— C’est donc grâce à la naissance de votre second fils que vous avez pris conscience de l’ampleur de vos dérives ? Mieux vaut tard que jamais, Gaëtan.
— Je me passerais volontiers de vos sarcasmes. D’ailleurs, je constate que mes histoires ne vous ont pas effarouché, puisque vous êtes toujours là.
— J’en ai entendu d’autres.
— Qu’est-ce que c’est, cette breloque derrière vous ?
— Vous parlez de ma balance ? Ce n’est qu’un fétiche sans importance, n’y prêtez pas attention.
— Elle a l’air dysfonctionnelle, votre balance : elle penche nettement à gauche alors qu’il n’y a aucun poids sur les plateaux.
— Elle fonctionne très bien pour ce que j’ai à faire. Mais ne vous éparpillez pas, Gaëtan. Dites-moi plutôt comment vous avez mis un terme à votre relation avec Antoine.
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— Je me suis rendu à Orléans, devant l’immeuble d’Antoine, avec la sensation d’arriver trop tard dans une histoire qui, pourtant, n’avait jamais vraiment commencé correctement. Quand j’y repense, tout semblait devoir être maîtrisé. Nous devions faire l’amour une seule et unique fois, Antoine et moi. Bien évidemment, ce n’était qu’une illusion. Les choses ne pouvaient pas évoluer autrement que comme elles l’ont fait. Et nous en étions là, désormais, complètement amoureux l’un de l’autre, tandis que je devais lui briser le cœur au nom de la sainte famille.
Arthur avait une semaine. Sept jours de vie, et déjà une décision irrévocable pesait sur mes épaules. Ce n’était pas une révélation joyeuse que j’avais eue à la maternité, mais bien la conscience éclatante de mon attitude pathétique. Je devais mettre fin à ce que je vivais avec Antoine. Non pas par manque d’amour, mais parce que je ne pouvais plus vivre dans le mensonge. La culpabilité me rongeait et, chaque fois que je croisais le regard plein d’amour d’Élodie, ma femme, je me sentais d’une médiocrité abyssale.
Quand Antoine ouvrit la porte, je compris aussitôt qu’il savait. Son regard me traversa, comme s’il cherchait sur mon visage la confirmation de ce qu’il redoutait. L’appartement était sombre, en désordre, saturé d’une tension que je ne lui connaissais pas, bien loin de l’atmosphère légère de cette fois où nous avions fait l’amour à trois, avec lui et Mathilde, sa femme.
— Tu as l’air préoccupé, murmura-t-il.
Je ne répondis pas tout de suite. J’avançais de quelques pas, conscient que chaque mouvement me rapprochait de la chute.
— Comment va Arthur ? insista-t-il pour rompre le silence.
— Bien… il dort beaucoup.
— Et Élodie ? Ça a dû être terrible, son accouchement.
— Dieu merci, tout va bien. Mais d’après le médecin, ça n’est pas passé loin.
Ces banalités faisaient office de digues fragiles. Elles cédèrent rapidement. Je lui dis alors que nous devions mettre un terme à notre histoire. Les mots sortirent calmement, presque trop facilement, en vérité. Antoine resta immobile, comme s’il avait besoin de quelques secondes pour laisser la phrase atteindre son cœur. Puis je le vis se crisper. Sa respiration s’accéléra, ses yeux s’humidifièrent sans qu’il ne cligne des paupières.
— Arrêter notre histoire … mais, Gagou ?
— Je ne peux plus continuer, Antoine. Tout ça est allé beaucoup trop loin. Pour Élodie, pour les enfants… il faut que ça s’arrête.
Il détourna le regard. Je sentis quelque chose se fissurer en lui, lentement, profondément. Antoine m’aimait avec tout son corps, avec tout son esprit. Là où j’avais toujours gardé une porte de sortie, lui avait fermé toutes les issues, décidé de vivre notre amour pleinement.
— Tu sais ce que j’ai mis en jeu, hein ? finit-il par dire, la voix tremblante.
Je le savais trop bien. Un soir d’hiver, il avait mis en péril son couple en me déclarant son amour, en plein devant Mathilde. Toinou avait joué avec les limites du couple libre jusqu’à en transgresser une des lois fondamentales. Il l’avait fait par amour, et Mathilde avait feint de l’accepter. Mais leur équilibre s’était brisé. Il avait tout déplacé pour me faire une place. Et cette place, je venais de la lui retirer.
— J’ai tout risqué pour toi, Gaët, dit-il, les larmes aux yeux. Et toi, qu’est-ce que tu as fait pour nous ? Pour notre histoire ? Que dalle !
— Je suis désolé.
— Ça ne te coûte pas cher d’être désolé, ricana-t-il nerveusement. Tu as tellement honte de ce que tu es ? Tu as honte d’être un sale pédé, Gaët ?
— Je t’en supplie, arrête, Toinou ! N’utilise pas ces mots !
— Ce sont pourtant ceux que tu utilisais avant de faire ton coming out ! Tu n’es qu’un putain de lâche ! hurla-t-il, les larmes coulant le long de ses joues.
Sa voix se brisa. Les pleurs jaillirent d’un coup, incontrôlables. Ce n’était pas seulement de la tristesse : c’était un mélange incandescent d’amour et de rage. Amour pour ce que nous avions été, colère contre moi, contre lui-même, contre cette illusion qu’il avait nourrie. Il s’effondra sur le canapé, puis glissa jusqu’au sol, recroquevillé, secoué de sanglots. Son monde s’effondrait ; c’était comme si toute la ville d’Orléans brûlait, et que c’était lui le pyromane. Dans son regard, la colère avait pris toute la place, au point qu’il semblait prêt à incendier la cathédrale même où il m’avait révélé son amour.
— Je t’aimais vraiment, tu sais, dit-il entre deux respirations hachées. Pas à moitié.
Je me sentais de plus en plus minable. Coupable d’avoir accepté cet amour sans jamais pouvoir le lui rendre de la même manière. J’ai voulu m’approcher, mais je me suis arrêté. Le consoler aurait été une cruauté supplémentaire.
— Je n’ai jamais voulu te faire croire…
— ARRÊTE DE DIRE DES CONNERIES ! hurla-t-il. Pas après tes « chaton ceci, chaton cela ». Arrête de me prendre pour un con !
Il pleurait encore, les mains crispées sur son visage. Je voyais en lui l’homme qui avait espéré qu’en aimant assez fort, il finirait par être choisi. Et moi, je venais lui prouver que ce choix avait toujours été ailleurs, tourné vers Élodie. Le silence s’étira, lourd, seulement troublé par ses sanglots. Quand il releva enfin la tête, ses yeux étaient rouges, gonflés, vidés. Il me regarda longuement.
— Tu sais ce qui fait le plus mal ?
— Quoi ?
— C’est qu’on ne se reverra plus jamais.
Il avait raison. Je n’en doutais plus. Le jour où j’avais franchi la limite en l’embrassant, je savais que, si cet amour devait se terminer, notre amitié y laisserait sa peau. J’avais vraiment tout foutu en l’air. C’était un gâchis indescriptible, une débâcle intérieure qui me tordait les boyaux. Vingt ans de rigolades et de complicité envolés d’un claquement de doigts. Arthur, Élodie, cette nouvelle vie exigeaient une cohérence que je n’avais jamais eue. Et cette certitude était, pour Antoine, une violence supplémentaire.
— Va-t’en, dit-il doucement. Je ne veux plus te voir. J’en ai rien à foutre des gays qui ne s’assument pas. Des pédés refoulés dans ton genre !
Ses mots étaient faits pour blesser, et ils y parvenaient. Je me levais. Chaque pas vers la porte me donnait l’impression d’abandonner quelque chose d’essentiel, même si je savais que rester aurait été pire.
— Je n’oublierai jamais ce que tu as été pour moi, murmurai-je.
— Moi non plus, répondit-il. Et c’est bien le problème.
Quand la porte se referma derrière moi, le silence de la cage d’escalier me frappa de plein fouet. Dans la voiture, je laissai mes mains sur le volant sans démarrer. L’image d’Antoine en larmes revenait sans cesse, se mêlant à celle d’Arthur endormi contre le cœur d’Élodie. Je n’avais pas eu d’autre choix que de trancher net. J’avais bloqué son numéro pour m’assurer qu’il ne puisse plus me contacter. J’étais resté digne devant Antoine alors que son cœur se déchirait. J’avais dû lui paraître horriblement froid et distant.
Mais là, dans l’intimité et le silence, je pleurais. Oui, je pleurais à chaudes larmes, effondré sur mon volant. Comme un enfant, je gémissais, peinant à respirer, la gorge serrée par les sanglots. Alors j’ai crié son prénom. J’ai crié de toutes mes forces, en martelant le volant de mes poings.
— ANTOIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIINE !
J’avais sauvé ma famille. Et le prix avait été exorbitant.
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— Ainsi finit votre histoire ?
— Pas exactement. Mais j’ai rétabli ce qui devait être.
— Vous avez agi judicieusement, Gaëtan.
— Vous le croyez vraiment ?
Le silence se fit insistant et malaisant. Gaëtan se sentait de plus en plus mal. Il ne cessait de cracher ses poumons en toussant. Il remarqua alors la balance. Cette fois elle était parfaitement équilibrée.
— Ne vous avais-je pas dit qu’elle était parfaitement fonctionnelle ?
— De toute évidence.
— Je dois y aller, Gaëtan, je repasse vous voir demain.
— Je ne serais sans doute plus là.
— Nous savons tous les deux que vous n’irez nulle part, lui dit-il en souriant avant de partir de la pièce.
Commentaires ()
Mais Visiblement il nous manque des éléments pour comprendre le dialogue. J'imagine qu'il va falloir faire preuve de patience pour voir plus clair😅