Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Histoire 10 Valérie, Roxane, Sophie et Nadia en croisière — Chapitre 23 · Le piège se referme
Auteur
Histoire 10 Valérie, Roxane, Sophie et Nadia en croisière
Chapitre 23 · Le piège se referme
Je reste figée, les yeux écarquillés fixés sur le petit carnet en cuir tourné vers nous, où s'alignent des chiffres absurdes, des zéros à n'en plus finir qui représentent bien plus que tout ce que nous possédons. Une fortune. Une dette colossale, abyssale, contractée en à peine deux heures d'un aveuglement pathologique.
Mon cœur bat à tout rompre contre mes côtes, cognant avec une violence inédite. La petite goutte de sueur qui a glissé le long de ma tempe a laissé une traînée glacée sur ma peau. Je regarde mes mains : elles sont posées sur la table, immobiles, mais je sens un tremblement fin et continu agiter le bout de mes doigts. Tout à l'heure encore, nous étions intouchables. Des reines du monde, drapées dans notre superbe. Aujourd'hui, en l'espace de quelques donnes fatales, nous ne sommes plus que des proies prises au piège.
Roxane, à côté de moi, a perdu toute sa superbe. Son dos s'est voûté d'un coup, brisant cette grâce féline qui faisait toute son insolence. Elle fixe le carnet de ses yeux immenses, la bouche entrouverte, incapable d'articuler le moindre son. Le masque de l'arrogance a volé en éclats, laissant place à une stupeur glacée. Nos corps, qui il y a dix minutes à peine se cambraient avec audace et assurance, sont désormais recroquevillés, tendus par une peur panique que nous n'avions jamais imaginé ressentir un jour.
L'un des associés du comte se lève lentement dans un raclement de chaise assourdi. Il contourne la table, s'arrête à deux pas de nous, et esquisse un sourire qui n'a plus rien d'humain.
— Rassurez-vous, mesdemoiselles, reprend le comte en inclinant la tête avec une courtoisie glaciale. Nous sommes des gens civilisés. On ne jette pas de superbes jeunes femmes par-dessus bord pour une simple question de liquidités. Il y a toujours... des compensations possibles. Des cessions d'actifs ou des contrats de travail à signer pour apurer les comptes.
Le mot résonne dans la grande suite comme un couperet. Des contrats.
La réalité s'abat enfin sur nous dans toute sa crudité, balayant les derniers vestiges de notre narcissisme. Nous ne jouions pas contre des perdants magnifiques ; nous marchions, le sourire aux lèvres et la tête haute, tout droit dans une nasse financière qu'ils avaient tendue pour nous.
Le silence qui suit cette sentence pèse d'un poids écrasant sur la pièce. Autour de la table, les visages de nos hôtes ont perdu toute amabilité mondaine ; ils affichent désormais la froideur clinique de créanciers impitoyables.
Je sens mes ongles s'enfoncer douloureusement dans la paume de mes mains, cachées sous le rebord de la table. L'instinct de survie commence à se frayer un chemin à travers la chape de plomb de la panique. Refuser net ? C'est s'exposer à une faillite judiciaire totale, à la saisie de tous nos biens et à des poursuites pénales immédiates.
Roxane se redresse brusquement, secouant sa chevelure sombre dans un sursaut d'orgueil mal placé, tentant désespérément de ramener un semblant de fierté dans son regard.
— Des contrats de servitude ? lâche-t-elle d'une voix qui tremble à peine, même si le vernis de son assurance est fissuré de toutes parts. Nous ne sommes pas à vendre, comte. Vous croyez vraiment pouvoir mettre la main sur nos patrimoines pour une simple partie de cartes ?
Le comte ne cille pas. Il croise les doigts sur la table, ses yeux clairs fixant Roxane avec une patience infinie, celle d'un banquier réglant une succession.
— Personne ne parle de vente, ma chère Roxane, répond-il d'un ton presque doucereux, bien trop calme pour être rassurant. Disons simplement que les dettes colossales se soldent par la cession intégrale de vos participations, de vos comptes d'épargne et par un engagement de travail forcé au sein de nos structures jusqu'à extinction totale du solde.
Un frisson glacial me parcourt l'échine. Je lève les yeux vers lui, cherchant désespérément une faille, un signe que tout cela n'est qu'une immense mascarade financière. Mais il n'y a rien. Juste la réalité implacable des clauses de gage tracées dans le carnet.
— Et si nous refusons vos conditions ? murmuré-je, ma voix trahissant une âpre sécheresse que je m'efforce de masquer.
L'un des associés esquisse un sourire en coin, se penchant légèrement en avant.
— Vous ne refuserez pas, Nadia. Parce qu'au petit matin, si cette note n'est pas soldée, le tribunal de commerce et les autorités maritimes seront saisis d'une plainte pour escroquerie en bande organisée et fausse déclaration de solvabilité. Vos comptes seront gelés, vos biens saisis, et vous finirez devant les tribunaux pour banqueroute frauduleuse.
La menace administrative est lâchée, nette et sans bavure. Plus de jeux de séduction, plus de faux-semblants : la nasse juridique est close.
— Que voulez-vous concrètement ? demande Roxane, la voix soudain étouffée, presque incrédule.
— Que vous signiez votre dessaisissement, réplique le comte avec un sourire d'une terrifiante courtoisie.
Là-dessus, le comte claque des doigts.
Dans l'instant, l'atmosphère de la pièce se métamorphose avec une précision mécanique. La musique feutrée qui flottait dans les haut-parleurs cachés change de registre, troquant ses notes légères pour une mélodie plus lourde, obsédante et glaciale. L'éclairage baisse d'un ton, les appliques dorées s'atténuant pour laisser place à des faisceaux plus froids, braqués sur le centre de la pièce.
L'un des associés s'avance d'un pas lourd et déploie un mécanisme invisible sous le plateau. Dans un grincement discret de rouages, la table de poker pivote, s'efface et se rabat pour laisser place, désormais, à une grande table ronde en bois sombre, parfaitement polie, sur laquelle sont disposés des piles de documents officiels et de formulaires de cession.
Le comte se lève, s'accoude nonchalamment au dossier de son fauteuil, et nous adresse un regard d'un calme absolu.
— Veuillez vous avancer pour signer les actes de transfert, mesdames, s'il vous plaît.
Le mot tombe dans le silence de la suite comme une lame de couperet. Nos souffles se suspendent. La dernière illusion de notre indépendance vole en éclats, et le piège financier se referme enfin, total et définitif.
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