Le réveil sonna à sept heures quarante-deux, comme tous les matins de cours. Nina tendit le bras mécaniquement, tapa sur l’écran de son téléphone pour l’éteindre. Le silence retomba, lourd, presque palpable. Elle resta allongée sur le dos, les yeux grands ouverts fixés au plafond où une fissure en forme de Y dessinait une carte imaginaire depuis des mois.
Son corps pesait une tonne. Pas seulement à cause de la fatigue accumulée, pas seulement à cause des larmes séchées qui tiraient sur ses paupières. Non. C’était autre chose. Une sorte d’engourdissement général, comme si quelqu’un avait coupé le courant entre son cerveau et le reste d’elle-même.
Elle se sentait… dans un autre monde. Dans un état second, comme si elle flottait légèrement au-dessus de son propre corps, spectatrice de ses gestes sans vraiment les contrôler.
Elle se força à bouger. Un bras, puis l’autre. Elle s’assit au bord du lit. Le short en coton gris était encore humide par endroits, vestige de la nuit précédente. Elle grimaça, se leva d’un coup, alla directement dans la salle de bain. Pas de douche chaude cette fois. Juste un gant de toilette froid passé rapidement sur le visage, le cou, les aisselles. Elle se brossa les dents en regardant le carrelage, évitant soigneusement le miroir. Elle savait déjà ce qu’elle y verrait : des cernes violacés, des yeux rougis, une bouche gonflée d’avoir trop mordu sa lèvre inférieure pendant la nuit.
Elle enfila un jean slim noir, un sweat gris trop large qui pendait sur ses hanches, des baskets blanches un peu sales. Elle noua ses cheveux châtains en un chignon lâche sans même se regarder. Elle attrapa son sac à dos, y fourra un cahier, un stylo, le Woolf trempé de la veille qu’elle n’avait pas encore séché, et sortit.
Dehors, l’air était humide et froid. La pluie de la veille avait laissé des flaques partout, des reflets noirs et huileux sur le bitume. Nina marcha vite, tête baissée, écouteurs enfoncés dans les oreilles mais sans musique. Juste le bruit du monde étouffé, distant. Elle traversa le quartier des étangs noirs, passa devant le petit parc où des joggeurs matinaux couraient déjà malgré le froid, descendit vers le campus principal de l’ULB.
Il fallait y aller. Il fallait faire comme si de rien n’était. Cours de neuf heures trente : séminaire sur le roman du XXe siècle. Elle ne pouvait pas rater ça. Pas après avoir déjà séché deux TD la semaine dernière à cause de Théo. Pas question de laisser cette… cette chose qui lui arrivait lui bouffer le reste de sa vie universitaire.
Elle arriva sur le campus à neuf heures cinq. Trop tôt pour le cours, trop tard pour traîner en bibliothèque. Son estomac grogna. Elle n’avait rien avalé depuis le sandwich fromage-tomate de la veille au soir. Elle décida d’aller au resto de l’unif, celui du bâtiment central, le plus grand, celui où tout le monde se croisait tôt ou tard.
Elle entra, passa le badge étudiant au tourniquet, prit un plateau en plastique beige. Elle choisit un croissant au beurre, le dernier de la vitrine, un peu écrasé sur un côté, un café long dans un gobelet en carton, une bouteille d’eau plate. Elle paya sans un mot, chercha une table isolée.
Le resto était déjà bondé à cette heure : des groupes d’étudiants en sweat à capuche, des doctorants fatigués devant leurs ordinateurs, des premières années qui riaient trop fort. Nina trouva une petite table pour deux près d’une fenêtre, à l’écart. Elle s’assit dos au mur, posa son plateau, déchira l’emballage du croissant. Elle but une gorgée de café, trop chaud, elle grimaça. Elle mordit dans la pâte feuilletée. Ça avait un goût de rien. Elle mâchait mécaniquement, le regard perdu sur la vitre embuée.
Et puis elle tourna légèrement la tête.
Juste un mouvement de quelques degrés, presque inconscient, pour regarder la file d’attente au self.
Et elle la vit.
Assise à une table à une dizaine de mètres, de profil, éclairée par la lumière blafarde des néons.
L’ange.
Elle portait un pull avec un col en V vert sapin qui faisait ressortir la couleur de ses yeux même à distance. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval basse, quelques mèches rebelles encadrant son visage. Elle riait à quelque chose que disait la personne en face d’elle. Un rire discret, tête légèrement penchée, main posée sur la table.
Et cette main… tenait une autre main.
Une main masculine. Large, aux doigts entrelacés avec les siens.
Nina sentit quelque chose se déchirer en elle.
Un coup de poignard. Pas métaphorique. Littéral. Une lame froide qui s’enfonçait juste sous le sternum, qui remontait jusqu’à la gorge et bloquait l’air.
L’homme en face d’elle était grand, brun, barbe de trois jours, sourire confiant. Il portait un hoodie gris foncé, une écharpe en laine autour du cou. Il parlait, gesticulait légèrement de sa main libre. L’ange, non, la fille, la femme, l’inconnue, hochait la tête, souriait, serrait ses doigts un peu plus fort.
Ils avaient l’air ensemble.
Vraiment ensemble.
Pas juste des amis. Pas juste un café matinal entre potes. Ensemble. Intimes. Complices.
Nina posa son croissant. Il lui restait à peine une bouchée, mais elle n’arrivait plus à avaler. Sa gorge était nouée, son estomac retourné. Elle fixait la scène sans pouvoir détourner les yeux. Chaque détail s’imprimait en elle avec une précision cruelle : la façon dont la fille penchait la tête vers lui quand il parlait, la façon dont il caressait du pouce le dos de sa main, la façon dont elle riait en rejetant légèrement la tête en arrière.
Nina sentit les larmes monter. Pas des larmes discrètes. Des larmes brûlantes, immédiates, incontrôlables.
Elle se leva d’un bond. Le plateau trembla, le café se renversa un peu sur la table. Elle s’en fichait. Elle attrapa son sac à dos, le balança sur une épaule, et se dirigea vers la sortie presque en courant.
Elle bouscula quelqu’un sans s’excuser. Une voix familière l’appela :
— Nina ! Hey, Nina !
C’était Lucas, un pote de sa promo. Il lui fit un grand signe de la main.
Elle ne s’arrêta pas. Ne tourna même pas la tête. Elle continua droit devant, poussa la porte vitrée du resto, dévala les marches extérieures deux par deux.
Dehors, l’air froid la gifla. Elle se mit à courir. Vraiment courir. Ses baskets claquaient sur le bitume mouillé, son souffle sortait en petits nuages blancs. Elle traversa la grande esplanade du campus, passa devant la fontaine éteinte, longea les bâtiments de sciences humaines, tourna à droite vers la sortie latérale.
Elle ne s’arrêta qu’une fois arrivée dans sa rue. Essoufflée, les poumons en feu, les larmes coulant librement maintenant. Elle monta les trois étages en courant encore, trébucha sur la dernière marche, ouvrit sa porte d’un coup d’épaule.
Elle claqua la porte derrière elle.
Et là, enfin seule, elle s’effondra.
Pas sur une chaise. Pas sur le canapé. Directement sur le lit, en travers du matelas, le visage enfoui dans l’oreiller.
Et elle pleura.
Des sanglots profonds, violents, qui secouaient tout son corps. Elle serrait les poings dans la couette, mordait le tissu pour étouffer les cris qui montaient malgré elle. Ses épaules tressautaient, son ventre se contractait douloureusement. Elle pleurait comme une enfant, sans retenue, sans dignité.
Parce que maintenant, plus aucun doute pour elle.
Elle était amoureuse…
Amoureuse d’une fille qu’elle avait vue deux fois : une collision sous la pluie, un regard échangé au resto U, sa main tenue par une autre main.
Et elle était jalouse.
Jalouse à en crever.
Jalouse de cet homme qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’avait jamais vu avant, mais qui avait le droit de toucher cette peau, de faire rire cette bouche, de serrer ces doigts.
Elle imaginait tout. Elle imaginait leurs matins ensemble, leurs soirées, leurs nuits. Elle imaginait leurs corps enlacés, leurs souffles mêlés, leurs gémissements. Et chaque image était un nouveau coup de couteau.
— Pourquoi… hoquetait-elle dans l’oreiller. Pourquoi lui… pourquoi pas moi… pourquoi j’arrive pas à arrêter de penser à ça…
Elle se retourna sur le dos, les bras en croix, le visage ravagé par les larmes. Elle fixait le plafond, cherchant une réponse dans la fissure en Y.
Rien.
Juste le silence de son studio, le bruit lointain d’une voiture qui passe dans la rue, le tic-tac discret du radiateur électrique.
Elle resta comme ça longtemps. Une heure peut-être. Peut-être plus. Le temps n’avait plus de sens.
Petit à petit, les sanglots s’espacèrent. Sa respiration se calma. Elle resta allongée, épuisée, vidée.
Et dans ce vide, une certitude s’installa, froide et définitive.
Elle n’était pas juste troublée. Pas juste curieuse. Pas juste en train de « tester » quelque chose.
Elle était tombée amoureuse.
D’une femme.
Et cette femme en aimait apparemment un autre.
Nina ferma les yeux.
Une dernière larme glissa sur sa tempe, s’écrasa sur l’oreiller.
Elle murmura, presque inaudible :
— Je suis foutue.
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