Vers quatorze heures trente, Nina émergea enfin de son lit comme on sort d’un coma léger. La gueule de bois avait un peu reculé : la tête pulsait encore, mais le marteau-piqueur avait laissé place à une douleur sourde et diffuse. Son estomac, lui, s’était calmé, il ne restait plus qu’une sensation de vide nauséeux. Elle avait passé la matinée à alterner entre somnolence comateuse, vomissements résiduels et fixations paniquées sur son téléphone. Elle n’avait pas osé rouvrir la conversation avec Angèle depuis le réveil. Elle savait que le message était toujours là, lu, sans réponse. Le silence pesait comme une sentence.
Elle se traîna jusqu’à la cuisine, but un grand verre d’eau tiède, puis un deuxième avec une aspirine qui fondit lentement sur sa langue. Elle s’assit sur le bord du lit, en jogging froissé, cheveux gras, et fixa l’écran noir de son portable pendant de longues minutes.
Il fallait qu’elle en parle.
À Marie. Marie qui avait déjà vu le pire d’elle et qui l’avait quand même prise dans ses bras l’autre soir.
Nina attrapa le téléphone, ouvrit les contacts, posa le doigt sur le nom de Marie. Elle hésita. Puis appuya sur l’icône d’appel avant de pouvoir changer d’avis.
Ça sonna deux fois.
— Nina ?
La voix de Marie était inquiète dès la première syllabe.
Nina ne dit même pas bonjour.
— J’ai fait une grosse connerie.
Un silence de deux secondes.
Puis :
— Putain, Nina… quoi encore ?
Nina inspira profondément, la gorge nouée.
— Hier soir… j’étais complètement torchée. Avec Lucas, Camille, les autres. J’ai bu comme une éponge. Et à un moment… je sais pas à quelle heure… j’ai pris mon téléphone. Et j’ai envoyé un message à Angèle.
Marie ne répondit pas tout de suite. Nina entendit presque le cerveau de son amie assembler les pièces.
— Quel genre de message ?
Nina ferma les yeux très fort.
— Je lui ai tout dit. Que j’étais amoureuse d’elle. Depuis le premier jour. Que je pensais à elle tout le temps. Que je rêvais d’elle. Que… que je me touchais en pensant à elle. Mot pour mot. C’est sorti comme ça. Sans filtre. Bourrée. À deux heures du matin.
Un long soupir à l’autre bout du fil.
— Merde…
— Et elle l’a lu. Mais pas de réponse. Rien. Depuis ce matin, rien.
Nina sentit les larmes revenir, chaudes, immédiates.
— Je suis finie, Marie. Elle sait tout. Elle sait que je suis une tarée. Une perverse. Une fille qui veut piquer la copine d’un mec qui l’a sauvée de la rue. Elle va me bloquer. Ou pire, elle va me répondre un truc gentil et distant pour que je me sente encore plus minable. Ou elle va rien répondre du tout et je vais devenir folle.
Marie resta silencieuse un instant. Puis sa voix revint, un mélange d’engueulade et de compassion.
— Nina… bordel de merde. T’as vraiment fait ça ?
— Oui.
— T’as vraiment écrit “je me touche en pensant à toi” à une fille que tu connais à peine et qui est en couple ?
— Oui…
Un grognement frustré.
— Putain, Nina ! T’es… t’es incroyable, tu sais ça ? Incroyable dans le genre catastrophe ambulante.
Nina ricana à travers les larmes, un rire cassé, douloureux.
— Je sais.
— Mais écoute-moi bien. C’est pas toi qui as fait ça. C’est l’alcool. T’étais pas en état. T’as perdu les pédales. Ça arrive. T’es pas la première à envoyer un message de bourrée dont tu te souviens le lendemain avec l’envie de disparaître de la surface de la Terre.
Nina renifla.
— Mais là c’est pas juste un “je t’aime” ou un truc gênant. Là c’est… sexuel. Cru. Honteux. Elle va me prendre pour une malade.
Marie soupira à nouveau, plus doucement cette fois.
— Peut-être. Peut-être qu’elle va flipper. Peut-être qu’elle va te bloquer. Peut-être qu’elle va te répondre un truc froid. Ou peut-être… je sais pas. Peut-être qu’elle va vouloir en parler. On peut pas savoir. Mais ce qui est sûr, c’est que tu peux plus rien faire maintenant. Le message est parti. Il est lu. Tu peux pas l’effacer. Alors arrête de te torturer en boucle. Prends sur toi. Attends.
Nina hocha la tête même si Marie ne pouvait pas la voir.
— J’arrive pas à arrêter de penser à ce qu’elle doit penser de moi là.
— Je sais. Mais tu peux pas contrôler ça. Tu peux juste… survivre à la journée.
Nina allait répondre quand un petit « ding » retentit dans le haut-parleur. Une notification. Discrète, presque anodine.
Son cœur s’arrêta net.
— Marie… attends.
Elle mit l’appel sur haut-parleur, ouvrit les notifications.
WhatsApp.
Angèle.
Le petit aperçu du message apparut sur l’écran verrouillé.
Nina sentit ses jambes se dérober. Elle s’assit lourdement sur le lit.
— Marie… elle a répondu.
— Quoi ?!
— Attends… je… je lis.
Nina déverrouilla le téléphone d’un doigt tremblant. Ouvre la conversation.
Le message était très court. Cinq mots.
Angèle (14:42) : 19h même bar que la dernière fois
Rien d’autre.
Pas d’émoticône. Pas d’explication.
Pas de « on en parle » ni de « t’es sérieuse ? ». Juste ça.
Nina fixa l’écran comme si les mots allaient disparaître.
— Marie… elle me donne rendez-vous. Ce soir. Dix-neuf heures. Au Cirio.
Silence à l’autre bout.
Puis, doucement :
— OK.
Nina sentit une vague de panique la submerger.
— Qu’est-ce que je fais ?
— Tu y vas.
— Mais si elle veut me dire que je suis une tarée ? Que je dois arrêter ? Que je suis une salope ?
— Alors tu l’écoutes. Tu t’excuses. Tu rentres chez toi. Et tu survis.
Nina ferma les yeux.
— Et si… et si elle…
— Arrête de spéculer. Tu sauras dans quatre heures. Pour l’instant, tu vas te reprendre. Tu vas manger un truc léger. Tu vas prendre une douche. Tu vas t’habiller normalement. Tu vas pas te pointer là-bas en mode dépressive suicidaire. Tu vas y aller avec dignité. Même si t’as la trouille.
Nina hocha la tête, les larmes coulant à nouveau.
— Merci.
— Tu m’appelles après. Peu importe l’heure. OK ?
— OK.
— Courage, ma belle. T’es pas seule.
Elles raccrochèrent.
Nina resta assise sur son lit, le téléphone dans la main, le message toujours affiché.
Dix-neuf heures. Cirio.
Dans quatre heures, elle saurait.
Elle posa le téléphone délicatement sur la table de chevet, comme s’il était en verre.
Puis elle se leva, alla à la cuisine, se força à manger un yaourt nature et une banane. Elle prit une longue douche chaude, se frotta jusqu’à ce que sa peau rougisse. Elle choisit des vêtements simples : jean noir, pull gris foncé, manteau long. Pas de maquillage chargé. Juste un peu de mascara pour masquer les cernes.
Elle se regarda dans le miroir une dernière fois.
— T’y vas. Tu assumes. Quoi qu’il arrive.
Elle attrapa ses clés, son téléphone, et sortit.
Dehors, le ciel était bas, gris, menaçant de neige.
Elle marcha lentement vers la Bourse.
Chaque pas faisait battre son cœur plus fort.
Dans quelques minutes, elle serait face à Angèle.
Et quoi qu’Angèle dise, sa vie ne serait plus jamais la même.
Nina arriva au Cirio avec vingt minutes d’avance. Le bar était presque vide à cette heure : quelques habitués au comptoir, un couple qui chuchotait dans un coin, le barman qui essuyait des verres avec une lenteur rituelle. La lumière des lustres en cuivre était douce, presque trop douce pour l’atmosphère qui pesait déjà sur Nina. Elle choisit la même table que la fois précédente, près de la fenêtre. De là, elle pouvait voir la rue de la Bourse, les passants emmitouflés dans leurs écharpes, la neige fine qui commençait à tomber en minuscules flocons paresseux.
Elle commanda une tisane, camomille, pour calmer les tremblements de ses mains, et posa son téléphone face contre la table, comme si le regarder pouvait faire apparaître ou disparaître le message d’Angèle. Elle n’y avait pas répondu. Elle n’avait pas osé. Elle s’était contentée de fixer ces cinq mots pendant des heures : « 19h même bar que la dernière fois ». Pas d’émoticône. Pas de « bisous ». Pas de « on en parle calmement ». Juste l’heure et le lieu. Une convocation.
Nina but une gorgée de tisane brûlante. Elle grimaça. Trop chaud. Elle souffla sur la surface, regarda la vapeur monter en volutes fragiles. Son cœur battait trop fort, trop vite. Elle avait répété mentalement des dizaines de scénarios : Angèle qui arrive en colère, qui crie, qui pleure, qui la gifle. Angèle qui arrive calme, qui explique gentiment qu’elle comprend mais que c’est fini. Angèle qui arrive avec Sébastien, qui le laisse parler à sa place. Chaque version était pire que la précédente.
Elle regarda l’heure sur son téléphone : dix-huit heures cinquante-huit.
Deux minutes.
Elle serra les doigts autour de la tasse pour se donner une contenance.
Et puis la porte s’ouvrit.
Angèle entra.
Nina la vit immédiatement.
Elle n’avait plus rien de la femme lumineuse qu’elle avait rencontrée sous la pluie. Ses cheveux étaient attachés en un chignon serré, presque sévère. Elle portait le même manteau que l’autre soir, mais boutonné jusqu’en haut, comme une armure. Son visage était fermé. Pas hostile, pas furieux. Grave. Terriblement grave. Ses yeux verts, d’habitude pétillants, étaient mats, cernés de fatigue. Elle ne sourit pas en apercevant Nina. Elle ne fit qu’un petit signe de tête, presque mécanique, et s’avança vers la table.
Elle s’assit en face d’elle sans un mot de salutation. Pas de « salut », pas de « ça va ? ». Juste le bruit de la chaise qui racle le sol, le manteau qu’elle pose sur le dossier, les mains qui se posent à plat sur la table.
Nina ouvrit la bouche pour dire quelque chose, n’importe quoi, mais Angèle la devança.
— Pourquoi ?
Un mot. Sec. Direct. Sans préambule.
Nina sentit sa gorge se nouer.
— Angèle… je… je suis désolée. Vraiment. Le message… c’était l’alcool. J’étais complètement saoule hier soir. Je me souviens à peine de l’avoir envoyé. C’est pas moi qui parlais, c’est…
Angèle leva une main. Pas violemment. Juste assez pour couper la parole.
— Arrête.
Nina se tut.
Angèle la fixa droit dans les yeux. Son regard était dur, mais pas haineux. Plutôt… blessé. Profondément blessé.
— Ce qui est écrit dans ce message… est-ce que c’est vrai ? Ou est-ce que c’était juste des conneries d’ivrogne ?
Nina sentit le sol se dérober sous elle. Elle voulut mentir. Dire « non », dire « c’était pour rire », dire « oublie ». Mais elle ne pouvait pas. Pas devant ce regard. Pas après tout ce qu’Angèle lui avait confié la dernière fois.
Elle baissa les yeux sur sa tisane.
— C’est vrai.
Un silence lourd s’installa. Nina entendit le tic-tac discret de l’horloge murale, le murmure des clients au comptoir, le bruit lointain d’une moto qui passait dans la rue.
Angèle inspira lentement.
— Pourquoi ?
La même question. Mais cette fois, elle était chargée de tout le poids du monde.
Nina releva les yeux. Elle vit, au coin de l’œil gauche d’Angèle, une larme qui perçait, minuscule, brillante sous la lumière du lustre. Angèle ne la laissa pas couler. Elle cligna des yeux, la ravala.
Nina sentit son propre cœur se déchirer.
— Ça va Angèle ? murmura-t-elle.
Angèle secoua la tête.
— Non. Ça va pas.
Elle posa les mains sur la table, les doigts entrelacés, comme pour se retenir de trembler.
— Les sentiments, ça se contrôle pas, c’est ça que tu vas me dire ?
Nina hocha la tête faiblement.
— Oui… je… je sais pas comment c’est arrivé. Au début, c’était juste… un trouble. Une attirance bizarre. Je me disais que c’était passager. Que ça allait s’arrêter. Mais ça s’est pas arrêté. Au contraire. Chaque fois que je te voyais, que je te parlais… ça grandissait. Et je pouvais rien faire. Rien du tout.
Angèle ferma les yeux une seconde.
— Et tu crois que ça excuse tout ? Que parce que “les sentiments se contrôlent pas”, tu as le droit d’envoyer un message comme ça à une fille en couple ?
Nina secoua la tête.
— Non. Ça excuse rien. Je sais. Je sais que j’ai merdé. Grave.
Angèle rouvrit les yeux. La larme avait gagné. Elle coulait lentement sur sa joue. Elle ne l’essuya pas.
— J’avais plus d’amie, Nina.
Nina sentit un coup au plexus.
— Depuis que j’ai coupé les ponts avec mes potes d’avant, ceux qui me tiraient vers le bas, ceux qui me faisaient fumer des joints à quatorze ans, voler, fuguer, j’avais plus personne. Vraiment personne. Sébastien, c’est mon roc. Mon amour. Mais des amies… des vraies amies… j’en avais plus.
Elle marqua une pause, la voix qui tremblait légèrement.
— Et puis toi. Toi qui m’as percutée avec tes livres. Toi qui as bégayé, rougi, qui m’as fait rire. Toi qui m’as proposé un verre. J’étais heureuse, Nina. Vraiment heureuse. Pour la première fois depuis des années, j’avais l’impression d’avoir une amie. Une fille normale, gentille, qui me regardait pas de haut, qui me jugeait pas sur mon passé. J’étais contente de te voir. De t’écouter. De partager des trucs simples.
Nina sentit les larmes monter à son tour. Elle les ravala.
Angèle continua, la voix plus basse.
— Et en un message… tu as tout gâché.
Nina voulut répondre. Elle ne trouva rien.
Angèle se pencha légèrement en avant.
— Et tu sais ce qui est le pire ?
Nina secoua la tête, incapable de parler.
— C’est pas moi qui as lu le message en premier.
Nina fronça les sourcils.
Angèle déglutit.
— C’est Sébastien.
Le nom claqua comme un coup de fouet.
— Il a pris mon téléphone hier soir. Il voulait juste voir l’heure. Et le message était là. Ouvert. Il l’a lu. Tout.
Nina sentit le monde basculer.
— Il… il m’a demandé de plus jamais te revoir. Il m’a dit que c’était dangereux. Que t’étais pas stable. Que tu pouvais devenir obsessionnelle. Je pense qu’il a raison.
Angèle marqua une pause, la voix qui se brisait.
— Mais je suis venue quand même. Pas pour te pardonner. Pas pour te comprendre. Juste pour que tu saches le mal que t’as fait. Le mal que tu m’as fait à moi. Et à lui.
Nina sentit une vague de nausée la submerger. Elle posa une main sur sa bouche.
Angèle se leva lentement. Elle attrapa son manteau, le passa sur ses épaules.
— Je voulais te dire ça en face. Parce que je te devais au moins ça. Mais c’est fini, Nina. Ne m’appelle plus. Ne m’écris plus. Ne me cherche plus.
Elle marqua une dernière pause, debout près de la table.
— J’espérais vraiment qu’on deviendrait amies. Vraiment.
Puis elle tourna les talons.
Elle marcha vers la porte sans se retourner.
La clochette tinta quand elle sortit.
Nina resta figée.
Elle ne bougea pas pendant de longues minutes.
La tisane avait refroidi dans la tasse.
La neige tombait plus fort maintenant, collant aux vitres en flocons épais.
Nina sentit les larmes couler enfin. Silencieuses. Incontrôlables.
Elle ne pleurait pas de chagrin.
Elle pleurait de honte.
De regret.
De culpabilité.
Elle avait tout perdu.
Angèle n’était même plus une amie.
Angèle n’était plus rien.
Et Sébastien, l’homme qu’elle avait envié, haï en secret, avait gagné.
Pas par victoire. Par simple protection.
Nina posa la tête sur ses bras croisés, sur la table.
Et murmura, dans le vide du bar :
— Je suis désolée…
Mais il n’y avait plus personne pour l’entendre.
Dehors, la neige continuait de tomber sur Bruxelles.
Et Nina, seule au milieu du Cirio presque désert, comprit enfin ce que signifiait tout gâcher.
Pour de bon.
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