Le lendemain matin, Nina se réveilla avec une sensation qu’elle n’avait pas ressentie depuis des mois : la légèreté.
Pas une légèreté factice, pas celle qu’on force après une nuit de larmes ou une gueule de bois. Une vraie légèreté. Comme si quelqu’un avait enlevé une pierre invisible qui pesait sur sa poitrine depuis des semaines.
Elle ouvrit les yeux sur le plafond fissuré de son studio, la fameuse fissure en Y qui lui servait de repère depuis des mois, et pour la première fois, elle ne la trouva pas menaçante. Elle était juste là. Un détail. Pas une sentence.
Elle resta allongée un instant, immobile, à respirer profondément. L’air entrait frais dans ses poumons, sortait sans effort. Elle sentait son corps différemment : les muscles encore un peu douloureux de la fatigue accumulée, mais vivants.
Pas engourdis. Pas morts. Vivants.
Elle tourna la tête vers la fenêtre. La lumière de mars filtrait à travers les rideaux mal tirés : un soleil pâle, mais réel, qui dessinait des bandes dorées sur le parquet usé.
Dehors, on entendait les oiseaux, ces oiseaux qu’elle n’avait plus remarqués depuis l’automne. Un camion passa dans la rue en bas, un enfant rit quelque part. La vie continuait. Et pour une fois, Nina avait l’impression d’en faire partie.
Elle attrapa son téléphone sur la table de chevet. L’écran s’alluma sur un message reçu à 8 h 12.
— Marie : Ça va ?
Le message habituel. Le « ça va ? » quotidien que Marie envoyait depuis des semaines, comme une bouée qu’elle lançait tous les matins pour vérifier que Nina n’avait pas coulé pendant la nuit.
D’habitude, Nina répondait un simple « oui », parfois un « ouais » sec, parfois rien du tout. Un « oui » qui signifiait « je suis vivante, mais c’est tout ». Un « oui » qui cachait le vide.
Ce matin-là, elle tapa sans hésiter.
— Nina (08:47) : Oui très bien.
Elle envoya.
Vingt secondes plus tard, elle n’avait même pas reposé le téléphone, l’écran s’alluma à nouveau.
Appel entrant.
Photo de profil de Marie.
Nina décrocha, un sourire involontaire aux lèvres.
— Allô ?
— Nina ?
La voix de Marie était déjà inquiète, comme si elle s’attendait au pire.
— T’as dit “très bien”. Pas “ça va”. Pas “ouais”. “Très bien”. Qu’est-ce qui se passe ?
Nina rit doucement, un rire léger, presque surpris de sortir si facilement.
— Je vais bien, Marie. Vraiment bien.
Un silence à l’autre bout. Puis :
— Raconte. Tout. Maintenant.
Nina s’assit contre la tête de lit, remonta les genoux contre sa poitrine, et raconta.
Elle raconta le rendez-vous à Rhode-Saint-Genèse. Le Jardin des Saveurs. La bise sur la joue qui l’avait fait mouiller instantanément. La conversation franche sur ses sentiments, sur le fait qu’elle n’avait jamais été attirée par une femme avant. Le rire partagé quand Angèle avait avoué n’avoir jamais fait l’amour avec une fille non plus. Le repas léger, les frites à partager, les sujets anodins qui avaient rempli l’espace sans lourdeur.
Et enfin, le bisou au moment de se quitter : pas sur la joue, pas tout à fait sur les lèvres. Juste à la limite. Une zone grise qui avait fait brûler tout son corps pendant cinq bonnes minutes sur le trottoir.
Elle raconta tout sans filtre, la voix qui tremblait parfois d’émotion, parfois de rire nerveux. Elle n’omit rien : la chaleur dans son ventre, l’humidité dans sa culotte dès le premier contact, le sourire d’Angèle quand elle avait dit « on se revoit bientôt ? ».
Quand elle eut fini, le silence dura longtemps.
Marie soupira doucement.
— Putain, Nina…
Nina attendit.
— Je suis contente pour toi. Vraiment.
La voix de Marie était sincère, mais teintée d’une tristesse discrète.
— Contente ?
— Oui. T’as l’air… vivante. Pour la première fois depuis des mois, t’as l’air vivante. Tu ris. Tu racontes. Tu respires. C’est beau à entendre.
Nina sentit les larmes monter, pas de tristesse, cette fois. De gratitude.
— Merci Marie.
— Mais…
Marie marqua une pause.
— Faut pas t’enflammer non plus.
Nina hocha la tête même si Marie ne pouvait pas la voir.
— Je sais. Je me le répète depuis hier soir. C’est juste un bisou à la limite. Pas un baiser. Pas une déclaration. Peut-être qu’elle a fait exprès, peut-être que c’était un accident. Peut-être qu’elle voulait juste tester ma réaction. Je sais pas. Je veux pas me faire des films.
— Bien. Garde ça en tête. Parce que si tu repars dans la spirale, si tu recommences à tout idéaliser, à tout fantasmer, tu vas te faire mal. Encore plus mal que la dernière fois.
Nina déglutit.
— Je sais.
Un autre silence.
Puis Marie continua, la voix plus basse.
— Et moi… ben… je suis un peu triste aussi.
Nina sentit son cœur se serrer.
— Triste ?
— Ouais. Triste parce que… si ça marche avec Angèle, si vous vous rapprochez vraiment, tu vas t’éloigner un peu de moi. C’est normal. C’est comme ça. Mais ça me fait quand même un pincement.
Nina ferma les yeux.
— Marie…
— Non, laisse. C’est pas de la jalousie possessive. C’est juste… j’ai été ta bouée pendant des mois. Ta seule personne. Et maintenant, tu vas peut-être avoir quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui te fait sourire comme ça au téléphone. Et c’est bien. Vraiment bien. Mais moi, je perds un peu ma place.
Nina sentit les larmes couler.
— Tu perdras jamais ta place. Jamais. T’es ma meilleure amie. Ma sœur. Peu importe ce qui arrive avec Angèle, et je sais pas encore ce qui va arriver, toi t’es là. Toujours.
Marie rit doucement, un rire mouillé.
— Je sais. Mais avoue que ça fait bizarre d’être contente pour toi et un peu jalouse en même temps.
— Je sais. Et je suis désolée de t’avoir fait vivre tout ça.
— Arrête de t’excuser. T’as rien à te faire pardonner. T’as juste… grandi. À ta façon. À ton rythme. Et c’est beau.
Un silence chaleureux.
Puis Marie reprit, plus légère.
— Bon, et maintenant ? Tu vas lui proposer un autre rendez-vous ?
Nina haussa les épaules.
— Je sais pas encore. Je veux pas brusquer. Je veux laisser les choses venir. Si elle veut me revoir, elle me le dira. Sinon… ben, j’aurai au moins eu ce dîner. Ce bisou limite. Et ça, c’est déjà énorme.
Marie rit franchement cette fois.
— T’es devenue philosophe en une nuit, dis donc.
— Non. Juste… moins conne.
Elles rirent ensemble, un rire complice, doux, qui effaça un peu la tristesse.
Puis Marie dit, la voix plus grave :
— Prends soin de toi, Nina. Vraiment. Mange. Dors. Sors. Vis. Et appelle-moi quand tu veux. Même à 3 h du mat’. Même si c’est juste pour dire “elle m’a souri”.
Nina sourit à travers les larmes.
— Promis.
— Je t’aime, ma conne.
— Moi aussi. Tellement.
Elles raccrochèrent.
Nina resta assise sur son lit, le téléphone contre la poitrine.
Elle regarda par la fenêtre : le soleil de mars continuait de briller, timide mais présent. Les oiseaux chantaient toujours. La vie continuait.
Et pour la première fois depuis longtemps, Nina avait envie d’en faire partie.
Elle se leva, alla jusqu’à la cuisine, se prépara un vrai petit-déjeuner : deux œufs brouillés, une tranche de pain complet grillé, un thé au jasmin. Elle mangea lentement, assise à la table pliante, en regardant la rue en bas.
Elle pensa à Angèle. Au bisou limite. Au sourire franc au détour du couloir. Au « on se revoit bientôt ? ».
Elle pensa à Marie. À sa tristesse cachée. À son amour inconditionnel.
Elle pensa à elle-même : maigre, fragile, mais en train de se relever, petit à petit.
Elle finit son assiette.
Puis elle envoya un message à Marie, juste pour le plaisir.
— Nina (10:32) : Merci d’être là. Toujours.
La réponse arriva presque immédiatement.
— Marie : Toujours, ma belle.
Nina posa le téléphone.
Elle alla jusqu’à la fenêtre, l’ouvrit en grand.
L’air frais entra, chargé de l’odeur du printemps qui s’annonçait.
Elle respira profondément.
Et murmura pour elle-même, un sourire aux lèvres :
« Ça va aller. »
Nina se réveilla le lendemain avec une détermination nouvelle, presque étrangère à elle-même.
Ce n’était pas la légèreté euphorique de la veille, cette sensation de papillon qui avait duré le temps d’un matin.
Non. C’était autre chose. Une envie d’agir, de ne plus subir, de ne plus attendre que la vie lui tombe dessus par accident.
Elle avait passé la nuit à repenser au bisou limite au bord des lèvres d’Angèle, à ce « on se revoit bientôt ? » qui flottait encore dans l’air comme une promesse non formulée.
Elle avait tourné et retourné la phrase dans sa tête :
« Si je veux que ça avance, il faut que je fasse un pas. Pas un grand saut. Juste un pas. »
Elle attrapa son téléphone sur la table de chevet. L’écran affichait 9 h 14.
Elle ouvrit la conversation avec Angèle, toujours figée sur ce dernier « on se revoit bientôt ? » sans réponse de sa part.
Elle tapa sans trop réfléchir, les doigts un peu tremblants mais décidés.
— Nina (09:17) : Salut Angèle. Ça te dirait une balade au bois de la Cambre demain après-midi ? Juste se promener, prendre l’air. Si t’es libre, bien sûr.
Elle envoya.
Puis elle posa le téléphone comme si elle venait de lâcher une grenade. Elle se leva, alla jusqu’à la cuisine, se prépara un thé au jasmin qu’elle but debout, en regardant par la fenêtre. Le ciel était clair, un bleu pâle de printemps timide. Elle se dit qu’elle n’avait rien à perdre. Si Angèle disait non, eh bien… elle aurait essayé. Si elle disait oui… alors peut-être que ce bisou limite n’était pas un accident.
Dix minutes plus tard, elle n’avait même pas fini sa tasse, le téléphone vibra.
— Angèle (09:27) : Oui, avec plaisir. Demain 15 h à l’entrée principale du bois, côté étang ?
Nina sentit son cœur faire un bond.
Elle tapa vite.
— Nina (09:28) : Parfait. À demain 15 h.
Elle posa le téléphone.
Elle sourit toute seule dans sa cuisine minuscule.
Un sourire idiot, nerveux, mais vrai.
Le reste de la journée passa dans une sorte de suspension. Elle rangea son appartement, vraiment rangea : elle lava la vaisselle accumulée, passa l’aspirateur, changea les draps, aéra. Elle se força à manger un vrai déjeuner : œufs, pain complet, avocat. Elle prit une longue douche, se rasa les jambes sans raison particulière, se mit un peu de crème hydratante. Pas de maquillage chargé. Juste un trait d’eye-liner fin, un baume à lèvres teinté.
Elle choisit une tenue simple pour le lendemain : jean slim noir, pull fin vert sapin, la couleur préférée d’Angèle, elle s’en souvenait vaguement, baskets blanches, un manteau mi-long en laine grise.
Elle dormit mal cette nuit-là. Pas d’insomnie noire comme avant. Juste une excitation diffuse, un mélange d’appréhension et d’espoir qui la tenait éveillée par intermittence.
Elle se réveilla plusieurs fois, vérifia l’heure, se rendormit.
Le lendemain, elle arriva à l’entrée principale du bois de la Cambre à 14 h 50.
Le ciel était clair, le soleil bas de mars faisait scintiller l’étang au loin.
Des joggeurs passaient, des familles avec des poussettes, des chiens qui couraient après des bâtons. L’air sentait les bourgeons qui éclataient, le printemps qui s’installait enfin.
Nina s’appuya contre un banc, les mains dans les poches, le cœur à cent à l’heure.
Angèle arriva à 15 h 02.
Nina la vit de loin : silhouette fine, cheveux lâchés, jean noir, bottines plates. Elle marchait d’un pas régulier, mais quelque chose clochait.
Ses épaules étaient voûtées. Son visage fermé. Pas le sourire franc des dernières fois. Pas la légèreté habituelle.
Quand elle arriva à sa hauteur, Nina comprit immédiatement.
Angèle avait les yeux rougis.
Une larme perlait au coin de son œil gauche, qu’elle n’avait pas encore essuyée.
Nina sentit son estomac se nouer.
— Salut… murmura-t-elle.
Angèle hocha la tête, força un petit sourire.
— Salut.
Elles commencèrent à marcher côte à côte sur le sentier qui longeait l’étang. Au début, silence. Juste le bruit de leurs pas sur le gravier, le chant d’un oiseau, le lointain aboiement d’un chien.
Nina n’y tint plus.
— Angèle… ça va ?
Angèle haussa les épaules.
— Oui. Ça va.
Mais sa voix tremblait. Et la larme finit par couler, lentement, sur sa joue.
Nina s’arrêta net.
— T’es certaine ? Ça va vraiment ?
Angèle s’arrêta aussi. Elle leva les yeux vers Nina. Et là, le barrage céda.
Elle se mit à pleurer franchement.
Pas des sanglots discrets. De gros sanglots qui secouaient ses épaules, qui faisaient trembler sa voix.
Nina fut prise de court.
Elle ne comprenait rien.
Elle ne savait pas quoi faire.
— Angèle… qu’est-ce qui se passe ?
Angèle leva une main pour essuyer ses larmes, mais d’autres arrivaient.
— Il est parti…
Nina sentit deux sentiments la traverser en même temps, comme deux lames qui se croisent.
La tristesse.
Une vraie tristesse pour Angèle, pour la douleur qu’elle voyait sur son visage, pour la perte qu’elle devinait.
Et l’opportunité.
Une opportunité minuscule, honteuse, qu’elle repoussa immédiatement mais qui était là, tapie au fond d’elle : Sébastien était parti. Sébastien n’était plus là.
Elle chassa cette pensée. Ce n’était pas le moment.
Elle tendit la main, prit doucement celle d’Angèle.
— Viens… on marche.
Elles reprirent leur promenade, main dans la main. Angèle pleurait toujours, mais elle parla. Par bribes. Par phrases hachées.
— Il est parti hier soir. Il a fait sa valise. Il m’a dit qu’il pouvait plus. Que c’était trop lourd. Que depuis le message… depuis qu’il a lu ce que tu m’as écrit… il avait plus confiance. Il avait peur que je… que je finisse par…
Elle s’arrêta, ravala un sanglot.
— Il avait peur que je te choisisse toi. Même si je lui ai dit mille fois que non. Que c’était toi qui avais dérapé, pas moi. Mais il a plus supporté. Il m’a dit qu’il m’aimait encore, mais qu’il pouvait plus vivre avec ce doute. Alors il est parti. Chez un pote à Louvain. Il m’a dit qu’il reviendrait peut-être. Peut-être pas.
Nina écoutait, le cœur serré.
Elle serrait la main d’Angèle plus fort.
— Je suis désolée… murmura-t-elle.
Angèle secoua la tête.
— C’est pas ta faute. Pas complètement. C’est… tout. Moi. Lui. Le passé. Le message. Tout.
Elles continuèrent à marcher. Le sentier tournait autour de l’étang, longeait des arbres nus qui commençaient à verdir. Angèle pleurait toujours, mais les sanglots s’espacèrent. Nina ne savait plus quoi dire. Elle se contenta de garder sa main dans la sienne, de caresser doucement son pouce avec le sien.
À un moment, Angèle s’arrêta.
Elle se tourna vers Nina.
Ses yeux étaient rouges, brillants de larmes, mais elle la regardait vraiment.
Nina sentit son cœur s’emballer.
Angèle leva une main tremblante, toucha la joue de Nina.
— Merci d’être là.
Nina sentit les larmes lui monter aux yeux à son tour.
— Je suis là.
Et puis, sans un mot de plus, Angèle se pencha.
Leurs lèvres se touchèrent.
Ce n’était pas le bisou limite du trottoir.
C’était un vrai baiser.
Doux d’abord. Hésitant. Puis plus profond. Plus urgent.
Nina sentit tout son corps s’embraser.
Les lèvres d’Angèle étaient chaudes, salées de larmes, tremblantes.
Elle répondit au baiser, passa une main dans les cheveux d’Angèle, la serra contre elle.
Elles s’embrassèrent longtemps, au milieu du sentier désert, sous les arbres qui commençaient à reverdir.
Quand elles s’écartèrent, elles étaient essoufflées toutes les deux.
Angèle posa son front contre celui de Nina.
— On va chez moi ? murmura Nina.
Angèle hésita une seconde.
Ses yeux cherchèrent ceux de Nina.
Puis elle fit un petit signe de tête.
Oui.
Nina sentit son cœur exploser.
Elles reprirent leur marche, main dans la main, en silence.
Le bois était beau ce jour-là.
Et pour la première fois depuis longtemps, Nina n’avait plus peur.
Elles quittèrent le bois de la Cambre en silence, main dans la main, sans se presser. Le soleil de mars déclinait doucement derrière les arbres, jetant des ombres longues et dorées sur le sentier. Nina sentait la paume d’Angèle dans la sienne : chaude, un peu moite, tremblante par intermittence quand un nouveau sanglot remontait.
Elle ne disait rien. Elle se contentait de serrer les doigts d’Angèle un peu plus fort à chaque fois que celle-ci semblait sur le point de craquer à nouveau.
Le trajet jusqu’à l’appartement de Nina se fit à pied. Le bois était loin de chez Nina, elles prirent le tram puis le métro, côte à côte sur la banquette, épaule contre épaule.
Angèle posa la tête sur l’épaule de Nina pendant une partie du voyage. Nina sentit ses larmes humides contre le tissu de son pull. Elle passa un bras autour d’elle, la serra doucement. Personne ne parla. Il n’y avait rien à dire. Juste cette proximité nouvelle, fragile, qui faisait battre le cœur de Nina à un rythme qu’elle n’avait jamais connu.
Quand elles arrivèrent devant l’immeuble gris de Flagey, le jour était presque tombé. Les lampadaires s’allumaient un à un, projetant des halos orangés sur les pavés mouillés. Nina sortit ses clés, monta les trois étages lentement. Angèle suivait, un pas derrière elle, comme si elle avait peur de faire demi-tour à chaque marche.
Arrivées devant la porte, Nina s’arrêta.
Elle se tourna vers Angèle.
La lumière blafarde du palier éclairait son visage : yeux rougis, joues striées de traces de larmes séchées, lèvres légèrement gonflées d’avoir trop pleuré. Elle était belle. Terriblement belle, même dans la douleur.
Nina posa une main sur la poignée, mais ne tourna pas la clé tout de suite.
— Angèle…
Angèle leva les yeux.
Nina déglutit.
— Si tu entres… si tu franchis cette porte… tu sais ce qui va se passer après.
Elle marqua une pause. Sa voix baissa, presque un murmure.
— J’ai envie de toi. Vraiment. Depuis le premier jour. Mais je veux pas que tu regrettes. Je veux pas que tu le fasses juste parce que t’as mal, parce que t’es perdue, parce que Sébastien est parti. Je veux que tu sois sûre.
Angèle la fixa longuement.
Ses yeux verts étaient brillants, humides, mais clairs.
Elle sembla hésiter. Une seconde. Deux. Peut-être trois.
Puis elle hocha la tête, lentement.
— Je suis sûre.
Nina sentit son cœur cogner si fort qu’elle crut qu’Angèle pouvait l’entendre.
Elle tourna la clé.
La porte s’ouvrit.
Elles entrèrent.
Nina referma derrière elles, donna un tour de verrou. Le clic résonna dans le silence du studio.
Elles restèrent un instant immobiles dans l’entrée minuscule, face à face.
Puis Angèle fit un pas.
Elle attrapa le visage de Nina à deux mains.
Et l’embrassa.
Ce n’était plus le baiser hésitant du bois.
C’était un baiser affamé, urgent, désespéré.
Leurs lèvres se heurtèrent d’abord, puis trouvèrent leur rythme. Langues qui se cherchaient, se goûtaient, se mêlaient. Nina sentit le goût salé des larmes d’Angèle, le goût doux de sa bouche, le souffle court qui s’échappait entre elles.
Elle passa les bras autour de la taille d’Angèle, la serra contre elle. Leurs corps se collèrent : seins contre seins, ventre contre ventre, hanches contre hanches. Nina sentit la chaleur d’Angèle à travers leurs vêtements. Elle sentit aussi son propre corps répondre : tétons durcis, bas-ventre qui pulsait, culotte déjà trempée depuis le tram.
Elles s’embrassèrent longtemps dans l’entrée, debout, sans bouger.
Les mains commencèrent à explorer.
Nina glissa les siennes sous le manteau d’Angèle, le fit glisser de ses épaules. Il tomba par terre avec un bruit sourd. Elle remonta le pull noir, caressa la peau douce du dos, sentit les vertèbres saillantes sous ses doigts. Angèle frissonna.
Angèle, de son côté, déboutonna le manteau de Nina, le laissa tomber à son tour. Elle passa les mains sous le pull vert sapin, remonta jusqu’aux seins. Elle les effleura d’abord timidement, puis les prit en coupe, frotta les pouces sur les tétons à travers le tissu fin du soutien-gorge. Nina gémit dans sa bouche.
Elles reculèrent vers le lit, trébuchant presque sur les chaussures abandonnées, riant nerveusement entre deux baisers.
Elles tombèrent sur le matelas en désordre.
Angèle s’allongea sur Nina, l’embrassa dans le cou, mordilla la peau sensible sous l’oreille. Nina arqua le dos, passa les mains dans les cheveux d’Angèle, les empoigna doucement.
— Déshabille-moi… murmura-t-elle.
Angèle releva la tête, les yeux brillants.
Elle fit passer le pull de Nina par-dessus sa tête. Puis le soutien-gorge noir simple. Les seins de Nina apparurent : petits, fermes, tétons roses et durs. Angèle les regarda un instant, fascinée.
— T’es belle… souffla-t-elle.
Elle se pencha, prit un téton dans sa bouche. Nina gémit plus fort. La langue d’Angèle tourna autour, aspira doucement, mordilla. Nina sentit une décharge électrique descendre jusqu’à son clitoris. Elle se cambra, frotta son sexe contre la cuisse d’Angèle à travers le jean.
Angèle descendit plus bas. Elle déboutonna le jean de Nina, le fit glisser avec la culotte en même temps. Nina se retrouva nue, offerte, les jambes légèrement écartées. Angèle la regarda : le sexe rasé, les lèvres gonflées et brillantes de mouille, le clitoris qui pointait.
— T’es trempée… murmura Angèle, presque émerveillée.
Nina rougit.
— Depuis le bois… depuis que tu m’as embrassée…
Angèle sourit, un sourire timide mais heureux.
Elle se déshabilla à son tour : pull, soutien-gorge, jean, culotte. Son corps apparut : peau pâle, seins ronds aux tétons sombres, ventre plat, hanches dessinées, un petit triangle de poils châtain clair au-dessus du sexe.
Nina la regarda, bouche entrouverte.
— T’es… parfaite.
Angèle s’allongea sur elle, peau contre peau. La sensation fut électrique : tétons contre tétons, ventre contre ventre, sexe contre sexe. Elles gémirent toutes les deux.
Elles s’embrassèrent encore, plus lentement cette fois. Les mains exploraient : Nina caressa les seins d’Angèle, pinça doucement les tétons, descendit sur son ventre, effleura le sexe humide. Angèle fit pareil : doigts qui glissaient sur les lèvres de Nina, qui tournaient autour du clitoris sans le toucher vraiment.
Elles étaient maladroites au début. Gauche. Incertaines. Aucune des deux n’avait jamais touché une femme. Elles tâtonnaient, cherchaient, riaient quand un geste ratait, gémissaient quand il touchait juste.
Puis elles trouvèrent un rythme.
Angèle descendit entre les jambes de Nina. Elle écarta doucement ses cuisses, regarda son sexe de près. Elle passa la langue une première fois, timidement, sur toute la longueur. Nina sursauta, gémit fort.
— Encore…
Angèle recommença. Plus assurée. Elle lécha les lèvres, tourna autour du clitoris, le prit doucement entre ses lèvres, aspira. Nina arqua le dos, empoigna les cheveux d’Angèle.
— Oui… comme ça…
Angèle glissa un doigt en elle. Lentement. Nina était tellement mouillée que ça entra sans effort. Puis un deuxième. Elle les fit aller et venir, courba-les pour trouver le point sensible. Nina cria doucement.
Angèle alternait : langue sur le clitoris, doigts qui entraient et sortaient, rythme qui s’accélérait.
Nina sentit l’orgasme monter. Vite. Trop vite.
— Je vais… je vais jouir…
Angèle ne s’arrêta pas. Elle aspira plus fort le clitoris, accéléra les doigts.
Nina explosa.
Son corps se contracta violemment, ses cuisses se serrèrent autour de la tête d’Angèle, un cri rauque lui échappa. Elle jouit longtemps, spasme après spasme, le sexe qui pulsait autour des doigts d’Angèle, du liquide chaud qui coulait sur sa main.
Quand ça se calma, Nina haletait, les larmes aux yeux.
Angèle remonta, l’embrassa. Nina goûta son propre goût sur ses lèvres.
— À toi… murmura-t-elle.
Elle inversa les positions.
Elle embrassa Angèle partout : cou, seins, ventre. Elle descendit entre ses jambes. Le sexe d’Angèle était beau : lèvres roses, gonflées, clitoris qui pointait sous le capuchon. Nina passa la langue une première fois. Angèle gémit.
Nina apprit vite. Elle lécha doucement, tourna autour du clitoris, le prit entre ses lèvres. Angèle se cambra.
— Plus fort…
Nina accéléra. Elle glissa un doigt, puis deux. Angèle était étroite, chaude, trempée. Elle les fit aller et venir, trouva le bon angle. Angèle haletait.
— Nina… je…
Nina aspira le clitoris plus fort.
Angèle jouit à son tour.
Son corps se tendit, ses mains empoignèrent les cheveux de Nina, un long gémissement lui échappa. Elle trembla longtemps, le sexe qui se contractait autour des doigts de Nina.
Quand ce fut fini, elles restèrent enlacées, nues, en sueur, essoufflées.
Angèle posa la tête sur la poitrine de Nina.
— Merci… murmura-t-elle.
Nina caressa ses cheveux.
— Merci à toi.
Elles restèrent comme ça un long moment.
Le silence était doux.
Pas de regrets.
Pas de honte.
Juste leurs deux corps, enfin réunis.
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