Fantasme
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Histoire 10 Valérie, Roxane, Sophie et Nadia en croisière — Chapitre 22
Auteur
Histoire 10 Valérie, Roxane, Sophie et Nadia en croisière
Chapitre 22
La petite ombre de doute que j'ai laissée glisser sur le feutre vert s'évapore aussi vite qu'elle est apparue, balayée par le tourbillon grisant des cartes et la chaleur moite de la pièce. Après tout, Roxane a raison : pourquoi gâcher un tel triomphe avec des paranoïas de roman noir ? Les faits sont là, têtus et brillants : les jetons s'amoncellent de notre côté de la table, et la mine déconfite, bien que parfaitement polie, de nos hôtes est un spectacle délicieux à savourer sans modération.
Le comte secoue lentement la tête, simulant une résignation amusée alors qu'il contemple la montagne dorée qui trône désormais devant nous.
— Je dois l'admettre, mesdemoiselles, vous possédez un flair insolent ce soir, murmure-t-il de sa voix de velours, les yeux brillants d'un éclat étrangement perçant sous les appliques dorées. Nos pauvres défenses volent en éclats.
Roxane jubile ouvertement. Elle s'étire avec une grâce féline, rejetant ses épaules en arrière dans un mouvement qui fait frissonner le tissu sombre de sa robe, tout en s'emparant d'une poignée de jetons qu'elle fait sauter paresseusement dans sa paume.
— Ce n'est qu'une question de talent, comte, rétorque-t-elle avec un aplomb magnifique, un sourire narquois ourlant ses lèvres. Vous vous attendiez à quoi ? À ce qu'on vienne faire de la figuration ?
Le comte esquisse un sourire énigmatique, un de ces sourires qui n'engagent que celui qui les porte, avant de croiser les mains sur la table. Un silence soudain, presque théâtral, suspend l'atmosphère. Les deux associés échangent un bref regard complice — une fraction de seconde à peine, imperceptible pour qui ne regarde pas avec la vanité de notre propre certitude.
— Dans ce cas, puisque vous êtes si brillantes, poussons l'exercice jusqu'à son paroxysme, propose doucement le comte, sa voix s'abaissant d'un ton, devenant presque intime. Une dernière main. Une manche unique pour solder la partie. Vous misez tout ce que vous avez gagné... et nous faisons de même. Quitte ou double. Le grand chelem.
Un frisson d'électricité pure me parcourt l'échine. Le grand chelem. Le genre de pari extravagant et théâtral qui fait vibrer notre narcissisme. L'idée de les plier en un seul coup, de repartir non seulement avec leurs jetons mais avec le scalp définitif de leur orgueil, est d'une sélectivité enivrante.
Je croise les jambes un peu plus haut sous la table, effleurant cette fois délibérément le genou de mon vis-à-vis avec la pointe de mon escarpin, savourant sa micro-hésitation. Je me penche en avant, mes mains venant se poser à plat sur le feutre, mon visage à quelques centimètres de la lueur des bougies.
— Quitte ou double ? murmuré-je, le regard incandescent, un sourire provocateur aux lèvres. Vous aimez vivre dangereusement, comte. Mais ne dites pas qu'on ne vous avait pas prévenus : nous ne faisons jamais dans la demi-mesure.
Roxane éclate d'un rire cristallin, totalement grise d'excitation et de champagne, et pousse d'un geste théâtral l'ensemble de nos superbes piles de jetons au centre de la table. Le cliquetis métallique résonne comme une promesse de gloire.
— On accepte, lance-t-elle, les yeux flamboyants. Distribuez, qu'on en finisse et qu'on aille célébrer ça ailleurs.
Le donneur s'exécute dans un silence de cathédrale, distribuant les cartes avec une précision chirurgicale. Mes doigts se referment sur mon jeu. La tension est à son comble, mais c'est une tension délicieuse, un shoot d'adrénaline pure qui nous persuade, l'espace d'une seconde éternelle, que nous tenons le monde entre nos mains.
Je retiens un instant ma respiration, glissant mes doigts le long de la tranche de mes cartes pour les découvrir une à une. Un brelan splendide. Une main d'une insolente robustesse, presque indétrônable. Un sourire triomphant vient instantanément s'inscrire au coin de mes lèvres, balayant le moindre résidu de doute. C'est mathématique : nous ne pouvons tout simplement pas perdre.
— Eh bien, messieurs, murmuré-je, les yeux brillants d'un éclat provocateur en jetant un coup d'œil circulaire à nos hôtes. Il va falloir trouver de nouveaux arguments pour sauver votre mise.
Roxane se penche par-dessus son jeu, les yeux rivés sur ses propres cartes, avant d'éclater d'un rire cristallin, vibrant d'une joie pure et inaltérable. Elle rejette sa tête en arrière, dévoilant sa nuque avec une désinvolture magnifique, totalement ivre de notre toute-puissance.
— Je vous l'avais bien dit, Nadia ! s'exclame-t-elle en tournant vers moi un visage illuminé par la victoire. Ce sont des amateurs égarés dans la cour des grands. On les a à notre merci.
Le comte, quant à lui, ne cille pas. Pas un muscle de son visage ne tressaille. Il se contente de redresser lentement ses manches de smoking, esquissant ce sourire énigmatique et parfaitement rodé qui commence curieusement à m'agacer, tout en conservant une componction absolue.
— La partie n'est jamais jouée avant le dernier pli, mesdemoiselles, réplique-t-il d'une voix soyeuse, presque câline. La chance sourit aux audacieuses, certes... mais voyons qui a les nerfs les plus solides.
Il retourne ses cartes d'un geste sec, parfaitement mesuré.
Pendant une fraction de seconde, le temps semble suspendu. Mes yeux parcourent son jeu, s'attardant sur chaque symbole avec une attention soudain aiguisée. Une quinte flush royale. Une combinaison si parfaite, si mathématiquement improbable qu'elle semble tout droit sortie d'un mauvais tour de magie.
Un silence glacial vient se poser entre nous. Mon sourire se fige une microseconde, suspendu au bord de mes lèvres.
Mais l'espace d'une respiration, la panique refuse obstinément de s'installer. Notre narcissisme est un bouclier trop épais. Plutôt que de voir là le piège redoutable qu'il est en train de se refermer, mon esprit choisit immédiatement l'option la plus flatteuse, celle qui nourrit notre vanité : un coup de malchance passagère, un baroud d'honneur de perdreaux de l'année.
— Oh, joli numéro d'illusionniste, comte ! lâche Roxane avec un hochement de tête approbateur, applaudissant presque d'un geste sec de la main, refusant de céder le moindre pouce de terrain à la défaite. Vous avez sorti le grand jeu pour sauver l'honneur.
Je me redresse dans mon fauteuil, chassant d'un revers de main la vague d'incompréhension qui a menacé de m'effleurer, et je pousse mes jetons restants avec une superbe désinvolture.
— Admettons que vous ayez eu une chance insolente sur ce coup-là, dis-je en esquissant un sourire un peu plus forcé. Mais la partie est loin d'être finie. On relève la mise.
Et c'est là que tout bascule.
Si les premières mains n'étaient qu'un mirage, la suite prend des allures de cauchemar éveillé. La chance, soudain, s'évapore avec la violence d'une lame de fond. Le tourbillon doré de nos victoires s'inverse, se transformant en une aspiration implacable.
Prises de court, nous changeons de tactique, arc-boutées sur notre seule arme infaillible : notre charme. Nous abattons toutes nos cartes, au sens propre comme au figuré. Autour de la table, l'atmosphère devient brûlante, presque irrespirable. Je me penche en avant, découvrant un peu plus mon décolleté, frôlant ostensiblement la cuisse du croupier improvisé sous le feutre vert, tout en mordillant langoureusement ma lèvre inférieure d'un air faussement soumis. Roxane, quant à elle, redouble de provocations, riant trop fort, passant le bout de sa langue sur ses lèvres avec une sensualité désespérée, croisant et décroisant ses jambes interminables pour tenter de brouiller leurs pistes et de casser leur dynamique.
Mais pour la première fois de la soirée, nos corps n'ont plus aucun effet. Leurs regards restent froids, polis, imperméables à nos simagrées. Leurs visages ne trahissent plus le moindre trouble, juste une indifférence polie et glaciale. Leurs mains agissent avec une précision mécanique.
Les jetons s'envolent, nos piles fondent à vue d'œil, remplacées par des reconnaissances de dette griffonnées à la hâte sur un carnet en cuir.
La sueur commence à perler sur ma tempe. Une minuscule goutte, froide et traîtresse, glisse lentement le long de ma peau, venant mourir au coin de ma mâchoire. J'essaie de l'ignorer, de lisser mes cheveux d'un geste aérien, mais mes doigts tremblent imperceptiblement. Je regarde Roxane. Son sourire éclatant s'est craquelé, remplacé par une crispation nerveuse autour de la bouche, ses yeux élargis par une stupéfaction croissante.
Les minutes s'étirent en une éternité douloureuse. Chaque donne est une sentence. Chaque tour d'enchères un peu plus brutal que le précédent.
Quand le dernier abattage a lieu, la réalité nous frappe de plein fouet, brutale et vertigineuse. Il ne nous reste plus rien. Pire encore : entre les pots perdus et les emprunts consentis à la va-vite pour tenter de se refaire, nous venons de cumuler une dette colossale, une fortune astronomique que nous serions incapables de rembourser en dix ans de salaires.
Le comte referme doucement son stylo-plume avec un clic feutré qui résonne comme un coup de tonnerre dans le calme absolu de la pièce. Il repose l'objet sur le sous-main en cuir, pose ses mains à plat sur le feutre vert, et lève vers nous un regard d'une clarté redoutable, totalement dénué de la moindre once de bienveillance.
— Le compte y est, mesdemoiselles, murmure-t-il d'une voix polie, presque trop douce pour être honnête. Une addition fort élégante pour une si courte soirée.
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