ni même à Livio.
Je lui envoie juste un message, dix jours après mon arrivée :
— Je suis dans une clinique pour me reposer. Dépression nerveuse. J'ai besoin de temps. Beaucoup de temps. Je t'appellerai quand je pourrai. Ne viens pas. Je ne veux voir personne.
Je n'attends pas de réponse. J'éteins mon téléphone pour plusieurs jours.
La cinquième semaine, je prends rendez-vous avec un avocat spécialisé dans le divorce. Il accepte de venir me voir directement à la clinique. On se rencontre dans une petite salle de réunion réservée aux patients.
La cinquième semaine, je prends rendez-vous avec un avocat spécialisé dans le divorce. Il accepte de venir me voir directement à la clinique. On se rencontre dans une petite salle de réunion réservée aux patients.
Maître Delorme est un homme d'une soixantaine d'années, costume gris, voix posée. Il m'explique calmement les options.
— Vous pouvez faire un divorce pour faute. C'est le plus rapide si vous ne voulez pas attendre un an de séparation. Le principe est simple : vous accusez l'autre de manquements graves aux devoirs du mariage. L'adultère est une faute reconnue par la jurisprudence. Vous avez vu de vos propres yeux votre épouse embrasser un autre homme dans la rue. Vous avez son aveu verbal lors de la dispute à la maison. Le juge décide seul après avoir examiné les éléments. Votre épouse peut nier, cela n'empêche pas la procédure d'avancer. On peut même demander des dommages et intérêts si la faute est prouvée.
Je l'écoute attentivement. Je signe les documents pour engager la procédure. Divorce pour faute. Adultère. Je donne toutes les informations que j'ai : la scène dans la rue, l'aveu d'Elie.
Quand l'avocat repart, je reste seul dans la salle de réunion. Je regarde par la fenêtre les pins qui se balancent sous le vent.
Je ne sais pas encore où je vais.
Mais pour la première fois depuis des mois, je sens que je suis en train de choisir ma route.
Même si je ne sais toujours pas où elle mène.
Mais pour la première fois depuis des mois, je sens que je suis en train de choisir ma route.
Même si je ne sais toujours pas où elle mène.
Six semaines ont passé.
Je quitte la Clinique des Pins un matin gris et venteux de fin mai. Le taxi m'attend devant la grille. Le docteur Lemaire me serre la main une dernière fois, longuement, sans un mot inutile. Je monte dans la voiture sans me retourner. Derrière la vitre, les pins défilent, puis disparaissent. Je pose ma tête contre le siège et je ferme les yeux. Je n'ai plus de larmes. Il ne reste qu'un vide immense, calme et douloureux.
Les jours suivants sont une longue suite de gestes mécaniques.
Je retourne une dernière fois à l'appartement pour prendre ce qui reste de mes affaires. Elie n'est pas là. Elle a laissé un mot sur la table : « Prends ce dont tu as besoin. » Je remplis deux cartons en silence, sans regarder les photos accrochées aux murs. Je signe chez le notaire la vente de ma part de l'appartement. L'argent sera viré sur un nouveau compte. Je donne ma démission définitive par courrier recommandé. Julien m'appelle deux fois. Je ne réponds pas.
Je retourne une dernière fois à l'appartement pour prendre ce qui reste de mes affaires. Elie n'est pas là. Elle a laissé un mot sur la table : « Prends ce dont tu as besoin. » Je remplis deux cartons en silence, sans regarder les photos accrochées aux murs. Je signe chez le notaire la vente de ma part de l'appartement. L'argent sera viré sur un nouveau compte. Je donne ma démission définitive par courrier recommandé. Julien m'appelle deux fois. Je ne réponds pas.
Tout cela prend presque trois semaines. Trois semaines où je vis dans un petit studio loué à la semaine, où je dors mal, où je mange peu, où je marche des heures le long de la côte sans rien voir. Je pleure souvent, sans raison précise. Parfois pour Elie. Parfois pour ce que nous avons été. Parfois pour ce que je suis devenu.
Le jour où je quitte définitivement ce studio, je m'assois à la petite table et j'écris la lettre à Elie.
Je prends du papier blanc, un stylo noir. Les mots coulent pendant plus de deux heures, lents, lourds, sincères.
Je prends du papier blanc, un stylo noir. Les mots coulent pendant plus de deux heures, lents, lourds, sincères.
Je lui dis que je l'ai aimée pendant seize ans. Que notre vie n'était pas un mensonge, même si elle s'est terminée dans la douleur. Je lui dis que j'ai vu de mes propres yeux ce baiser dans la rue, que son aveu à la maison m'a brisé, mais que je ne la hais pas. Je lui dis que je comprends sa solitude, que je porte aussi ma part de responsabilité. Je lui dis que je demande le divorce pour faute, que j'ai vu l'adultère, qu'elle m'a tout avoué. Je termine en lui souhaitant de trouver la paix, comme j'essaie désespérément de la trouver moi-même.
Je plie la lettre, la glisse dans une enveloppe, je mets un timbre et je vais la poster. Quand la boîte aux lettres se referme, je reste planté devant pendant plusieurs minutes. Une partie de moi vient de mourir pour toujours.
Le même jour, je m'assois sur le lit du studio et j'écris la lettre à Livio.
Celle-ci est encore plus longue. Mes larmes tombent sur le papier. Je ne les essuie pas.
Celle-ci est encore plus longue. Mes larmes tombent sur le papier. Je ne les essuie pas.
« Livio,
Je t'écris cette lettre parce que je n'ai pas le courage de te le dire en face.
Je suis désolé.
Je suis désolé d'être entré dans ta vie comme un naufragé, d'avoir pris tout ce que tu me donnais sans pouvoir te rendre la même chose. Je suis désolé d'avoir aimé chaque seconde passée avec toi. Tes mains sur ma peau. Ta voix quand tu me disais de respirer. La façon dont tu me regardais comme si j'étais quelqu'un de précieux, même quand je me sentais monstrueux.
Je t'écris cette lettre parce que je n'ai pas le courage de te le dire en face.
Je suis désolé.
Je suis désolé d'être entré dans ta vie comme un naufragé, d'avoir pris tout ce que tu me donnais sans pouvoir te rendre la même chose. Je suis désolé d'avoir aimé chaque seconde passée avec toi. Tes mains sur ma peau. Ta voix quand tu me disais de respirer. La façon dont tu me regardais comme si j'étais quelqu'un de précieux, même quand je me sentais monstrueux.
Chaque jour, je pense à toi.
Je pense à la première séance, à ton corps contre le mien pendant les corrections. Je pense à la façon dont tu m'as embrassé sur ta terrasse, à la tendresse avec laquelle tu m'as laissé te prendre, même quand j'étais plein de rage. Je pense à ton sourire quand tu dormais dans mes bras. Je pense à ton odeur, à ta voix, à ta patience.
Je pense à la première séance, à ton corps contre le mien pendant les corrections. Je pense à la façon dont tu m'as embrassé sur ta terrasse, à la tendresse avec laquelle tu m'as laissé te prendre, même quand j'étais plein de rage. Je pense à ton sourire quand tu dormais dans mes bras. Je pense à ton odeur, à ta voix, à ta patience.
Je t'aime, Livio. Je crois que je t'aime vraiment.
Et c'est ça qui fait le plus mal.
Parce que je ne peux pas rester. Je ne peux pas te demander de m'attendre alors que je ne sais même pas si je serai encore vivant demain. Je dois tout quitter. L'appartement, le travail, cette région, tout ce qui me rappelle ce que j'ai été et ce que j'ai détruit.
Et c'est ça qui fait le plus mal.
Parce que je ne peux pas rester. Je ne peux pas te demander de m'attendre alors que je ne sais même pas si je serai encore vivant demain. Je dois tout quitter. L'appartement, le travail, cette région, tout ce qui me rappelle ce que j'ai été et ce que j'ai détruit.
Je vais partir loin. Très loin. Dans une petite maison isolée au bord de l'océan. Je ne te dirai pas où. Je ne veux pas que tu viennes me chercher. Je ne veux pas te faire souffrir plus longtemps.
Je te demande pardon pour tout le mal que je t'ai fait sans le vouloir. Pardon d'avoir été égoïste. Pardon d'avoir pris ton cœur alors que le mien était déjà en morceaux.
Tu mérites quelqu'un qui reste. Quelqu'un qui n'a pas peur de s'aimer lui-même.
Moi, je ne sais pas encore si j'en suis capable.
Si un jour tu penses à moi, pense à moi en train de sourire dans tes bras, pas en train de te quitter.
Je t'embrasse une dernière fois, de tout mon cœur brisé.
Ruben »
Je plie la lettre avec soin, je la glisse dans une enveloppe, je note son adresse et je la poste le soir même. Quand la boîte se referme, je reste immobile sur le trottoir, le vent marin dans le visage, et je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis des années.
Je te demande pardon pour tout le mal que je t'ai fait sans le vouloir. Pardon d'avoir été égoïste. Pardon d'avoir pris ton cœur alors que le mien était déjà en morceaux.
Tu mérites quelqu'un qui reste. Quelqu'un qui n'a pas peur de s'aimer lui-même.
Moi, je ne sais pas encore si j'en suis capable.
Si un jour tu penses à moi, pense à moi en train de sourire dans tes bras, pas en train de te quitter.
Je t'embrasse une dernière fois, de tout mon cœur brisé.
Ruben »
Je plie la lettre avec soin, je la glisse dans une enveloppe, je note son adresse et je la poste le soir même. Quand la boîte se referme, je reste immobile sur le trottoir, le vent marin dans le visage, et je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis des années.
Le lendemain, je charge tout ce qui reste de ma vie dans ma voiture et je prends la route vers le Pays Basque.
Je roule pendant des heures. La forêt landaise laisse place aux collines, puis à l'océan. J'arrive devant une petite maison de pêcheur isolée, face à la mer, louée pour six mois. Les murs sont blancs, le toit en tuiles rouges, une terrasse en bois donne directement sur la plage de galets.
Je pose mes cartons par terre. Je reste debout au milieu de la pièce vide, à écouter le bruit des vagues qui se brisent en bas.
Le soir tombe. Je sors sur la terrasse. Le vent est fort, salé, vivant. Je m'assois sur une chaise en bois, les jambes étendues, et je regarde l'océan qui s'étend à perte de vue, gris et blanc sous le ciel crépusculaire.
Je suis seul.
Vraiment seul.
Vraiment seul.
Il y a un vide immense dans ma poitrine, un vide qui fait mal, qui aspire tout. Mais il y a aussi quelque chose d'autre. Une liberté fragile, nouvelle, terrifiante. Comme si, pour la première fois depuis seize ans, je pouvais respirer sans mentir.
Je reste là longtemps, les yeux perdus sur la ligne d'horizon, le vent séchant les larmes sur mes joues.
Je ne sais pas encore si je vais guérir.
Mais pour la première fois, je suis en train d'essayer.
Mais pour la première fois, je suis en train d'essayer.
Deux ans ont passé.
Le vent du large souffle fort ce matin sur la côte basque. Je me lève tôt, comme tous les jours. La lumière grise de l'aube filtre à travers les grandes fenêtres que j'ai fait installer moi-même l'année dernière. La maison est silencieuse, seulement troublée par le bruit lointain des vagues qui se brisent sur les galets en contrebas. Je reste un moment debout dans la cuisine ouverte, une tasse de café noir à la main, à regarder l'océan qui s'étend à perte de vue. Le gris de l'eau se mélange au gris du ciel. C'est beau. C'est calme. C'est à moi.
J'ai acheté cette petite maison de pêcheur il y a dix-huit mois. Elle était à l'abandon quand je l'ai vue pour la première fois : murs fissurés, toit qui fuyait, plancher pourri. J'ai tout refait. Seul. J'ai passé des mois à poncer, peindre, isoler, poser du parquet clair, changer les fenêtres pour qu'elles laissent entrer la lumière et le bruit de la mer. La cuisine est maintenant ouverte sur le salon, avec un grand îlot en bois brut que j'ai fabriqué avec des planches récupérées sur la plage. La chambre donne directement sur la terrasse en bois que j'ai construite face à l'océan. Il n'y a presque plus de meubles. Juste l'essentiel. Un canapé confortable, une bibliothèque remplie de livres que je lis enfin, une table basse où je pose parfois une photo de moi enfant que j'ai retrouvée dans un carton. Rien qui rappelle l'ancienne vie.
Je bois mon café lentement, debout, pieds nus sur le parquet chaud. Puis je vais prendre une douche. L'eau chaude ruisselle sur mes épaules. Mon corps a changé. J'ai perdu du poids pendant les premiers mois, puis j'ai repris en muscle grâce aux longues marches sur la plage et au yoga que je pratique seul tous les matins sur la terrasse. Je ne suis plus le même homme qu'il y a deux ans. Physiquement. Et surtout intérieurement.
Je m'habille simplement : jean, pull gris foncé, veste imperméable. Je prends mon sac à dos et je monte dans ma vieille voiture. Direction l'école de la Croix-Rouge, à vingt minutes de route. Je suis formateur depuis un an et demi maintenant. J'enseigne les gestes d'urgence, les soins infirmiers de base, la gestion du stress en situation de crise aux futurs élèves infirmiers et aux secouristes. J'aime ce que je fais. Vraiment. Pour la première fois de ma vie, je me sens utile sans être écrasé.
Quand j'arrive dans la salle de classe, les élèves sont déjà là. Une vingtaine de jeunes, entre vingt et trente ans, certains plus âgés qui reconvertissent leur vie. Je pose mon sac sur le bureau et je leur souris.
— Bonjour tout le monde. Aujourd'hui, on reprend la séquence sur les hémorrages externes et les pansements compressifs. Et on finit par une simulation grandeur nature.
La matinée passe vite. Je circule entre les tables, je corrige les gestes, je réponds aux questions. Une élève, Clara, me demande des précisions sur la prise en charge psychologique des victimes. Je lui explique patiemment, avec des exemples concrets tirés de mes années aux Ailes Bleues. Elle me regarde avec admiration. Je me sens… bien. Pas heureux, pas encore. Mais bien.
À midi, je mange seul sur un banc face à la mer. Une salade, un peu de pain, un café thermos. Le vent fait voler mes cheveux. Je regarde l'horizon. Et comme presque tous les jours, mes pensées dérivent vers lui.
Livio.
Je sors mon téléphone. J'ouvre le navigateur. Je tape « Lotus & Souffle studio yoga ». Le site s'affiche. La photo de la page d'accueil n'a pas changé. Livio y est toujours, torse nu en pleine posture du Guerrier, cheveux blonds attachés en chignon, regard bleu perçant dirigé vers l'objectif. Les horaires des cours sont les mêmes. Il donne toujours ses séances individualisées le samedi matin. Il est toujours là.
Je reste longtemps à fixer la photo. Mon pouce glisse sur l'écran comme si je pouvais le toucher. Je pense à sa voix. À ses mains. À la façon dont il murmurait « respire » contre mon oreille. Je pense à la dernière lettre que je lui ai envoyée, il y a presque deux ans. Je n'ai jamais eu de réponse. Je n'en attendais pas. Je lui avais demandé de ne pas me chercher.
Je range le téléphone. La douleur est toujours là, plus sourde, plus habituelle, comme une vieille cicatrice qui tire quand le temps change. Je ne regrette pas d'être parti. Mais il me manque. Terriblement.
L'après-midi, je reprends les cours. Je suis concentré, professionnel. Les élèves m'apprécient. Ils disent que je suis calme, que j'explique bien, que je ne juge jamais. Ils ne savent pas que derrière cette calme apparence, il y a un homme qui a tout quitté pour ne pas se détruire complètement.
Quand la journée se termine, je rentre chez moi. La maison est silencieuse. J'allume la lumière tamisée du salon, je me prépare un thé, je m'installe sur la terrasse avec une couverture sur les épaules. Le soleil se couche sur l'océan. Le ciel passe du rose au violet profond. Je regarde les vagues, inlassablement.
Je repense souvent à ces deux dernières années. À la clinique où j'ai appris à respirer sans culpabilité. Aux longues conversations avec le psy où j'ai enfin compris que j'avais le droit d'aimer les deux, même si ça faisait mal. Je n'ai plus aucun contact avec Elie. Elle m'a envoyé un dernier message pour me dire qu'elle avait rencontré quelqu'un de bien et qu'elle était enceinte. Je lui ai souhaité bonne chance. Rien de plus.
Je suis seul. Mais je ne suis plus perdu.
Je me lève, je rentre dans la maison. Je regarde la photo de la petite maison que j'ai prise le jour où je l'ai achetée. Elle est méconnaissable maintenant. J'ai tout refait avec mes mains. Chaque planche posée, chaque coup de pinceau était une façon de me reconstruire.
Je vais me coucher tôt. Avant d'éteindre la lumière, je prends mon téléphone une dernière fois. J'ouvre à nouveau le site du studio Lotus & Souffle. Je regarde la photo de Livio. Je reste longtemps à la fixer.
Puis je ferme l'application, je pose le téléphone sur la table de nuit et j'éteins la lampe.
Dans le noir, j'entends seulement le bruit de la mer.
Je suis vivant.
Je suis seul.
Et pour la première fois depuis très longtemps, je me sens presque en paix.
Je suis vivant.
Je suis seul.
Et pour la première fois depuis très longtemps, je me sens presque en paix.
Fin du chapitre 9.
Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.
ou laissez un mot
Restez informé des nouvelles histoires
Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail
Explorez les catégories
Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir
Ce chapitre vous a plu ?
Vous venez de le lire en entier. Prenez un instant pour encourager l'auteur : un petit geste qui fait toujours plaisir et donne envie d'écrire la suite.
Laissez une réaction
Commentaires ()